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Un conte d’Ombre et de Lumière

De
360 pages
C’est l’horreur qui attend Henry et ses amis après la désastreuse bataille à la passe de fer. En ayant le corps et le moral brisés, Henry doit plus que jamais compter sur ses amis tandis qu’ils pénètrent en territoires étranges et inconnus. De nouvelles rencontres les attendent à chaque détour, mais comment savoir qui de ces gens sont leurs amis et qui veulent leur mort?
Désormais réduite en esclavage à Néverak, Isabelle est entourée d’ennemis et, incertaine
du sort de ses amis, elle ne peut espérer l’aide de personne. Elle doit survivre seule. Pendant ce temps, l’empereur poursuit ses plans de conquête, encouragé par la sombre prophétie révélée par le prophète —et il n’a pas oublié ceux qui l’ont offensé.
Le monde d’Atolas vous rappelle à lui, un monde où les épées et les poignards allongent et écourtent les vies, où les querelles et les amitiés décident de l’avenir des royaumes et du sort des amours, et où tous craignent la magie sauf quelques rares âmes valeureuses.
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Copyright © 2015 Jacob Gowans
Titre original anglais : A Tale of Light and Shadow - Secrets of Neverak
Copyright © 2016 Éditions AdA Inc. pour la traduction française
Cette publication est publiée en accord avec Shadow Mountain
Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que
ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.
Éditeur : François Doucet
Traduction : Mathieu Fleury
Révision linguistique : Féminin pluriel
Correction d’épreuves : Nancy Coulombe, Émilie Leroux, Féminin pluriel
Montage de la couverture : Amélie Bourbonnais Sureault
Image de la couverture : Butch Adams Photography
Mise en pages : Amélie Bourbonnais Sureault
ISBN papier 978-2-89767-509-7
ISBN PDF numérique 978-2-89767-510-3
ISBN ePub 978-2-89767-511-0
Première impression : 2016
Dépôt légal : 2016
Bibliothèque et Archives Nationales du Québec
Bibliothèque et Archives Nationales du Canada
DiffusionÉditions AdA Inc.
1385, boul. Lionel-Boulet Canada : Éditions AdA Inc.
Varennes (Québec) J3X 1P7, CanadaFrance : D.G. Diffusion
Téléphone : 450 929-0296 Z.I. des Bogues
Télécopieur : 450 929-0220 31750 Escalquens — France
www.ada-inc.com Téléphone : 05.61.00.09.99
info@ada-inc.com Suisse : Transat — 23.42.77.40
Belgique :D.G. Diffusion — 05.61.00.09.99Imprimé au Canada
Participation de la SODEC.
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du
livre du Canada (FLC) pour nos activités d’édition.
Gouvernement du Québec — Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres — Gestion
SODEC.
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et
Bibliothèque et Archives Canada
Gowans, Jacob
[A tale of Light and Shadow. Français]
Un conte d’Ombre et de Lumière
Traduction de : A tale of Light and Shadow.
Sommaire : tome 1. [Sans titre particulier] -- tome 2. Les secrets de Néverak.
Pour les jeunes de 13 ans et plus.
ISBN 978-2-89767-506-6 (vol. 1)
ISBN 978-2-89767-509-7 (vol. 2)
I. Fleury, Mathieu. II. Gowans, Jacob. Secrets of Neverak. Français. III. Titre. IV. Titre : A tale
of Light and Shadow. Français. V. Titre : Les secrets de Néverak.
PZ23.G68Co 2016 j813’.6 C2016-941611-9
Conversion au format ePub par:
www.laburbain.comÀ Jake, mon petit héros.PROLOGUE
La vieille femme
E ntre ma chambre à l’étage et la grande salle du Silver Nugget, il me semblait
qu’aucune cloison, qu’aucun plancher ne me séparait des clients attablés au
rez-dechaussée. Chaque rire, chaque chope cognée sur les tables, chaque roulement de dés
me parvenait avec la plus bruyante clarté. Je restai la tête sur l’oreiller presque une
heure avant de renoncer à l’idée de dormir. À la lumière du foyer et de quelques bougies,
j’entrepris de parcourir les textes écrits plus tôt en soirée.
Bien vite, je me retrouvai à annoter et à détailler ce que, sous la contrainte du temps, il
m’avait été impossible de retranscrire des paroles du conteur. La nuit s’étirait, et plus il
se faisait tard, plus je me trouvai absorbé par la tâche. À l’aube naissante, le brouhaha
des voix se fit moindre tandis que les clients pensaient à retrouver le chemin de leurs
pénates. Je continuai ma lecture, ajoutant çà et là quelques notes, m’arrêtant seulement
pour remplir l’encrier ou remettre une bûche dans les flammes. En certains moments,
j’eus l’impression de ne pas être seul dans ma chambre, comme si le vieux conteur se
trouvait là, à me dicter à nouveau les mots de son histoire.
Je ne m’arrêtai point au lever du jour, me sentant obligé à l’achèvement de mon travail
de peur qu’un trou de mémoire ne vienne m’arracher quelque détail du conte. On frappa
à ma porte comme les premiers rayons de soleil venaient se poser sur ma table.
— Dieu du ciel, monsieur Freeman ! s’exclama Benjamin Nugget, propriétaire de
l’établissement. N’avez-vous pas fermé l’œil de la nuit ?
— Le sommeil m’aura sans doute abandonné, expliquai-je. Que me vaut votre visite,
cher monsieur ?
— Le petit-déjeuner, pardi ! fit monsieur Nugget dans un sourire tout jovial qu’il
accompagna d’un grand rire éclatant.
Malgré la faim qui me tenaillait, je déclinai poliment son offre, refusant de me
permettre cette distraction qui m’arracherait à mon travail ; d’ailleurs, je doutais d’avoir
l’argent pour payer le repas.
C’était l’après-midi quand je tournai enfin la dernière page de manuscrit, posai mon
travail et, soupirant, me levai pour aller d’un pas mal assuré jusqu’à mon lit. Dès l’instant
où ma tête se posa sur l’oreiller, je sombrai dans un profond sommeil.
Quand je rouvris les yeux, il ne restait plus aucune trace des lumières du jour. Le
conteur reviendrait sous peu reprendre l’histoire là où il l’avait laissée. Je bondis hors du
lit, m’habillai à la hâte et quittai prestement ma chambre, mon matériel d’écriture ramassé
à la va-vite, pêle-mêle dans mes mains. Il s’en fallut de peu que je brise plusieurs
encriers — et me rompe le cou — en dévalant les marches à la course. Arrivé dans la
grande salle, je pus difficilement croire à la foule qui se massait là. Toutes les places
étaient prises, et des gens debout faisaient tapisserie le long des murs. Un chahut
emplissait la pièce, fort comme le rugissement d’un lion.
J'aperçus Benjamin non loin des cuisines ; yeux voilés, il regardait les clients qui
entraient encore, et ceux déjà attablés à qui l’on servait plats et boissons. À cette allure,
l’endroit ne pourrait bientôt plus accueillir une seule personne de plus, assise ou debout.— Bonsoir à vous ! salua Benjamin à mon approche. Une grande soirée en
perspective, n’est-ce pas ? dit-il en se frottant les mains dans son tablier pour ensuite
secouer la mienne. Comment avez-vous trouvé la chambre ?
— Fort confortable, lui dis-je. Et propre, de surcroît.
— Bien sûr ! C’était ma femme qui s’occupait que tout soit net quand nous avons
ouvert l’auberge, mais aujourd’hui, j’embauche de l’aide pour nettoyer.
— Et de l’aide compétente, à l’évidence. Cela dit, si la soirée s’avère aussi bonne que
vous l’espérez, vous aurez demain les moyens d’engager un roi pour faire vos chambres
!
Le voile qui brouillait les yeux de Benjamin Nugget s’épaissit et un sourire allant
s’élargissant se peignit sur son visage.
— Ce conteur que j’ai invité, c’était peut-être la meilleure décision que j’ai jamais prise.
Avez-vous réussi à terminer votre travail ?
— En effet.
— Auriez-vous faim ? demanda-t-il.
— En temps et lieu. Pour l’heure, je m’avoue un besoin autrement plus urgent.
— Ici, le client est roi ! Dites, et je vous donne satisfaction.
— Hier, à mon arrivée, il n’y avait pas foule et me trouver une table où travailler n’a
pas été simple. J’ai bien peur d’avoir dormi plus que mon dû…
Et pour faire appel à ses bons sentiments, j’attirai son regard vers les encriers et le
papier que je peinais à tenir dans mes mains.
Benjamin s’appuya sur les talons.
— Oui, c’est effectivement un problème. Et combien seriez-vous prêt à payer ?
— Que voulez-vous dire ?
— Je doute fort que nous trouvions ce soir un client prêt à céder sa place par simple
gentillesse. C’est peut-être debout contre le mur que vous devrez travailler… à moins de
pouvoir payer.
— Mais je n’ai plus un sou !
— Calmez-vous, monsieur Freeman ! s’empressa-t-il de me rassurer. Je plaisantais.
Attendez-moi une petite minute et je vous trouve une place.
L’aubergiste alla de table en table et parla à bon nombre de clients qui eurent pour lui
cette réponse de secouer la tête. Les discussions animées et les éclats de rire
m’empêchaient d’entendre ce qui se disait. J’avalai difficilement ; si au moins il m’était
resté une ou deux pièces en poche. Inquiet, je m’imaginai installé à même le plancher,
étalant mes papiers.
Benjamin Nugget revint et essuya la sueur qui lui mouillait le front.
— Vous êtes un jeune homme bien chanceux. Il y a une dame (sans doute plus vieille
que les roches d’Atolas elles-mêmes) qui accepte que vous vous assoyiez à sa table.
L’ami qu’elle attendait s’est désisté.
Je suivis Benjamin et nous nous frayâmes un chemin parmi la foule. Dans la salle
pleine à craquer, la fumée des pipes s’élevait en volutes et une odeur prenante mêlait les
effluves de bière et de nourriture à celles, corporelles, de trop de gens entassés. Je
gardai mes encres et mes papiers serrés contre ma poitrine. D’une prière silencieuse, je
remerciai ma chance, puis jurai qu’on ne me reprendrait plus à ce manque de
ponctualité.
Benjamin n’avait pas menti. La femme n’avait plus que la peau sur les os, et un nid de
cheveux blancs au sommet de la tête. La robe qu’elle portait, cependant, était fort jolie.
Sur la table, devant cette dame, un repas copieux lui avait été servi. Elle sourit enm’apercevant, sourire qui creusa davantage son visage ridé, mais agréable au regard. Je
lui souris en retour et acceptai la place laissée libre face à elle. La scène était tout près.
Je n'aurais pas pu espérer mieux.
— Merci infiniment, dis-je d’une voix forte que n’enterrait pas le bruit ambiant, après
quoi je me mis à arranger mes papiers.
— Mais de rien, répondit-elle, ses yeux brillants et enjoués. Je suis heureuse d’avoir
de la compagnie.
— Je vous suis très obligé. Sans vous, j’aurais sans doute fini sur le toit à écouter
l’histoire par un trou dans les bardeaux.
Elle s’esclaffa d’un rire franc.
— Pardonnez-moi, mais je ne crois pas vous avoir vue hier.
— J’étais tout au fond de la salle. Mes genoux n’ont plus la prime jeunesse, mais je ne
voulais pour rien au monde manquer le spectacle. Surtout pas cette histoire-là.
Mon estomac, criant famine, gargouilla si bruyamment que nous l’entendîmes tous les
deux.
Sourire aux lèvres, elle avança son assiette vers moi.
— Oh ! non, mais merci. Je suis ici pour travailler, et non pour le plaisir.
— Oui, c’est ce que je vois, répliqua-t-elle en lorgnant du côté de mes papiers pour
ensuite pousser un peu plus l’assiette vers moi.
Acceptant son offre, je mangeai en respectant les convenances, dans la mesure du
possible, mais étant affamé, je dus enfreindre quelques règles sans m’en apercevoir. Elle
me regarda manger et on aurait dit qu’elle se souvenait de moments où la vie l’avait
poussée, elle aussi, à se montrer vorace comme moi. De temps à autre, elle passait les
doigts dans ses cheveux pour les peigner, ajustait ses vêtements ou jouait avec un pli de
sa robe. Ces gestes me rappelaient ma sœur aînée, quand elle s’arrangeait en prévision
d’une soirée de banquet. Je ne le remarquai pas immédiatement, mais le silence s’était
emparé de la grande salle.
Le rythme distinctif de petits coups de canne sur le plancher se fit entendre et la foule
s’écarta devant le nouveau venu. Toutes les têtes se retournèrent pour voir la figure
voûtée du conteur. Je vérifiai une dernière fois mon matériel : tout était prêt et en ordre.
La vieille femme eut pour moi un autre sourire avant de porter son attention sur le vieil
homme qui passait tout près de notre table.
Lorsqu’il s’assit enfin et appuya sa canne contre la chaise grinçante, il y eut un bref
remue-ménage dans l’assistance, les spectateurs trouvant leurs aises avant que ne
commence cette autre soirée qui s’annonçait aussi fascinante que la première. Je
m’étonnai de constater que mon cœur battait vite. D’une profonde inspiration, j’essayai
de me calmer.
— De l’eau, s’il vous plaît, dit le conteur, comme il l’avait fait la veille.
