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Un si long sommeil

De
203 pages
Le commissaire Francis Castelin de la Police Scientifique de Paris, orphelin dès l'âge de 3 ans, est touché à la tête par la balle d'un terroriste qui s'apprêtait à commettre un attentat contre Yasser Arafat (mai 89, à Paris). S'en suit un long coma qui lui fait remonter le temps. Un incessant va-et-vient entre deux mondes : celui de "l'intérieur" composé des souvenirs gravés dans son inconscient, et celui de "l'extérieur" limité à la perception des bruits et de conversations. Au cours de ce remake, il reprend trois enquêtes, mais surtout retrouve sa mère…et le rouge de son sourire. Un incommensurable bonheur.
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Un si long sommeil

Jeunesse L'Harmattan Collection dirigée par Isabelle Cadoré, Denis Rolland et Joëlle Chassin
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Alain RODRIGUEZ

Un si long sommeil

Du même auteur Les profs pour cible - éditions du Panthéon

S'inventer un soleil

-

éditions Pierann

Mais comment te le dire? - éditions Pierann

cg L'Harmattan,

2004

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, ltalia s.r.l. Via Degli Artisti 15 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-6505-X EAN : 9782747565059

La blessure

N.D.E. (Near Death Experience)
« Ceux qui ont vécu cette expérience de mort imminente parlent d'état de plénitude, de joie intense, de liberté... et d'un amour infini. )} Docteur Bruce Greyson, l'Université de Virginie. psychiatre à

-1Hôpital de l'Hôtel-Dieu - 3 mai 1989 Couché sur le dos, immobile, la tête bandée comme celle d'une momie, le corps inerte semble sans vie. Apparence. L'écran de l'électroencéphalogramme auquel il est branché montre d'impressionnantes séries de pics répétés. Une vie intérieure intense. Grièvement blessé par balle à la tête, le commissaire Francis Castelin se voit propulsé vers un foyer éblouissant, tout là-bas, au fond du long tunnel noir dans lequel l'explosion l'a plongé. TI fonce vers lui à une vitesse dépassant les limites de l'imagination humaine. Il est heureux car il sait qu'il remonte le temps. Le bout de métal qui est entré dans sa tête vient d'enclencher ce retour vers son passé. Il va la revoir. Enfin !

*
Une boulangerie. La boulangère. Une cliente payant un gros pain qu'elle tient serré contre elle, comme un bébé. Une porte ouvrant sur une cuisine, un escalier qui descend au fournil, à gauche du comptoir. Le décor est planté. Une tête d'homme coiffée d'un bonnet en toile blanche émerge du sous-sol: - Christiane n'est pas rentrée? - Pas encore. - Elle se fiche de tout, de son pt'iot, comme de ses études... pas de père, et une mère qui s'en fout. Ah, il est gâté, le pauvre p'tiot ! 9

- Sois patient, elle commence à peine son année de dactylographie à Pigier, tout ira mieux après. - Ce sera rien de bon, comme le reste! Du fond de son coma, le blessé assiste à la scène. Une répétition. Un enfant de deux ans joue aux petits soldats sur la table de la cuisine. - Mais, c'est moi! Acteur, et spectateur ne sont qu'une même personne. Les émotions s'ajoutent. Un grand privilège... Quarante-cinq ans ont passé depuis cet épisode de sa vie où ses grands-parents s'inquiétaient du retard de leur fille, sa mère... ce n'était pas la première fois. L'enfant tourne souvent son regard vers l'entrée, côté cour. Francis ressent son impatience. TI la vit. Quand enfin la porte s'ouvre, il ne voit qu'un visage... et le rouge de son sourire. Un ange. - Comme tu es jeune et belle maman! Je l'avais oublié.' C'est moi, Francis! Il a bien vieilli ton bébé... regarde-moi bien, tu ne me reconnais pas? hurle-t-il en silence, cloué sur son lit d'hôpital. Désespéré. Christiane, un paquet à la main, se penche vers lui : l'homme qu'il est devenu partage avec l'enfant qu'il était les douces caresses et les tendres baisers.
-

