Nos âmes rebelles

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L’une écrit, l’autre dessine. La première est aussi solaire que populaire, la seconde timide et solitaire. Sonia finit son premier roman, Lou prépare le concours d’entrée des Gobelins. Car si toutes les deux passent le bac, elles ne rêvent que de partir à Paris étudier. D’ici là, elles développent ensemble leur blog BD, Trames jumelles, dont l’audience ne cesse de croître. Côté cœur, Sonia craque pour Gabriel tandis que Lou se demande ce qu’elle éprouve vraiment pour Vittore…
Publié le : mercredi 17 février 2016
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EAN13 : 9782700249729
Nombre de pages : 288
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pageTitre

À Miya, pour notre manga Alchimia qui prend vie.

À Sonia, jumelle d’âme.

SEPTEMBRE
../Images/stylo.jpg Sonia

Commencer.

J’ai toujours su m’ouvrir à la rencontre, à une nouvelle histoire.

J’étais et suis encore en quête permanente de débuts.

Tu sais quoi, Lou ?

C’est toi qui m’as appris à finir.

 

L’écran blanc du téléphone portable crève l’obscurité tandis qu’une chanson s’élève – Dust it Off, de The Dø. La sonnerie que Sonia a attribuée à son ami Matthieu. Engoncée sous sa couette, elle décroche :

– Oui ?

– Tu n’es toujours pas levée ?

Elle allume la lampe de chevet, puis se redresse. Ce premier réveil forcé depuis deux mois marque la fin des grandes vacances.

– Tu m’appelles trois minutes avant mon réveil, dit-elle en étouffant un bâillement.

– Tu te rends compte ?

– De ?

– Plus que trente-six semaines de cours avant la liberté. À raison de vingt-sept heures par semaine, ça fait encore...

– Épargne-moi le décompte, c’est déprimant.

– On n’a jamais été aussi proches du bonheur ! s’exclame-t-il. À tout à l’heure.

Il raccroche. Sonia regarde autour d’elle et comprend qu’elle a dormi avec son ordinateur portable posé sur les draps. Par réflexe, elle l’ouvre en frottant ses paupières encore lourdes de sommeil. Un document Word apparaît, contenant déjà cinquante-sept pages de son nouveau roman intitulé Mandala. Les lignes défilent, tant de mots écrits de juillet à août, durant cette parenthèse de liberté avant de retourner entre les murs du lycée. Sonia range son ordinateur dans sa pochette, et le glisse d’emblée dans sa valise en compagnie du chargeur. S’il y a une chose qu’elle ne veut pas oublier pour la semaine à l’internat, c’est bien son inséparable.

Elle s’étire et affronte son reflet dans le miroir en pied. Ses longs cheveux blonds sont en bataille et la marque de l’oreiller orne sa peau pâle. Elle traverse la maison encore plongée dans l’obscurité, sous les yeux scrutateurs des nombreux chats perchés dans les différentes pièces. Après s’être douchée, elle enfile une robe bleue fluide, tresse sa chevelure et se maquille.

Déjà 8 h 20.

Rendue en bas des escaliers, elle crie :

– Papa ? Maman ? Vous êtes debout ?

Sans attendre de réponse, elle rassemble à la va-vite ses affaires. Une trousse de toilette, deux jeans, des sous-vêtements pêle-mêle, ce haut blanc neuf, et... où est son pantalon préféré du moment, le noir ?

– C’est pas vrai ! marmonne-t-elle pour elle-même.

Elle retourne dans sa chambre, fouille le tas de linge sale laissé dans un coin, fourre au passage un stylo dans son sac. Les minutes s’écoulent. Elle n’a pas envie d’arriver en retard le jour de la rentrée, si seulement elle avait tout préparé la veille au lieu de passer sa soirée à discuter avec Lou sur Facebook !

On toque à la porte.

– Oui ?

Son père, Frédéric, ouvre, une tasse de café entre les mains, les volutes de fumée entourant son visage carré dévoré par une barbe de trois jours.

– Il faut partir dans combien de temps ?

– Dix minutes maximum ! Tu n’as pas vu mon pantalon noir ?

Il hausse les épaules et jette un œil las à la chambre de sa fille.

– Tu fais ce que tu veux, mais si tu rangeais un peu, tu le retrouverais peut-être plus facilement...

– Ça va, ça va.