Benjamin, chope déjà prête dans les mains, vint le servir. Le vieil homme accepta
gracieusement la chope et, posément, la porta à ses lèvres, y buvant avec un plaisir si
évident que j’en eus moi-même la gorge sèche. Ses yeux passèrent sur la foule et
s’arrêtèrent un bref instant sur moi, comme le soir précédent. Un frisson d’excitation
courut le long de mon échine.
De sa voix profonde et portante, il prit la parole, des mots comme un roulement de
tonnerre, et bientôt, sa voix se posa, claire, régulière, captivante.
— Hier, je vous ai parlé d’amour, d’amitié et des puissants liens que ces deux
sentiments savent forger. Vous avez été nombreux à croire que mon histoire s’achèverait
avec ces mêmes mots qu’à vos enfants vous prononcez le soir au coucher, ces mots quevous dites au moment de les mettre au lit : « Et ils vécurent heureux et eurent beaucoup
d’enfants. »
» La réalité est tout autre. En vérité, avec les plus pures amours viennent les plus
éprouvantes épreuves. Et c’est à force d’être éprouvé que l’amour trouve sa pureté.
» Cette purification s’opère de bien des façons. En fait, il existe autant de manières
qu’il y a d’amoureux, qu’il y a de profondes amitiés. Nombreux sont ceux à qui la chance
sourit et qui trouvent un véritable sens à leur vie. Ils sont tout aussi nombreux, dans un
moment de faiblesse, à renoncer à ce trésor précieux, y préférant les petits bonheurs
futiles, faux et dangereux. Ils tournent le dos à l’amour, parfois par peur de sa
toutepuissance, de sa beauté, d’autres fois parce qu’ils ne comprennent pas sa magnificence
; autrement plus désolant, il y a ceux qui ne se considèrent pas méritants d’une émotion
aussi belle et simple.
» Dans les épreuves de nos vies, le Seigneur de tous les mondes semble nous tester.
De ce que j’en comprends, ces épreuves, c’est l’occasion de tester l’amour et l’amitié
que nous éprouvons les uns pour les autres. Et ces épreuves s’abattent parfois comme
l’orage dans nos vies, nous fouettant, nous harcelant jusque dans nos derniers
retranchements.
» J’ai parlé hier de ceux qui utilisent à la légère les mots de l’amour et de l’amitié.
L’orage dont je vous parle brisera ces gens, les emportera dans ses bourrasques et les
recrachera loin des leurs, isolés dans la solitude. Cependant, pour ceux qui tissent des
liens solides et profonds, ces moments éprouvants seront l’occasion de resserrer, de
purifier et de renforcer ces liens… malgré l’ouragan de l’épreuve et des souffrances.
» Quand nous nous sommes quittés, hier, nous avions raconté les six semaines d’un
périple ayant amené Isabelle Oslan et Brandol au nord, jusqu’à Néverak, sous la garde
des soldats d’élite de l’empereur Ivan Krallick. Il nous faut maintenant retourner auprès
de leurs amis, Henry, Maggie, James et Ruther, qui entament la traversée de la Forêt de
fer. Wilson les avait bien avertis. Ils connaissaient les rumeurs, mais préféraient ne pas
les croire. Or, la forêt maudite ne sera qu’une des nombreuses épreuves dont je vous
ferai la narration ce soir, tandis que nous poursuivons notre chemin sur un sentier de
lumière et d’ombre…CHAPITRE 1
Le supplice d’Henry
H enry s’éveilla et se découvrit dans le noir, souffrant. Il avait une douleur cuisante à
la tête. Son bras droit était engourdi et couvert d’enflures, et ses côtes le faisaient souffrir
à chaque respiration. Pourquoi avait-il aussi mal ?
Il roula sur le côté et espéra trouver Isabelle, mais il était seul. Il n’entendait aucun
bruit, à l’exception des roues sur la route cahoteuse. Fermant les yeux, il se rappela la
large lame d’une épée qui s’abattait sur lui. Haletant, il rouvrit les yeux et se redressa
pour s’asseoir, ce qui déclencha comme des explosions dans son corps, lui causant
d’atroces douleurs à l’épaule, à la tête, à la poitrine.
— Isabelle ? appela-t-il. Maggie ?
La voiture s’arrêta brusquement et Henry alla se cogner contre la banquette, blessant
son corps déjà meurtri. Des bruits de pas se firent entendre, la porte s’ouvrit à la volée,
laissant apparaître le visage de Maggie éclairé à la lumière d’une torche. Elle semblait
harassée de fatigue et soulagée à la fois.
— Henry, fit-elle en se jetant sur lui dans une étreinte, mais il cria de douleur et elle le
libéra aussitôt. Je m’excuse. Tes blessures. J’oubliais. Nous étions tellement inquiets !
— Ouais, l’ami, confirma Ruther en arrivant derrière Maggie. Tu pourrais penser à
avertir, la prochaine fois que ça te prendra de dormir cinq jours durant. James, lui, il a au
moins eu la politesse de se réveiller au troisième jour.
— Puis-je avoir un peu d’eau ? demanda Henry.
Ruther s’empressa de répondre à sa demande en tendant une gourde qu’Henry
entreprit de vider jusqu’à la dernière goutte, l’eau lui coulant aux commissures des lèvres
et dans le cou.
— Merci. Je me sens tellement… tellement…
— Et tu fais autant pitié à voir, commenta Ruther. Peut-être même plus.
Henry voulut rire, mais s’en trouva incapable.
— Où sommes-nous ?
Les traits de Maggie s’assombrirent.
— La Passe de fer. À presque six jours dans la traversée.
— Comment te sens-tu ? s’enquit James. Nous t’avons fait boire de l’eau mélangée à
du miel ces derniers jours, mais je doute que tu aies la force de monter à cheval.
Juste à s’imaginer sur le dos de Cadence, Henry fut pris d’étourdissements.
— Je veux seulement dormir. Tout me semble… difficile et terrible.
— On t’a transpercé le corps à la pointe d’une épée, raconta Maggie. Et nous pensions
que tu perdrais ton bras.
Des bribes de souvenirs commençaient à lui revenir. La bataille à l’entrée de la Passe
de fer. Des soldats, beaucoup de soldats. Le combat avait été une lutte sans espoir. Il
s’était tellement mal battu.
— Comment… avons-nous gagné ? demanda-t-il.
Personne ne prit l’initiative d’une réponse. Ruther posa la main sur le bras de Maggie,
lui demandant de s’écarter. Il avait un œil tout bleui et bouffi, mais il souriait quandmême. Son sourire n’avait pas la joie et la largeur qu’on lui connaissait d’habitude, mais il
était néanmoins là, sur son visage.
C’est alors qu’Henry se rappela que Ruther ne devait pas se trouver là. Il l’avait chassé
du groupe.
— Qu’est-ce… commença-t-il. Quand es-tu…
— C’est une longue histoire, mon ami, expliqua Ruther. Et si tu veux tout savoir, nous
n’avons pas gagné. Les soldats ont pris ce qu’ils voulaient et nous ont épargnés.
— Ce qu’ils voulaient… répéta Henry pour qui toute cette histoire ne rimait à rien et,
désorienté, il secoua la tête, mais le geste lui fit presque perdre connaissance. Je suis ici
pourtant…
S’écoula ensuite un long moment où personne n’osa répondre, et Henry redouta
bientôt le pire. Il n’avait pas encore entendu la voix d’Isabelle. Il n’avait pas aperçu
Brandol.
Comme s’il lisait les pensées d’Henry, Ruther parla, et sa voix se brisa.
— Ils ont été capturés. Je suis désolé, mon ami, mais on les a amenés. J’ai bien
essayé… j’ai tenté de les empêcher de prendre Isabelle… Mes flèches n’avaient pas
autant de portée. Je n’ai rien pu faire. Et Brandol…
— Brandol n’a eu que ce qu’il méritait, déclara James, sale traître !
— James ! intervint Maggie. Ne dis pas des choses comme ça. Il ne mérite pas de
mourir.
James répondit d’une voix froide d’amertume :
— Si, il le mérite. Il mérite le châtiment des traîtres. Et j’espère qu’il l’aura.
Henry n’écoutait plus. Dans ses oreilles bourdonnaient des mots qui disaient
qu’Isabelle n’était plus avec lui. Il se devait d’aller la chercher. À n'en pas douter, elle
était tout près. Il allait partir à cheval la récupérer. Il rampa vers la portière et écarta
Maggie et Ruther du bras, celui encore valide.
— Henry, s’écria Maggie, où vas-tu…
— Où est Cadence ? demanda-t-il, repérant aussitôt son cheval une fois la voiture
contournée ; ses jambes le supportaient mal et il pensa qu’elles étaient en coton et non
faites de chair et d’os. Cinq jours ? cria-t-il à ses amis tandis qu’il courait vers Cadence.
Comment avez-vous pu voyager sans elle pendant cinq jours ? et il cria les derniers mots
comme une condamnation. Ça veut dire qu’Isabelle se trouve à dix jours de moi !
— Henry, arrête ! le supplia Maggie
— Tu ne peux pas partir à cheval dans ton état, dit James.
— Regarde-moi faire !
Henry voulut se hisser sur le dos de Cadence, mais son bras droit refusait d’obéir.
Impossible de le relever pour attraper la bride ou le pommeau de la selle. De la main
gauche, il chercha une prise pour s’agripper, mais Cadence regimba.
— Allez, mon gars, l’encouragea Henry en lui caressant la crinière. Il faut que tu
m’aides.
Inutile de s’obstiner : Henry ne pouvait pas monter son cheval. Dépité de cette
constatation, il tourna vers ses amis un regard implorant.
— Néverak. On les emmène à Néverak. Nous devons empêcher ça. L’empereur fera
d’Isabelle sa concubine. Et qui sait ce qu’il fera à Brandol ?
— Il le tuera, affirma James. Tout le monde pense qu’il est toi.
— Pourquoi penserait-on une chose pareille ?
— Parce que je le leur ai dit. Il te ressemble, Henry. L’empereur ne saura pas faire la
différence. Brandol sera exécuté, et l’empereur ne nous pourchassera plus.Henry avait beau cogiter, il ne trouvait pas les mots pour répondre. Son corps tremblait
d’émotion et sa bonne main serrait si fort la bride de Cadence que le cuir aurait pu lui
couper la peau.
— Brandol fera des aveux ! L’empereur saura qu’il y a erreur sur la personne !
— Peut-être qu’il ne le croira pas, suggéra James. Peut-être qu’il voudra croire que tu
es un lâche. Ça lui faciliterait la vie. Et pour te protéger, Isabelle jouera le jeu.
— Ce n’est pas à elle de mentir ! J’empêcherai l’empereur de la voir !
Ce disant, Henry tourna sur les talons et partit vers l’ouest, en direction de Blithmore,
ses foulées l’amenant presque au pas de course.
Cadence trottait à côté d’Henry qui n’avait pas lâché la bride. Dans son état, ses amis
le rattraperaient vite. Ses jambes étaient faibles, et il trébucha bientôt. Henry s’était mis à
pleurer quand ses amis et sa sœur arrivèrent à sa hauteur.
— Je vous en prie, ne m’empêchez pas. Il faut aller chercher Isabelle. Il le faut…
James et Ruther aidèrent Henry à se relever et le ramenèrent à la voiture ; Henry se
laissa pendre mollement dans leurs bras.
— Il faut qu’il mange, dit Ruther.
— Nous n’avons presque pas avancé aujourd’hui, objecta James.
Le regard que Maggie décocha à James le fit taire. Ruther alla s’asseoir à côté
d’Henry, prêt à l’attraper si jamais il décidait de s’enfuir à nouveau. Or, Henry n’en avait
pas la force… pas encore. Maggie prépara une assiette qu’elle vint poser dans les mains
de son frère, et tandis qu’Henry mangeait, James prit la parole.
— Pour autant que je sache, les gardes d’élite de l’empereur ne nous ont pas suivis.
J’ai chaque jour fait une ronde pour couvrir nos arrières, et je n’ai vu aucun signe de leur
présence.
— C’est sûr, ils ont capturé Isabelle ! argua Henry.
— Quand bien même, des gardes pourraient nous attendre. L’empereur pourrait avoir
des espions ou des soldats campés à l’entrée de la passe, s’attendant à ce que nous
rebroussions chemin.
— Il a eu ce qu’il voulait, souffla de lassitude Henry. Pourquoi posterait-il des hommes
pour nous surprendre au détour ?
— Tu crois vraiment que l’empereur est stupide ? s’interposa Ruther. Il n’aurait aucun
scrupule à nous tuer si nous remettions les pieds à Blithmore.
— Pourquoi nous avoir laissé la vie sauve, dans ce cas ? demanda Henry.
— Je ne sais pas, admit James. Je n’ai jamais rien vu d’aussi bizarre.
— Isabelle, c’est quand même ta sœur. Comment peux-tu accepter l’idée qu’elle serve
l’empereur et ses bas désirs ?
— Ça m’est intolérable, Henry. Mais rien ne nous servirait d’agir sur un coup de tête.
Comment l’aiderais-je, si je suis mort ?
Henry chercha une réponse, mais toute réponse lui échappait, et faute de mieux, il se
tourna vers Ruther dont l’œil paraissait plus enflé à la lumière de la torche.
