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Proverbes créoles an Tan Lontan

De
136 pages
Ces proverbes créoles, utilisés par sa grand-mère, à qui il a voulu rendre hommage à travers ce livre, sont pour l'auteur un moyen d'affirmer son identité, de faire connaître et de promouvoir la culture antillaise. C'est aussi un clin d'oeil à Jean de la Fontaine puisqu'il établit un parallèle avec certaines de ses fables, chaque fois que cela est possible, dans les proverbes présentés. (Proverbes bilingues français-créole, commentaire en français).
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Proverbes créoles an Tan Lontan
Kon gran manman mwen té ka di Comme disait ma grand-mère

Martin MAURIOL

Proverbes créoles an Tan Lontan
Kon gran manman mwen té ka di Comme disait ma grand-mère

Origines perdues et retrouvées des expressions et proverbes créoles les plus couramment utilisés par ma grand-mère de son vivant

L'Hemattan

@ L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique j 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-07919-9 EAN:9782296079199

REMERCIEMENTS

Je tiens à remercier:

Véronique V., ma jeune amie, qui m'a donné l'idée de noter ces proverbes« pour en faire quelque chose ».

Jean-Marie P., mon coach, qui a vite compris ce que ce projet de livre représentait pour moi et m'a accompagné jusqu'à sa réalisation.

Janine, mon épouse et secrétaire, sans qui ce manuscrit aurait pu rester à l'état de manuscrit.

PREFACE
Pourquoi écrire un livre de proverbes créoles? Il en existe déjà plusieurs. Si j'ai décidé d'écrire moi aussi un livre de proverbes et d'expressions créoles, c'est pour rendre hommage à ma grand-mère qui m'a élevé et m'a appris à lire, elle qui n'était jamais allée à l'école et savait à peine signer son nom. Qu'est-ce qu'une grand-mère? François BEAUV AL, éditeur de renom, préface sa collection consacrée aux grands-mères françaises en disant: « Une grand-mère c'est un trésor d' affiction et de souvenirs! Quelqu'un qui donne tout et ne demande rien,. une image douce dont le souvenir est associé à celui de desserts inimitables, de petits péchés avoués en confidences, de tapis démodés, d'eau de Cologne et d'encaustique... Tout un univers familier et précieux qu'elle porte en elle en même temps que notre enfance. Mais c'est aussi autre chose: le témoin irremplaçable d'une époque passée)}. François BEAUV AL regrette de n'avoir pas noté «tous ces petits détails, coutumes, proverbes, habitudes, modes, du temps où elle était jeune... ». Je n'ai pas moi non plus noté, dans ma jeunesse, les expressions favorites de ma grand-mère, mais elles sont restées gravées en moi, écrites en lettres indélébiles. Elles m'accompagnent quotidiennement. Il m'arrive assez souvent de commencer mes phrases en disant: « comme disait ma grand-mère ». J'ai pris peu à peu conscience de l'importance de ces proverbes dans ma vie et de la nécessité de les noter sur un petit carnet, pour les avoir constamment sous les yeux et m'y reporter en cas de besoin. L'idée du livre m'est venue lorsqu'une jeune amie antillaise m'a fait remarquer que j'utilisais très souvent des proverbes créoles et m'a suggéré de les écrire pour en faire un livre. Entre l'idée, qui m'a plu tout de suite, et sa concrétisation, dix années se sont écoulées. Il fallait que le projet mûrisse, que je découvre en moi-même la raison d'être de ce livre.

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Aujourd'hui, je franchis le pas pour offrir aux lectrices et lecteurs potentiels, ces proverbes qui m'ont si longtemps habité, parce qu'en vieillissant je me rends compte que c'est un héritage que m'a laissé ma grand-mère et que je souhaite le partager. Avec mes enfants tout d'abord, qui ne sont pas nés aux Antilles mais se sentent antillais, avec les enfants de parents antillais vivant en métropole mais qui ne parlent pas créole, avec les jeunes nés aux Antilles mais qui ignorent certains aspects de notre culture; et aussi avec toutes celles et tous ceux qui désirent sauvegarder notre patrimoine culturel, ou qui sont simplement à la recherche de leurs racines. Ce livre n'est pas qu'une simple énumération et traduction de proverbes créoles. Il se veut aussi une aide à la compréhension de la culture antillaise et plus particulièrement de la culture martiniquaise puisqu'il s'agit avant tout de proverbes et expressions de la Martinique, même si certains d'entre eux se retrouvent en Guadeloupe. L'originalité de ce livre est dans sa démarche, qui est la suivante: pour chaque proverbe et expression présentation en créole traduction mot à mot sens premier: ce que signifie habituellement le proverbe, sens contextuel sens profond: lié à la culture, ou sens que lui donnait ma grand-mère parallèle avec une fable de La Fontaine chaque fois que c'est possible.

