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Une semaine de contes dans le Mercantour

De
228 pages
Quand un conteur rencontre un autre conteur, quand ces deux conteurs marchent en montagne voient-ils vraiment les chemins, les rochers, les forêts de mélèzes, les gravures des Merveilles ou d'autres merveilles plus imaginaires ? Rencontrent-ils les vrais bergers, les gardiens de refuges, les jolies randonneuses, les loups du Mercantour ou des loups-garous, des Masques, des lions amoureux ?
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Une semaine de contes dans le Mercantour

La Légende des Mondes Collection dirigée par Isabelle Cadoré, Denis Rolland et Joëlle Chassin

Dernières parutions
Koumanthio Zeinab DIALLO, Daado l'orpheline, 2004. Koumanthio Zeinab DIALLO, Le fils du roi de Guémé, 2004. Bienvenu AGBOLAN-AFOUTOU, Ablavi la femme buffle et autres contes du Bénin, 2004. Abdel Kader SAIDI, Le fils de la paysanne et autres contes d'Algérie, 2004. Anne-Catherine HEINISCH, Léo le lion et autres contes du désert, 2004. Daniel Mutuvi MUEMA, Quand les animaux parlaient dans la savane. Contes du Kenya, 2004. Daniel Mutuvi MUEMA, L 'homme qui portait un bébé dans son genoux et autres contes du Kenya, 2004. Noël LECOUTOUR, La femme Djinn. Contes de l'ouest africain,2003. Bernard Germain LACOMBE, Paroles de nuages, 2003. Claude BOURGUIGNON, Légendes de la Pampa, 2003. Marina POTTIER-QUIROLGICO, Hugues Jean de DIANOUX, Contes et légendes des Philippines, 1.1 : Mythes et légendes des Philippines, 1.2: L'origine des Philippines, Mythes de la création, 2003. Jean-Claude RENOUX, Le voyage d'Hakim, Contes pour les enfants d'aujourd'hui, 2003. J.-C. RENOUX, Contes de la belle gitane, 2003. Adèle CABY-LIV ANNAH, Les contes de la pleine lune, Congo,2003. Jean-Claude RENOUX, La vache de Belvezet, Contes traditionnels de Provence et du Languedoc, 2003. DOUMBI-F AKOL Y, A la recherche de la fontaine magique, 2003. Larbi RABDI, Le roi et les trois jeunes filles et autres contes berbères de Kabylie, 2003. Ricardo LINDO, Cuscatlan aux eaux bleues, 2003. Nassur ATTOUMANI, Contes traditionnels de Mayotte, 2003.

Alain GRINDA et François BARRÉ

Une selllaine de contes dans le Mercantour

Autres ouvrages d'Alain Grinda : - LE SIIE1'JCE DES MERT/ElUES, L'ENVOL, Forcalquier. - TREIZE RANDOf\lNEES AUTOUR 1998, Editions de L'ENVOL, Forcalquier. ET IE - 2\1IRElUE-MERVElUE Editions de L'ENVOL, Forcalquier

1993, Editions de DU MONT BEGO, GARAGAl, 1999,

Editions

LOU PICHOUN DE LA GORDOLASQUE, 1995, du Bergier, Châteauneuf-de-Grasse. 1996 Editions du - LES L\;JIUE ET UNE MER VElUES, Bergier, Châteauneuf-de-Grasse. - MA.DONE DE FENESTRE, 1997, Editions du Bergier, Châteauneuf-de-Grasse. Roman. DU MERCANTOUR, 2000, Editions du - IE CONTEUR Bergier, Châteauneuf-de-Grasse. Roman.

-

- FIRMIN, UN HOMME DE LA GORDOLASQUE, Tirage limité Lou Gimbert, récit de vie.

2002.