L’un des chats en profite pour se faufiler dans la pièce, et s’installe l’air de rien en rond sur la valise.

Sa mère étant éleveuse de persans, Sonia a parfois l’impression de vivre sur le territoire des félins.

– Olympe ! râle-t-elle. Ce n’est pas le moment !

Elle chasse l’animal d’un mouvement du bras, et remarque soudain son pantalon sous son bureau. Calmée, elle s’empare de son trophée tout en enfilant ses bottines.

– Je suis prête ! clame-t-elle avec triomphe.

Elle traîne sa valise derrière elle et se plante devant son père, qui observe le contenu du frigo avec scepticisme. Deux yaourts périmés côtoient un fond de gratin.

– Tu as faim ? Il ne reste plus grand-chose...

– Il faut y aller maintenant !

– OK.

En quelques minutes, les voici dans la voiture qui sillonne les routes sinueuses de Normandie. Le front contre la vitre froide, Sonia regarde défiler les frondaisons flamboyantes des arbres. Cet itinéraire, du petit village où ils vivent jusqu’au lycée, elle le connaît par cœur. Une pointe d’excitation la titille lorsqu’elle pense que c’est la dernière année qu’elle aura à faire ces allers et retours. Dans un an très précisément, le bac sera un souvenir, et une toute nouvelle vie s’ouvrira à elle.

– Tu n’as pas mangé, rappelle Frédéric.

– Je prendrai un truc au distributeur.

– Comme tu veux, tu te gères.

Sonia ébauche un sourire. Cette phrase, elle l’entend depuis si longtemps. L’autonomie et l’indépendance sont les étendards de ses parents.

Dans son sac, son portable vibre.

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La voiture se gare sur le parking qui borde l’enceinte du lycée.

– Merci papa, je file !

– Bonne rentrée !

Sonia bondit de la voiture, s’empare de sa valise et franchit les grilles de l’établissement en pressant le pas. La cour est vide et silencieuse. Elle entre en trombe dans le bureau de la vie scolaire, à bout de souffle. Retranché derrière son bureau, un surveillant darde sur elle un regard morne.

– Oui ?

– Je... suis... en... retard ! Sonia Pradier, terminale L.

– Motif ?

Sonia déglutit. Est-ce que le fait que ses parents évoluent dans une dimension temporelle parallèle constitue une excuse valable ? Pas sûr.

– Problème de voiture.

Le surveillant a un haussement de sourcils circonspect, mais délivre néanmoins le précieux billet de retard.

– Vous avez cours en salle 103 avec madame Godeffroy, votre professeur principal. Voici les clefs de la bagagerie pour votre valise.

– Merci !

Sonia dépose ses affaires pour l’internat, puis fonce dans les couloirs déserts du lycée. Cette année donc, retour au premier étage, surnommé « l’étage pourri », où se trouvent les salles les plus vétustes, sans vidéoprojecteurs, pourvues de vieilles chaises en bois à l’équilibre souvent précaire. À l’opposé, le rez-de-chaussée comprend les salles refaites à neuf, dotées des ordinateurs dernier cri, occupées par les filières scientifiques.

Sonia s’arrête devant la porte, attend quelques secondes pour calmer le rythme effréné de son cœur, puis frappe.

– Entrez ! lance une voix chantante.

Sonia se compose une expression d’élève modèle – grands yeux bleus innocents, moue désolée.

– Excusez-moi, vraiment...

Elle dépose le billet de retard. Mme Godeffroy la scrute, un sourire franc accentuant ses joues rebondies. C’est une petite femme replète, dont le large front disparaît sous une cascade de boucles auburn.

– Asseyez-vous, asseyez-vous ! « Le retard est la politesse des artistes », comme disait André Maurois, mais que cela ne se reproduise plus.

Les neuf filles de terminale L la dévisagent. Quentin, le seul garçon, s’est installé à leur place stratégique : ni trop près du prof pour faire autre chose discrètement, ni trop loin pour ne pas éveiller les soupçons. Il retire le sac qu’il avait posé sur une chaise. Sonia s’assied à côté de lui. Ils ne se sont pas vus depuis les oraux du bac de français en juillet et elle remarque des changements chez lui. Son acné a disparu, il a troqué ses vieilles lunettes rondes contre une paire rectangulaire qui lui donne l’air d’un jeune journaliste plutôt que d’un ado négligé.

– Je reprends, poursuit l’enseignante, je suis donc madame Godeffroy, votre professeur de littérature.

