Rencontre avec des hommes remarquables

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À travres les voyages et les rencontres qui le formèrent, Gurdjieff nous conte sa vision du monde spirituel


Publié le : samedi 10 janvier 2015
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EAN13 : 9782369550761
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Introduction

Un mois s’est écoulé depuis que j’ai terminé la première série de mes ouvrages, un mois consacré tout entier au repos des parties de ma «présence générale» subordonnées à ma raison pure.

Comme je l’ai dit1, je m’étais promis de ne plus écrire une seule ligne pendant ce temps-là, et de me contenter de boire bien doucement et tout gentiment - pour le bien-être de la plus méritante de ces parties - toutes les bouteilles de vieux calvados que la volonté du destin avait mises à ma disposi­tion dans le cellier du Prieuré, aménagé avec tant de soin il y a une centaine d’années par des hommes qui compre­naient le vrai sens de la vie.

Aujourd’hui ma décision est prise. Sans aucune contrainte, et même avec le plus grand plaisir, je veux me remettre à écrire - soutenu bien entendu par toutes les forces qui me sont déjà venues en aide, et de plus cette fois-ci par les résultats cosmiques, conformes aux lois, qui font affluer de toutes parts vers ma personne les souhaits bienveillants, que m’adressent en pensée les lecteurs des livres de la première série.

Je me propose de donner à l’ensemble des idées que je vais exposer une forme accessible à tous, dans l’espoir que ces idées pourront servir d’éléments constructifs et préparer le conscient des créatures, mes semblables, à l’édification d’un monde nouveau - monde réel selon moi, et susceptible d’être perçu comme tel, sans la moindre impulsion de doute, par tout penser humain - au lieu de ce monde illu­soire que se représentent nos contemporains.

En effet, la pensée d’un homme contemporain, quel que soit son niveau intellectuel, ne prend conscience du monde qu’à partir de données qui déclenchent en lui toutes sortes d’impulsions fantastiques. Et ces impulsions, en modifiant à chaque instant le tempo des associations qui se déroulent sans cesse en lui, désharmonisent complètement l’ensemble de son fonctionnement. Je dirai même que tout homme capable de s’isoler des influences de la vie ordinaire, et de réfléchir de façon à peu près saine, devrait être horrifié par les conséquences de cette dysharmonie, qui va jusqu’à compromettre la durée de sa propre existence.

Mais pour donner un élan à ma pensée aussi bien qu’à la vôtre et leur communiquer le rythme voulu, je veux suivre l’exemple du grand Belzébuth et imiter celui qu’il vénérait comme moi - et peut-être aussi comme vous, intrépide lec­teur de mes ouvrages, si toutefois vous avez eu le courage de lire jusqu’au bout les livres de la première série. Empruntant donc à notre cher Mullah Nassr Eddin2 sa forme de pensée et jusqu’à ses expressions, j’aborderai d’emblée, comme l’aurait dit ce sage des sages, un «subtil problème philoso­phique».

Si j’ai décidé d’agir ainsi dès le début, c’est que j’ai l’intention de mettre à profit aussi souvent que possible, dans ce livre comme dans les suivants, la sagesse de ce maître presque universellement reconnu, et qui, selon cer­taines rumeurs, se verrait bientôt décerner par qui de droit le titre officiel d’Unique au monde.

Or ce subtil problème philosophique apparaît déjà dans cette espèce de perplexité qui n’aura pas manqué d’envahir le lecteur dès les toutes premières lignes de ce chapitre s’il a confronté les nombreuses données sur lesquelles reposent ses convictions les mieux établies en matière médicale avec l’idée que moi, l’auteur des Récits de Belzébuth à son petit-fils, alors que le fonctionnement de mon organisme n’était pas encore tout à fait rétabli après l’accident qui avait failli me coûter la vie - ce qui ne m’avait pas empêché de soutenir un effort continu pour exposer mes idées et les transmettre aux autres avec la plus grande exactitude possible - j’aie pu réa­liser un repos entièrement satisfaisant grâce à un usage géné­reux d’alcool, sous forme de vieux calvados ou de quelque autre de ses admirables cousins pleins de force virile.