- ELZE GALICHET, 2002. tirage limité Lou Gimbert, roman pour enfants. DU MERC4NTOUR, ouvrage collectif, - NOUT/EUES Médiathèque de Saint-Martin-V ésubie, Editions du Losange, 2003. Autres ouvrages de François Barré: Contes de François Barré publiés par les Editions Chabottes, Les Glières 73210 Peisey-Nancroix. Tél. 04 79 07 90 27 E.Mail: leschabottc:.0J\vanadoo.fr http://perso.\\iUl,l(]oo.fr Ileschabottes / eparlls.htln. Le renardeau et le chapeau, suivi de L'Aliet La bougie mystérieuse, suivi de L'arbre Le doudou de Jésus, suivi de Le premier bonhomme neige Entre chien et loup, suivi de la chèvre de Monsieur Flandin Marthe et Jean, suivi de Rencontre singulière au refuge La première maman, suivi de Louise, carreau de chocolat Et si le géant parlait.

Les

de

@

L'Harmattan,

2004

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Italia s.r.1. Via Degli Artisti 15 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest ISBN: 2-7475-7052-5 £AN : 9782747570527

Nous dédions ce livre à tous ceux qui nous ont reçus et aidés, à tous ceux que nous avons rencontrés durant cette semaine de marche dans les montagnes du Mercantour: Pierrot Raynart, Marc Zeigler, Maire et adjoint de Belvédère, Yves et Carole Franco du bar des Tilleuls à Belvédère, Jean-Paul Duyet et son épouse, du Relais des Merveilles à Saint-Grat, Louis Giaccomo, le berger de Belvédère, Alex Férier du refuge du CAF des Merveilles, ainsi que Yann, Nico, Marie, Elsa et Corinne, les bergers des Merveilles Pascal et Gisèle, Yvette Férier du refuge de Fontanalba, Paul et Anne Servel, de l'auberge Marie-Madeleine à Castérino, ainsi que Corinne et Stéphanie, Michel Duranti, du refuge du CAF de la Valmasque, ainsi que Raphaële et David, Cathy Gobi, du refuge du CAF de Nice, ainsi que Matthias, Patrick Miraillet, du refuge du Caf de la Madone de Fenestre, ainsi que Mathieu, Daniel Gatti, Alain et Christelle Joyeux, et Sabine du gîte du Boréon, les bergers du Boréon, Christian et Annie Celle, les accompagnateurs Patrick Scaglia, Christophe Fournier, Julie Gobi et Myrtille, Gaston Franco et Henri Juge, Maire et adjoint de SaintMartin-Vésubie Louis-Paul Martin, artiste et ami des artistes à Saint-Martin, ... et à notre cher public qui nous a si bien écoutés! Alain et François

Le conte n'explique vie. Henri Gougaud

pas le monde,

il me fait aimer la

La marche... c'est l'action la plus souvent décrite dans les contes. Bruno de La Salle Le murmure des contes,Desclée de Brouwer, 2002

AVANT-PROPOS
Tout a commencé non loin de Nice, en décembre, à la fête du livre de Saint-Laurent-du-Var. Nous étions invités par la mairie de cette commune. Ecrivains, illustrateurs, éditeurs et aussi conteurs. Ceux-là, je les connais presque tous. Pourtant celui qui commence à conter m'est inconnu. Ce petit homme barbu et chevelu, ici on ne l'avait jamais vu. Vêtu d'étrange façon, il tient autant de l'Indien que du cow-boy, et ses grosses chaussures, à quelques mètres de la mer, souhaitent révéler le montagnard. Durant toute cette journée, on a eu l'impression qu'il ne prenait pas la peine de parler, si ce n'est pour conter. Mais quand il conte, plus rien n'existe, ni personne. Il enchaîne ses histoires sans s'inquiéter des autres conteurs ou conteuses qui n'ont plus rien à dire. Je ne vois plus le temps passer. Je découvre tout: la voix, chaude, tendre, nuancée, éclatante, le débit, rapide et sûr, le texte, inconnu mais vite familier. On entre dans le merveilleux par des chemins de montagnes que je connais bien. Un homme marche, une corde à la main, au bout de la corde, l'âne. Je le vois, je le reconnais, c'est un homme de Belvédère, mon village, c'est mon oncle Ernest. Non, c'était il y a deux mille ans. Mais je ne suis pas perdu car voici Joseph, Marie, la crèche de NoëL Et puis non, à nouveau ça ne va plus, c'est une petite fille! Et qui penserait à offrir un doudou au petit Jésus? Seul François peut se permettre cela. Et puis ce monsieur Flandin et sa chèvre, c'est sûr qu'ils existent, non plus en Provence mais en Tarentaise, près du village Les Chapelles, celui de François. Ils existent, comme vous et moi, et ils nous entraînent dans un monde fabuleux qui éveille plus d'un écho mais nous surprend toujours. J'apprends que François a été gardien de refuge en montagne et que c'est dans son refuge de Presset, au pied de la Pierra Menta, qu'il a pris le goût de dire des histoires. Moi aussi, j'ai conté dans les refuges du Mercantour. A table, je le lui dis, je lui dis aussi mon intérêt pour sa manière de conter et pour ses contes eux-mêmes, cela ne semble guère l'émouvoir. Je me mets à sa place: pendant

