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Partir

De
201 pages
Chacune des nouvelles raconte le jour où l’existence d’un enfant ou d’un adolescent bascule.Un moment minuscule qui fait dévier la trajectoire de toute une vie.A l’origine de ce bouleversement, un voyage, une migration, un exil tout proche ou déjà ancien.
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« Je ne suis plus coupée en deux. Je n’ai plus peur de me perdre. » C’est Nur qui prononce ces mots, dont le prénom veut dire lumière. Il y aussi Sacha, Tonio, Douangchanh, Yazid ou bien Jules... Ils sont partis, de gré ou de force, et ont dû apprendre à faire la paix avec leurs origines, leurs histoires et leurs cultures pour, ailleurs, se bâtir un avenir. Dix histoires, dix exils, dix espoirs qui, par l’intime, embrassent un monde où désormais, la mobilité fait loi. Un monde dans lequel, plus que jamais, pour devenir un autre, il faut comprendre celui que l’on a été.
Une collection dirigée par Mikaël Ollivier
ISABELLE COLLOMBAT
Du même auteur(bibliographie sélective)
La tête de mon brochet, éd.Thierry Magnier, Petite poche, 2013. En Cavale, éd.Thierry Magnier, coll. Le feuilleton des Incos, 2012. Janusz Korczak: «Non au mépris de l’enfance», éd. Actes Sud Junior, 2012. Chico Mendes: «Non à la déforestation», éd. Actes Sud Junior, 2010. Quand mon frère reviendra, Rouergue, 2009. Bienvenue à Goma, Rouergue, 2008. Dans la peau des arbres, Rouergue, 2006.
À Victor, Barbara, Gaspard et Juliette.
«Un homme qui crie n’est pas un ours qui danse.» «Partir»,Aimé Césaire,Cahier d’un retourau pays natal, 1947
La petite fille coupée en deux
Au tabac-presse, je demande un carnet de timbres à la place de maman qui sourit à l’em ployée en secouant la tête. – Merci, prononce seulement maman, mais ellele répète à plusieurs reprises, en hochant la tête, débor dante de reconnaissance, à tel point que la jeunefemme à couettes commence à la regarder de travers età s’interroger. N’atelle fait que vendre un carnet de timbres?Ou s’estelle, à son insu, rendue coupable d’une tout autre mission bien plus compromettante? Maman fait des complexes. Elle estime que je parle français beaucoup mieux qu’elle. Dès qu’elle le peut,
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elle m’appelle à la rescousse. Et moi, cela ne me gêne pas de lui servir d’interprète. Je glisse sur le trait jaune tout luisant de pluiequi court le long du trottoir comme un ourlet de satin sur une robe de lin. Les yeux rivés sur la pointe demes ballerines mauves, je me concentre pour ne pas déborder, ne pas me laisser emporter par mon car table qui penche dangereusement du côté des voitures. Je poursuis à clochepied. Les grosses fleurs brodéessur ma jupe dansent autour de mes jambes. Par instants, je m’accroche à la vieille poussette que maman faitavancer à côté de moi dans un raffut grinçant de métal et de caoutchouc. De l’autre côté, ma petite sœur Zeynep traîne les pieds, encore tout ensommeillée. Elle ne veut pas aller à l’école. Je nous raconte des histoires d’enfants perdus, de géants croqueurs de lunes et de princesse amoureuse d’un petit pois. Dans la poussette, monpetit frère s’est rendormi, bercé par le roulement etmes récits insensés. Maman s’esclaffe. J’aime entendre jaillir son rire. Je la trouve particulièrement belle ce matin. Je l’observe du coin de l’œil. Son visage plein et rond, légèrement doré, gainé d’un voile vert émeraude.
La petite fille coupée en deux
Ses paupières maquillées de poudre rose, soulignéesd’un trait de khôl. Quelques paillettes perdues scintillant sur ses joues. Sa bouche charnue qui rebique de chaque côté. Maman a un port de reine. Elle reprend avec moi un refrain que je fredonne entre deux histoires:Dandini dandini dastana… Je me crispe en apercevant le bout de la rue, juste avant le panneau du stop, ma frontière invisible. Je me tais. Mon dos se tend. Ma gorge se remplit de cailloux. Après le passage piéton, le trottoir conduit tout droità l’école. Des enfants et leurs parents se dirigent versle portail. Je délaisse le trait jaune, me faufile entre lemur et ma petite sœur. Maman claque la langue. Elle me chuchote dans le cou: – Tu ne vas pas recommencer, Nur. Tu es grande, à présent. Tu as huit ans! Ma main glisse sur les doigts de maman. Mes genoux se cognent. Je la supplie des yeux de ne pasm’en vouloir, de ne pas se fâcher, de m’accepter telleque je suis. Mais maman se lamente: – Comment je dois te le dire? Je suis bien placée pour savoir que tu es une vraie pipelette!
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Je trébuche. Je tombe sur mon genou droit. Mon cartable m’entraîne la tête la première sur l’asphalte trempé. Mon petit frère hurle tout à coup. Il ne supporte pas que maman ait arrêté la poussette. Je me relève seule. Du sang coule sur mon genou, sur mon front, sur mon chemisier, sur mes ballerines. Maman se précipite avec des mouchoirs en papier, laissant Atif vociférer. Elle prend un air sévère pour me débarbouiller. Elle peste: – Te voilà bien arrangée pour la rentrée! – Ça pique! Je sens mes deux fossettes forer profondément mes joues. Des vagues fouettent mon front. Maman jette un œil au panneau d’affichage. Elle cherche nos prénoms dans les listes. – Zeynep, tu es dans la classe deCPNadine de Mercier. Et toi, Nur, tu es dans celle deCE2 de Domi nique Volontaire. Dominique, c’est un prénom de fille, ça, non? Ou de garçon? Maman se tourne vers moi. Je hausse les épaulesen secouant la tête. Si elle ne le sait pas, je ne vois pas comment je pourrais être mieux informée qu’elle. – Je vais aller lui parler.
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