Que c'est rigolo, j'ai mis du rouge à lèvres sur le

bout de ton nez... un petit clown, comme celui de ma surprise. Tiens, un cadeau pour toi, mon amour ! Francis s'en empare prestement. Le sac en papier contient un bel album à colorier sur le cirque, et une grande boîte de crayons de couleurs. Un grand bonheur illumine le petit visage. - Regarde encore... tout au fond. - Un taquéllon ! - Taille-crayons mon amour... un joli taille-crayons, car je connais un coquin qui casse souvent les mines. La jeune femme se tourne alors vers ses parents, toujours muets; les sentant prêts à libérer le flot de leurs 10

reproches habituels, elle enchaîne aussitôt, les prenant de court : - J'ai passé deux heures avec Roger qui revient de Valognes. Tout est à reconstruire là-bas, c'est un immense tas de ruines! Sa tentative de diversion n'endiguera pas la déferlante. Carteret - été 1944 Depuis deux jours, le soleil est moins souvent coiffé par les nuages. Août commence sous de bons auspices. Francis, un saladier serré entre ses petits bras, aide son grand-père à la cueillette des haricots. Ils progressent dans le rang, cachés par les grandes rames. - Pépé, regarde! Brioche* est revenue! La tortue avance au milieu des salades, traînant sa grosse carapace noire et jaune d'une bonne quinzaine de centimètres de diamètre. On ne l'avait plus revue depuis sa sortie d'hibernation. Un appel venant de la cour leur parvient:
-

Ouh, 000, où êtes-vous?

- C'est Maman, dit l'enfant en sortant du rang, mais il est stoppé dans son élan. Figé, Francis observe l'homme qui accompagne sa mère: un monsieur habillé comme certains de ses soldats de plomb, et qui parle d'une drôle de façon. - HelIo boy, corne on ! lui lance-t-il, les bras ouverts, en s'accroupissant. - C'est probablement un américain de la 82ème Airborne... ou du 39ème d'Infanterie, dit tout bas grandpère, très informé. Il déborde de reconnaissance et d'admiration pour les libérateurs. --------------------* N om donné par Christiane à la petite tortue de la taille d'une mandarine, offerte par sa marraine le jour de ses cinq ans. Il

-

il s'appelle Carlos Mendoza;

il est né à Phoenix. Je

vous montrerai où c'est sur la carte... il a des origines mexicaines, précise Christiane qui notera le nom de l'intéressé et sa ville sur le calendrier des postes de 1944, accroché près du buffet. Le soldat revient le lendemain. il prend, comme la veille, un café arrosé. - Calvados... hum, délicious ! ajoute-t-il pour ses hôtes, à qui il offre une cartouche de cigarettes et trois tablettes de chocolat. Il ouvre ensuite une poche de son treillis et en sort un paquet de chewing-gums qu'il tend à Francis: - Chicklet ? L'enfant boude, se réfugiant tête baissée dans les bras de sa mère.
-

Hier, ils ont pendu un des leurs, dans l'Avenue,

à
le

Bricquebec... tu sais, papa, celui qui a tué mardi dernier commis de Quettetot... un certain Auguste Lebarillier.
-

Un noir... oui, j'ai vu ça. Bon sang, leur justice est

rapide... c'est qu'ils ne plaisantent pas, ces gars-là ! L'Américain se lève pour prendre congé. Christiane s'apprête à le suivre, retenue par Francis qui s'accroche à elle.
-

Mon chéri, fais une bise à notre ami, il part demain

très loin, et nous ne le reverrons peut-être jamais plus. L'enfant refuse. Son cœur bat la chamade lorsqu'il voit sa mère partir avec l'homme.

*
Le tracé de l'électrocardiogramme est très dense. L'infirmière de nuit s'approche du blessé et pose une main sur son front. Le pansement est moite. - Un cauchemar, commissaire... ça va passer! Le mort-vivant sent une légère vibration de son cathéter: - Elle doit toucher au goutte-à-goutte. 12

Puis il entend sa bonne fée quitter la chambre: - Clac, clac, clac...
Francis reconnaîtrait ce pas entre mille. Il distingue ainsi, sans les voir, ses trois anges gardiens. Deux femmes et un homme sont tour à tour de service à son chevet. Ce soir, c'est celle qui marche vite; ses pas frappent le sol avec la régularité d'un métronome. Sa collègue est plus silencieuse, mais elle souffle: le bruit caractéristique de l'air qu'elle expulse paraît traduire une sorte d'agacement, une exaspération chronique. Quant à l'homme, il renifle et se racle régulièrement la gorge en toussotant... un fumeur ! - Clac, clac, clac... - Encore! Elle doit faire les cent pas dans le couloir, en déduit le commissaire. Carteret
-

8 novembre 1945

- Clac, clac, clac... il fait nuit. Une grosse averse de grêle tambourine aux fenêtres. Francis est réveillé. Angoissé, il appelle:
-

Maman, maman!

