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e vent s’était levé sur l’océan, annonciateur de pluie. Les pêcheurs avaient regagné la sécurité des ports, les habitants des villages côtiers s’étaient L claquemurés derrière portes et volets. Seule demeurait sur les flots l’embarcation ceinte de boucliers colorés, un bateau symbole de menaces tant les guerriers vikings qui l’occupaient étaient réputés pour leur courage et leur expertise dans le maniement des armes. Mais en cet instant, il n’avaient besoin ni de hache ni d’épée, car c’était contre la nature déchaînée que les marins luttaient. Rameurs et écopeurs travaillaient de concert sous les ordres du capitaine Ketil pour maintenir l’embarcation à flot. À la barre, Elka comprimait le manche de bois sous ses doigts crispés. Malgré ses efforts, elle ne parvenait pas à maintenir sa trajectoire. Lelangskip tanguait, tel un jouet d’enfant taillé dans un morceau de bois et que les vagues s’amusaient à ballotter en tous sens. – Elka, ne laisse pas les courants nous rapprocher des côtes ! hurla le capitaine Ketil. Elka s’arc-bouta sur le gouvernail en serrant les dents, bien décidée à dompter l’embarcation. Elle était fille d’un chef viking, habituée à se faire obéir, mais l’océan n’avait pas la docilité des domestiques et des esclaves. La tempête n’avait que faire de ceux qu’elle soumettait à sa vindicte. La tête de dragon fixée à la proue dulangskipsemblait hurler à chaque plongée au creux d’une vague pour ressortir aussitôt dans un fracas de tonnerre. À son bord, il n’y avait plus ni guerrier, ni princesse, ni esclave. Tous ployaient le dos sous le bruit terrifiant de la colère de Njörd, le dieu de la mer. Elka sentait la tétanie envahir les muscles de ses bras et de ses mains. La douleur, d’abord insidieuse, avait grandi jusqu’à empêcher son esprit de raisonner. L’averse glacée qui s’abattit soudain sur lelangskips’avéra salvatrice. L’espace d’un instant, la pluie détourna l’attention d’Elka, et l’arrivée de Ketil à ses côtés soulagea la jeune Viking. Elka allait enfin pouvoir quitter ce rôle de navigatrice qu’elle ne parvenait pas à maîtriser. – Qu’est-ce que tu fais ? demanda Ketil en la voyant lâcher le gouvernail. Reprends la barre tout de suite !
Elka s’exécuta. Le capitaine Ketil avait toute légitimité pour lui imposer les tâches qu’il lui confiait. Son physique noueux, ses mains calleuses et sa longue barbe grise témoignaient de sa grande expérience de marin. Il attrapa la barre en posant sa main par-dessus celle d’Elka et cria pour se faire entendre. Tu ne dois pas lutter contre le bateau, mais lutter avec lui pour apprivoiser l’océan. Tu sens comme la barre vibre sous l’effet des courants ? Écoute ce que lelangskipet la mer veulent te dire. Écoute avec tes oreilles, tes mains, tes yeux, écoute avec ton corps tout entier. Quand le bateau te fera signe, alors, et seulement alors, tu le redresseras. Elka se concentra sur la barre. Elle ne sentait rien d’autre que la main puissante de Ketil qui écrasait la sienne contre le manche de bois, et n’entendait que le grincement du gouvernail qui protestait contre la pression. Soudain, le Viking s’écria : – Maintenant ! D’un geste déterminé, il imprima une nouvelle direction aulangskip. Le gouvernail pivota sans résister. – Tu as senti ? Elka répondit par une grimace moitié approbatrice moitié dubitative. La fille de Bjorn-le-Fort avait honte : elle n’avait rien perçu de différent dans les secondes qui avaient précédé le moment où Ketil avait redressé la barre. Et pourtant, force était de constater que le bateau s’était laissé manœuvrer sans qu’il soit besoin de forcer. – Va rejoindre les autres pour écoper, lui ordonna le capitaine. Et agrippe-toi pour ne pas tomber à l’eau ! Elka haussa les épaules, dépitée de ne pas avoir été à la hauteur. Amère, elle songea que son éducation de fille de chef l’avait davantage préparée à tenir son foyer qu’à voguer sur les océans. Ketil avait raison. Puisqu’elle était minable en navigation, autant qu’elle assure sur lelangskipune mission dans ses compétences. Glissé entre deux bancs de rame, penché sur le fond dulangskip, Sven emplissait son seau d’eau de mer pour le tendre aussitôt à Finna qui le vidait par-dessus bord. L’ancien esclave était coutumier des travaux de la ferme, aux champs ou à la forge. Pourtant, il peinait à poursuivre sa tâche, aveuglé par la pluie et les vagues, étouffé par l’épais brouillard d’eau salée qui s’immisçait dans ses poumons à chacune de ses respirations. Finna enchaînait les mouvements sans réfléchir. La tâche était rude, épuisante. Son