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MOSSANGUÉ LE VIEUX PYGMÉE

De
128 pages
Mossangué, le vieux pygmée est un vrai roman qui nous fait entrer dans l'intimité de la vie des pygmées. Avec vivacité et précision, ce livre non seulement nous enchante et nous instruit mais encore fait exister ce peuple méconnu dans sa dignité d'être humain.
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MOSSANGUÉ,

le vieux pygmée

Chronique de la vie ordinaire

Collection Jeunesse dirigée par Aliette Sallée, Martine Michon et Denis Rolland

Alain GENIN

,

MOSSANGUE,

le vieux pygmée

Chronique de la vie ordinaire

L'Harm.attan

@ L'Harmattan, 1999 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal (Qc) Canada H2Y 1K9 L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino ISBN: 2-7384-8175-2

Le temps s'efface. Il n'y a plus de temps. Le silence tombe sur un bout de forêt, suscitant l'inquiétude des hommes et des femmes. Leurs yeux, lentement, s'entrouvrent, et leurs regards glissent au-delà des petits matins brumeux que les feux de la nuit réchauffent à peine. Voilà qu'au grand jour apparaît le peuple des AKA, mettant à nu leur humanité que des siècles ont jalousement cachée. Mendiants de l'Homme, ils pardonnent le cœur étroit de l'Homme, faisant de l'amour un fleuve sans mesure. Le soleil est bas sur la forêt. Il n'est pas de nuit au bout de laquelle ne naisse l'espoir. Le temps s'efface. Il n'y a plus de temps. Tôt ou tard, ici ou ailleurs, toujours on se retrouve.

A tous les peuples niés dans leur existence

Il n'y a plus de temps

Le vieux Mossangué, appuyé sur un bâton, le dos un peu voûté, fixe le bleu du ciel et de lointains nuages. Son visage est triste, mais ses yeux brillent dans le soleil. Il porte une culotte courte, taillée dans un pantalon, et sa vieille chemise couleur kaki n'a plus de boutons. Il est coiffé d'un chapeau mou. "Photo, photo", lui avait dit le touriste. "Chapeau, chapeau", avait-il répondu. Devant lui, des villageois creusent un trou dans la concession du chef. Le catéchiste se présente, une grande croix en bois pendue autour du cou. Il fait chaud, la sueur colle sa chemise blanche sur ses reins et ses épaules. Il tient dans ses mains un gros livre aux pages écornées, sans doute la Bible, et récite: "Au nom du Père...", devant le corps qu'on a disposé sur un petit lit de bambou. Puis, il lève légèrement les yeux du livre, hésite, et dit en cherchant ses mots: - Cette... cette femme a été... utile pour le village. Elle... elle a eu de bonnes relations avec ses voisins... Dieu ne la rejettera pas malgré... peut-être que Dieu ne la rejettera pas... Cette femme doit-elle de... cette femme doit-elle de l'argent à quelqu'un? Ses mots sortent difficilement, comme étouffés par la chaleur. Personne ne répond. On entend seulement le bourdonnement des mouches qui s'agglutinent autour du corps.

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Un vent à peine perceptible fait frémir de hauts palmiers vert sombre et les feuilles plus claires des bananiers. Quelques caféiers en fleurs, chargés de fruits rouges semblables à de grosses cerises, exhalent un parfum délicat. Les chèvres du chef du village somnolent dans l'ombre découpée d'une ancienne termitière. Mossangué ne voit pas tout cela. Le bruit des mouches l'a entraîné dans ses souvenirs. Antoinette était lépreuse. Elle vivait avec son mari de l'autre côté du marigot à l'écart du village. Beaucoup pensaient qu'elle était folle et l'accusaient de sorcellerie, surtout lorsqu'eux-mêmes étaient responsables de leurs propres malheurs. Antoinette mendiait de la nourriture, échangeait des pousses d'ananas contre du sel ou contre
.

