Proie idéale

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En regagnant leur foyer pour adolescents en difficulté, Ljuba et Cam découvrent que leur amie Morgane a disparu. Elles refusent d’abord d’orienter les éducateurs et les policiers pour enquêter seules. Morgane devait rencontrer un photographe pour réaliser un book afin de devenir top model. Ljuba et Cam comprennent vite que Morgane s’est laissé entraîner par un individu peu scrupuleux. Un agent des services secrets qui traque un réseau mafieux confirme leurs craintes. Elles décident alors d’intervenir… à leurs risques et périls.
Publié le : mercredi 6 mars 2013
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EAN13 : 9782700243987
Nombre de pages : 224
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Pour Maha et Nadia.

Pour Alex R.

7« J’ai une âme rebelle

Émigrée universelle

J’ai toutes les traces

De toutes les races

Dans mon sang et sur ma face. »

Rona Hartner, Nationalité Vagabonde

 

« On ne met pas les cœurs en prison –

Si tu veux, tu peux partir. »

Anna Akhmatova, À Tsarskoïe Selo,

Anthologie, trad. Jacques Burko,

Orphée, La Différence, 1997.

 

9Poing sur la hanche, jambe en avant, sourire, demi-tour et marche, au rythme cadencé d’un tube de Lady Gaga. Flashs, poussière dorée des projecteurs ; au pied du podium, éclats fugitifs dans la lumière des spots, les regards admiratifs des spectateurs.

– Cambre-toi, rejette la tête en arrière... Comme ça, c’est parfait !

Elle obéit aux ordres. Pose, songeuse, assise contre le mur, ses longues jambes repliées contre son corps ; debout, le buste penché en avant, les lèvres entrouvertes sur une moue boudeuse ; mutine, cachant son visage entre ses mains, ses boucles blondes dissimulant ses doigts vernis de rose bonbon.

– Tu es vraiment douée, mon cœur, déclare le photographe, se dirigeant vers le bar de son petit studio pour leur servir un soda. J’ai connu des professionnelles qui n’avaient ni ton aisance ni ton naturel.

– C’est vrai ?

10– Tu ne peux imaginer à quel point ces filles sont timorées ! Ça prend un temps fou de les apprivoiser et de leur expliquer quoi faire devant l’objectif. Toi, tu parviens d’instinct à comprendre ce que j’attends de toi.

– Tu as shooté beaucoup de modèles ?

– Oui. Et certaines, comme Constance Jablonski ou Jeannine Smith, sont célèbres aujourd’hui. Tu as toutes les qualités pour réussir, mon cœur, crois-moi. On reprend ?

Elle acquiesce, avale d’un trait la boisson aromatisée au citron et retourne se placer devant le fond de tissu blanc.

La séance se poursuit à un rythme soutenu : juchée sur un tabouret de bar, en jeans et pull-over d’abord, puis avec un débardeur blanc.

Il fait de plus en plus chaud sous les réflecteurs ; pourtant, elle se prête de bonne grâce aux exigences de l’artiste.

Il faut de la patience et une volonté à toute épreuve pour réussir dans le milieu de la mode. C’est ainsi que les agences font le tri et seules les plus motivées, celles qui s’accrochent et s’obstinent, parviennent à passer les portes de ces prestigieuses maisons.

Du moins, c’est ce qu’il lui a dit quand ils se sont rencontrés. Elle était en larmes, ce jour-là, recroquevillée sur un banc, une lettre de refus – la pire qu’elle ait reçue – froissée entre les mains. Il s’est assis à côté d’elle, l’a aidée à décrypter le sens des mots, blessants, méchants, couchés sur le papier.

11« Visage banal ? Parfait pour les marques cosmétiques, mais n’hésitez pas à vous affirmer. » « Ossature trop large ? Vous pouvez porter des vêtements qui ont du chien, alors osez l’original ! »

Sceptique au départ, elle a fini par se laisser convaincre – il est si gentil ! Si mignon, aussi...

Et puis il connaît le métier et croit en elle.

Avec lui, elle le sait, elle réalisera son rêve.

 

13LJUBA

Lundi 14 novembre, 18 h 43 – foyer Louise-Michel

 

Mitsoura1 rythmant sa marche, Ljuba traverse la rue assombrie par le crépuscule puis s’engage dans le passage du Clos. Rugissements et clameurs l’assaillent, à peine atténués par la voix de la chanteuse : il y a un attroupement devant le foyer Louise-Michel.