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que je parle, il préfère regarder la belle conteuse de Coursegoule assise en face de lui. François a mis beaucoup de temps à se décider à lire mon roman, Le conteurdu Mercantour, que je lui avais offert. A la f111 de l'hiver, je pensais ne plus jamais le revoir quand j'ai reçu son coup de fil enthousiaste. Il me dit avoir aimé mon récit. Il me dit qu'il ne connaît pas le Mercantour et me suggère une randonnée de conteurs dans mes montagnes. Il ne sera libre que début septembre. C'est si loin, si inattendu, que je n'y crois guère. Je dis oui quand même, en attendant conf1tmation. Le temps passe, mais François est tenace. Il me relance régulièrement. J'imagine un parcours d'une semaine et le lui propose. Il est d'accord. Je prends des contacts, rédige un programme et finalement tout est prêt. Les gardiens des refuges concernés ainsi que les maires de Belvédère et de Saint-Martin-Vésubie sont disposés à nous accueillir. Nous marcherons et nous conterons sur la montagne pendant toute une semaine. Le paradis. Un beau soir, nous voici donc sous le grand tilleul de la place de Belvédère, attablés devant trois bières. Marc, l'éditeur de François, s'est joint à nous. Il fait bon, le temps semble s'être arrêté pour notre rencontre. Ce soir-là, le dernier samedi d'août, nous avons conté pour les gens de mon village dans la mairie. Le lendemain, après une séance de contes conviviale avant le déjeuner au Relais des Merveilles,à Saint-Grat, la marche commence avec la rude montée de l'Arpette et, de refuge en refuge, nous avons tenu la route. Le dimanche soir, nous avons conté dans un refuge des Merveilles complet. Le lendemain, nous sommes allés saluer la bergère et le berger avant de traverser le bel alpage de Vallaurette et de visiter les gravures rupestres de Fontanalba. Au refuge, nous apprenons qu'il n'y aura personne ce soir: demain, c'est la rentrée des classes. Qu'à cela ne tienne, nous descendons à Castérino où nous improvisons une soirée assez pittoresque à l'auberge MarieMadeleine. Mardi soir, nous sommes au refuge de Valmasque, mercredi au refuge de Nice, jeudi à la Madone de Fenestre, et vendredi au gîte d'étape du Boréon. Samedi après-midi, nous terminons notre périple dans la salle Jean Gabin de Saint-MartinVésubie. Dans les refuges, nous contons le soir après le dîner. Le 8