- N'aie pas peur! C'est la pluie et le vent, mon Titi. Dors, dors, je reste près de toi. Mémé console. Maman n'est plus là. Sortie un matin de septembre dernier, Christiane n'est pas rentrée. ils l'ont attendue toute la nuit, sans dormir... le boulanger au fournil, la boulangère arpentant de long en large sa cuisine. Les premières lueurs du matin ont attisé l'espoir de la voir arriver; puis les heures ont défilé, longues, pesantes, jusqu'à midi. Repas bâclé, bâillements difficiles à dissimuler... et à seize heures, toujours rien. Epuisés d'attendre et tenaillés par mille questions, ils décident d'aller voir les gendarmes... L'enquête révèle que Christiane a été vue devant la gare, le jour-même de sa disparition. « Elle tenait par le bras un homme à la peau basanée, ils sont montés dans une Ford noire qui a quitté Carteret en
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direction de Bricquebec », a précisé un témoin. Le nom du soldat américain, inscrit l'année précédente sur le calendrier, est communiqué à la brigade, mais les « boys» sont repartis, alors les gendarmes vont limiter leurs recherches au niveau départemental. lis sont par ailleurs débordés, les problèmes de maintien de l'ordre de l'après-guerre mobilisant la plus grande partie de leur temps. Le caractère volage de l'intéressée étant la dominante des témoignages recueillis, la version de la fugue est vite privilégiée. - Rassurez-vous, Madame Castelin, elle n'est pas morte... on le saurait autrement! Elle reviendra quand sa crise lui passera, dit l'adjudant-chef.

*
Rien, toujours rien. Pour le couple de boulangers, l'espoir de revoir leur fille s'amenuise au fil du temps qui passe. Francis ne pose plus trop de questions. Il intériorise, mais quand il appelle sa grand-mère, c'est souvent le mot « Maman» qui lui échappe. Le travail de l'enfant est suivi. La boulangère rencontre souvent l'institutrice de son petit-fils, qui est par ailleurs une cliente. - Je leur ai expliqué le phénomène de la marée montante, en comparant l'attraction de la lune à celle d'un aimant approché d'une couche de limaille de fer représentant l'océan, dit madame Poutrel. A la récréation, Francis est venu me confier:« maîtresse, je crois que c'est la lune qui a aspiré ma maman. » Après un brillant C.P., l'institutrice propose de faire passer une classe au jeune Castelin. - Il peut faire sans problème son C.E.l et son C.E.2 dans la même année, affirme-t-elle. - Qu' est-ce qu'on fait? demande la boulangère à son man. - Que dit le p'tiot ? 14

- Il est trop petit pour décider, voyons! - Je ne suis plus un bébé, Marné... Papé a raison, il faut me demander.
-

Comment nous as-tu appelés?

- Mamé et Papé ! Marné, c'est une maman-mémé, et Papé, c'est un papa-pépé... La boulangère avale deux sanglots. Francis s'approche d'elle, lui prend la main et la porte à sa Joue. Marné le serre alors contre elle.
-

Mon petit, mon petit!

L'idée avait mûri quarante-huit heures plus tôt. La lecture, par la maîtresse, d'un texte sur les pupilles de la nation avait réveillé la terrible frustration de l'orphelin. « Maman », «Papa », ces mots qui réchauffent le cœur des enfants manquaient cruellement à son vocabulaire. Le couple de quinquagénaires assure avec amour et détermination la dure mission du remplacement des parents. Lourde responsabilité qu'il assume après le cuisant échec subi avec Christiane. Les Castelin ont longuement analysé cette déchirure familiale: ils savent maintenant qu'ils n'ont pas consacré assez de temps à leur fille. - Le commerce, sacré commerce! accuse Marné.