Une bagarre.

« Non ! Pourvu que ce ne soit pas... »

Le ventre noué par l’inquiétude, l’adolescente se fraie un chemin à coups de coudes, parmi les gadje2 excités par le fumet du sang. Mais si, c’est elle. C’est Cam, blême de rage et la bouche meurtrie, qui se bat avec ses poings et ses griffes contre cette peste de Sara. Renversée sur le dos, celle-ci tente de mordre. Cam esquive, agrippe ses cheveux, cogne son crâne sur le pavé humide. Sara se débat, enfonce les ongles dans sa joue, manque l’œil de peu.

14« Si personne ne les sépare, elles vont s’entretuer. »

Ljuba atteint enfin le premier rang, s’élance, esquive de justesse une gifle. Et la porte de l’établissement s’ouvre à la volée. Deux éducateurs, Phil et Marie, se ruent au cœur de la mêlée. Phil tire brutalement Cam en arrière.

– Ça ne va pas ? T’as perdu la tête ou quoi ? hurle-t-il, la secouant en tous sens pendant que sa collègue aide Sara à se relever. Tu ne crois pas que t’en as assez fait ces dernières semaines ?

Pas une seconde, il ne doute que Cam soit à l’origine du conflit. La jeune fille est sa bête noire, la cible constante de ses railleries, une coupable idéale lorsqu’il n’en a pas sous la main.

– Elle... elle a voulu me tuer, gémit Sara.

À cet instant, Ljuba avise un canif sur la chaussée. Un canif reconnaissable à son manche orné de squelettes et de roses.

« Pour une fois, cette peste dit la vérité. J’ai intérêt à le récupérer très vite sinon Cam risque de gros ennuis. Phil et cette bengali3 de Mangin n’ont qu’une seule envie : se débarrasser d’elle. Avec ça, ils ont l’occasion rêvée de mettre leur menace à exécution et de l’envoyer dans un CEF4. Autant dire, une prison. »

15Frissonnant à cette seule idée, Ljuba contourne le groupe, se rapproche du couteau.

Leroy se montre plus rapide.

Profitant de la pénombre et du chaos, le jeune homme le ramasse prestement et le glisse dans sa poche. En se redressant, il adresse un clin d’œil à Ljuba. Il est de leur côté, les soutiendra quoi qu’il arrive.

Leroy, dix-huit ans, le flegme paisible d’un mauvais garçon et la carrure d’un athlète, est l’un des types les plus respectés du centre Louise-Michel. D’excellents résultats scolaires, avec promesse de bourse et tutti quanti. Un slam à faire pâlir d’envie Abd al Malik, et assez de muscles pour tenir à distance les plus hargneux.

Leroy s’est occupé d’elle à son arrivée, lui a montré comment s’adapter à la vie du foyer, lui a appris à respecter quelques règles, du moins pour sauver les apparences. Et puis, il est tombé amoureux d’elle.

Ljuba, émue par sa déclaration timide, a failli accepter de devenir sa petite amie. Elle a préféré être honnête avec lui, et l’a gentiment repoussé. Avec un autre, elle n’aurait eu aucun scrupule à mentir, surtout s’il n’était pas rom, histoire d’avoir quelques cadeaux et quelqu’un à mener par le bout du nez. Mais se comporter ainsi avec Leroy ? Jamais. Cela aurait vraiment été incorrect.

Marie conduit Sara à l’infirmerie, Phil tire sans ménagement Cam vers le bureau de la directrice.

16Ljuba, lèvres pincées, entraîne son ami vers la salle commune, vaste pièce meublée de fauteuils orange et vert pomme, de tables basses en formica jonchées de magazines écornés. Sur les murs jaunis, une affiche préventive sur le sida, le vestige d’une campagne contre la violence, quelques posters de films – Harry Potter, Hugo Cabret, des histoires d’orphelins, bien sûr – ainsi qu’un panneau de liège couvert de petites annonces.

– Il ne t’est pas venu à l’esprit de la retenir ? feulet-elle d’un ton bas, entraînant le garçon à l’écart.