À vrai dire, pour résoudre sans erreur le subtil problème philosophique ainsi posé à l’improviste, il faudrait encore pouvoir juger demanière équitable le fait que je ne m’en suis pas tenu strictement à la parole que je m’étais donnée de boire tout le vieux calvados qui me restait.

En effet, pendant cette période consacrée à mon repos, il ne me fut pas possible, malgré tout mon désir automatique, de me limiter à ces quinze bouteilles de vieux calvados, et il me fallut combiner leur sublime élixir avec celui de deux cents autres bouteilles de véritable vieil armagnac, à l’aspect enchanteur elles aussi et au contenu non moins sublime, afin que cet ensemble de substances cosmiques puisse suffire à ma consommation personnelle, ainsi qu’à toute la tribu de ceux qui sont devenus, au cours des dernières années, mes assis­tants inévitables en ces sortes de cérémonies.

Le verdict qui serait prononcé à mon sujet devrait enfin tenir compte du fait que dès le premier jour j’abandonnai mon habitude de boire l’armagnac dans des verres à liqueur pour le boire dans des verres à thé. Et c’est d’instinct, me semble-t-il, que j’opérai ce changement, sans doute pour qu’une fois de plus puisse triompher la vraie justice.

Je ne sais comment il en va pourvous, courageux lecteur, mais quant à moi, ma pensée a déjà trouvé son rythme, et je peux maintenant, sans me faire violence, me remettre à sophistiquer.

Je me propose entre autres d’introduire dans cette seconde série sept sentences parvenues jusqu’à nous du fond des âges grâce à des inscriptions que j’eus l’occasion de déchiffrer sur divers monuments au cours de mes voyages, et dans lesquelles nos ancêtres éloignés avaient exprimé certains aspects de la vérité objective, perceptibles pour toute raison humaine, même celle de nos contemporains.

Pour commencer, j’en prendrai une qui pourra fort bien servir de point de départ aux exposés qui vont suivre et constituera en outre un excellent trait d’union avec la conclu­sion de la première série.

L’ancienne sentence que j’ai choisie pour thème de ce pre­mier chapitre se formule ainsi :

Seul méritera le nom d’homme, et seul pourra compter sur quelque chose qui ait été préparé pour lui d’En-Haut, celui qui aura su acquérir les données voulues pour conserver indemnes et le loup et l’agneau qui ont été confiés à sa garde.

Or, l’analyse philologique dite «psycho-associative» à laquelle cette sentence de nos ancêtres a été soumise de nos jours par certains vrais savants - n’ayant rien de commun, bien entendu, avec ceux qui habitent le continent d’Europe ­démontre clairement que le mot loup y symholise l’ensemble du fonctionnement fondamental et réflexe de l’organisme humain, et le mot agneau l’ensemble du fonctionnement du sentiment. Quant au fonctionnement du penser humain, il est représenté ici par l’homme lui-même - l’homme capable d’acquérir au cours de sa vie responsable, par ses efforts conscients et ses souffrances volontaires, les données confé­rant le pouvoir de toujours créer des conditions qui rendent possible une existence commune pour ces deux vies indivi­duelles, étrangères l’une à l’autre, et de natures différentes.

Seul un tel homme peut espérer se rendre digne de pos­séder ce qui est désigné dans cette sentence comme étant pré­paré pour lui d’En-Haut, et qui d’une manière générale est destiné à l’homme.

Il est intéressant de remarquer que parmi les nombreuses énigmes auxquelles les différents peuples d’Asie ont souvent recours par une habitude automatique et qui réclament des solutions pleines de malice, il en est une - où le loup et la chèvre (au lieu de l’agneau) jouent aussi leur rôle - qui cor­respond bien, selon moi, à l’essence même de notre sentence.

La question que pose cette astucieuse énigme est la sui­vante : comment un homme, ayant sous sa garde un loup, une chèvre et de plus, cette fois-ci, un chou, pourra-t-il les trans­porter d’un bord à l’autre d’une rivière, si l’on considère d’une part qu’il ne peut emporter avec lui dans sa barque plus d’une de ces trois charges, et d’autre part que, sans sa surveillance constante et son influence directe, le loup peut toujours manger la chèvre et la chèvre le chou.