Martin MAUR/DL

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EXPRESSIONS

ET PROVERBES CREOLES
est vieux, amuser dit-on ; je le crois; un enfant cependant encor comme

« Le

monde

Ille faut

». Jean de La Fontaine

AFFIRMATION

DE SOI

~ Misyé labé pa ka béni ko vivan, sé ko mo i ka béni Monsieur l'abbé ne bénit pas les corps vivants, mais les corps morts, c'est-à-dire, les cadavres. Je peux affirmer, jurer même, que ce proverbe que j'ai entendu très tôt de la bouche de ma grand-mère est celui qui a forgé mon caractère et le plus contribué à la formation de ma personnalité. La première fois que je l'ai entendu, c'est quand je suis rentré un jour de l'école en pleurant et que ma grand-mère m'a demandé ce qui s'était passé, pourquoi je pleurais. Je lui ai dit qu'un élève m'avait battu. Je crois me souvenir qu'elle m'a pris par le bras, qu'elle m'a secoué très fort en me disant exactement ceci: « Misyé labé pa ka béni ko (j'avais entendu kou) vivan, sé ko mo i ka béni. Moun an ba-ou kou, ou ka

rann-i. I JO pasé-ou, ou ka pran an woch, ou kafann tèt-li, ou ka pran
an plim ou ka krévé zié-y, man kay fi lajàl a ba-ou! ». C'est-àdire: « Monsieur l'abbé ne bénit pas les corps vivants, mais les corps morts. Si quelqu'un te frappe, défends-toi. Si la personne est plus forte que toi, prends une pierre, fends-lui la tête, prends une plume, crèvelui un œil, je ferai la prison à ta place ». Ma grand-mère n'était pas particulièrement méchante. Ce qu'elle voulait me faire comprendre, en me parlant ainsi, c'est que le mort est inerte et ne peut pas se défendre alors que moi, j'étais vivant, jeune, en possession de tous mes moyens et que par conséquent, je ne devais pas me laisser faire.

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~ Yo pa ka bokanté pawôl pou kou On n'échange pas les paroles contre des coups! Pour qui n'a pas vécu aux Antilles, cela peut surprendre d'entendre parler de «brocante» quand il s'agit de paroles et de coups. Ce qu'il faut savoir pour bien comprendre ce proverbe c'est que ces paroles qu'on échange contre des coups sont surtout des insultes, des injures. Et quand on a le « sang chaud », on a tendance à réagir par des coups à des propos qui vous blessent, en particulier quand ces injures portent atteinte à votre honneur ou à l'honneur de votre mère. Dans cette «brocante» il y a souvent quelque chose de déséquilibré ou de disproportionné qui fait que l'on a besoin de relativiser les propos qu'on a tenus en disant qu'on n'échange pas les paroles contre des coups. C'est surtout entre nous, enfants, que nous utilisions cette expression. Mais je l'ai parfois entendue de la bouche de certains adultes, quand leurs enfants s'étaient battus parce que l'un d'eux avait tenu des propos insultants pour l'autre. ~ Lajôl pa fèt pou chyen La prison n'est pas faite pour les chiens. Cette expression, je l'ai souvent entendue de la bouche de mes compatriotes. Cette banalisation de la prison est comme un défi lancé à l'adversaire ou à soi-même, ou une forme d'incantation en cas de menace. Je l'ai entendue pour la première fois le jour oùje suis revenu de l'école en pleurant et que ma grand-mère m'a incité à me défendre quand j'étais attaqué, ainsi que je l'indique dans le tout premier proverbe. Pour me montrer sa bravoure, elle n'hésite pas à dire qu'elle est prête à faire de la prison à ma place. ~ Dé mal krab pa ka rété adan an menm twou Deux crabes mâles ne peuvent vivre dans le même trou. Cette expression est souvent utilisée par les pères, pour faire comprendre à leur fils pubère ou majeur qu'il est temps qu'il quitte le domicile familial, pour vivre son désir d'indépendance, en trouvant sa propre maison. Derrière cette invitation à s'en aller il y a souvent une menace, car le père, sensé représenter l'autorité, n'accepte pas que sa loi soit contestée ou bafouée par le fils en quête de reconnaissance et d'autonomie. D'ailleurs ce proverbe prend parfois une autre forme. 12

Certaines personnes préfèrent dire: «Dé majô pa ka rété adan an menm kay». Autrement dit: deux hommes de même force ou de même puissance ne peuvent vivre sous le même toit sans risquer de se heurter, voire de s'affronter. Le «major» en effet, en Martinique, était à l'époque des combats « danmié », un être redoutable et redouté pour sa force et parfois sa violence. Il n'y avait que d'autres« majors» pour oser se mesurer à lui. Or, chacun sait qu'à la période de la puberté le jeune homme, pour s'affirmer, pour exister, a besoin de se mesurer à son père, psychologiquement et même physiquement, par la lutte, ou tout autre sport nécessitant de la force et de l'endurance. Donc, le père, ou la mère qui élève seule ses enfants, et qui se rend compte que le garçon s'oppose de façon trop fréquente ou trop virulente, lui dit sur un ton ferme: « Si ou majè pran kay ou ! Dé mal krab pa ka rété adan an menm twou ! ». C'est-à-dire «si tu es majeur, si tu te sens homme, prends ta maison, va chez toi, car deux crabes mâles ne peuvent vivre dans le même trou ». D'une manière plus générale, ce proverbe signifie que les adultes ne vivent pas chez les adultes car, tôt ou tard, il y a des tensions, des frictions, voire des conflits puisque les besoins et les valeurs s'opposent. C'est ce que traduit cet autre proverbe, qui s'en rapproche: «Gran moun pa ka rété la kay gran moun », c'est-àdire: « Les grandes personnes ne vivent pas chez les grandes personnes ». ~ Sa pa lapli pou mouyé mal kanna Ce n'est pas une pluie assez/one pour mouiller le canard mâle. Pourquoi le canard mâle et pas simplement le canard, surtout si on fait référence à l'étanchéité de la plume du canard? Parce que dans ce cas aussi, il y a l'idée du défi lancé à autrui. En effet, cette expression s'utilise lorsque quelqu'un menace quelqu'un d'autre. Ce dernier, nullement intimidé, rétorque que cette pluie de menaces n'est pas assez forte pour l'atteindre. Autrement dit, il se sent suffisamment fort et sûr de lui pour faire face à toute éventualité, même guerrière.

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