– Tu crois que Cam m’en a laissé le temps ? rétorque-t-il sur le même ton. Ça s’est passé beaucoup trop vite. Heureusement, son couteau est tombé...

– Et après ? Pourquoi tu ne les as pas séparées ? Pour un grand garçon comme toi, ça ne devait pas être si difficile.

Leroy baisse la tête.

– Je sais pas, murmure-t-il. Peut-être que je me suis dit que ça ne leur ferait pas de mal de se défouler, vu que ça couvait depuis le début de la journée.

– À ton avis, Cam se serait défoulée jusqu’à quel point, tout à l’heure ? Dilo5 ! Quand elle est dans cet état, elle n’a aucune limite, tu la connais pourtant.

– Ça va, j’ai pas assuré, c’est vrai...

Une manière comme une autre de présenter des excuses. Ljuba le toise en silence, puis s’accole au mur, bras croisés.

– Comment c’est arrivé ?

17– Mathilde et Sara ont encore raconté des saloperies sur Morgane, explique le jeune homme, tripotant machinalement le strass ornant le lobe de son oreille. Elles l’ont traitée de tous les noms, je te passe les détails. Quand elle est là, vu qu’elle se fiche pas mal de ce que les autres pensent, Cam se tient à carreau. Mais aujourd’hui, Morgane a séché les cours. Les autres ont profité de son absence pour pousser Cam à bout : elles se sont mises à déblatérer des trucs vraiment dégueu sur Morgane et Karim. Morgane et les mecs, en général. Alors Cam a craqué.

Trois semaines plus tôt, Karim appartenait encore à l’équipe pédagogique du foyer. Vingt-trois ans, de longs cils noirs et des yeux bleu kabyle, merveilleux conteur et comédien à ses heures. Morgane, comme d’autres, s’est entichée de lui. Déchiré entre son attirance pour elle et son éthique professionnelle, il a démissionné. Depuis son départ, Morgane subit injures et insinuations salissant sa réputation. Et Cam, qui la considère comme la huitième merveille du monde, en souffre terriblement.

– Elle ne devrait pas se mettre dans des états pareils, soupire Ljuba. Ces muje mishe n’attendent que ça.

– Ces... ?

– Tu vois très bien ce que je veux dire. Mais tu connais Cam : dès qu’on touche à Morgane, elle perd ses neurones.

– Elle n’aime pas non plus qu’on s’en prenne à toi, je te signale.

18– Ce n’est pas pareil. Et puis, je me défends très bien toute seule.

Leroy ne répond rien. Il semble soucieux, soudain. Presque embarrassé.

– Quoi ? Que se passe-t-il ? demande Ljuba, sourcils froncés.

– Tu devrais lui parler, marmonne-t-il enfin, extirpant le canif de sa poche. Ce soir, elle m’a vraiment foutu la trouille.

Ljuba tortille sans répondre une boucle noire autour de son doigt. Leroy a raison. Ces derniers temps, Cam devient incontrôlable. Comme si sa volonté, son corps, ne suffisaient plus à contenir sa révolte.

Avant l’été, elle a envoyé Julien à l’hôpital. D’accord, c’était mérité. Mais sans l’intervention de Morgane et la sienne, l’adolescent aurait souffert de blessures autrement plus graves qu’une arcade sourcilière ouverte et une fracture du nez. La raison de sa violence ? Un chat tigré, martyrisé par le garçon. Œil crevé, brûlures : elle a sauvé le félin de la mort.

Estimé profondément perturbé, Julien a été transféré dans un centre spécialisé. Avec l’appui d’Anne, doyenne des éducateurs aujourd’hui à la retraite, Leroy, Morgane et elle ont réussi à convaincre certains camarades de témoigner en faveur de Cam. Sans cela, elle gagnait par décision du juge un aller simple pour le CEF le plus proche.

À la place, après une semaine consignée dans une chambre isolée, elle a eu droit à une psychologue.

Comme si c’était utile.

19Ljuba en a subi une, lors de ses premiers mois au foyer. Avec des cheveux gris et de faux airs maternels. Assez stupide pour croire qu’elle lui déballerait sa vie et se plierait sans broncher à des coutumes étrangères. Déçue par sa réticence, la femme a clos leurs entretiens par un coup de tampon rouge sang. « Petit apprentissage manuel sans responsabilité », indiquaient ses commentaires, en marge du dossier.

