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COUV_Tape
Steven CamdenTAPE

Traduit de l’anglais par Charlotte Grossetête

Fleurus_logoNB

À Yael
La moitié de moi, c’est toi.
X

Salut ? Ça marche ? Ouais, je vois la lumière. Ça marche. Je recommence. J’enregistre.

Ça vient d’arriver. Ça vient juste d’arriver, et ce qui est fou, c’est que ça ne m’a même pas paru bizarre. Je crois que je pige maintenant, papa. Je crois que je comprends.

Il vaut sans doute mieux ne pas trop y penser, hein ?

L’univers et tout ça.

Je suis ici. C’est ça qui compte. Je suis ici, à faire ça, et c’est arrivé. Exactement comme tu l’avais dit, alors je suppose que l’univers est content.

Est-ce que c’était prévu depuis toujours, que ça arriverait maintenant ? Pardon, je laisse tomber ma question.

Tout arrive au moment prévu.

C’est ce que tu as fait : tu t’es assis et tu as appuyé sur le bouton record, et maintenant je vais faire la même chose.

Je parle dans le micro – comment ça marche, au fait ?

Tout le monde m’a toujours dit : « C’est important de sortir les choses, Ameliah, ça aide à avancer. »

Je n’ai jamais vraiment écouté.

Je suppose que je ne voulais pas le faire à leur manière. Peut-être que je n’étais pas prête, je sais pas.

Là, c’est différent. Ça me paraît bien.

Il s’est passé tellement de choses. Il y a tellement à dire, alors je vais le dire. Il est midi et demi et j’enregistre ma voix sur cette cassette.

Comme toi.

Cassette-chap1

Des doigts, Ryan essuya la buée sur le petit miroir rond de la salle de bains. Il s’imagina en train de gratter la glace sur le hublot d’un sous-marin prisonnier de la banquise. Un sous-marin de la Seconde Guerre mondiale retrouvé près du pôle Nord des années après sa disparition en mer. Il se figura le visage vigoureux d’un vieil officier de marine, la moustache givrée, les yeux écarquillés, regardant au-dehors, figé par la panique à l’instant où il constatait qu’il était coincé pour toujours.

Il abaissa la main et ne vit que son propre visage, un visage de treize ans, rendu écarlate par la chaleur du bain. L’eau avait plaqué en arrière ses épais cheveux noirs.

À chaque fois que Ryan jetait un coup d’œil au miroir, il avait envie de se gifler. Pas parce qu’il était en colère contre lui-même et qu’il estimait mériter ça, mais plutôt parce qu’il avait vu ce geste dans un film, un jour. Le détective privé se regardant dans le miroir après une folle nuit d’action et de danger, et se donnant une gifle pour s’assurer qu’il était prêt à se concentrer sur une nouvelle journée d’enquête.

Ryan leva la main au niveau de son visage. Il contracta les muscles de son bras et recula la main, prêt à frapper. Ses yeux se plissèrent, il se préparait à la gifle. Puis il s’immobilisa, le regard fixé sur son reflet.

– Allez, poule mouillée, vas-y. Vas-y !

Il poussa un soupir, dégonfla ses joues en laissant son bras retomber le long de son corps, et se demanda quel espace il y avait à l’intérieur de sa bouche. On pouvait probablement fourrer la moitié d’une grosse orange de chaque côté, entre les dents et la joue.

– Yo !

L’appel, de l’autre côté de la porte, accompagna un bang ! qui fit trembler les gonds.

– J’ai dit yo ! Tu ferais mieux de te magner, crevette, ou je vais te plier en deux.

Ryan continua à se regarder tandis que les coups pleuvaient sur la porte.

Il imagina la tête de Nathan de l’autre côté, de plus en plus furieuse, prenant des formes diverses. Un demi-frère devenu une sorte de monstre mutant. Il attrapa une serviette, se la jeta sur la tête et les épaules comme un boxeur, rassemblant ses forces en vue du combat pour le titre.

Six mois tout juste s’étaient écoulés depuis le jour où son père l’avait fait asseoir pour lui dire que Sophia s’installait chez eux, et Nathan avec elle. Papa lui avait demandé ce qu’il en pensait et il avait répondu que c’était une bonne idée, parce qu’il avait lu l’espoir dans les yeux paternels. Sophia et Nathan étaient arrivés dès la semaine suivante, Ryan en avait conclu que son avis importait peu.

Au moins, il n’avait pas à partager sa chambre. Son père avait transformé son bureau en chambre pour Nathan, permettant à Ryan de garder son espace à lui, même si Nathan paraissait ignorer toutes les règles en matière d’intimité. Il ne frappait jamais et débarquait comme s’il était le maître des lieux.

Il avait quelques mois de moins que Ryan mais quelques centimètres de plus et, à dire vrai, il était beaucoup plus fort. Ryan attribuait la chose au fait qu’il mangeait sans arrêt. Il allait jusqu’à dormir avec un sandwich à côté de son oreiller.