gardien nous annonce, il débarrasse les tables et les dîneurs restent à leur place. Nous ne nous consultons jamais pour conter. Les contes jaillissent d'eux-mêmes selon les réactions du public. Nous alternons contes longs et contes courts, contes sérieux, symboliques et contes plus légers ou anecdotiques. Le lendemain, sur le chemin, nous commentons nos récits et la façon dont ils ont été reçus. Et surtout, très vite, notre parole redevient conte. Nous nous disons les contes que nous n'avons pas dits la veille. Parfois un randonneur ou une randonneuse qui nous accompagne tend l'oreille. A présent que cette belle semaine de marche et de contes est terminée, nous voudrions en laisser une trace pour ceux qui ne se sont pas trouvés sur notre chemin. Les voici, nos contes, retranscrits en respectant au plus près le récit oral afin que les apprentis conteurs puissent trouver là un document directement utilisable. François invente tous les contes qu'il dit. La plupart d'entre eux ne figurent pas dans ce recueil car ils ont déjà publiés1. Les références de ses textes se trouvent au début de ce livre. Mes contes appartiennent, eux, pour une bonne part, à la tradition orale des conteurs. Les références de mes sources se trouvent dans la bibliographie. Qu'il me soit permis de remercier tout particulièrement celui que je considère comme mon maître, Jihad Darwiche. Avec le goût d'écouter et de dire des contes, il m'a donné aussi tout un répertoire que je transmets à mon tour. Mais à l'exemple de François, j'ai osé créer quelques contes que je situe dans mes montagnes du Mercantour. L'ensemble n'est donc pas uniquement un recueil de contes régionaux ou de contes de montagnes. D'autre part, il faut dire que, malgré quelques contes pour enfants, nous nous sommes adressés le plus souvent à un public d'adultes. 1 Contes de François Barré que l'on trouvera dans ce recueil: 3 Les trois poils du diable, 5 Le flocon de neige, 7 Le lièvre et le gypaète, 15 Le papillon, 20 Nessy, 24 Fiji la marmotte, 26 Le gardien du refuge perdu, 27 L'Indien, 30 Marie-Marie et le serment d'amour, 35 Marie-Marie et Gus, 37 La louve-garou, 41 Florence et le père Noël, 43 Le roi des conteurs, 46 Le diable, Dieu et Eve, 52 Le gros paquet rouge. 9

Ce moment de nos vies de conteurs et de marcheurs ne parlera au lecteur que s'il sait nous entendre plus que nous lire. Qu'il imagine nos voix, nos silences, nos quelques gestes, notre émotion, notre joie à parler en montagne et qu'il transmette à son tour quelques-unes de ces histoires afin que ces paroles pleines de vie ne dépérissent pas dans les feuilles mortes d'un livre.

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Soirée au village

1 Naturellement
Notre village de Belvédère n'a pas toujours eu de route carrossable. Autrefois, je vous parle d'un temps très lointain, bien avant l'éboulement de 1926 qui a détruit une partie du village de Roquebillière, autrefois, on montait à Belvédère par un sentier. Pourtant, quelques touristes venaient déjà visiter notre village. Un vieil homme, qui ne travaillait plus, avait une maison à mi-pente, entre le fond de la vallée de la Vésubie et notre village. L'été, ce vieil homme vivait avec son petit-fils, mais parfois il s'ennuyait. Un jour, un touriste est monté. Le vieil homme lui a dit : - Arrêtez-vous un peu. Je vais vous offrir un café. Le village est encore loin, la montée est rude. Vous vous reposerez, puis vous repartirez. Le touriste s'est arrêté, a bu un café, il est reparti. Deux heures après, il était déjà de retour. - Mais, dites donc, votre village, là-haut, il est en ruines! Les maisons en pierre sont toutes fissurées, leurs murs penchent. Il va s'écrouler, ce village! - Naturellement, naturellement, a dit le vieil homme. - Et quelle saleté! C'est plein de crottes, de bouses. Il y a des poules, des coqs, des chèvres, des cochons et même des vaches dans les rues! - Naturellement, naturellement, a répondu le vieux. - Et puis, c'est la misère! Les enfants n'ont même pas de chaussures à se mettre, ils vont pieds nus dans les rues. - Naturellement, naturellement, a dit le vieil homme. - Et il n'y a aucun confort! Il ne doit même pas y avoir l'eau courante dans les maisons. J'ai vu des femmes qui allaient laver le linge au lavoir! Jamais plus je ne reviendrai ici. - Naturellement, naturellement, a dit le vieil homme. Et le touris te est parti. Le lendemain, un deuxième touriste est venu. Le vieil homme lui a dit : - Arrêtez-vous un peu. Je vais vous offrir un café. Le village est encore loin, la montée est rude. Vous vous reposerez puis vous repartirez. Le deuxième touriste s'est arrêté, il a bu son café et il est 13