La conseillère de Cam ne paraît pas beaucoup plus fine. Sinon elle aurait compris que ce ne sont pas de séances moralisatrices dont son amie a besoin, mais de quelqu’un capable de croire en elle, de lui donner sa chance.

« Il y avait bien Anne, qui l’encourageait à dessiner, mais elle n’est plus là. Et moi, sur le coup je ne sers pas à grand-chose... »

Une sonnerie stridente interrompt ses réflexions : le repas du soir est servi dans le self.

La salle aux murs pêche est déjà pleine à leur arrivée. Cam, privée de dîner, manque à l’appel. Et la place de Morgane est inoccupée.

– Où est-elle passée ? murmure Leroy, désignant sa chaise du menton.

Ljuba hausse les épaules. Ignorant les œufs et la viande, elle se sert du potage et des frites. En plus de son dessert, elle vole deux carrés de fromage frais, du pain, du beurre et une pomme pour son amie.

20– Morgane risque des ennuis, insiste le jeune homme en la rejoignant. Déjà qu’elle n’était pas en cours...

– Eh bien, c’est qu’elle avait mieux à faire.

– Ça fait beaucoup d’absences depuis la rentrée.

– Jusqu’à présent, elle s’en est toujours bien tirée, non ?

– Ljuba...

– Leroy...

– Je suis sérieux.

– Moi aussi : mêle-toi de tes oignons.

Vexé, Leroy s’assied à sa place habituelle et lui tourne ostensiblement le dos.

Ljuba ne s’excuse pas. Pas envie, pas le temps. Et surtout pas à cause de Morgane. Elle avale en silence son potage et ses frites, se lève sans terminer sa crème chocolatée, dépose le plateau vide sur l’étagère prévue à cet effet. Elle s’apprête à quitter le réfectoire quand une voix familière l’interpelle. Phil, évidemment.

– Ljuba ! Tu peux venir une minute, s’il te plaît ?

S’il te plaît. Fausse politesse dissimulant un ordre. « Hypocrisie de gadjo », aurait dit sa grand-mère. Réprimant son envie de fuir à toutes jambes, elle obéit. Mèches ébouriffées, yeux pétillants, barbe de trois jours, l’éducateur se donne des allures de grand frère qui ne trompent que les nouveaux venus. Les autres savent parfaitement à quoi s’en tenir avec lui : depuis le départ d’Anne à la retraite, c’est le bras droit de la directrice. Plus personne n’ose lui tenir tête.

21– Tu ne saurais pas où est Morgane, par hasard ?

– Nan, répond-elle, l’air butée, la bouche vaguement entrouverte.

– La directrice a reçu un coup de fil du lycée. Elle n’est pas venue de la journée.

– D’accord.

– D’accord ? C’est tout ce que tu trouves à dire ?

– Ben ouais.

Ils s’affrontent un moment du regard, puis Phil détourne la tête avec un reniflement dédaigneux. Le coup de la Manouche abrutie, ça marche à chaque fois avec lui.

– Ben quand elle sera rentrée, tu lui diras de venir me voir. File maintenant !

Ljuba obtempère.

« Dilo ! songe-t-elle en s’éloignant. Anne, au moins, était impossible à mener en bateau. Et puis, elle avait bon cœur. »

Morgane n’est pas allée en cours : rien d’anormal à cela. Cam et elle savent pourquoi.

Morgane n’est pas rentrée : rien de très inquiétant.

Ce n’est pas la première fois qu’elle découche, après tout. Mais Cam risque encore d’avoir le cœur brisé.

1 Mitsoura est le nom du groupe formé par Mónika Juhász Miczura, alias Nora Luca dans Gadjo dilo. Elle se fait appeler « Mitsou » ou Mónika Mitsoura.
2Gadjo, gadji (pluriel gadje) : Non-Rom.
3Bengalo, bengali : mauvais, diabolique en romani.
4 Centre éducatif fermé, dans lequel les mineurs sont placés par décision d’un juge. Créés en 2003 comme alternative à la prison, les CEF accueillent des délinquants multirécidivistes, avec des résultats plus mitigés que les Centres d’éducation renforcée (CER).
5Dilo, dili (pluriel dile) : fou, idiot en romani.
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