— Qu’est-ce qui t’est arrivé au visage ? lui demanda-t-il.
— James, répondit Ruther dans une grimace. Il a perdu la tête en se réveillant. Quand
il m’a vu, il m’a frappé en plein visage. Je me suis effondré sur place et il a tourné de l’œil
aussitôt.
— Moi, ça m’a bien fait rire, raconta Maggie qui souriait à James.
Henry s’irrita que Maggie, Ruther et James puissent badiner dans un moment pareil,
mais la dernière chose qu’il voulait, c’était leur faire des remontrances. Il devait resterdans leurs bonnes grâces. Quand il aurait repris des forces et recouvré l’usage de son
bras, il leur ferait faux bon et irait secourir Isabelle.
— Où en sommes-nous dans la traversée de la passe ?
Les sourires s’effacèrent tout d’un coup.
— Nous progressons à très faible allure, avoua James.
— C’est le cas de le dire, acquiesça Ruther, et sur son visage, la flamme des torches
faisait des jeux d’ombre et de lumière. Les premiers jours, nous nous sommes arrêtés
souvent pour nous occuper de toi et de James. Je t’ai nourri ; Maggie a changé tes
pansements. Et pour seul remerciement, j’ai eu droit à cet œil au beurre noir…
— Nous avons peut-être parcouru le quart du chemin, précisa James. En fait, c’est
difficile à évaluer. Ici, il n’y a aucun repère sauf les ruisseaux qui coupent à travers le
sentier. Ces derniers jours, on a croisé des chariots… abandonnés…
— Des voyageurs dont il ne restait que les squelettes, ajouta sombrement Ruther.
— Ruther ! siffla méchamment Maggie.
Un quart du chemin parcouru ? C’était trop peu. À ce rythme-là, Henry estima qu’ils
n’atteindraient pas la frontière pappalonienne avant quinze jours.
— Quand nous aurons franchi la passe, nous nous dirigerons au nord en longeant la
forêt. Il faudra éviter les villes et les espions qui pourraient s’y trouver.
Maggie et Ruther échangèrent un regard embarrassé.
— Ça pourrait bien marcher, se hasarda à dire Ruther. De toute manière, il nous reste
amplement le temps de réfléchir à la meilleure stratégie.
Henry comprit qu’on ne le prenait pas au sérieux. Si ses amis faisaient la sourde
oreille, il ne voyait pas d’autre choix que d’agir seul. Il retrouverait Isabelle par ses
propres moyens. Posant son assiette, il s’étira et bâilla.
— Je suis épuisé, leur dit-il. Je vais essayer de me reposer, si vous n’y voyez aucune
objection.
Maggie, James et Ruther furent prompts à donner leur approbation. Henry les écouta
parler tandis que la voiture se remettait à rouler. James et Ruther devaient chevaucher
près de Maggie, car Henry pouvait clairement entendre leurs voix.
— Tu ne lui as pas parlé de « tu sais quoi », disait Maggie.
— J’étais censé dire quoi, au juste ? demanda Ruther. « Hé ! Henry, je suis vraiment
désolé que ça n’aille pas bien. Oh ! et en passant, on entend tous des voix ! » Depuis
quand c’est à moi seul d’annoncer les mauvaises nouvelles ?
— Il l’apprendra tôt ou tard, conclut James, sa voix presque inaudible tant elle était
grave. Son bras m’inquiète. Il aurait depuis longtemps dû en retrouver l’usage.
Henry essaya de plier le bras, de le remuer un tant soit peu, mais rien n’y fit. Il sentit le
pincement de l’angoisse qui faisait son nid au creux de son ventre. Et s’il perdait
définitivement l’usage de son bras ?
Une racine ou une bosse dans la route fit cahoter la voiture et un objet tomba de la
banquette face à celle où Henry s’était allongé. Il écarta les couvertures et trouva sur le
plancher de la voiture le fourreau où son épée était rangée. Il ramassa l’arme et la
regarda. Les souvenirs de la bataille à la passe se mirent à passer en boucle devant ses
yeux clos. Il se rappela la manière atroce dont il avait manié l’arme. Le garde d’élite
l’avait seulement épargné parce qu’il avait ordre de le ramener vivant. Mais plutôt que lui,
c’était Brandol qu’on avait fait prisonnier ; les gardes avaient été bernés, mais tout était la
faute d’Henry.
— Isabelle, Brandol, mes amis, murmura-t-il. Je suis tellement désolé.C’était la décision d’Henry d’emprunter la passe ; c’était par sa faute que Brandol, le
traître, avait été entraîné dans leur fuite ; c’était par manque d’expérience qu’il n’avait pas
su défendre Isabelle. Combien de décisions fâcheuses avait-il prises pour les mener vers
un échec aussi cuisant, vers une telle catastrophe ? Il était incapable de les compter,
même s’il les voyait toutes clairement. Des larmes coulèrent de ses yeux tandis qu’il
sanglotait en silence.
Il pouvait encore tout arranger. Il savait ce qu’il lui restait à faire.
Henry attendit que la nuit soit bien avancée et vit, quand il jeta un œil à l’extérieur, trois
corps endormis autour de ce qu’il restait des braises d’un feu mourant. Sans faire de
bruit, il ouvrit la portière et sortit en prenant son épée qu’il passa en bandoulière, geste
peu simple qu’il réussit néanmoins à exécuter en se servant de ses dents et de sa main
valide. Ensuite, il conduisit Cadence près de la voiture et se servit du marchepied pour se
hisser en selle, de peine et de misère. Par chance, ses amis dormaient profondément.
Henry alla finalement trottant hors du campement, fier de lui et grisé par un sentiment
d’urgence ; il volait à la rescousse d’Isabelle et de Brandol.
Les trois lunes brillaient, hautes dans le ciel, mais les arbres de la forêt bloquaient leur
éclat, sauf celui d’Hallicaf, la plus grosse des trois. Henry discernait les limites du sentier
d’avec la forêt qui se dressait en murs de part et d’autre. L’obscurité était telle qu’il
devinait les arbres dans son chemin juste avant que Cadence ne s’y cogne le museau.
— Où crois-tu aller comme ça, mon ami ? fit une voix dans le noir, celle de Ruther. Si
c’est un baume ou des herbes médicinales que tu cherches pour guérir ton bras, tu n’en
trouveras pas. Ici, il n’y a rien que les kilomètres d’un sentier désert.
— Ôte-toi de mon chemin, dit Henry, mais James et Maggie avaient déjà pris Cadence
par la bride, empêchant Henry de lancer son cheval au galop.
— Nous voulons seulement t’aider, dit James.
Henry planta un regard vide dans celui de James.
— Si c’est m’aider que vous voulez, alors allez chercher les chevaux et la voiture et
retournons à Blithmore. Ensemble. Maintenant.
— Es-tu sûr que c'est la plus sage solution ?
— C’est la seule solution possible ! riposta Henry. Comment pouvez-vous être aussi
calmes ? C’est ahurissant, à la fin !
— Elle n’est pas en danger de mort, Henry. Elle est en vie. Et c’est ce qui m’empêche
de devenir fou là-dedans, dit James en se tapotant le crâne du bout d’un doigt. Ça m’aide
à garder la tête froide, et c’est justement du sang-froid qu’il nous faut. Nous réchappons à
peine de la bataille catastrophique à l’entrée de la passe. Nous n’avons plus d’argent,
nulle part où aller et aucun plan. Sais-tu ce qu’il nous faut par-dessus tout, Henry ?
— Quoi ? demanda âprement Henry.
James soutint le regard d’Henry jusqu’à ce que ce dernier se détourne.
— Notre chef.
— Tu t’adresses à la mauvaise personne, James. Regarde un peu où mes décisions
nous ont menés. Regarde-nous, enfin ! Nous sommes brisés, séparés, perdus et divisés.
Cette aventure, c’est un échec du début à la fin.
— Tu nous as menés jusqu’à la passe, Henry. C’était notre but.
— Le but, c’était de sauver Isabelle ! s’énerva Henry. Et j’ai échoué. N’insiste pas, tu
ne me convaincras pas du contraire.
James tourna le regard vers la forêt, comme s’il pouvait y trouver quelque réponse.
— Il faut soigner ton bras.
— Non.— Ça doit être fait.
— Ça peut attendre.
— C’est avec cette main que tu tiens l’épée, Henry ! C’est avec elle que tu travailles le
bois. Sans cette main, tu ne peux rien faire !
— Vous serez mes épées, toi et Ruther. Et nous trouverons un médecin à Blithmore,
en remontant vers Néverak…
James attrapa Henry par la cheville et le tira en bas de son cheval. Henry chuta au sol
où il roula dans la poussière. Se remettre debout lui demanda plus de temps et d’efforts
qu’il l’aurait voulu.
— N’as-tu vraiment rien compris ? s’écria James. Nous ne pouvons pas y retourner !
Nous serions tués !
— Le chemin qui mène à Isabelle et à Brandol, c’est par là ! hurla Henry, balançant le
bras gauche dans un coup de poing qui manqua lamentablement sa cible.
James avait le visage éclaboussé de la salive d’Henry. Il s’essuya d’une main
tremblante.
— Henry, calme…
— Ne me dis pas de me calmer ! Parce que je ne peux pas et ne veux pas ! D’ailleurs,
la tempête qui me déchire l’intérieur devrait faire rage en toi aussi ! Par le Seigneur de
tous les mondes, Isabelle est ta sœur !
— Je le sais ! Alors, arrête un peu de me chauffer les oreilles avec ça ! À la première
ville que nous croiserons à Pappalon, nous trouverons un médecin, nous gagnerons un
peu d’argent et ensuite, nous reprendrons la route pour sauver Isabelle.
Henry se rua sur James, qui n’eut aucun mal à l’éviter, d’un simple pas de côté. Henry
porta la main à son épée, mais ne réussit pas à la tirer au clair. Il avait passé le fourreau
dans son dos de manière à dégainer de la main droite, non de la gauche.
Henry releva la tête. Sous la gorge, il avait l’épée de James, mais encore dans son
fourreau. D’un petit coup à la gorge, James souligna l’évidence :
— Tu es mort.
Fou de rage, Henry écarta l’arme, mais James, d’un coup de pied, fit à nouveau
mordre la poussière à Henry. James appuya l’épée contre la poitrine d’Henry.
— Mort encore.
Henry ne réfléchissait plus. Son seul et unique désir, c’était de faire mal à quelqu’un,
d’infliger la douleur, et de n’en plus endurer lui-même. Toutefois, avant même le geste de
se relever, James frappa du plat de son épée le bras encore sain d’Henry, puis lui
asséna un coup de talon au torse avant de lui mettre un genou dans les côtes. Tirant
Henry par les cheveux, il lui plaça l’épée sur la gorge.
— Mort, mort, mort ! Tu vois bien que blessé, tu ne vaux rien. Tu n’es pas l’ombre d’un
sauveur pour quiconque et tu es même un dangereux boulet pour nous tous. Cesse un
peu tes folies et regarde la vérité en face !
Henry ferma brièvement les yeux.
— Je m’excuse, dit-il enfin. Tu as raison. Je suis incapable de quoi que ce soit. Je ne
suis même pas capable de me battre, pas capable de sauver Isabelle, pas même
capable de diriger ce groupe.
— Mon ami, commença à dire Ruther, mais Henry l’interrompit.
— Non, je n’ai pas la trempe d’un chef. Je suis incapable de prendre les bonnes
décisions. James, dorénavant, c’est toi qui décideras pour le groupe. Je nous ai menés
dans ce bourbier. Et maintenant, à toi de nous en sortir.Henry et James se regardèrent longuement, mais Henry était catégorique : il ne
reviendrait pas sur sa décision, et James finit par hocher la tête.
— Je vais me charger des décisions jusqu’à ce que tu sois remis.
Henry savait que ce moment n’arriverait jamais. Désormais, il était libéré de la
responsabilité qui lui pesait tant depuis la fuite de Richterton.
James présenta une main serviable à Henry qui la refusa. Il se leva de lui-même et
revint en marchant jusqu’à la voiture, vaincu et humilié. Tant de mauvaises décisions…
Tout arrivait par sa faute.
— J’imagine que personne n’a sommeil, déclara Maggie. Autant en profiter pour
reprendre la route.
— Je donnerais mon bras droit pour sortir de cette maudite forêt, ronchonna Ruther,
remarque qui lui valut un coup d’œil furieux de la part de Maggie, et Ruther de se frapper
le front, comprenant son choix de mots douteux. Désolé, mon ami, s’excusa-t-il à Henry,
la langue m’a fourché…
S’enfermant dans le silence, Henry se servit cette fois encore du marchepied pour se
remettre en selle. Un regard jeté à la voiture fit remonter à la surface de vieux et mauvais
souvenirs, de ceux qu’Henry croyait à jamais oubliés. Les malheurs qui semblaient
aujourd’hui s’acharner sur lui trouvaient peut-être là leur cause, dans des choix faits des
années plus tôt. Le sort en avait peut-être été jeté depuis les mauvaises décisions de
l’époque.
« Nous ne sommes pas différents d’un bout de bois. »
Le père d’Henry lui avait répété cette maxime toute sa vie.