Les poings tour à tour enfoncés dans la pâte, comme s'il la boxait, Papé pétrit. Elle est un peu collante... il la saupoudre d'une large volée de farine, en fait ensuite une grosse boule, puis la prend entre ses deux avant-bras, contre son tablier, et la retourne d'un coup sec. Le combat reprend. Francis observe la répétition des gestes de son grand-père coiffé de son calot blanc. - Les gens ne veulent pas du pétrin à moteur, ils disent que la mécanique change le goût du pain. il faudra pourtant que je m'y mette un jour, car ça devient de plus en plus pénible pour moi de pétrir... je suis un des derniers à le faire, tu sais? L'enfant, appuyé contre un gros sac, vient d'en découvrir le contenu:
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- Il Y a du sel dans le pain, Papé ? - Bien sûr, mon p'tiot ! Tiens, je vais même t'apprendre quelque chose d'historique, dit l'homme, arrêtant un instant pour s'accroupir à hauteur de son petitfils. - C'est quoi historique, Papé ? - Quelque chose qui s'est vraiment produit, mais il y a longtemps... Au temps de François 1er, les boulangers cherbourgeois avaient obtenu le grand privilège de pouvoir préparer la pâte de leur pain à l'eau de mer.
-

C'est quoi un privilège? Ben, un avantage... un beau cadeau que le roi leur C'était pas un beau cadeau. Mais si, parce qu'en ce temps-là, le sel était très ça leur faisait faire une belle économie! Plus tard, je serai boulanger, comme toi, Papé !

faisait.
cher... et -

Je ne te le souhaite pas, mon p'tiot, c'est très dur, tu

sais. C'est un beau métier, mais qui use son homme avant l'heure. Il faut travailler la nuit alors que les autres dorment. Apprends bien à l'école, et tu pourras plus tard choisir un bon métier, moins fatigant et qui paiera plus.

Caché derrière la porte qui ouvre sur le magasm, Francis espionne les allées et venues des clients. - Ah, c'est la pleine lune... voilà pourquoi j'ai mal dormi, répond Mamé à un client. La lune, toujours la lune! Il entend décidément beaucoup parler d'elle. Même Papé y fait allusion: - il faut que tu sèmes ton persil dans le décours de la lune, lui a-t-il entendu dire à Marné. Debout devant la fenêtre de sa chambre, l'enfant regarde longuement l'astre familier. Il lui trouve une bonne « tête». - Vous n'avez pas l'air méchante, madame la lune, alors pourquoi gardez-vous ma maman?
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Marné accompagne chaque jour l'enfant à l'école, suit son travail scolaire, l'aide à choisir ses copains. - Est-ce que tu t'es assis à côté du petit Hamel, comme je te l'avais demandé? - De Jean-Claude, pourquoi? - Parce qu'il n'est pas sale, lui ! - Qui c'est ce Jean-Claude? demande Papé qm remonte du fournil, après sa nuit de travail.
-

Le p'tit au grand béret noir. Son tablier ou ses

culottes sont propres et bien reprisées... une bonne famille. Le papa est marin-pêcheur chez le père Rachine, précise-telle en direction de son mari partant se coucher après une nuit de travail. - Oui, c'est mon copain... eh bien, tu sais comment l'appelle Toto? - Non, mais tu vas me le dire. - Ill' appelle Jeannot Lapin ! - Tata, c'est ce Thomas Letourbé... je ne l'aime pas, lui ! J'ai appris par ta maîtresse qu'il imite, dans son dos, le cri des animaux. Il fait rire les autres, grave son pupitre... un beau cancre, quoi! - il est tout au fond de la classe, mais on l'entend souvent renifler... la lame de son Opinel est plus longue que la largeur de ma main. Tu sais ce que ça veut dire, Mamé ?
-

-

Non... Eh bien, qu'elle peut te transpercer le coeur !

- C'est tout ce qu'il t'apprend ce bandit? Je t'interdis de lui parler, tu m'entends! Francis ne tient pas compte de l'avertissement et continue à le fréquenter... mais tout finit par se savoir.
-

Les poches de ton pantalon sont encore trouées. Je
explication, gronde un soir Mamé. C'est la toupie! Quelle toupie? Ben, celle que m'a donnée Tata. Encore celui-là! 17

veux une -

En réalité, ce n'est pas un don, mais un troc: la toupie a été échangée contre trois rouleaux de réglisse provenant du grand bocal exposé sur le comptoir de la boulangerie. Francis n'en parle pas, sachant qu'il risque d'aggraver son cas. Un mois après, madame Castelin corrigera son jugement... Attendant Francis à la sortie de l'école, elle assiste à un échange verbal, à cinq mètres à peine de l'entrée du bâtiment: - Ta mère c'est une vi-ei-lle, ta mère c'est une vi-ei-lle
! chantonnent deux gamins en blouse, tournant autour de Francis en larmes. La boulangère tente d'ouvrir les grilles pour aller porter secours à son petit-fils, lorsque Toto déboule, tête en avant, bousculant l'un après l'autre les deux moqueurs. Face à celui que tout le monde craint, ils battent rapidement en retraite. Le cancre est invité, dès le lendemain, à venir goûter avec Francis. Mamé est parfois sévère, mais elle sait aussi câliner, ou raconter de belles histoires. Certaines parlent avec amour et douceur de Maman: - C'était un véritable petit feu follet, tu sais. Elle était partout à la fois... un jour, elle reviendra! Un feu follet. Quelle belle image pour un enfant. Francis va vite associer le souvenir du visage de sa mère à une flamme fugitive. Il voit dès lors Maman partout, tant il a envie de la retrouver: elle est cette flambée de fagots crépitant dans le four à pain, ce foyer incandescent de la grosse cuisinière en fonte, ces flammes dansant tout l'hiver dans la vieille cheminée, ou encore ces bougies allumées les soirs de coupure d'électricité. Ce feu accompagne sa vie, ce feu qu'il aime tant.