La solution correcte de cette énigme populaire exige non seulement que notre homme fasse preuve de l’ingéniosité propre à tout être normal, mais qu’il ne soit pas paresseux et neménage pas ses forces, car pour arriver à ses fins il devra traverser la rivière une fois de plus.

Si nous revenons à la signification profonde de notre première sentence en tenant compte de l’enseignement qu’apporte la solution correcte de cette énigme populaire, et si nous y réfléchissons en faisant abstraction de tous ces préjugés qui, chez l’homme contemporain, ne sont que le produit de ses «pensées creuses», il nous est impossible de ne pas admettre avec la tête et de ne pas reconnaître avec le sentiment que tout être qui se donne le nom d’homme doit surmonter sa paresse et, inventant sans cesse de nouveaux compromis, lutter contre les faiblesses qu’il a découvertes en lui, afin de parvenir au but qu’il s’est fixé et conserver indemnes ces deux animaux indépendants qui ont été confiés à la garde de sa raison, et qui sont, par leur essence même, opposés l’un à l’autre.

Estimant que j’en avais terminé la veille avec ce que j’ai appelé mes «sophistications pour donner un élan à ma pen­sée», je rassemblai ce matin-là toutes les notes rédigées pen­dant les deux premières années de mon activité d’écrivain, avec l’intention de m’en servir comme matériel pour le début de cette seconde série, et j’allai m’asseoir dans le parc, sous les arbres d’une allée historique, pour y travailler. Après avoir relu les deux ou trois premières pages, oubliant tout ce qui m’entourait, je tombai dans une méditation profonde. M’interrogeant sur la manière de continuer, et plein des pen­sées que cela me suggérait, je restai là, sans écrire un seul mot, jusqu’à la tombée de la nuit.

J’étais si absorbé dans mes réflexions que pas une seule fois je ne m’aperçus que la plus jeune de mes nièces, celle qui avait pour tâche de veiller à ce que le café arabe auquel j’ai toujours recours dans mes moments d’intense activité physique ou mentale ne refroidît pas trop dans ma tasse, était venue ce jour-là, comme je l’appris plus tard, le changer vingt-trois fois.

Pour que vous puissiez comprendre toute la gravité de cette méditation et vous représenter, ne serait-ce qu’approxi­mativement, dans quelle situation difficile je me trouvais, je dois vous dire qu’après avoir lu ces pages et m’être rappelé par association le contenu entier des manuscrits dont j’avais l’intention de me servir comme introduction, il m’apparut clairement que tout ce sur quoi je m’étais acharné durant tant de nuits sans sommeil ne convenait plus à mon but, étant donné tous les changements et additions que j’avais apportés à la rédaction définitive des livres de la première série.

Lorsque je l’eus compris, j’éprouvai pendant près d’une demi-heure cet état que Mullah Nassr Eddin définit ainsi : se sentir enfoncé dans la galoche jusqu’à la racine des cheveux, puis j’en pris mon parti et décidai de refaire ce chapitre d’un bout à l’autre. Cependant je continuai par automatisme à me remémorer toutes sortes de phrases de mon manuscrit, et je me souvins tout à coup d’un passage où, voulant expliquer pourquoi je me montrais si impitoyable dans ma critique de la littérature contemporaine, j’avais introduit certaines réflexions tirées du discours d’un vieux lettré persan que je me rappelais avoir entendu dans ma jeunesse, et qui décri­vait, selon moi, on ne peut mieux les caractéristiques de la civilisation contemporaine.

J’estimai alors impossible de priver le lecteur des réflexions habilement dissimulées entre les lignes de ce pas­sage, car pour celui qui saurait les déchiffrer, elles constitue­raient un matériel permettant une compréhension juste de ce que je me proposais d’expliquer dans les deux dernières séries, sous une forme accessible à tout chercheur de vérité.

Ces considérations m’amenèrent à me demander comment m’y prendre pour donner à mon exposé la forme qu’exi­geaient désormais les importantes modifications apportées aux livres de la première série, sans pour cela priver le lec­teur de ces réflexions.

De toute évidence, ce que j’avais rédigé pendant les deux premières années de ce métier d’écrivain que je m’étais vu forcé d’adopter, ne correspondait plus à ce qui était mainte­nant nécessaire.