« Les blessures que nous nous infligeons et les défauts que nous développons
demeurent à jamais tracés dans le grain de nos âmes. Nous en gardons la trace pour
toujours. Même si nous ne la voyons plus. »
Henry laissa sa tête pendre et lança Cadence vers l’est. Il ferma les yeux, non pas de
fatigue, mais pour trouver un quelconque apaisement. Le groupe repartit dans le sentier
en silence, avec James en tête. Une brise fine soufflait dans les feuilles et entre les
branches, le bruissement qu’elle leur dérobait venant calmer les pensées inquiètes
d’Henry. Il avait enfin trouvé une sorte de paix quand une voix se fit entendre. C’était une
voix douce et grave qui venait des ténèbres dans lesquelles Henry était enveloppé.
Henry, nous savons ton crime. Nous savons, à propos de la voiture.CHAPITRE 2
Les voix de la forêt
R uther n’aurait su dire s’il faisait jour ou nuit. La chose l’indifférait, d’ailleurs. Son seul
souhait, c’était que la voiture continuât à rouler, car au prochain arrêt, ce serait à son tour
de conduire. Avec lui dans l’habitacle, Maggie et Henry dormaient, mais mal. Agitée,
Maggie parlait dans son sommeil, presque sans cesse. Ses dernières paroles, celles
parmi les rares qu’avait comprises Ruther, disaient à peu près ceci : « Non, James, n’y
retourne pas. N’y retourne pas ! »
Ruther en était venu à la conclusion que le vieux Barney Dentin, l’homme de qui leur
ami Wilson avait appris les légendes de la Passe de fer, avait parlé à tort et à travers.
Personne ne savait la vraie nature de la passe. Personne ne connaissait la véritable
mesure des horreurs qui vous y harassaient. Personne. Et si quelqu’un avait su, la
nouvelle se serait répandue comme une traînée de poudre, et aucun être sain d’esprit
n’en aurait tenté la traversée. Pas étonnant que les soldats de l’empereur n’aient pas
soupçonné qu’Henry et son groupe emprunteraient la passe ; pas étonnant qu’ils ne les
aient pas suivis dans la forêt. Ils en étaient à leur dixième jour dans la passe, et Ruther
aurait tout donné pour qu’ils aient eu la sagesse d’emprunter une autre route. N’importe
quelle autre route.
Avec les vitres fermées, Ruther n’entendait pas les voix, mais bizarrement, il les
sentait comme un vent qui, sans bruit, lui aurait soufflé dans le dos. Le sommeil ne lui
était d’aucun secours. Il rêvait des rêves d’épouvante, et souvent les cris d’Henry le
réveillaient en sursaut, Henry qui tenait des propos délirants à propos d’une voiture ;
sinon, c’était des gémissements, les plaintes inintelligibles de Maggie. Que ce fût de
fatigue, du fait d’être coincé dans la voiture ou de l’angoisse que lui inspirait la forêt,
Ruther avait un mal de tête comme si on lui frappait le crâne à grands coups de marteau.
Avec les paumes, il se massa les tempes. La douleur était telle qu’il en avait les yeux
pleins d’eau. À force de massage, sa tête lui fit moins mal, mais le moment qu’il redoutait
tant arriva soudain : la voiture s’arrêta dans un soubresaut.
— Non, grinça Ruther, pas tout de suite. Laissez-moi un peu plus de temps.
Il ignorait combien d’heures de repos on lui avait accordées, mais c’était trop peu,
assurément. La portière s’ouvrit sur James, debout à l’extérieur. À travers les arbres, bien
peu de lumière filtrait, mais il fit assez clair pour que Ruther vît les yeux hagards et
écarquillés au milieu du visage pâle de James… et deux filets de sang qui lui coulaient
dans le cou.
James grimpa dans la voiture et, croisant les bras sur sa poitrine, il s’assit, balançant
son corps comme pour se rassurer.
— Je suis allé aussi loin que j’ai pu, haleta-t-il. C’est de pis en pis. Les voix ne se
taisent plus. Tourmentantes. Je ne crois pas avoir la force d’y retourner. Je ne veux plus
ressortir.
Il passa la main dans son cou et fixa d’un regard hébété le sang sur sa main.
— Qu’est-ce que tu t’es fait aux oreilles ? demanda Ruther.
James secoua la tête.— Je ne m’en souviens plus. Ce n’est pas douloureux. Mais Ruther, les voix…
comment savent-elles ?
C’était une question à laquelle Ruther aurait aimé connaître la réponse, car s’il la
connaissait, certainement qu’il trouverait un moyen d’ignorer les voix durant ses heures
de conduite. Avec la portière laissée ouverte, les murmures devenaient de plus en plus
forts.
— Je ne peux pas y aller, James. Et si je devenais fou ?
— Il faut que tu y ailles. Nous avons besoin de toi. J’ai déjà changé les chevaux. Il ne
te reste qu’à conduire.
Fermant les yeux, Ruther essaya de puiser en lui le courage nécessaire. Il n’en était
pas dénué, après tout. N’était-il pas revenu auprès de ses amis pour les épauler dans la
bataille ? S’il avait pu risquer la mort, là-haut grimpé dans l’arbre à faire pleuvoir ses
flèches sur les soldats de Néverak, il pouvait l’affronter encore. Se disant cela, il se leva
d’un bond et descendit vite de voiture ; une seconde de plus et il se serait convaincu à
l’inaction. Ses bottes touchèrent le sol et un frisson horrible le parcourut, partant des
pieds jusqu’au sommet de la tête. Il était à se hisser sur le banc du conducteur quand les
premières voix se mirent à lui parler.
Te souviens-tu de Clarentine ?
Ruther ignora ces voix et lança les chevaux dans le sentier. Comment était-ce possible
? Comment chacun d’eux pouvait-il entendre des voix que les autres n’entendaient pas ?
À n’en pas douter, il devait y avoir une explication logique à ce phénomène. Quelque
chose dans l’air ? Ou l’effet de l’obscurité prolongée sur leurs esprits déjà torturés ?
Peutêtre était-ce la fatigue du voyage et la perte d’Isabelle et de Brandol qui pesaient sur eux,
effritant ce qu’il leur restait de lucidité ? Peu importe la raison, Ruther refusait de croire à
une manifestation surnaturelle. La forêt n’était pas hantée. Il trouverait une autre
explication.
Pourquoi les voix lui rappelaient-elles Clarentine ?
Deux ans plus tôt, Ruther avait voyagé vers l’ouest de Blithmore pour obtenir quelque
engagement et s’assurer la signature de lettres de recommandation. Dans la ville de
Florron, il avait eu un succès retentissant et ses cachets lui avaient permis d’amasser
une somme conséquente. Comme toujours, le poids de sa bourse remplie l’avait amené
aux portes des tavernes pour y goûter les plaisirs de la divine bouteille, des dés et des
dames. Les trois diables, comme aimait à les appeler le maître qui lui avait tout appris du
métier de conteur.
Parmi les clients, nombreux furent ceux à le reconnaître et à l’inviter à leur table. Il y
avait ceci de merveilleux à être connu et considéré en haute estime : quelqu’un se
montrait toujours prêt à vous payer un verre — ou trois. Durant cette soirée d’ivresse, une
fille au mignon visage rond et aux cheveux couleur de châtaigne lui tomba dans l’œil.
Cependant, cette jeune femme n’avait d’yeux que pour les joueurs de dés.
Ruther s’était avancé à la table où quatre hommes pariaient et faisaient rouler les dés.
— Puis-je me joindre à vous ? avait demandé Ruther, lorgnant du coin de l’œil la jeune
femme qui eut pour lui un petit sourire, mais rien d’autre.
Tout en jouant, Ruther avait remarqué qu’elle réservait ses attentions à qui était sur la
meilleure lancée. Une minute elle se penchait près de lui, chuchotant à son oreille, et la
minute d’après, elle faisait les beaux yeux à un autre homme qui venait de remporter la
cagnotte. Et même si Ruther connaissait ce genre de femmes, il ne sut y être insensible ;
elle avait des charmes indéniables.Il n’avait pas fallu longtemps avant que ses pensées n’allassent vers la paire de dés
qu’il gardait dans sa poche pour les occasions spéciales. La triche était facile dans les
petites villes comme Florron, où personne ne s’attendait à ce qu’un conteur de renom
puisse utiliser des dés pipés.
Une heure plus tard, Ruther avait lessivé tous les parieurs, et Clarentine l’avait invité
dans sa petite masure à l’autre bout de la ville, une balade pendant laquelle ils rirent
beaucoup de la ruse que Ruther avait employée. Clarentine avait promis de tenir sa
langue s’il acceptait de partager les gains. Quelque chose à propos de cette proposition
avait dérangé Ruther, davantage même que la tricherie dont il s’était rendu coupable,
mais il l’avait acceptée. Tard cette nuit-là, pendant que Clarentine dormait, Ruther lui
avait repris l’argent et avait filé à l’anglaise.
Et Stuart l’avachi, tu te souviens de lui ? revinrent à la charge les sinistres voix.
En grinçant des dents, Ruther essuya la sueur qui lui mouillait la joue. Or, ce n’était
pas de la sueur. Un mince filet de sang coulait dans son visage. Levant devant ses yeux
sa main ensanglantée et tremblante, il eut l’idée d’arrêter la voiture, d’aller réveiller
Maggie qui prendrait sa place, mais c’était impossible, il le savait. Maggie devait se
reposer. Depuis la bataille à l’entrée de la passe, Ruther ne pouvait plus nier le faible
qu’il avait pour Maggie.
Stuart l’avachi. Stuart l’avachi ! Stuart l’avachi !
— Je ne veux pas me rappeler, grogna Ruther, mais cela ne changeait rien, car le nom
se répétait encore et encore ; et plutôt que de s’appesantir sur le passé, ce à quoi les
voix le forçaient, il se mit à réciter des histoires dans sa tête, mais plus il se concentrait,
plus les voix parlaient fort.
Stuart l’avachi ! criaient-elles à présent. N’oublie pas Stuart l’avachi !
Ruther plaqua violemment les mains sur ses oreilles, mais le cri des voix ne s’en
trouvait aucunement diminué.
— Je m’excuse, Stuart ! Je suis désolé !
Stuart l’avachi fréquentait un des salons de jeux de Richterton. C’était un garçon un
peu sot avec les yeux grands comme des assiettes et une langue épaisse qui sortait en
permanence de sa bouche, malgré le sourire hébété, mais sincère qu’il avait toujours
accroché au visage. Il avait cette habitude de rire dès qu’il voyait Ruther et de crier : «
Wuther ! Wuther ! Waconte-moi une histoiwe ! » Son bedon rond se secouait quand il
riait, faisant rebondir et danser ses vêtements tout tachés.
Ruther se pliait parfois à sa demande, d’autres fois, non. Il aimait bien quand Stuart
l’avachi riait à se tordre par terre, et à le voir plié en deux, Ruther se sentait moins
coupable de l’avoir escroqué à deux ou trois reprises, le dépossédant de pièces dont le
pauvre aurait pourtant eu cruellement besoin. Ruther avait même imaginé un personnage
identique de Stuart, jusqu’à imiter sa langue pendante, ses gros yeux et son corps
ballottant. Cette imitation fonctionnait bien et avait rapporté gros à Ruther, mais cet
argent, il l’avait toujours accepté avec une pointe de culpabilité. Et peut-être plus qu’une
pointe, même.
Ruther était harassé par ses souvenirs qui s’enchaînaient sans relâche : l’épée qu’il
avait volée, les bagarres générales qu’il avait provoquées exprès, l’homme qu’il avait
arnaqué d’un carquois d’excellente qualité, les femmes qu’il avait maltraitées durant ses
beuveries. Au loin, une forme carrée se dessinait au milieu du sentier. Ruther n’en
discernait que les contours, mais décida par prudence de ralentir la voiture. Son premier
réflexe fut d’aller réveiller les autres, mais à quoi bon ? Il saurait investiguer aussi bien
qu’eux.Ils n’en pouvaient plus d’écouter, dit une voix résonnant dans le crâne de Ruther. La
part de ténèbres qu’ils avaient en eux les a rendus fous !
C’était une voiture qui se trouvait en travers du chemin. Et bien qu’elle fût différente de
celle qu’Henry avait faite de ses mains, elle lui ressemblait suffisamment pour que
s’accrochât au ventre de Ruther une profonde appréhension.
— Allô ! appela-t-il, avalant difficilement. Je veux juste vous avertir que je suis l’un des
cinq meilleurs épéistes dans tout Atolas. Si c’est à me faire peur que vous cherchez, je
n’hésiterai pas une seconde à vous scalper. Et si vous êtes de la gent féminine, sachez
que sans scalp, vous serez pour le restant de vos jours la risée du monde.
Il serra la bride des chevaux, arrêtant la voiture, et descendit voir ce qu’il en était
vraiment. Il n’était plus qu’à quelques pas à présent et une odeur fétide comme la
putréfaction venait de la voiture. Nez bouché, il avança un autre pas.
— Pouah… ça sent les gens morts, comprit-il dans un mouvement de recul. Et avec
mes oreilles qui saignent, je n’ai pas besoin en plus de voir ou de sentir des gens morts !
C’est alors qu’il aperçut le cadavre sous la voiture, avec ses habits moisissant et
serrés sur ses chairs en décomposition. C’était un homme, recroquevillé sous la voiture,
à genoux, la tête pendue basse, ses mains encore agrippées à un crâne dépourvu
d’oreilles. La folie l’aurait poussé à s’arracher les…
Ruther tourna les talons, son estomac se soulevant, avant de vomir.