reparti. Il n'est redescendu que le soir très tard. - Mais, elites-donc, votre village, là-haut, qu'est-ce qu'il est pittoresque avec ses maisons en vieilles pierres, aux murs fissurés qui penchent! - Naturellement, naturellement, a dit le vieil homme. - Et quelle vie! Il grouille de vie! Il Y a des poules, des coqs, des chèvres, des cochons et même des vaches dans les rues. - Naturellement, naturellement, a dit le vieil homme. - Et quelle santé, ces enfants qui courent pieds nus! Ah, ils n'ont pas mal aux pieds! - Naturellement, naturellement, a dit le vieil homme. - Et vos femmes, je les ai vues, qu'est-ce qu'elles sont belles quand elles vont laver le linge au lavoir de la place-cour! Dès que j'ai une semaine de congé, je viens la passer dans votre beau village. Et le deuxième touriste est parti. Alors le petit-flls a elit : - Grand-père, je ne comprends pas. Les deux touristes ont dit tout le contraire l'un de l'autre, et toi, tu as toujours dit la même chose. - Naturellement, naturellement, a répondu le vieil homme. - Arrête! Si tu continues à me dire toujours cela, je ne comprendrai jamais. - Ecoute, petit, je vais te dire la vérité. La vérité, c'est que chacun voit les choses avec ce qu'il a dans son cœur. - Naturellement, naturellement, a dit le petit-flls.

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2 L'enfer
C'est l'histoire d'un homme qui meurt. Il va en enfer. Le diable le reçoit et lui dit : - Puisque tu dois passer l'éternité ici, autant que je te présente tout de suite les lieux où tu vas vivre. Nous allons faire le tour du propriétaire. Voici une pièce très importante: la salle à manger. Et le diable l'introduit dans une magnifique salle à manger. Tout invite à la convivialité, la couleur des peintures, la délicatesse de la décoration, le luxe du mobilier. - Nous avons un excellent cuisinier. Il pourra te servir tous les plats et tous les desserts que tu désires. Si, cependant, il existe un plat que tu souhaites et qui n'est pas à la carte, tu pourras le demander, tu l'auras aussitôt. Même chose pour les vins, tous les grands crus de la terre sont à ta disposition, sans aucune limite. Le diable lui montre ensuite la salle des divertissements. - Le divertissement est essentiel, ici. Tu vois combien les fauteuils sont confortables. Nous avons la 1V avec toutes les chaînes par satellite. Si tu veux te livrer aux joies de l'ordinateur, nous avons tous les modèles les plus performants et bien sûr Internet. Gratuit, comme le reste. La bibliothèque contient tous les livres parus à ce jour. Pour la musique, tu disposes de tous les CD, mais nous avons également une salle de concert avec les meilleurs orchestres qui soient. Il y a aussi tous les jeux du monde: jeux de cartes, jeux de société, jeux de boules... Pour les sports, nous avons une piscine olympique, un stade, un terrain de foot, un gymnase... Le diable l'entraîne ensuite vers les salles de l'amitié et de l'amour. - Ici, tu vas rencontrer toutes sortes de gens de bonne compagnie qui pourront devenir tes amis, des hommes, des femmes. Comme tu le remarques, les femmes, jeunes ou moins jeunes, sont toutes très belles. Si quelqu'un te manque, il suffit de me le dire et il ou elle viendra aussitôt. Puis le diable conduit l'homme à l'extérieur. - Voici le jardin où tu pourras te promener. C' est un jardin magnifique, tout fleuri. - Chez moi, c'est toujours le printemps, il fait toujours beau. 15