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Hôpital Hôtel-Dieu, le 10 juin 1989 Affrontant sa phobie des hôpitaux, l'inspecteur Midou fait un colossal effort pour venir voir son ami. Une aversion qui date de son enfance, alors qu'il accompagnait son père tous les deux jours à l'hôpital Esquirol, dans le 3ème arrondissement. Chambre 417. - Maman a une « longue maladie », avait-il expliqué à l'enfant. Elle était dans une chambre à trois lits du quatrième étage, coincée entre deux autres malades. A sa gauche, une vieille dame édentée geignait sans cesse; à sa droite, une femme plus jeune, branchée à de nombreux tuyaux, dormait le plus clair de son temps. Un jour, devançant son père, il avait couru dans le long couloir au revêtement toujours plus brillant. Repérant la porte marquée du bon numéro, il l'avait poussée:
-

C'est nous!

Son cri de joie avortait: le lit du milieu était vide, sa mère était décédée une heure plus tôt. L'hôpital sentirait désormais la mort. - Vous pouvez lui parler, inspecteur. Il ne bouge pas, mais il vous entend! dit l'infirmière au policier d'origine africaine qui vient de se présenter. Midou regarde Francis. Pétrifié. - Son état est stationnaire, poursuit la femme en blanc, mais les médecins encouragent ses proches à venir régulièrement lui parler. Je vous laisse avec lui. L'homme s'approche. - Salut commissaire... tu m'écoutes au moins?
-

Bien sûr que je t'entends, bourrique... salut vieille

branche! Sacré Midou, il a l'air bouleversé de me voir ainsi amoché et de ne pas m'entendre. - Bon, tant pis, je dois me résigner à parler à une momie... On pense tous à toi; tiens bon, tu vas t'en sortir mon pote... ah, au fait, j'ai rencontré ton fils l'autre jour, on
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peut dire qu'il change! Cheveux longs, et trois poils au menton... je l'ai à peine reconnu. - Ah, bon... du poil au menton? C'est récent ça ! Le monologue porte ensuite sur le travail, cet intarissable sujet sur lequel son copain pourrait passer des heures... Francis décroche. il se sent partir, attiré vers l'intérieur, conscient de se replier une nouvelle fois vers son passé. Il Y a sept ans, l'année où il était devenu inspecteurstagiaire, les octogénaires vendaient leur boulangerie pour acheter une petite maison en pierres de pays, située en retrait de la route qui monte au cap de Carteret. - On en fera la surprise au p'tiot, avait dit Papé, mais l'approbation qu'il attendait s'est faite un peu attendre. - Et si Maman revenait... elle ne nous trouverait pas, avait répondu spontanément Francis, réagissant comme un enfant.
-

Je suis stupide, corrigea-t-il aussitôt, embrassant
ses grands-parents en les félicitant d'avoir

chaleureusement bien choisi.

Trois mois après leur déménagement, Francis revint à la boulangerie. il constata le changement. L'enseigne de la boulangerie, peinte à la main par un artiste parisien des années quarante, avait disparu au profit de lettres lumineuses, plus visibles. Le comptoir en bois recouvert de marbre veiné sur lequel Mamé tranchait le pain avait été remplacé; le nouveau meuble, composé de trois vitrines, présentait une grande variété de gâteaux et de chocolats. Détrôné par toutes sortes de baguettes, le bon gros pain vendu au poids avait disparu, tout comme la grande balance blanche qui n'avait plus de raison d'être. Désormais, les pâtisseries multicolores prenaient possession des lieux. il y en avait, de haut en bas, de droite à gauche... partout! Le superflu supplantait l'essentiel. 20