Tu ne te rendras jamais jusqu’au bout. Tu nous rejoindras, comme tous les autres.
— Suis-je en train de perdre la raison ? se demanda-t-il à lui-même.
Il se frotta vigoureusement le front, puis, d’un poing fermé, se frappa plusieurs fois sur
le torse, criant comme de défi à la noirceur dans laquelle la forêt était plongée :
— Je ne perds pas la tête ! Vous m’entendez ? C’est juste, c’est… le mal des forêts !
Peu après, ayant retrouvé son sang-froid, il revint sur ses pas, s’approchant à nouveau
de la voiture fantôme. Il s’efforça de ne pas voir à l’intérieur le corps d’une femme qui de
ses mains couvrait les oreilles à son tout jeune enfant mort à côté d’elle. Il n’y avait plus
de chevaux, aucune carcasse d’ailleurs, que leurs harnachements par terre. D’une
manière ou d’une autre, ils s’étaient libérés. Ruther songea qu’il aurait besoin d’aide pour
pousser la voiture hors du chemin et se dit qu’il n’y avait qu’une seule personne à qui
demander.
Il rebroussa chemin et siffla tout bas en ouvrant tout doucement la portière :
— James. James !
— Vreagan ! s’écria soudain ce dernier, et d’un geste de fureur, il se rua pour saisir
Ruther à la gorge.
Ruther, les nerfs à fleur de peau d’avoir vu des cadavres, fit un bond nerveux en
arrière et la main de James se referma sur l’air où le cou de Ruther se trouvait l’instant
d’avant.
— J’ai l’air de m’appeler Vreagan ! cracha-t-il.
Ruther commençait à sentir les craques qui lézardaient sa raison, comme celles d’un
œuf par trop frappé sur le rebord d’un poêlon.
Henry et Maggie s’agitaient dans leur sommeil.
— Pourquoi tu me réveilles ? Je viens de conduire !
— J’ai besoin d’aide pour déplacer une autre voiture.
— On a des chevaux pour ça, non ? Laisse-moi tranquille.
Il fallut quelques minutes pour convaincre James, mais enfin, il vint aider Ruther à
écarter la voiture, à la pousser vers le mur d’arbres. Tandis qu’il s’échinait à la tâche,
Ruther entendit un faible sifflement.Oui. Vers nous. Amène-les-nous.
Ruther jeta un coup d’œil vers James pour voir s’il avait entendu les mêmes mots.
La voiture venait à peine de passer la ligne qui délimitait le sentier quand quelque
chose l’arracha du sol ; Ruther et James se retrouvèrent tout à coup à pousser le vide.
Ce fut si soudain et violent que Ruther fut presque aspiré avec la voiture dans les arbres.
Par chance, James l’avait attrapé par la chemise et retenu avec force.
— Tu as vu ? souffla James. C’était quoi, les arbres ?
Ruther, assis dans le chemin de terre, peinait à reprendre son souffle.
— Des arbres, ça ne fait rien ? Un animal peut-être… une grosse bête, puissante.
— Je ne connais aucun animal qui…
— Je ne sais pas ce que c’était, d’accord ! cria Ruther parce qu’il était énervé, mais
aussi dans l’espoir d’enterrer les voix qui chuchotaient : Merci, Ruther. Maintenant,
rejoins-les. Viens à nous.
James aussi secouait la tête, les mains plaquées sur ses oreilles.
— Il faut… il faut que j’y aille. J’ai besoin de me reposer, laissa-t-il tomber.
Ruther ne voulait pas se retrouver seul. Toutefois, ç’aurait été injuste de retenir James
qui retourna, comme une bête effarouchée, se terrer dans la voiture. Ruther reprit la
route, s’efforçant d’ignorer les voix qui l’accablaient de mauvais souvenirs, de ces fois
où, conteur débutant, il avait été chassé de la scène sous les huées ou sous une pluie de
projectiles, de ces fois où il avait tant eu honte que même la bière avait un goût amer. En
temps normal, il aurait ri de ces mésaventures, parce qu’il avait grandi et s’était amélioré
à travers elles. Or, l’humiliation qu’il ressentait maintenant était aussi vive qu’au moment
où il l’avait d’abord ressentie. Des larmes lui coulèrent sur les joues. Il les essuya sans
réfléchir, sans vraiment se rendre compte qu’il pleurait.
Ce n’était pas des larmes : Ruther saignait des yeux. Il agrippa les rênes aussi fort que
possible. La douleur était la bienvenue. Elle l’aidait à rester concentré. Elle l’aidait à ne
pas sombrer dans la folie.
— Qu’est-ce qui m’arrive ? sanglota-t-il.
Réfléchis, Ruther, tu n’es encore qu’à mi-chemin. Il nous reste des kilomètres et des
kilomètres à passer ensemble. Nous envahirons les plis et les replis de ta conscience. Tu
te souviendras de TOUT.
Les jours ne s’égrenèrent pas en heures ou en kilomètres ; chacun voyait le temps
passer dans la crainte que vienne son tour de conduire. Au début, ils avaient la force de
passer quelques heures sur le banc du conducteur, et chacun n’avait qu’à conduire une
fois par jour, mais bientôt, il fallut tenir les rênes deux fois, puis trois fois par jour. En une
occasion, Henry rentra dans la voiture après moins de dix minutes, le visage couvert de
larmes cramoisies.
— Tout est ma faute, n’arrêtait-il pas de dire.
En une autre occasion, James revint et se cacha le visage sur les genoux de Maggie
et ne voulut plus la lâcher. Elle lui caressa les cheveux et épongea le sang qui lui suintait
des oreilles. Les forces des quatre voyageurs les abandonnaient chaque jour toujours
plus. Maggie semblait la moins affectée, mais même elle avait ses moments
d’abattement. Un jour, elle n’en put plus et pleura une heure durant en suppliant Ruther
de lui pardonner la façon dont elle l’avait traité.
Ruther aurait normalement tourné la chose en plaisanterie, mais dans cette forêt, le
sens même du mot « rire » ou celui de la « joie » lui était devenu étranger. Mais la
misère, elle, était familière. La souffrance aussi. Ruther pleura chaque fois qu’il eut à
conduire, mais il attendait pour ce faire d’être assis sur le banc du conducteur. Engénéral, il ne pleurait pas des larmes de sang ; celles-là venaient plus tard, et de même
pour les saignements d’oreilles.
Ruther savait que ce devait être quelque chose dans l’air. La nourriture n’avait pas le
goût qu’elle aurait dû avoir. L’air ne sentait pas ce qu’il devait sentir. Personne ne riait et
les sourires se faisaient rares. Ruther se languissait d’être enfin libéré de la Forêt de fer,
et il se jura à lui-même que, s’il survivait, aussi désespérée que puisse être sa situation,
il n’y remettrait jamais les pieds.CHAPITRE 3
Des mains dans les ténèbres
P arcourue de tremblements, Maggie fouettait les chevaux qui filaient déjà à toute
allure. C’était mal de les pousser autant, elle le savait, mais le périple toucherait bientôt à
sa fin. Du moins, c’est ce que James croyait. « Aujourd’hui ou demain, nous aurons
franchi la passe », avait-il maintes fois affirmé durant le petit-déjeuner.
Maggie priait pour qu’il ait raison. De dire que l’endroit était horrible, c’était loin de
rendre justice à ce lieu immonde ; cauchemardesque le décrivait mieux, mais Maggie
n’était pas la meilleure pour jouer avec les mots ; Ruther l’était. En fait, Maggie n’était
bonne à rien. Elle n’avait aucun mérite. C’était ce que les voix n’arrêtaient pas de lui dire.
Pour Henry, elle était une mauvaise sœur, une mauvaise amie pour Ruther, et James ne
la remarquait pas comme elle voulait qu’il la remarque.
Ils étaient tellement faibles, tous les quatre, et surtout James, qui revenait chaque fois
complètement vidé de conduire les chevaux, un vide qu’il semblait chercher à remplir
auprès de Maggie depuis peu. Elle lui caressait la tête, le prenait dans ses bras et lui
disait des mots pleins d’affection, mais ces attentions qu’elle lui portait la laissaient au
bord de l’épuisement, autant physique que moral. Au moins, elle faisait du bien à James,
et c’était tout ce qui comptait — cela, et quitter cet endroit de malheur. Parfois, elle
croyait voir une faible lumière dans le lointain, telle la sortie d’un tunnel que jamais l’on
n’atteint.
Un vent froid souffla dans les arbres, faisant bruire les feuilles, venant tourbillonner
dans le cou de Maggie. Elle ajusta sa cape pour se prémunir du froid. C’était l’hiver
encore, et même si au sud, le froid n’avait pas le même mordant qu’au nord, là, dans le
noir de la Passe de fer où le soleil ne réchauffait guère, le vent avait un souffle cinglant.
Maggie n’y trouvait qu’un avantage, celui de rendre les voix plus difficiles à comprendre.
Mais à peine.
Il ne t’aimera jamais. Tu es laide, idiote et naïve. Tu le dégoûtes.
Un détail étonnait Maggie. Après des jours à endurer les moqueries incessantes, les
persiflages et les atroces souvenirs dont les voix lui emplissaient la tête, leur effet ne
s’émoussait pas, chaque mot était aussi blessant qu’un coup de couteau à l’âme.
Ruther croyait dur comme fer que la forêt leur jouait des tours, que, d’une manière ou
d’une autre, les arbres rendaient fous. Maggie n’en était pas si sûre. Sa mère lui avait
inculqué qu’il existait une seule vérité. Selon elle, il suffisait à Maggie de croire ce que
disait la Parole des mondes, textes où l’on trouvait tous les enseignements sur le
Seigneur de tous les mondes et sur le Grand Démon. Rien d’autre. Il ne fallait pas croire
au Sentier, ni aux esprits, ni aux fantômes. Et sa mère ne lui avait assurément jamais
parlé d’arbres magiques. Or, Maggie pressentait qu’il pouvait s’agir d’une de ces
rarissimes occasions où Ruther avait raison.
À cette pensée revinrent à sa mémoire les scènes dont elle avait été témoin depuis
leurs premiers pas dans la passe : des corps d’hommes, de femmes, d’enfants, des
carcasses de chevaux, des voitures laissées à l’abandon, des épées, des boucliers
abandonnés, des casques et des armures vides. Combien étaient-ils à avoir tenté la
traversée et à y avoir laissé la vie ? Et comment pouvaient-ils, eux, espérer réussir là oùtant d’autres gens, sûrement plus braves et plus forts, avaient essuyé l’échec et payé le
prix ultime ? Wilson les avait exhortés de suivre deux règles simples dans la forêt : la
première, rester dans le sentier, et la seconde, ne jamais dégainer leurs armes.
Elle repensa à la maison de Richterton, aux choux de son jardin qu’elle vendait au
marché, à la simplicité tranquille de cette vie.
Tu retournerais à ton ancienne vie si tu le pouvais, n’est-ce pas ? Tu abandonnerais
Henry.
Un bruit dans son dos la fit sursauter, et Maggie se ratatina sur son banc, s’attendant
au pire. Se retournant, elle vit Ruther qui passait la tête par la portière ouverte.
— Je n’arrive pas à dormir. Je ne m’entends même pas penser. Je peux me joindre à
toi ?
Maggie n’imaginait rien de plus tentant que d’avoir de la compagnie.
— Tu as besoin de repos. Et ce n’est pas ici, dehors, que tu te reposeras.
— Je m’en fiche, expliqua Ruther. J’ai besoin de quelqu’un à qui parler.
Maggie l’invita d’une petite tape sur le banc où, à deux, ils seraient à l’étroit. Ruther
avait pris du ventre depuis que ses activités se résumaient à rester assis et à conduire la
voiture. Il mangeait plus que les autres et cela paraissait.
— Henry m’inquiète, murmura Maggie. Est-ce qu’il dort ?
— Moi, je m’inquiète de nous tous, avoua Ruther, et au ton las qu’il avait, Maggie
devina que les deux autres dormaient. Je crois quand même que c’est James qui me fait
le plus peur.
— Henry ne parle plus. Il se referme sur lui-même et nous repousse.
— James a failli me tuer…
— Il s’est excusé, non ? C’est à cause d’un cauchemar qu’il faisait.
— Ouais, et depuis, j’essaie de me rappeler la dernière personne qui a voulu me tuer à
cause d’un cauchemar. Son nom… c’était quoi encore ?
Maggie aurait aimé rire de la boutade, mais ce puits en elle où la joie, comme l’eau,
dormait s’était tari. Ces jours derniers, elle avait entendu James gémir et crier le nom de
Vreagan ; elle présumait qu’il s’agissait là d’un nom, car James s’était rembruni quand
elle avait posé la question, lui disant que ce n’était pas ses affaires. Pour être juste
envers James, il fallait dire que les conversations entre tous les membres du groupe
n’étaient pas des plus polies.
— Aimerais-tu jouer à un jeu ?
Un trop rare rayon de soleil filtra à travers les arbres tandis que Maggie tournait un
regard incrédule vers Ruther.