En effet, j’avais alors presque tout écrit du premier jet, sous une forme concise, compréhensible pour moi seul, avec l’intention de développer par la suite tout ce matériel en trente-six livres, dont chacun serait consacré à une question spéciale. Au cours de la troisième année, j’avais donné à l’en­semble de ce que j’avais ainsi sommairement ébauché une forme accessible, sinon à tous, du moins à ceux qui seraient déjà familiarisés avec un penser abstrait. Mais comme peu à peu j’étais devenu plus habile dans l’art de cacher des pensées sérieuses sous des tournures plaisantes, faciles à comprendre, et d’associer aux pensées quotidiennes de la plupart des hommes contemporains certaines idées qui ne peuvent être perçues qu’avec le temps, je vis qu’il me fallait prendre le parti exactement inverse de celui que j’avais adopté jusqu’alors : au lieu de chercher à atteindre par la quantité des ouvrages le but que je m’étais fixé, je devrais désormais y parvenir par leur seule qualité. Et je repris du début l’exposé de tout ce que j’avais esquissé, avec l’intention cette fois de le répartir en trois séries, chacune d’elles devant être à son tour divisée en plusieurs livres.

J’étais donc, cejour-là, plongé dans une méditation pro­fonde, ayant encore toute fraîche à la mémoire la sage sen­tence de la veille, qui conseillait de toujours s’efforcer à ce que le loup soit rassasié et que l’agneau demeure indemne.

Mais lorsque à la tombée de la nuit la fameuse humidité de Fontainebleau, traversant mes semelles, eut affecté jus­qu’à ma faculté de penser, tandis que d’en haut de gentilles créatures de Dieu, appelées petits oiseaux, provoquaient de plus en plus souvent sur mon crâne lisse une sensation de fraîcheur, soudain surgit en moi la décision catégorique de ne tenir compte de rien ni de personne et d’insérer dans ce premier chapitre - à titre de développement dégressif, comme diraient les écrivains patentés - non sans les avoir polis auparavant, tous les fragments qui me plaisaient dans ce manuscrit destiné tout d’abord à servir d’introduction à l’un des trente-six livres. Après quoi je me remettrais à écrire en me conformant strictement au principe adopté pour les ouvrages de cette série.

Cette solution aura un double avantage. Elle épargnera à mon cerveau, déjà bien assez surmené sans cela, de nouvelles tensions superflues, et permettra aux lecteurs, surtout à ceux qui auront lu mes écrits antérieurs, de découvrir l’opinion objectivement impartiale qui peut se former dans le psy­chisme de certains hommes ayant par hasard reçu une édu­cation à peu près normale, à l’égard des manifestations des éminents représentants de la civilisation contemporaine.

Dans cette introduction, primitivement destinée au tren­tième livre et intitulée Pourquoi je suis devenu écrivain, je parlais des impressions accumulées en moi au cours de ma vie et sur lesquelles se fonde l’opinion peu flatteuse que je me fais des représentants de la littérature contemporaine. Je reproduisais à ce propos, comme je l’ai déjà dit, le discours que j’avais entendu dans ma jeunesse, lors de mon premier séjour en Perse, un jour que j’assistais à une réunion d’intel­lectuels où l’on discutait de la culture contemporaine.

Parmi ceux qui parlèrent le plus ce jour-là se trouvait le vieil intellectuel persan auquel j’ai fait allusion - intellectuel, non pas dans le sens européen du mot, mais dans le sens qu’on lui donne sur le continent d’Asie, c’est-à-dire non seulement par le savoir mais par l’être. Il était d’ailleurs fort instruit et avait une connaissance approfondie de la culture européenne.

Entre autres choses,il dit ceci :

«Il est très regrettable que la période actuelle de culture - que nous nommons et qui sera nommée par les généra­tions ultérieures civilisation européenne - soit intercalaire, pourrait-on dire, dans l’évolution de l’humanité; en d’autres termes, qu’elle soit un abîme, une période d’absence dans le processus général de perfectionnement humain, puisque aussi bien les représentants de cette civilisation sont inca­pables de transmettre en héritage à leurs descendants quoi que ce soit de valable pour le développement de l’intelli­gence, ce moteur essentiel de tout perfectionnement.