Un mois plus tard, son père et Sophia s’étaient mariés dans une petite salle grise de la mairie. Ryan portait le même costume qu’à l’enterrement de sa mère. À cette époque-là, il flottait dedans ; maintenant, le costume lui allait comme un gant.

Le soir du mariage, Sophia l’avait coincé dans la cuisine, où Ryan essayait de dénicher un rab de soda à la cerise. Elle lui avait dit qu’elle ne cherchait pas à remplacer sa maman, qu’elle aimait très fort son papa et qu’elle souhaitait un nouveau départ pour tout le monde. Ryan avait vu l’expression de son visage joufflu tandis qu’elle se tenait là, mal à l’aise, trop maquillée, ses cheveux noirs attachés, dans sa robe à fanfreluches couleur pêche. Ryan avait répondu en souriant qu’il souhaitait la même chose, Sophia l’avait serré un peu trop fort dans ses bras et la bouteille de soda lui avait glissé des mains.

Une fois Sophia retournée au salon, Ryan avait ramassé la bouteille et regardé les bulles se battre pour atteindre la surface. Nathan était entré dans la cuisine en quête de nourriture. Il avait déclaré à Ryan qu’il avait l’air débile dans son costume. Ryan n’avait pas répondu. Apercevant la bouteille de soda, Nathan la lui avait arrachée des mains. Ryan avait failli dire quelque chose mais il s’était ravisé. Reculant d’un pas, il avait regardé Nathan déboucher la bouteille et s’inonder de soda.

Ryan enfila son tee-shirt de pyjama Chicago Bears et fixa les yeux sur sa radiocassette. Le revêtement argenté brillant reflétait la lumière. Il regarda les boutons noirs tout propres sous les petites vitres qui permettaient de voir les cassettes à l’intérieur. Les haut-parleurs ronds. Parfait. Il avait reçu l’appareil au dernier Noël avant la mort de sa mère. Il se rappelait avoir déchiré le papier cadeau et découvert le coin de la boîte. Il avait passé le reste de la journée en pyjama à tourner le bouton de la radio pour capter toutes les stations possibles.

Ryan ouvrit l’étroit tiroir de sa table de chevet et en sortit le boîtier d’une cassette. Il n’y avait aucune inscription sur la tranche. Il caressa du pouce le coin en plastique, puis ouvrit le boîtier et sortit la cassette.

Il regarda la petite étiquette en glissant la cassette dans le lecteur numéro deux. En majuscules, au feutre bleu foncé, le mot « MAMAN ».

Ryan appuya sur le bouton rewind et, de la pointe du doigt, il essuya la petite vitre tandis que le moteur bourdonnait en rembobinant la cassette.

Le bouton rewind se releva. Ryan plaça la radiocassette au bord de sa table de chevet pour pouvoir parler dedans allongé dans son lit et, avec deux doigts, il appuya en même temps sur les boutons play et record. Le petit voyant rouge se mit à clignoter tandis que la cassette démarrait : elle enregistrait. Ryan s’éclaircit la gorge.

pause

Ameliah regarde fixement son reste de corn flakes. Sa cuiller soulève des vagues dans le bol, entraînée par ses doigts fins, et elle compare chaque flocon trempé à un minuscule radeau de bois flottant dans une mer d’un blanc laiteux.

Elle déplace sa cuiller parmi eux et observe le naufrage de certains, tandis que d’autres luttent pour rester à la surface. La lumière du matin, passant par la grande fenêtre, raie le sol de la cuisine.

– Un penny pour elles1, dit Nan assise de l’autre côté de la petite table carrée, à travers une bouchée de crêpe.

Ameliah sait ce que cela veut dire, elle l’entend très souvent (la plupart du temps de la bouche de Nan), mais pour la première fois, il lui vient à l’esprit qu’offrir un penny pour connaître les pensées de quelqu’un ce n’est pas cher payer.

– Je n’ai jamais été en bateau.

Nan a interrompu sa mastication une seconde, le temps d’écouter, puis elle recommence. Ameliah la regarde.

– Je veux dire sur une vraie étendue d’eau, comme la mer.

Nan étale du beurre sur une autre crêpe qu’elle vient de prendre sur la pile placée entre elles.

– Tu es encore jeune, chérie. Tu as tout le temps.

Elle sourit en introduisant la nouvelle crêpe dans sa bouche.

– Tu avais quel âge ? demande Ameliah. La première fois que tu as pris le bateau ?

– Moi ? Bonne question. C’était sans doute avec ton grand-père, très longtemps avant ta naissance. Avant celle de ta maman.

Ameliah baisse les yeux. Un flot de boucles brunes lui tombe sur le visage. Du bout des doigts, elle les ramène derrière l’oreille.

– Tu es sûre que tu ne veux pas une crêpe, chérie, des forces pour ton dernier jour ?

Ameliah secoue la tête.