— C’est un peu bête comme jeu, mais tu vas l’aimer, Mags, raconta Ruther, et quelque
chose comme une esquisse de sourire se dessina sur son visage ; il n’y avait que Ruther
pour trouver l’énergie d’un trait d’humour dans un endroit pareil, et Maggie admirait cette
force chez lui… malgré tous ses défauts. Allez, Mags. En plus, à ce jeu, il n’y a ni
gagnant ni perdant. Ça passera le temps, d’accord ?
— Rien ne pourrait m’amuser. Et ne m’appelle pas Mags.
C’est un homme comme Ruther que tu mérites. Gras, paresseux, et…
À la volée, Ruther leva les mains au ciel.
— Désolé. J’avais oublié. Sérieusement, c’est vrai. Les mauvaises habitudes ont la vie
dure. Mais pour vrai, le jeu est amusant. Avec Henry, nous passions des heures à…
— Et c’était il y a combien d’années ?
— Bah, moins de… ça ne fait pas si longtemps. Si Henry nous parlait encore, je suis
sûr qu’il le saurait, dit Ruther, et ce disant, il fit à Maggie de grands yeux tristes. Je nepeux pas croire que tu ne veux pas jouer avec moi !
Maggie laissa échapper une longue expiration.
— Ça s’appelle comment ?
Ruther hésita.
— En fait, nous n’avons jamais pensé lui donner un nom. L’idée, c’est de décrire la
chose la plus dégoûtante qui te passe par la tête. C’est toi qui commences, tu veux ?
Ne sachant pas par où commencer, Maggie s’en remit au génie que Ruther possédait
certainement dans ce domaine, en disant :
— Je ne gagnerai jamais en mille ans.
— Personne ne gagne, personne ne perd, c’est le jeu.
— Ah ! laisse-moi en douter ! rétorqua Maggie.
— La chose la plus dégoûtante qui me vient à l’esprit… commença Ruther,
s’exprimant avec emphase.
— J’ai changé d’idée. À la place, nous pourrions…
— C’est un homme obèse…
— Ruther, ne m’oblige pas à t’ignorer pour le restant de la journée.
— C’est bientôt la nuit, dédramatisa Ruther, indiquant d’un geste les branches jetées
au-dessus de leurs têtes comme un plafond vivant. Ce devrait être une très belle nuit
d’ailleurs, ajouta-t-il. Et je parie que nous verrons une étoile ou une des lunes,
supposa-til, pensif, avant de prendre une grande inspiration et de parler vite pour que Maggie ne
puisse plus lui couper la parole : … qui en s’asseyant à côté de sa femme l’a perdue tant
il était gras comme une baleine.
— Pouah ! s’écria Maggie. Et tu me demandes pourquoi je n’ai pas envie de jouer.
C’est sûr que je vais perdre. C’est dégoûtant !
Un grognement fâché leur parvint depuis l’intérieur de la voiture. Au seul timbre de la
voix, Maggie reconnut James.
Ruther n’allait pas se décourager pour si peu.
— Un jour, j’ai vu un homme qui avait tant de bourrelets qu’il aurait pu y perdre un petit
enfant. De six ou sept ans.
La réponse de Maggie se résuma en un soupir.
— C’était quoi ! ? s’écria soudain Ruther, le doigt raide et pointé en direction de la
forêt.
Maggie cria de peur, braquant un regard affolé dans la direction que pointait Ruther.
— Ah ! laisse tomber. J’ai cru… Ce n’était rien.
— Ruther, si jamais tu t’avises de recommencer…
Tranche-lui la gorge, fit l’insidieuse voix chuchotant dans sa tête. Tue-le. Tu en seras
enfin débarrassée.
Maggie gardait sur elle un des couteaux de James, et de l’avoir dans la poche la
sécurisait. Mais de le brandir dans la Passe de fer, ce serait enfreindre l’une des deux
règles.
— Noooon ! se mit à hurler Maggie tout en couvrant ses oreilles. Arrêtez ! Taisez-vous
!
— Ça va aller, Mags, dit Ruther en lui prenant doucement les mains. Ne les écoute
pas.
— Allez-vous-en ! ordonna-t-elle aux voix.
James grogna plus fort cette fois. Il rêvait sans doute à Vreagan, encore.
— Je suis désolé, s’excusa Ruther qui allait partir, mais Maggie l’arrêta d’une main
posée sur lui.Elle fixa son regard dans celui de Ruther.
— Merci. Je sais que tu veux seulement me remonter le moral, dit-elle, détournant les
yeux pour regarder droit devant. Et si tu veux vraiment le savoir, la chose la plus
écœurante que je peux imaginer, c’est un cochon qui se gave de bacon.
Ruther la dévisagea, abasourdi, puis il se mit à rire, un son si doux et pur qu’il finit par
accrocher un sourire aux lèvres de Maggie. Et durant un moment, elle vit même de la
lumière non loin devant.
— Regarde ! s’exclama-t-elle, mais tandis que le rire de Ruther se faisait silence, la
lumière disparut. Est-ce que tu l’as vue ?
— Vu quoi ?
— La lumière. J’ai vu quelque chose. Je crois que c’était la fin de la passe. À un
kilomètre et demi, tout au plus. Nous ne sommes plus loin !
— Très drôle, Mags. Mais bon, c’est de bonne guerre, j’imagine.
— Je ne plaisantais pas. J’ai vraiment vu…
— Je n’y étais pour rien ! brailla James, faisant sursauter Ruther et Maggie. Ne
m’approchez pas ! Allez-vous-en !
Maggie arrêta la voiture brusquement et les chevaux lui signifièrent leur déplaisir d’un
grand hennissement ; ceux attachés à l’arrière de la voiture se cognèrent violemment
contre le véhicule.
— Ne t’arrête pas, lui dit Ruther. Si c’est vraiment la sortie que tu as vue,
amène-nousy aussi vite que tu peux.
— Mais, James…
— Allez, vas-y Maggie !
La réaction instinctive de Maggie lui commandait de faire le contraire de ce que Ruther
conseillait. Cette fois, néanmoins, elle fit ce qu’il lui demandait. Dans le vent, ses
cheveux lui fouettaient le visage tandis qu’elle scrutait droit devant, cherchant la trace de
cette lumière qu’elle avait aperçue.
Tu crois t’en sortir, mais tu te trompes. Tu ne nous échapperas pas. Son esprit est déjà
brisé… comme la règle le sera bientôt.
Maggie n’avait pas le temps de s’appesantir sur le sens de ces mots chuchotés. Un cri
terrible déchira la nuit, la portière s’ouvrit avec fracas, et James s’extirpa de la voiture
dans une culbute qui l’amena face contre terre. Il se releva mollement sur ses jambes.
— Sors ! Montre-toi ! beugla James en regardant la voiture que Maggie amenait à
nouveau à l’arrêt ; il avait le visage marbré de rouge et de blanc, son équilibre défaillait.
Sors et viens te battre, espèce de lâche ! Tu me nargues jour et nuit, mais saurais-tu
défendre tes mensonges à la pointe d’une lame ?
— James, héla Maggie, rentre dans la voiture. Ce n’est pas réel.
Maggie ne vit chez James aucune réaction qui lui aurait confirmé qu’il avait compris.
— Sors de ta cachette, traître !
Maggie vit le frémissement qui lui agitait la main, et elle sut ce que James allait
chercher. Son épée. Sur le métal de la lame, l’éclat d’un rayon de soleil se refléta et
projeta la réflexion d’une brillante lumière sur le tronc d’un des arbres. Le bras de James
tremblait sous le poids de l’arme. Ruther grimpa par-dessus Maggie et, pressé d’arrêter
James, sauta du banc du conducteur où il était perché. Il entraîna James dans sa chute
et, vu le violent roulé-boulé qui s'ensuivit, ils en seraient sûrement quittes pour de bonnes
ecchymoses, mais cela n’avait pas d’importance. C’était trop tard.
La lame avait été tirée au clair.Le vent tomba. Il n’y eut plus aucun bruissement dans la forêt. Et le temps d’un
terrifiant moment, le monde entier sembla mourir tant il devint immobile et assourdissant
de silence. James, que la rage avait abandonné, regardait autour de lui avec la peur
plein les yeux. Ruther se tenait un genou à terre, sûrement trop faible pour se relever.
Maggie n’eut d’autres idées que de leur crier :
— Entrez dans la voiture ! Maintenant !
Elle chercha autour les signes d’une embuscade, d’une attaque imminente, mais la
forêt était calme comme la surface d’un étang par une journée sans vent.
James aida Ruther à se mettre debout et le poussa dans la voiture. Dès l’instant où ils
furent tous les deux à l’intérieur, Maggie fit claquer les rênes et la voiture s’ébranla. Aux
chevaux, elle criait « hue ! », « hue ! » quand un rire lui emplit les oreilles, le rire d’une
voix grave qui provenait de toutes les directions à la fois, un rire si puissant qu’il faisait
vibrer son corps tout entier. Les chevaux le sentaient, eux aussi, et ils s’emballèrent. À
mesure que la voix prenait du coffre et gagnait en volume, Maggie ne put s’empêcher de
se boucher les oreilles, terrifiée à l’idée que le vacarme qui l’habitait puisse faire éclater
son crâne.
Les arbres qui n’ondoyaient pas l’instant d’avant étaient à présent secoués
violemment tandis que le rire allait crescendo. Des branches cassées tombaient sur eux ;
certaines, petites, d’autres, immenses. Sur ce lit de branches mortes, la voiture cahotait
dangereusement, et Maggie entendit un bruit inquiétant qui pouvait venir d’une roue,
mais elle n’osa pas regarder. Ils avaient fait un long voyage, progressé longuement, mais
la forêt demeurait aussi noire qu’au premier jour. Il n’y avait aucun signe que le soleil se
montrerait, aucun signe que la forêt se terminerait.
Il est à nous ! mugirent les toutes-puissantes voix.
Des mains fantomatiques surgirent des arbres et, venant de toute part, elles s’étiraient
vers la voiture. C’était des mains pâles et translucides, teintées d’une couleur que
Maggie voyait pour la première fois. C’était des mains qui comptaient trop de doigts et
des jointures comme les articulations des araignées ; se mouvoir aussi vite, c’était
horrifique ! La première main glissa sur le côté de la voiture et en arracha la portière pour
s’introduire dans l’habitacle. D’autres mains s’y engouffraient maintenant, comme bientôt
de l’autre côté où la seconde portière subissait un sort similaire à la première.
Les mains s’emparèrent de James et l’extirpèrent de la voiture, ses membres écartelés
s’agitant en tous sens. Il se débattait, mais les mains avaient une force inhumaine. Elles
se refermaient maintenant sur la tête, sur son visage ; il ne pouvait plus respirer. Ruther
déboula de la voiture et courut l’aider, suivi par Henry. Et découvrant la scène, les deux
hommes figèrent, fixant James avec des yeux terrifiés.
— Aide-le, Ruther ! cria Maggie. Tranche-leur les mains !
— Quelles mains ? Je ne vois rien…
Et sur ces mots, il dégaina, comme le fit ensuite Henry. C’est seulement alors que
Maggie comprit l’erreur, doublement commise.
— Non ! Ne faites pas ça ! Rangez vos armes !
Sur le banc du conducteur, Maggie gesticulait frénétiquement pour attirer l’attention de
son frère et de Ruther, mais le mal était fait. Les arbres se remirent à trembler et de leurs
troncs, d’autres mains spectrales s’extirpèrent, s’étirant vers leurs deux nouvelles
victimes.
— Elles vous ont vus !
Henry tournait sur lui-même, peinant à tenir son épée en l’air avec son seul bras
valide. Il n’allait pas supporter l’effort encore longtemps.Et Maggie de geindre. Comment ne pouvaient-ils pas voir les mains ? Elles étaient
partout ! Des mains monstrueuses avec leurs trop nombreux doigts se saisirent d’Henry
et de Ruther, les soulevant violemment de terre. Ils se découvrirent alors, avec James, à
léviter dans les airs.
Qu’allons-nous faire d’eux ? demanda la voix. Leur rompre les membres ? Les jeter à
des kilomètres d’ici ? Les garder dans notre tanière et les y laisser POURRIR ?
Henry hurla d’agonie. Du sang coulait des yeux et des oreilles des trois hommes. Ils
allaient mourir de la plus atroce des façons et Maggie allait assister à leur supplice. Elle
étira les mains vers eux, impuissante, mais une prière aux lèvres.
— Non ! cria-t-elle.
Et une lumière vive comme un éclair explosa au bout de ses doigts, et la lumière se
solidifia en une sorte de bras, en une sorte de mains, qui s’étiraient au bout de ses
propres bras, de ses propres mains. Impossible ! Que lui arrivait-il ? Une force circulait en
elle et se levait comme une vague d’énergie tandis que ses nouveaux bras, immenses,
attaquaient, frappaient et déchiquetaient les mains fantomatiques qui enserraient James,
Ruther et Henry. Les mains flétrissaient et s’évaporaient à son toucher, et même s’il en
venait toujours plus depuis les arbres, elle les repoussait, les déchirait, les écrasait.
Malgré sa confusion et sa stupéfaction, Maggie se battait férocement, mais à chaque
seconde qui passait, elle se trouvait plus affaiblie et bien vite, ses jambes voulurent se
dérober sous elle. Dans un vacillement de lumière, le prolongement de ses bras
désincarnés disparut, la laissant avec un picotement au bout des doigts.