«Ainsi, l’un des principaux moyens de développement de l’intelligence est la littérature.

«Mais à quoi peut bien servir la littérature de la civilisa­tion contemporaine ? Absolument à rien, si ce n’est à la pro­pagation de la parole putanisée.

«La raison fondamentale de cette corruption de la Iittéra­ture contemporaine est, à mon avis, que toute l’attention s’est concentrée peu à peu, d’elle-même, non plus sur la qua­lité de la pensée ni sur l’exactitude de sa transmission, mais seulement sur une tendance à la caresse extérieure, en d’autres termes à la beauté du style, pour donner enfin de compte ce que j’ai appelé la parole putanisée.

«Et, de fait, il arrive à chacun de passer une journée entière à lire un gros livre sans savoir ce que l’auteur veut dire, et de découvrir seulement vers la fin, après avoir perdu un temps précieux, déjà trop court pour faire face aux obli­gations de la vie, que toute cette musique reposait sur une infime petite idée, pour ainsi dire nulle.

«Toute la littérature contemporaine peut être répartie, d’après son contenu, en trois catégories : la première embrasse ce que l’on nomme le domaine scientifique, la deuxième consiste en récits, et la troisième en descriptions.

«Dans les livres scientifiques, on développe de longues considérations sur toutes sortes de vieilles hypothèses connues de tout le monde depuis longtemps, mais chaque fois combinées, puis exposées et commentées, de manière un peu différente.

«Dans les récits, ou comme on dit encore dans les romans, qui remplissent des volumes entiers, on nous raconte, la plu­part du temps sans nous faire grâce d’un détail, comment un certain Pierre Dupont et une certaine Marie Durand sont enfin parvenus à satisfaire leur amour - ce sentiment sacré qui a peu à peu dégénéré chez les hommes, en raison de leur faiblesse et de leur manque de volonté, jusqu’à devenir un vice définitif chez nos contemporains, alors que la possibilité d’une manifestation naturelle de ce sentiment nous avait été donnée par le Créateur pour le salut de nos âmes et le sou­tien moral réciproque que requiert une existence collective plus ou moins heureuse.

«Quant aux livres de la troisième catégorie, ils nous offrent des descriptions de nature, d’animaux, de voyages et d’aventures dans les pays les plus divers. Les ouvrages de ce genre sont généralement écrits par des gens qui ne sont jamais allés nulle part et n’ont par conséquent jamais rien vu de réel, bref des gens qui, comme on dit, ne sont jamais sortis de leur cabinet. À de rares exceptions près, ils laissent simplement libre cours à leur imagination, ou transcrivent divers fragments, tout aussi fantaisistes, empruntés aux livres de leurs devanciers.

«Réduits à cette misérable compréhension de la responsa­bilité et de la portée réelle del’œuvre littéraire, les écrivains actuels, dans leur poursuite exclusive de la beauté du style, se livrent parfois à d’incroyables élucubrations, à seule fin d’obtenir l’exquise sonorité de la rime, comme ils disent, achevant par là de détruire le sens, déjà bien assez faible, de tout cequ’ils avaient écrit.

«Mais si étrange que cela puisse vous paraître, rien ne fait plus de mal à la littérature contemporaine que les gram­maires - j’entends les grammaires particulières à chacun des peuples qui prennent part à ce que j’appellerai le concert général catastrophonique de la civilisation contemporaine.

«Ces grammaires, dans la plupart des cas, sont artificielle­ment constituées et ceux qui les ont inventées comme ceux qui continuent à les modifier appartiennent à une catégorie d’hommes tout à fait ignares quant à la compréhension de la vie réelle et du langage qui en découle pour les relations mutuelles.

«Au contraire, chez les peuples des époques passées, la véritable grammaire, ainsi que nous le montre très claire­ment l’histoire, a été façonnée peu à peu, par la vie même, conformément aux différentes phases de leur développe­ment, aux conditions climatiques de leur principal lieu d’existence et aux formes prédominantes que prenait chez eux la recherche de la nourriture.