– Non merci, Nan.

Nan se sert une autre crêpe de la pile.

– Le petit déjeuner n’était pas son truc, à elle non plus.

Ameliah regarde Nan et essaie de se la représenter plus jeune, assise à table en face de maman, une pile de crêpes entre elles, et maman rêveuse en train de penser à l’école.

– Une histoire de gènes, je suppose, poursuit Nan, même si ça ne lui venait sûrement pas de moi.

Ameliah hausse les épaules. Nan se penche en avant.

– Est-ce que tu continues ton journal, comme l’a demandé la dame ?

Ameliah voit en pensée le journal vide poussé sous son lit, avec sa couverture brun clair recyclée, les pages vierges et neuves. Elle baisse les yeux sur son bol. Tous les petits radeaux ont coulé, sauf un. Elle le regarde s’accrocher à la surface.

– Un peu. Ça fait bizarre.

– Ça va faire bizarre pendant un moment, chérie, mais crois-moi, c’est…

– Important de sortir les trucs.

Nan sourit puis laisse échapper un rire de vieille dame à travers une bouchée de crêpe.

– Tu l’as dit.

Les yeux d’Ameliah sont fixés sur le dernier flocon qui se maintient à la surface du lait en solitaire, refusant de couler.

pause

Ryan regardait, à travers la fenêtre de la classe, les terrains de jeux de l’école. Le ciel gris, lourd d’une pluie imminente. Il observait un groupe de filles en train de faire du jogging autour du terrain de foot. Leur peloton désordonné était trop lointain pour qu’il distingue les visages. Il focalisa son regard sur l’une des dernières joggeuses. Les cheveux bruns de cette fille lui battaient le dos au rythme de sa course.

– Ryan !

Mme Zaidel se tenait devant son bureau. La classe entière avait les yeux fixés sur lui.

– Tu réfléchis ?

Elle parlait d’une voix irritée. Ryan jeta un coup d’œil de l’autre côté de la classe et vit Nathan le regarder avec son sourire suffisant.

– Pardon, madame, j’étais…

– Tu étais à des kilomètres d’ici. Une fois de plus. C’est ça le problème.

– Oui, madame.

– Tu m’as fait ça tout le trimestre, Ryan.

– Oui, madame. Pardon, madame.

De loin, Nathan fit une grimace. Ryan lui répondit par un froncement de sourcils.

– Bon, maintenant, si tu as fini de regarder les filles dehors, ça t’ennuierait de venir nous rejoindre pour notre dernier cours ensemble ?

Des petits rires parcoururent la classe. Le sourire du demi-frère narquois s’accentua sur le visage de Nathan. Ryan sentit ses joues s’enflammer.

– Non, madame.

Mme Zaidel retourna se placer devant la classe.

– Bon, quelqu’un d’autre sait-il répondre à ma question ? Combien de temps John Major a-t-il été Premier ministre ?

Nathan leva la main.

– Moi, madame. Trois ans.

Mme Zaidel acquiesça.

– Merci, Nathan. Quelqu’un d’autre maintenant : qui était son prédécesseur ?

Nathan adressa un sourire à Ryan tandis que le reste de la classe levait le doigt en bloc. Ryan serra les dents. Des grondements de tonnerre éclataient dans le ciel et il se mettait à pleuvoir.

pause

Ameliah examine le menu du déjeuner devant elle. La dame de service a les yeux fixés sur elle. Ameliah ne reconnaît pas cette dame, mais ce regard fixe lui est familier. Elle l’a assez croisé comme ça. C’est le regard dont les gens la dévisagent quand ils sont au courant à propos de ses parents et sentent qu’ils devraient dire quelque chose, mais ne savent pas vraiment quels mots employer.

Elle attrape un roulé au jambon, un jus de fruit, et s’éloigne avant que la dame de service ait pu lui adresser la parole. Dans la file d’attente, en attendant de régler, elle pense aux six mois qui se sont écoulés. Elle pense à papa, à la transformation qu’il a subie pendant les mois après la mort de maman. Sous l’effet de la maladie, il paraissait rapetisser.

– C’est tout, ma puce ?

Ameliah s’extrait de sa rêverie. Derrière la caisse de la cafétéria, Corine arbore son éternel sourire de chat du Cheshire. L’écart entre ses dents de devant est si large qu’on pourrait y glisser une pièce de cinq pence.

– Pas de chips aujourd’hui ?

Ameliah sourit à son tour.

– Non merci, Corine.

Au fond de la salle, elle repère Heather, assise avec quelques autres, qui agite les bras comme un oiseau pour l’appeler. Ameliah pousse un soupir.

– Haut les cœurs, chérie !

Corine a le visage rond et tiède des grand-mères de contes de fées et, tandis qu’elle se fraie un chemin à travers la cantine bondée pour rejoindre la table des filles, Ameliah décide que Corine s’entendrait très bien avec Nan.

pause

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