— Levez-vous ! cria-t-elle aux hommes. Rentrez ! Vite, dans la voiture !
On eut dit qu’il leur fallait puiser jusqu’à leurs dernières forces pour se lever et grimper
dans la voiture.
Maggie se cala sur le banc du conducteur et commanda le galop aux chevaux. Si
l’effort devait tuer les pauvres bêtes, alors soit, car la vie de ses amis en dépendait. La
sortie était à nouveau visible. À soixante, peut-être cinquante mètres devant. Partout
autour, la forêt hurlait et trépidait.
D’un regard à la dérobée, Maggie vit les mains derrière qui rampaient au sol comme
des araignées géantes ; dans leur répugnante course, elles ramassaient des bouts de
branches tombées par terre. Droit devant, la lumière devenait plus éclatante. Et tandis
que Maggie en sentait la chaleur, et pouvait presque respirer l’air frais qui se trouvait
audelà, des larmes de joie remplacèrent ses larmes de sang.
Derrière, les mains, comme les soldats d’une seule armée, levèrent les branches
ramassées comme autant de lances pointées dans les airs. Maggie se doutait bien que
les chevaux ne pouvaient pas galoper plus vite, mais elle les poussait à grands coups de
fouet en criant.
Les branches devenues lances filaient à présent dans le ciel, décrivant un arc qui les
ramènerait vers leurs cibles. Il y en avait tellement dans les airs que, le temps d’un
instant, elles assombrirent le ciel. Maggie gardait le regard fixé droit devant sur le point
de lumière.
— Vingt mètres encore ! Allez, allez, allez !
Les branches entamaient leur mortelle descente vers la voiture. Incapable de garder
les yeux ouverts, Maggie serra les paupières, son cœur battant si fort qu’il aurait pu lui
briser les côtes. Elle avait un goût de sang dans la gorge. Elle étouffait. La première
branche rata de peu et se planta dans le sol juste derrière eux. À nouveau, Maggie jeta
un regard par-dessus l’épaule. D’autres branches, en grand nombre cette fois, pleuvaient
sur eux, et certaines transperçaient le toit de la voiture, plongeant dans le bois aussifacilement qu’une pierre dans l’eau. L’un des chevaux de réserve fut atteint au flanc ; une
blessure fatale, à n’en pas douter.
La voiture franchit juste à temps la ligne qui marquait la fin de la Passe de fer. Maggie
regarda derrière et vit les dernières branches se planter en un rang parfait à la limite de
la passe et former une sorte de palissade. Le sentier était désert ; plus aucune trace des
mains monstrueuses. La forêt avait retrouvé le calme de n’importe quelle autre forêt.
Dans le ciel, au-dessus des têtes des voyageurs, le soleil brillait tandis qu’ils entraient
dans les terres du royaume de Pappalon.
— Nous y sommes arrivés, souffla Maggie, exténuée, puis elle tourna de l’œil, aspirée
dans l’inconscience.CHAPITRE 4
La Maison des concubines
S es amis avaient échappé aux horreurs de la Passe de fer trois semaines
auparavant, le jour où Isabelle assista à l’exécution de Brandol qui, prétendant être
Henry, avait passé au fil de l’épée de l’empereur Krallick. Incapable de réfréner sa peine,
elle cria le nom d’Henry et pleura tandis que le corps de Brandol s’affalait au sol.
L’empereur passa un mouchoir sur la lame ensanglantée de son épée et Isabelle essuya
les larmes qu’elle pleurait pour son ami. Avec grand soin, l’empereur Krallick avait rangé
la belle arme dans son fourreau.
— Pour lui, c’est le fin mot de l’histoire, mais pour vous, aujourd’hui, une nouvelle vie
commence, et votre purification débute maintenant, déclara l’empereur avant de se
tourner vers un serviteur auquel il ordonna : libérez-la de la cage et amenez-la à la
Maison des concubines.
L’empereur quitta la pièce, accompagné de ses plus fidèles serviteurs, d’autres
s’empressant de décadenasser la cage d’Isabelle. On la prit par les bras pour l’entraîner
hors de la salle du trône. Elle n’osa pas un regard en arrière. Elle ne voulait pas voir la
forme brisée et sanguinolente que faisait le cadavre de Brandol gisant sur le plancher de
pierre. Elle se sentait tout engourdie pendant que les hommes l’amenaient dans le
dédale des couloirs du palais, lui faisant grimper les marches d’escaliers interminables,
pour finalement atteindre un corridor sur les murs duquel s’alignaient des torches
embrasées. Le corridor s’arrêtait au pied d’une grande porte dorée.
Pleine, la porte arborait en feuilles d’or des milliers de symboles et de motifs. Le
serviteur à la droite d’Isabelle exhiba de sa poche un gros anneau auquel pendaient des
clés en fer et en inséra une dans la serrure. Il ouvrit la porte, puis d’une poussée, fit
entrer Isabelle.
Elle s’attendait à pénétrer dans un donjon lugubre, répugnant et glacé, où d’autres
esclaves seraient en chaînes, leurs cris en écho contre les murs disant l’impuissance et
le désespoir. Au contraire, c’est une vague d’air chaud qui l’accueillit dans l’embrasure
de la porte et ses yeux peinèrent à accepter les couleurs qui éclaboussaient sa vision ;
du plafond au plancher, tout n’était que lumière et éclat. Ses pieds nus, gourds au
contact prolongé des planchers de pierre froide du palais, redécouvraient à présent la
chaleur, se posant sur de somptueux tapis.
De riches tapisseries ornaient les murs, et des peintures sur lesquelles figuraient des
femmes dansant, des hommes à cheval, des dragons à l’attaque, des scènes d’amour
passionnel. Dans ce décor fastueux que des parfums exotiques embaumaient, on
retrouvait le mobilier de vastes et profonds canapés et des chaises habillées. Pour
ajouter à l’atmosphère accueillante et lumineuse qui régnait dans la vaste pièce,
d’innombrables torches faisaient danser leur flamme.
Des femmes belles dans de jolies robes occupaient l’endroit, dont plusieurs tournèrent
la tête pour regarder la nouvelle venue, leur visage exprimant des émotions allant de la
curiosité à la suspicion. Et l’une d'elles en particulier, petite et blonde, fortement
parfumée aux essences de lilas et portant une robe bleue, examinait Isabelle avec un
dédain évident. Désinvolte, elle leva les mains par-dessus la tête et replaça sa chevelureque retenait en place une barrette en or sertie du rubis rose. Isabelle n’avait jamais vu
une pierre aussi grosse et brillante.
La porte se referma derrière Isabelle dans un doux cliquetis. Les serviteurs repartaient.
Un grand bruit de verrous lui fit comprendre qu’on l’enfermait avec ces femmes qu’elle ne
connaissait ni d’Ève ni d’Adam. Isabelle n’avait aucune idée de ce qu’on attendait d’elle,
de ce qu’elle était censée faire.
— Cécilia, dit avec autorité la petite blonde au rubis rose dans les cheveux, occupe-toi
de la nouvelle.
Cette autre femme vint à la rencontre d’Isabelle. Elle portait une robe verte qui se
mariait parfaitement à la couleur de ses yeux, et ses cheveux d’un roux profond qui
retombaient haut au-dessus de ses épaules remuaient comme de petits ressorts à
chacun de ses pas. Bien que toutes les femmes dans la pièce fussent belles, celle-ci se
distinguait par sa singulière beauté.
— N’aie pas peur, lui dit Cécilia. Je vais prendre soin de toi. Comment t’appelles-tu ?
— Isabelle.
Elle continuait à découvrir cet environnement étrange, à mi-chemin entre la peur et
l’émerveillement. Une telle opulence, tant de beauté — Isabelle ne s’y attendait pas. La
plupart des filles s’étaient désintéressées d’elle et vaquaient aux occupations qui les
absorbaient précédemment : certaines lisaient, d’autres discutaient tout bas ou se
divertissaient à quelque jeu.
— Il m’est interdit de te toucher, continua Cécilia, jusqu’à ce que tu aies été purifiée. Si
je le pouvais, mon accueil serait plus chaleureux. Si tu veux bien me suivre…
Isabelle retrouva enfin la voix.
— Purifier ? Que veux-tu dire ? L’empereur a dit…
Avec une grâce stupéfiante, Cécilia tourna sur ses talons et se dirigea vers le fond de
la pièce.
— Oui, tu dois te livrer au rite de purification avant que ne te touche l’empereur ou
n’importe laquelle de ses concubines. Ce n’est pas douloureux, mais épuisant. Essaie de
ne pas trop te tracasser. Je te fais la visite pendant que nous nous rendons aux bains.
Ne touche rien, moi la première.
Elles procédèrent vers le fond de la luxueuse salle commune où deux sorties
s’ouvraient. Elles n’avaient pas de portes ; elles se franchissaient en écartant des
rideaux bleu lavande qui pendaient du plafond jusqu’au plancher.
— Le passage de gauche mène aux appartements ; nous avons toutes une chambre
particulière. Celui de droite conduit aux bains. Tu verras ta chambre plus tard. Après les
ablutions.
— On m’a lavée à mon arrivée, objecta Isabelle.
Cécilia balaya le commentaire du revers de la main en disant :
— C’était pour éviter que l’empereur ne soit indisposé par tes odeurs nauséabondes.
Crois-moi, quand tu seras purifiée, tu le sauras.
Isabelle passa le rideau que Cécilia écartait pour elle, puis s’arrêta soudain. Dans le
corridor, s’adossant au mur, elle éclata en sanglots. Cécilia recula d’un pas, comme si
elle craignait qu’Isabelle vienne dans ses bras trouver du réconfort, mais Isabelle ne
voulait pas être touchée. Elle ne voulait pas attirer les regards sur elle. Elle voulait
seulement quitter cet endroit. L’idée que ces filles, comme Cécilia, soient sereines, voire
heureuses de leur situation de concubines, lui était insoutenable.
— Allons, allons, l’incita gentiment Cécilia, suis-moi. Nous pourrons parler ensuite.Isabelle fit un effort pour sécher ses larmes, mais la tâche était trop grande. Elle tomba
à genoux, puis à quatre pattes, posant la paume de ses mains ouvertes sur le plancher.
Ce lieu, c’était une prison. Une cage dorée, certes, mais non différente de celle dans
laquelle elle avait fait le voyage jusqu’au palais de l’empereur. La seule différence, c’était
la somptuosité du décor et la compagnie d’autres femmes. Elle devait absolument
s’échapper, mais comment faire ?
— Ne pleure pas, lui dit Cécilia. Les servantes t’attendent.
Isabelle ne voyait aucune raison de se dépêcher, et de toute façon, il lui fallut un
certain temps pour se donner une contenance décente. Quand elle eut retrouvé son
calme, elle se releva droite et fière et se laissa conduire par Cécilia.
De nombreuses salles donnaient sur le corridor. Cécilia l’amena vers l’une d’elles qui
se trouvait presque tout au fond, où deux femmes vêtues de robes noire et rouge les
attendaient. Une épaisse vapeur emplissait la pièce et Isabelle peinait à y voir clair.
Énormes, les bains pouvaient accueillir cinq ou six femmes assises à leurs aises, et la
pièce en comptait trois de même taille. Une dizaine de foyers perçaient à intervalles
réguliers un grand mur circulaire, tous couvant un feu sous une immense cuve d’eau. Un
canal profond et large courant au sol servait à acheminer l’eau fumante des cuves vers le
bain le plus proche.
— Je viendrai te voir quand tu auras terminé, lui promit Cécilia depuis l’embrasure de
la porte. Tu es entre bonnes mains.
Les deux femmes âgées sourirent à Isabelle ; un sourire de matrone. Grandes brosses
à la main, elles guidèrent Isabelle dans l’air vaporeux de la salle des bains.
— Ne te fais plus de bile, mon enfant, lui dit l’une d’elles. Toutes les filles passent par
là, et tu les as vues en entrant. Elles se portent très bien. Le processus de purification
permet de débarrasser le corps des peaux mortes et des cheveux sales. Maintenant, sois
une gentille fille et déshabille-toi.
Les servantes démontraient une délicatesse que les autres n’avaient pas eue, celles
avec qui Isabelle avait eu maille à partir au rez-de-chaussée avant de se présenter
devant l’empereur. Elles la conduisirent au bain au fond à gauche dans lequel on entrait
en descendant deux marches et qui produisait essentiellement la vapeur ambiante.
— L’eau pourrait être un peu chaude, l’avertit l’une des servantes, mais ce n’est pas
bien méchant.
Isabelle plongea le pied dans l’eau et le retira brusquement.
— Ce n’est pas chaud, c’est b o u i l l a n t ! cria-t-elle, mais les femmes n’eurent d’autre
réaction que de la pousser gentiment, mais avec fermeté, dans l’eau. Non, pitié ! Laissez
l’eau tiédir !
Isabelle bascula vers l’arrière, mettant tout son poids contre les servantes, le plus loin
possible de l’eau qui, assurément croyait-elle, pouvait à tout moment commencer à
bouillir.
— Allez, au bain, insistèrent-elles, la maîtrisant assez facilement, et bientôt elle fut
dans l’eau.