Elle inscrit son nom au tableau d’un geste énergique.

– Cette année, nous avons un programme absolument PA-SSIO-NNANT, avec entre autres l’incontournable Madame Bovary de Flaubert ! Un monument qui va tous vous BOULEVERSER !

Sonia ouvre sa pochette cartonnée qui contient quelques polycopiés de l’année précédente. Anticipant le manque d’organisation de sa camarade, Quentin lui glisse une feuille blanche en souriant.

– Merci, souffle-t-elle.

Mme Godeffroy commente la liste des œuvres à acheter. Elle semble investie et bienveillante, voire un brin hystérique, pourtant Sonia ressent un pincement de déception. Elle savait bien que M. Brodin, son professeur de français de première, n’aurait pas de terminale cette année. Les cours ne seront plus ponctués par ses provocations et autres joutes verbales. Elle entend son timbre guttural dans son esprit :

– Je me garderai bien de dire qui deviendra quoi dans cette classe, mais j’ai une certitude : vous avez la flamme. Et avoir la flamme signifie que l’on peut briller un jour. N’oubliez jamais que vous pouvez briller, mademoiselle Pradier.

Ces phrases sont devenues un talisman qu’elle garde comme son plus précieux trésor. Il est le premier adulte à l’avoir encouragée dans la voie de l’écriture. Spontanément, sa main commence à noter des idées pour le prochain chapitre de Mandala plutôt que les fournitures recommandées par l’enseignante.

Sonia ignore quelle force la pousse actuellement à passer des heures à développer son propre monde à l’aide de vingt-six lettres et quelques signes de ponctuation. Dans ces moments-là, dans son monde parallèle, elle est absorbée jusqu’à se perdre, jusqu’à devenir une île inaccessible. Et une seule personne est capable de jeter l’ancre à proximité.

Lou.

Elle effectue sa rentrée, en terminale S pour sa part, à 400 kilomètres, dans la ville d’Angoulême. Sonia regarde discrètement son téléphone sous la table.

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Sonia résiste à la tentation de jeter un œil aux réactions sur Internet, ce serait dommage de se faire remarquer une deuxième fois le premier jour. Elle range son portable dans sa trousse. Lou et elle se sont rencontrées un an auparavant, sur un forum de création nommé Trames.

Leur amitié virtuelle a rapidement basculé dans la réalité, lorsque Lou est venue passer les vacances d’avril en Normandie, puis qu’elles ont participé à Japan Expo avec le fanzine comprenant une de ses nouvelles illustrée par son amie. Durant l’été, elles se sont vues plusieurs fois et ont monté un projet de blog BD qu’elles ont baptisé Trames jumelles. Des histoires très courtes et indépendantes, mais tenues par un fil conducteur : leur amitié et leurs vocations.

Lou veut devenir illustratrice.

Sonia veut devenir écrivain.

Et depuis que leurs trajectoires se sont croisées, jamais l’avenir n’a semblé aussi ouvert.

Dans la même
série
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Tome 1

Biographie

Samantha Bailly est née en 1988. Rêvant depuis l’enfance de devenir écrivain, elle crée au collège un forum de discussion sur lequel elle met en ligne ses écrits. Durant plusieurs années, cet espace virtuel la confronte à de nombreux avis et commentaires, qui affûtent sa détermination. C’est par ce biais qu’elle rencontre son amie Miya, devenue aujourd’hui mangaka. Son premier roman, écrit durant son année de terminale, Oraisons (Bragelonne), est salué par le Prix Imaginales des lycéens en 2011.

Après des études en littérature comparée et en édition, elle travaille deux ans dans le jeu vidéo. Auteur de romans de fantasy, de thrillers, de contes, Samantha Bailly navigue entre tous les genres qui interpellent son imaginaire. Aujourd’hui, elle vit à Paris, où elle se consacre pleinement à sa passion pour toutes les formes d’écriture et de narration. Après dix années d’amitié, Miya et elle signent un manga intitulé Alchimia (Pika éditions) à paraître fin 2016.

Vous pouvez retrouver Samantha Bailly sur son site internet :

www.samantha-bailly.com

sa page Facebook :

https ://www.facebook.com/SamanthaBaillyAuteur

son compte Twitter :

https://twitter.com/Samanthabailly

Retrouvez toutes les nouveautés
sur le site :

www.livre-attitude.fr

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