«Dans le monde contemporain, la grammaire de certaines langues en est venue à dénaturer à tel point le vrai sens de ce que l’on désire exprimer, que le lecteur des œuvres littéraires d’aujourd’hui - surtout s’il est un étranger - se trouve privé des dernières possibilités de saisir ne serait-ce que les minus­cules idées qui peuvent encore s’y rencontrer, et qui, exposées autrement, c’est-à-dire sans application de cette grammaire, seraient peut-être restées compréhensibles.

«Afin de rendre plus clair ce que je viens de dire, pour­suivit le vieux lettré persan, je prendrai comme exemple un épisode de ma propre vie.

«Comme vous le savez, de tous mes proches par le sang il ne m’est resté qu’un neveu, qui, ayant hérité il y a quelques années une exploitation de pétrole aux environs de Bakou, s’est vu forcé d’aller vivre là-bas.

«Je me rends moi-même de temps à autre dans cette ville, car, tout à ses innombrables affaires, mon neveu ne peut guère s’absenter pour venir voir son vieil oncle au pays qui nous a vus naître tous deux.

«Le district de Bakou, où se trouve cette exploitation,est actuellement sous la dépendance des Russes, qui constituent l’une des grandes nations de la civilisation contemporaine, et qui, comme tels, produisent une abondante littérature.

«Or, la plupart des habitants de Bakou et de ses environs appartiennent à des tribus qui n’ont rien de commun avec les Russes; dans leur vie de famille, ils emploient le dialecte matemel, mais pour leurs relations extérieures ils sont tenus de faire usage de la langue russe.

«Au cours des séjours que je fis là-bas, il m’arriva d’entrer en relation avec toutes sortes de gens pour diverses raisons personnelles, et je résolus d’apprendre cette langue.

«J’avais déjà dû étudier bien des langues dans ma vie, et j’étais donc très entraîné à le faire. Aussi l’étude du russe ne présentait - elle pour moi aucune difficulté; je fus très vite en mesure de le parler couramment, mais, bien entendu - à la manière des habitants de la région, avec un accent et des tournures un peu rustiques.

«Puisque je suis en quelque sorte devenu un linguiste, je trouve nécessaire d’observer ici qu’il est impossible de penser en une langue étrangère, même si on la connaît à la perfec­tion, tant que l’on continue à parler sa langue maternelle ou une langue dans laquelle on a pris l’habitude de penser.

«Par conséquent, à partir du moment où je pus parler russe, tout en continuant à penser en persan, je me mis à chercher dans ma tête les mots russes correspondant à mes pensées persanes.

«Et, me trouvant parfois dans l’impossibilité de rendre exactement en russe les plus simples et les plus quotidiennes de nos pensées, jefus frappé par certaines absurdités tout d’abord inexplicables de cette langue civilisée contemporaine.

«Cette constatation m’intéressa, et, comme j’étais alors libre de toute obligation, j’entrepris d’étudier la grammaire russe, puis celle d’autres langues en usage chez différents peuples contemporains.

«Je compris ainsi la vraie raison des absurdités que j’avais remarquées,et j’acquis bientôt, comme jeviens de le dire, la ferme conviction que les grammaires des langues employées par la littérature contemporaine ont été inventées de toutes pièces par des gens qui, en fait de connaissance réelle, res­taient bien au-dessous du niveau des hommes ordinaires.

«Pour illustrer de façon plus concrète ce que je viens d’expliquer, je citerai, parmi les nombreuses incohérences qui m’avaient frappé dès le début dans cette langue civilisée, celle qui me détermina à étudier à fond cette question.

«Un jour que je parlais russe, et traduisais comme d’habi­tude mes pensées par des tours de phrase à la manière persane, j’eus besoin d’une expression que nous autres Persans employons souvent dans la conversation, celle de mian-diaram, qui, en français, se traduit par je dis et en anglais par l say. Mais malgré tous mes efforts pour décou­vrir dans ma mémoire quelque mot qui lui correspondrait en russe, je ne pus en trouver un seul, bien que je connusse déjà et fusse capable de prononcer aisément presque tous les mots de cette langue utilisés, soit dans la littérature, soit dans les relations ordinaires, par les hommes de tous niveaux intellectuels.