Isabelle faisait tout pour garder un maximum de son corps hors de l’eau, mais c’était
inutile. Il lui fallut beaucoup de temps pour s’habituer à la chaleur. Et quand enfin elle y
arriva, sa peau était rouge et boursouflée.
L’une des servantes entra dans l’eau avec elle, toute vêtue, avec un gros pain de
savon dans les mains.
— Ce savon te fera peut-être une sensation à laquelle tu n’es pas habituée, mais tu te
sentiras propre après. Donne-moi ta main… Voilà, c’est bien.Elle déposa le savon dans les mains d’Isabelle pendant que la deuxième servante les
rejoignait dans le bain, tenant une brosse un peu comme on brandit une épée.
— Savonne-toi le corps et nous le rendrons tout beau, tout net.
S’activant dans un travail commun, les servantes brossèrent et frottèrent avec une
grande vigueur le corps d’Isabelle. Celle-ci remarqua vite que le savon piquait quand on
l’appliquait sur la peau. Les femmes se montraient ardentes et énergiques dans leurs
gestes, mais douces en toute autre manière. Sourdes aux gémissements de douleur
d’Isabelle, elles la lavèrent sans gêne aucune, humiliantes dans certains de leurs
touchers. Lorsqu’elles eurent terminé, Isabelle s’était remise à pleurer. Son corps brûlait
de la tête aux pieds, et à vif, le moindre de ses nerfs palpitait rageusement. Isabelle
n’avait plus aucune force.
— Nous en avons terminé pour cette partie, annonça l’une des servantes. Maintenant,
au bain suivant.
Présumant que rien ne pouvait être pire que d’être plongée dans un bain brûlant,
Isabelle sortit de l’eau et se laissa conduire au deuxième bain. Cette fois, la température
de l’eau était parfaite.
— Assieds-toi sur la première marche, lui dit l’une des servantes, et Isabelle acquiesça
à cette demande. Bonne fille, va. Nous allons maintenant te purifier la tête.
Isabelle ferma les yeux et sentit les mains des femmes qui lui soulevaient les cheveux
et entreprenaient le travail. Leur toucher sur son cuir chevelu et la tendresse dans leurs
mouvements la laissèrent dans un état des plus détendus ; en fait, c’était une quiétude
qu’elle n’avait plus ressentie depuis des semaines. Dans cette calme béatitude, elle
pensait à Henry quand soudain, elle sentit quelque chose lui tomber sur le bras. Ouvrant
les yeux, elle découvrit une grande couette de cheveux — les siens ! — gisant sur son
poignet.
Comme elle se levait dans des gestes frénétiques, hurlant, une douleur au crâne
comme une morsure la piqua.
— Qu’est-ce que vous faites ? criait-elle. Éloignez-vous de moi !
Les femmes se rembrunirent, hésitantes quant à la manière de réagir.
— Nous te débarrassons de tes cheveux sales. Allez, sois une gentille fille et
rassoistoi.
— Ôtez vos sales pattes ! s’écria Isabelle. Vous ne me couperez pas les cheveux.
Vous ne vous approcherez pas de moi. Vous êtes folles. C’est du vrai délire !
Isabelle passa la main sur son crâne et découvrit qu’on lui avait déjà coupé la moitié
des cheveux, courts, plus courts qu’une coiffure d’homme. Cette découverte la frappa
d’horreur. Un liquide chaud coula sur un de ses sourcils, puis sur son nez, et par réflexe,
elle leva la main pour essuyer l’eau.
— Oh ! petite chérie, tu es blessée, dit gentiment l’une des femmes, amenant
doucement Isabelle à se rasseoir. Laisse-nous jeter un œil.
Isabelle n’avait aucune idée de ce dont elles parlaient. Elle regarda ses mains et vit
que ce qu’elle pensait être de l’eau était en fait son propre sang. Épuisée de son voyage
au nord, d’avoir vu Brandol tué sous ses yeux, du traitement à l’eau bouillante et au
savon urticant, et de se voir maintenant couverte de sang… c’en était trop. Sa tête
s’emplit de martèlements, et elle entendit au loin un grand rugissement. Ensuite, la pièce
tout entière s’emplit de vapeur épaisse et froide, et Isabelle tomba dans l’eau, la tête la
première.* * *
Il faisait nuit quand elle ouvrit les yeux, dans un lit, sous des draps chauds, la tête
posée sur un oreiller. Tout était calme et silencieux. Elle leva les yeux au plafond sans
comprendre où elle était. Cela faisait une éternité qu’elle n’avait pas dormi dans un lit
décent. En fait, la dernière fois, c’était la nuit qui précéda sa rencontre avec l’empereur
de Néverak à La fontaine miroitante. Le souvenir la fit frissonner.
Par la fenêtre, un coup de vent pénétra dans la chambre. Isabelle tourna la tête pour
regarder dehors, éprouvant une drôle de sensation dans le mouvement tandis que sa
tête frottait sur le tissu de l’oreiller. Elle porta la main à l’endroit de cette sensation et sa
main rencontra la peau tendre et rasée.
— Mes cheveux, murmura-t-elle, ses souvenirs lui revenant maintenant. On m’a rasé
la tête.
Ses mains allèrent sur son visage. Elle n’avait plus de sourcils. S’effleurant les bras,
elle les découvrit, eux aussi, glabres. Elle n’avait plus le moindre poil sur le corps. Sa
bouche et son nez étaient secs. À côté du lit, il y avait une cruche d’eau et une tasse en
bois enjolivée de dorures. Elle se servit et but goulûment, sans se soucier de se mouiller
le cou et le visage. En baissant les yeux, elle remarqua la chemise de nuit blanche
qu’elle portait, un vêtement simple fait d’un tissu grossier et rude, rien de comparable
avec les robes qu’elle avait vues sur le dos des autres filles. Il fallait bien dire qu’aucune
d’entre elles n’était chauve, non plus !
— Que m’a-t-on fait ?
Elle bondit hors du lit et alla à la fenêtre. Si ce n’avait été des deux barres de fer qui
l’entravaient à la verticale, l’embrasure aurait été assez large pour qu’elle y passe.
Isabelle était sous-alimentée et amaigrie, mais l’espace était insuffisant. Elle tira et
poussa tant qu’elle put, et quand elle fut absolument certaine que la fuite était
impossible, elle regarda dans la nuit, examinant le paysage de Néverak qui se laissait
découvrir à la lumière des trois lunes.
De l’eau entourait le palais, et au-delà nichait la capitale du royaume. Au nord,
orientation vers laquelle donnait sa fenêtre, la ville s’arrêtait au pied d’imposantes
falaises qui formaient le flanc des montagnes non loin. Son regard suivit la ligne de crête
et s’arrêta sur deux étranges lumières qui brûlaient comme des bougies jumelles, leur
lueur d’un violet clair et éclatant. Ses yeux restèrent longtemps accrochés à ces feux et
elle plongea dans un état non loin de la transe. Quand enfin elle se secoua et arracha
son regard aux falaises et à leurs drôles de lumières, Isabelle entreprit de quitter la
chambre. Les lampes dans le corridor étaient toutes éteintes sauf une. Elle la prit et se
dirigea vers la salle commune.
Les tapisseries suspendues au mur par dizaines compliquaient la tâche de découvrir si
des fenêtres perçaient les murs de cette grande pièce. Une à une, elle les écarta et
trouva quatre fenêtres identiques à celle de sa chambre, traversées de barres de fer. Elle
essaya la grande porte dans l’espoir que les servantes l’aient laissée déverrouillée. Ce
n’était pas le cas. C’était en effet une prison dans laquelle se trouvait Isabelle, et ce,
malgré l’élégance et le faste de l’endroit. Elle fut prise soudainement d’un haut-le-cœur.
Elle courut pour retourner dans ses appartements et y attraper le pot de chambre, mais
elle ne rendit rien d’autre que ce que son estomac contenait, c’est-à-dire de l’eau
qu’aigrissait de la bile.— Ç’a aussi été ma réaction la première nuit, dit une voix derrière elle, une présence si
inattendue qu’Isabelle poussa un petit cri aigu, et le pot de chambre alla se renverser sur
le plancher. Je m’excuse ! dit Cécilia, serrant le col de sa robe dans son cou, un sourire
nerveux aux lèvres. J’aurais dû m’annoncer. Assieds-toi. Discutons.
Isabelle s’installa sur le bord de son lit, mais Cécilia resta debout sur le pas de la
porte. Elles se toisèrent un moment sans parler, et Isabelle pensa combien elle devait
être laide sans cheveux et dans cette tenue aussi hideuse que grossière. Cela étant, la
première idée qui lui vint à l’esprit fut de poser cette question :
— Depuis combien de temps es-tu esclave ?
Le sourire de Cécilia se figea en une expression à la fois amusée et peinée.
— Est-ce réellement ce que tu crois ? Nous ne sommes pas des esclaves, mais des
concubines.
Isabelle secoua la tête.
— L’empereur m’a traînée ici de force. Je ne suis pas une concubine.
Dans les yeux de Cécilia, Isabelle vit qu’elle ne pouvait pas y croire.
— D’où es-tu ?
— De Blithmore, Richterton.
Cécilia hocha la tête.
— C’est ce que je croyais. Moi aussi. De Blithmore, je veux dire, pas de Richterton. Je
suis venue de mon propre gré. Comme la plupart des femmes ici. Et maintenant que j’y
pense, la dernière fille à avoir voulu partir a été échangée peu avant mon arrivée… il y a
environ six mois. L’empereur l’a remplacée par une femme nommée Jade. Jade en est
au milieu du processus de purification. Il lui reste deux mois, je crois, expliqua Cécilia
dans un sourire confiant. Tu finiras par t’y faire. Ce n’est pas aussi terrible que tu
sembles le penser. Regarde où nous vivons. Nous avons des livres à lire, des chevaux à
monter, et demain… quand tu goûteras à la nourriture…
— Je me moque de la nourriture, marmonna tout bas Isabelle que cette question
préoccupait de savoir si ses propos ne viendraient pas aux oreilles de l’empereur.
Si toutes les femmes étaient des esclaves consentantes, quels scrupules
auraientelles à tenir l’empereur informé sur tout ce qui la concernait ? Les pensées secrètes
d’Isabelle ne devaient pas être ébruitées.
— Ces chemises de nuit sont une véritable horreur, n’est-ce pas ? fit remarquer
Cécilia.
— Oui, en convint Isabelle, son dos hurlant qu’elle le soulage, mais plutôt que de le
gratter, elle fit en sorte que le tissu fût le plus loin possible de sa peau.
— Je les ai détestées. Tu en seras débarrassée, ça passera vite, tu verras. Elles
servent surtout à nous rappeler qu'il ne faut pas te toucher avant la fin de ta purification.
Moi, j’ai complété la mienne il y a quelques semaines.
— Combien de temps ça dure ?
— Quatre mois.
Isabelle gronda.
— Je n’y arriverai pas.
— Dès la fin de la première semaine, tu auras appris à aimer les bains comme on
aime un vieil ami. Tes cheveux vont repousser aussi. Tu vois ? fit Cécilia, peignant ses
cheveux avec les doigts. Les miens ont déjà une dizaine de centimètres, peut-être plus.
Les servantes ont un onguent qui accélère la repousse. L’empereur aime les longs
cheveux. Et il préfère les nouvelles filles. Ces temps-ci, Kayla est sa préférée ; c’est lapetite qui sent les fleurs. C’est elle qui porte le rubis de l’empereur, mais il m’a souvent
convoquée récemment. Je pense qu’il commence enfin à me voir à ma juste valeur.
Sans s’en rendre compte, Isabelle passait les mains sur la peau glabre de sa tête. Elle
se rappela soudain et dut retenir ses larmes.
— Tu n’es pas si laide sans cheveux, tu sais. Moi, j’étais hideuse, avoua Cécilia en
brossant en arrière ses petites boucles auburn. Toi, tu es belle… avec ou sans cheveux.
— Merci, c’est gentil, dit Isabelle sans ressentir la moindre gratitude, sentiment qui lui
était difficile à éprouver envers une personne à laquelle elle ne faisait pas confiance,
même si Cécilia semblait aimable et généreuse. Y a-t-il des choses que je devrais savoir
?
— Kayla peut être détestable avec les nouvelles jusqu’à ce qu’elle en ait la mesure.
Elle voudra savoir si tu es une menace ou pas.
— Une menace ?
— Elle cherche toujours à savoir jusqu’où une nouvelle est prête à aller pour lui rafler
le rubis rose. Elle me voit comme une rivale, et quelques autres filles aussi, alors elle ne
nous adresse pas la parole, sauf pour nous donner des ordres.
— Elle a cette autorité sur vous ? C’est elle, la chef ?
Cécilia secoua la tête.
— Elle fabule, c’est dans sa tête.
Isabelle bâilla. Tout cela, c’était des tracasseries insignifiantes. Des tatillonnages sans
importance.
Cécilia lui adressa un sourire amical.
— Je devrais te laisser dormir, maintenant. Oh ! j’oubliais presque de t’avertir : si l'on
te surprend à essayer de t’enfuir, tu seras exécutée. Et si une servante ou une concubine
t’aide dans ta fuite, on te forcera à assister à son exécution, puis on t’exécutera à ton
tour. L’empereur est un homme bon, Isabelle. Il est très attentionné et d’une grande
douceur, mais ce n’est pas le genre d’homme que tu veux mettre en colère.