Mais enfm, si tu aimes la pluie, cela arrive, oui, il y en a qui aime, eh bien, si tu aimes la pluie, tu pourras avoir quelques averses. Si tu veux de la neige, tu en auras. - Mais qu'est-ce que c'est, là-bas, cette colline qui fume ? - Ce n'est rien! Vraiment rien du tout. - Mais encore? - Oh !Je te conseille de ne pas aller là-bas. Vas-y, si tu veux, rien ne t'est interdit, mais je te déconseille d'y aller. Les années passent, les siècles passent. L'homme est très bien dans cet enfer. Un jour, le désir le prend d'aller voir la colline qui fume. Il se dit : le diable ne m'a pas interdit d'y aller. Quand il s'approche de la colline, une atroce odeur de soufre irrite ses yeux et sa gorge. Ça sent le brûlé, les chairs brûlées. La chaleur est insupportable. C'est un cratère d'où jaillissent des membres humains déchiquetés. Il entend des pleurs, des gémissements et des cris horribles. Il est épouvanté et s'enfuit. En dévalant la pente, il se heurte au diable qui venait à sa rencontre. - Mais c'est affreux, c'est horrible! Qu'est-ce que tu as mis là ? Qu'est-ce que tu as fait là ? Le diable incline la tête et dit : - Je sais bien, je suis confus. Je ne voulais pas. Mais tu sais, ça reste utile, il y en a qui y tiennent encore.

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3 Les trois poils du diable
Au commencement des temps, il n'y avait ni montagnes, ni glaciers; aucun torrent ne dévalait aucune pente, aucun fleuve ne coulait vers aucune mer. Aucun animal ne courait entre les arbres d'aucune forêt. Aucun humain ne peuplait aucun village, aucune ville. Au commencement des temps, il n'y avait rien. Rien sur terre qu'un immense désert empli de sable, de pierres et de rocaille. Mais au beau milieu de cet aride univers minéral trônait sur un rocher un homme, un homme en habit de ville. Il portait sur la tête un élégant chapeau melon. Sous une veste noire resplendissait une belle chemise blanche resserrée au cou par une cravate qui l'empêchait de respirer aisément. Le bas de son pantalon de toile noire découvrait, non pas comme on aurait pu s'y attendre des chaussures vernies, mais deux sabots fourchus: l'homme n'avait pas de pieds. De temps à autre, il se grattait la barbichette. Parfois, il soulevait son chapeau et se grattait entre les cornes (... non, Madame... il n'était pas marié...). Des cornes, une barbichette, des sabots fourchus... oui, vous l'avez compris, cet homme-là, c'était le diable en personne! En ce temps-là, le diable s'ennuyait terriblement. C'en était abominable, tout cet ennui! Car tout diable qu'il était, il se sentait vraiment très seul. Il n'avait personne à faire souffrir, à terroriser, à torturer; personne à faire saigner, à dévorer. Aussi le pauvre diable trouvait -il le temps bien long. Tous les matins, alors que le soleil montait dans le ciel, le diable plongeait sa main griffue dans la poche intérieure de sa veste et en sortait un miroir. L'image qui s'y reflétait était la sienne et il ne pouvait donc l'atteindre, l'attraper, la torturer. Il replongeait alors dans sa poche son miroir et s'ennuyait pour le reste de la journée. Ce matin-là, comme à son habitude, le diable voulut regarder l'image de son visage dans son miroir. Et que croyez-vous qu'il y vit? Sa joue droite était hérissée de trois poils: un poil noir, un poil blanc, et - horreur! - un poil roux! Il lui fallait prestement arracher ces trois vilains poils si mal venus. Il saisit d'abord le poil blanc, le tira d'un coup sec, l'examina entre ses doigts et souffla dessus. Le poil s'envola, tourbillonna quelques instants et toucha le sol; aussitôt, une odorante colline couverte d'herbe tendre 17