«Ne trouvant pas l’expression correspondant à ces mots si simples et si souvent usités chez nous, je crus d’abord, bien entendu, que je ne la connaissais pas encore, et me mis à la chercher dans mes nombreux dictionnaires, puis à demander à différentes personnes qui passaient pour compétentes le mot russe qui traduirait ma pensée persane; mais il se trouva qu’il n’existait pas et qu’à sa place on employait une expres­sion dont le sens est celui de notre mian-soïl-yaram, qui équi­vaut au français je parle ou à l’anglais l speak, soit ia govoriou.

«Vous, qui êtes persans, et qui, pour digérer le sens contenu dans les mots avez une forme de pensée toute pareille à la mienne, je vous le demande à présent : est-il pos­sible à un Persan, lisant en russe une œuvre de littérature contemporaine, de ne pas se sentir instinctivement indigné lorsque, rencontrant un mot exprimant le sens contenu dans soîl-yaram, il s’aperçoit qu’il doit lui donner le sens corres­pondant à diaram ? C’est évidemment impossible : soil-yaram et diaram, ou en français parler et dire, sont deux actes res­sentis de façon tout à fait différente.

«Ce petit exemple est bien caractéristique des milliers d’absurdités que l’on rencontre dans les langues de ces peuples représentant ce qu’on appelle la fleur de la civilisa­tion contemporaine. Et ce sont ces absurdités qui empêchent la littérature actuelle d’être l’un des principaux moyens de développement de l’intelligence chez les peuples civilisés - aussi bien d’ailleurs que chez d’autres peuples qui pour certaines raisons (que toute personne de bon sens soup­çonnedéjà) sont privés du bonheur d’être considérés comme civilisés, et sont même, l’histoire en témoigne, couramment traités d’arriérés.

«Par suite des nombreuses incohérences du langage uti­lisé par les littérateurs contemporains, tout homme qui lit ou entend un mot employé d’une manière incorrecte, comme dans l’exemple que je viens de donner, s’il est doué d’un penser plus ou moins normal et sait donner aux mots leur vraie signification - et surtout s’il appartient à l’un de ces peuples exclus du nombre des représentants de la civilisation actuelle - percevra inévitablement le sens général de la phrase d’après ce mot impropre et, pour finir, comprendra quelque chose de tout à fait différent de ce que cette phrase voulait exprimer.

«Bien que la faculté de saisir le sens contenu dans les mots diffère selon les peuples, les données permettant de percevoir les expériences répétées qui forment la trame de l’existence sont constituées chez tous les hommes d’une manière identique, par la vie elle-même.

«L’absence dans cette langue civilisée d’un mot exprimant exactement le sens du mot persan diaram, que j’ai pris en exemple, confirme bien ma conviction, en apparence mal fondée, que les parvenus illettrés d’aujourd’hui, qui s’intitu­lent des lettrés, et pour comblesont considérés comme tels par leur entourage, ont réussi à transformer en un ersatz alle­mand jusqu’à la langue élaborée par la vie.

«Il faut vous dire qu’après avoir entrepris d’étudier cette langue civilisée contemporaine, ainsi que plusieurs autres, pour y trouver la cause des nombreuses incohérences que l’on y rencontrait, je résolus, comme j’avais un penchant pour la philologie, d’étudier également l’histoire de la formation et du développement de la langue russe.

«Or, ces recherches historiques m’apportèrent la preuve que cette langue avait autrefois possédé, elle aussi, pour cha­cune des expériences déjà fixées dans le processus de la vie des hommes, un mot exactement correspondant, mais qu’après avoir atteint au cours des siècles un haut degré de développement, elle était à son tour devenue un objet tout juste bon à aiguiser le bec des corbeaux, c’est-à-dire un sujet de choix pour les sophistications de divers parvenus illettrés. Si bien que de nombreux mots furent déformés, ou finirent même par tomber en désuétude, car ils ne répondaient pas aux exigences de la grammaire civilisée.Parmi ces derniers se trouvait justement le mot correspondant à notre diaram, et qui se prononçait alors skauvaïou.

«Il est intéressant de remarquer que ce mot s’est conservé jusqu’à nos jours, mais que seuls l’emploient, et dans son sens exact, des gens qui tout en appartenant à la même nation se sont trouvés par hasard isolés de l’influence de la civilisation contemporaine, autrement dit les habitants de certains villages éloignés de tout centre de culture.

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