tout ce que les gens voulaient bien lui donner. Des
morceaux de chiffons cachaient les plaies de ses jambes, que ravivait chaque traversée du marigot. La veille, Masséké était venu avertir Mossangué qu'Antoinette était très malade. Antoinette avait le front tout plissé, deux sillons creusaient ses joues amaigries. "Mossangué, Mossangué, lui avait-elle dit d'un ton presque suppliant, comme pour attirer plus son attention, donne-moi à manger. J'ai fait un rêve cette nuit, j'étais poursuivie par des sorciers, mais je ne voyais pas leur visage. Ils m'ont attaquée, ils voulaient me manger parce que je les ennuyais beaucoup! Ils étaient nombreux et avaient de grandes tiges de bambou. J'essayais de m'enfuir, mais j'étais trop faible pour courir assez vite. Je hurlais, je criais pitié. Le plus jeune d'entre eux me frappait avec des tiges. Enfin, je suis arrivée dans ma maison et mon mari était là qui m'attendait. Il riait bruyamment. J'avais peur, je sanglotais, je voulais lui parler mais lui aussi cherchait à me frapper." Antoinette crié: 10 s'était pris la tête entre ses mains et avait

"Je ne suis pas une sorcière, je veux seulement de quoi manger! " Les dents serrées, les yeux éteints, elle respirait à grand peine. Ses mains osseuses reposaient inertes le long de son corps couché sur une natte. Des gens s'arrêtaient: des villageois, des pygmées, qui voulaient savoir si c'était elle qui avait provoqué la mort d'un tel ou d'un tel dans le village. Tandis que ses membres se raidissaient, les gens disaient à voix basse: "Antoinette est en train de compter sur ses doigts les personnes qu'elle a mangées l" La cérémonie se poursuit, le catéchiste ajoute que le deuil durera trois jours et qu'il y aura ce soir des chants et des danses. Il regarde le chef du village qui acquiesce de la tête. Des villageois prennent le corps enveloppé dans une natte, le déposent dans le trou, la tête en direction du soleil levant et le recouvrent d'écorces. Les mouches s'éparpillent. - Adieu, reste reconnaissante envers nous. Repose-toi en paix, conclut le catéchiste en refermant son gros livre. Mossangué se souvient qu'un jour, Etombo, une femme du campement, avait eu une plaie à un pied. L'infection était profonde et le mal persistait faute de soins. Elle avait envoyé Masséké, son mari, consulter un féticheur. Après avoir été payé, le féticheur avait dit à Masséké : "C'est une femme qui met cette maladie sur le corps de ta femme, ce n'est personne d'autre. Si tu veux connaître son nom, tu devras encore payer l" Quelques jours plus tard, Masséké était revenu voir le féticheur. Celui-ci avait bu une décoction et l'informa qu'Antoinette était la cause de la maladie de sa femme. L'affaire avait provoqué de longs palabres car bon Il

nombre de personnes soutenaient Antoinette tandis que d'autres l'accusaient. Antoinette ne comprenait rien à cette accusation et avait seulement dit qu'elle ne pouvait pas avoir appelé le mal sur une femme qu'elle connaissait si bien. "Si tu mens, je te conduis chez le féticheur", lui avait répondu Masséké. "Je n'irai nulle part. Tu n'as qu'à me prouver ici par quel moyen je fais le mal à ta femme !" Mossangué était intervenu: "Masséké, tu accuses cette femme de sorcellerie. Comment cela s'est-il passé ?" "Je suis allé voir un féticheur. Il m'a dit que c'était bien elle qui était la cause des malheurs de ma femme." Mossangué, soutenu par les plus vieux, avait alors fait appeler le féticheur et lui avait dit: "Refais la boisson qui fait vomir le nom de l'accusée et bois-là !" Le féticheur avait refusé. Et ainsi, il avouait qu'il n'y avait aucune preuve de sorcellerie. Masséké s'était excusé. Les pygmées les plus anciens avaient demandé qu'Etombo pourvoie Antoinette en nourriture chaque fois qu'elle le lui demanderait. On rebouche le trou. Mossangué, un peu en retrait, regarde une dernière fois le ciel et quitte le village pour rentrer chez lui, au campement des pygmées. Les souvenirs surgissent à nouveau. La femme de Mossangué était morte quelques jours après la naissance de Mboté et Antoinette s'était prise de compassion pour Mossangué et sa fille. Antoinette choyait beaucoup Mboté. Elle lui offrait des petits cadeaux: un jour ça pouvait être un fruit, une autre fois, un bout de pagne ou un petit bracelet en plastique acheté

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