apparut

aux yeux ébahis du diable. En l'observant bien, il y découvrit une brebis broutant les fleurs. Ah ! le diable était heureux! Il allait pouvoir attraper la brebis, la torturer, la faire saigner, la dévorer. Oui, mais... une fois qu'il aurait avalé sa brebis... plus personne à faire souffrir, à tuer... Et à nouveau, le pauvre diable trouverait le temps long. Sur sa joue restaient deux poils. Cette fois, il tira sur le poil noir, souffla dessus et le regarda voltiger et tomber sur le sol; aussitôt s'étendit sous ses yeux une vaste colline couverte d'une épaisse forêt sombre dont les fourrés abritaient un terrible loup. Ah ! quel bonheur pour le diable! Le loup allait manger la brebis, la brebis souffrirait donc, et le diable à son tour pourrait manger le loup qui aurait mangé la brebis. Oui, mais... une fois que le diable aurait mangé le loup qui aurait mangé la brebis... plus personne à tuer et à dévorer... Et à nouveau, le diable trouverait le temps long. Sur sa joue restait le troisième poil, le roux. Le diable se l'arracha, souffla dessus et le laissa fller vers le sol. Aussitôt apparut un jeune berger aux cheveux roux. De son flûtiau, il tirait une entraînante mélodie; sinon, il chantait gaiement: quand j"étions chez mon Père apprenti pastouriau, j"allions à la clairièrepour garder mon troupiau, troupiau, trouPiau,je n'en avions guère, trouPiau, trouPiau, lari larirau.

S'il avait vécu de nos jours, sa chanson aurait été ainsi:
quand J"étais chez mon père apprenti pastoureau, j"allais à la clairière pour garder mon troupeau, troupeau, troupeau, je n'en avais guère, troupeau, troupeau, lari larirau.

Oh ! Comme le diable était heureux! Tout irait maintenant pour le pire dans le moins bon des mondes! Le loup allait dévorer la brebis, le berger souffrirait de voir sa brebis égorgée par le loup, le loup mangerait le berger et le diable pourrait dévorer le loup, qui aurait mangé la brebis et le berger. Cela prendrait un certain temps pendant lequel, au moins, le diable ne s'ennuierait pas. Seulement voilà: le pauvre diable n'avait pas l'habitude de travailler, de faire des efforts. Et s'arracher trois poils sur la joue avait été exténuant. Maintenant, il bâillait et finit par sombrer dans le sommeil et par ronfler. 18

Le jeune berger s'approcha du Malin et remarqua sur sa joue gauche deux poils, blancs tous les deux. Lentement, il s'approcha encore et, d'un coup sûr, lui arracha ces deux derniers poils. Le Malin, brutalement réveillé, voulut se saisir de l'effronté, le dévorer sur-le-champ, mais le berger, plus vif, souffla sur le poil blanc. Aussitôt deux belles ailes blanches battirent l'air et un ange souleva le diable dans ses bras et l'emmena très loin, dans un autre untvers. Le berger tenait encore le deuxième poil blanc du diable. Lorsque ce poil-là toucha le sol, une énorme chienne blanche montagne des Pyrénées - aboya joyeusement autour du berger. Elle travailla si bien que le loup ne put jamais manger la brebis. La chienne aimait sa brebis et son berger, mais son amour n'était pas comblé. Une nuit de neige, elle est partie dans la forêt, à la rencontre du loup. Elle y a vu le loup et de leur amour sont nés des petits, mi-chiens, mi-loups. Leurs descendants sont aujourd'hui devenus nos chiens à nous, ne l'oublions jamais!

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4 La fille de la Madone
Elle a seize ans, dix-huit ans, vingt ans tout au plus. On va dire vingt ans. Elle s'appelle Angèle, Thérèse ou Marie. On va dire Marie, ça lui va bien. Ce qui est sûr, c'est qu'elle habite près de Nice. A La Trinité, La Trinité-Victor. A cette époque, la Trinité, c'est la campagne, et les parents de Marie sont des paysans. De tout petits paysans, honnêtes, travailleurs, dévoués, et religieux, très religieux. Comme beaucoup en ce temps-là. Mais eux le sont plus que d'autres. Ils vont à la messe tous les dimanches, mais aussi aux vêpres, et ils prient chez eux tous les jours. Pendant les travaux des champs, ils chantent des cantiques de l'église. Et Marie aime cela. Elle aime cette vie de travail et de prière. Elle aime son père et sa mère, sa mère surtout. Elle aime tout, parce qu'elle est aimante, elle est faite pour l'amour, elle est tout amour. Elle aime aussi le pèlerinage à Laghet, celui du 15 août, le jour de sa fête. Laghet, ce n'est pas loin, on y va à pied. On prie beaucoup, on va à la messe qui dure très longtemps, puis on pique-nique sur l'herbe derrière le sanctuaire. L'après-midi, on retourne dans l'église où brûlent des dizaines de cierges autour de la Vierge. Pendant que les femmes récitent le rosaire, les hommes, dehors, jouent aux quilles ou aux boules. Il y a trois ans, Marie, pendant la messe du matin, était assise à côté d'un garçon de Drap. Il s'appelait Antoine. Même après la messe, ils n'ont pas osé se parler. L'année suivante, elle l'a revu sous le cloître. Ils se sont souri, ils se sont parlé. A la fm de l'après-midi, au moment de se quitter, Antoine a mis la main sur l'épaule de Marie. Aussitôt, Marie a compris qu'elle aimait Antoine et qu'elle l'aimerait toujours. Plus que cela, elle a compris qu'Antoine était l'amour, qu'il était tout l'amour. L'année dernière, elle a osé dire à Antoine qu'elle l'aimait et Antoine a juré qu'il l'épouserait quand elle aurait vingt ans. Il était si ému qu'il n'a plus osé la toucher, pas même du bout des doigts.

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Ce soir-là, sur le chemin du retour, Marie connaît vraiment la splendeur de l'amour. De la plante de ses pieds jusqu'à l'intérieur des paumes de ses mains, tout son corps chante l'amour. Tout est bon, tout a du goût. Le son des voix qui s'éloignent, le grincement des roues du charreton de son oncle Félix, le bruit des pas sur le gravier de la route, l'air que l'on respire. Tout a un sens, une raison d'être. La vie vaut vraiment la peine d'être vécue. Assis sur le bord du charreton, Félix, le frère de sa mère, sifflote. Il vient chez eux pour les aider. Demain, on arrache les pommes de terre. Le soir, comme l'oncle est là, c'est un peu la fête. On débouche la bouteille de vin qu'il a apportée. Les deux hommes boivent. On est heureux de cette journée à Laghet. On raconte le pèlerinage, tous les pèlerinages passés. Oncle Félix parle, il parle fort. Il a besoin de direla sienne. - Laghet, Laghet ! Vous n'avez que ça à la bouche! Bien sûr, Laghet, c'est beau. Mais si vous connaissiez la Madone d'Utelle, vous verriez que c'est bien autre chose. Là-haut, l'église est au sommet, vraiment au sommet de la montagne. On voit toutes les collines du pays, on voit la mer. Et puis on trouve de petites étoiles que la vierge a semées. J'en ai chez moi. La prochaine fois, je t'en apporterai une, Marie. Tu verras comme elles sont belles! Personne n'ose contredire l'oncle qui est venu pour aider. Quand l'oncle a bien parlé, tout d'un coup, il va se coucher en disant: - Tout ça, c'est bien beau, mais demain on attaque de bonne heure au magaï2. Bonsoir la compagnie! Pendant que Marie et sa mère font la vaisselle, le père de Marie se met à parler: - Vous savez, je n'ai pas voulu contrarier Félix, mais il y bien mieux que la Madone d'Utelle. Quand j'étais jeune, on m'avait envoyé pour aider le berger de Belvédère, à la mansaio de Férisson. Je suis resté toute la saison, seul là-haut sur la montagne, à garder les génisses sans jamais descendre. Un jour, je suis monté jusqu'au col de Férisson, à la croix de Férisson. Et de là, j'ai vu la Madone de Fenestre. C'est extraordinaire. Du col, on voit tout, on voit un grand hôtel, le refuge en face et, au fond, le sanctuaire.
2 Magaï : houe à trois ou quatre dents dont on se servait pour les labours. 22