rôle de scalde passait au second plan. À quoi aurait pu servir de composer une mélodie de mots pour raconter sa saga si lelangskipcoulait corps et âme ? Accaparée par les gestes nécessaires à la survie du groupe, elle prenait le seau tendu par Sven, le vidait par-dessus bord, le redonnait vide puis recommençait. Aussi, l’ancien esclave et la scalde ne dissimulèrent pas leur soulagement lorsqu’ils virent arriver Elka en renfort. – Si c’est ça la vie d’homme libre, tu aurais peut-être mieux fait de ne pas m’affranchir, plaisanta Sven. Dire que je pourrais être avec les autres esclaves, bien au chaud près de la fosse à feu, en train d’avaler la bonne soupe d’Hilgi ! – Arrête de râler, lui ordonna Elka, ce n’est pas le moment. Sven lui tendit le seau. – J’arrêterai de râler quand tu commenceras à travailler. Tu ne vas pas jouer les princesses ! L’ironie des propos de Sven était évidente, mais Elka retint les paroles mordantes qui lui montaient aux lèvres. Sven n’était plus son esclave, désormais. Il pouvait lui parler comme bon lui semblait. D’autant qu’il avait raison : il n’y avait pas de temps à perdre. Elle attrapa l’anse et racla le seau sur le fond de l’embarcation. Malgré les quatre équipes déployées pour écoper, l’eau atteignait dans le bateau la hauteur d’une main. À peine les seaux vidés, une nouvelle vague déferlait, apportant des paquets de mer à évacuer. La tâche semblait sans fin. Après un bref instant de répit, Finna attrapa le seau qu’Elka lui tendait, tandis que ses pensées s’évadaient. La fille de Bjorn était l’héroïne de sa saga, et les pérégrinations de ces derniers mois avaient confirmé la pertinence de son choix. À voir la princesse à genoux en fond de cale, Finna savait que les Vikings se battraient pour écouter la suite de ses aventures lors des veillées d’hiver. Mais les relations que nouaient Sven et Elka depuis le début de l’expédition apportaient une nouvelle source d’intérêt à son histoire : entre eux deux, l’amitié évoluait. Restait à savoir vers quoi, ce qui n’était pas chose facile tant ils prenaient plaisir à s’agacer mutuellement ! – Finna ! Tu rêves ? La voix de Sven la ramena à la dure réalité dulangskip. L’ancien esclave avait récupéré un deuxième seau. Finna augmenta la cadence au point qu’elle n’eut plus un instant de libre pour penser à autre chose qu’à vider les écopes à la mer. Autour des trois compagnons, les marins maniaient les rames sans faiblir. Le capitaine Ketil avait été clair : il n’était pas question de laisser les dieux ballotter lelangskipà leur guise dans la tempête. La lutte durerait le temps nécessaire, mais les hommes devaient maintenir la trajectoire à tout prix. Au milieu de l’embarcation, Olof occupait un banc à lui seul, mais, taillé comme l’un de ces géants des légendes anciennes, il ramait avec la vigueur de deux hommes robustes. Même si Elka et lui étaient les enfants d’un même père, le chef Bjorn-le-Fort, ils ne se ressemblaient pas. Elle était mince et de taille moyenne, il était aussi grand qu’imposant. Olof possédait en force ce qu’il n’avait pas en intelligence. Son bon sens, sa loyauté, son courage et son sens moral en faisait un compagnon apprécié par tous les Vikings de l’équipage. Il ne faiblit pas un seul instant, ramant à bon rythme, à peine ébranlé par les torrents d’eau qui s’abattaient sur lui. Après deux heures, la tempête diminua d’intensité. Il était temps. Sur lelangskip, l’équipage était épuisé. Hommes et femmes puisaient dans leur volonté la force qu’ils ne trouvaient plus dans leurs muscles douloureux. – Elka, hurla le capitaine Ketil, viens reprendre la barre ! Elka leva la tête. Ses mains rouges et plissées, la peau de ses jambes attaquée par le sel, les traits du visage crispés par la fatigue, elle avait plus l’allure d’une esclave affectée à la lessive mensuelle que celle d’une fille de chef. Elle se releva et tituba dans l’embarcation jusqu’au gouvernail. Elle soupira. Depuis des jours que lelangskipavait quitté les côtes du pays viking, le capitaine avait tenté de lui inculquer les règles de la navigation. Mais elle ne parvenait pas à les intégrer et détestait faire ainsi la preuve de son incapacité à apprendre, devant tous les membres d’équipage. Son amour-propre en souffrait. Elle aurait préféré que Ketil renonce plutôt que d’avoir à subir l’humiliation répétée des leçons incomprises. – Je n’y arriverai jamais, dit-elle une fois installée à la barre. Ketil éclata d’un rire si puissant qu’il effaça un instant le bruit de la tempête. – Pour qui te prends-tu, gamine ? Crois-tu pouvoir aller où tu veux, quand tu veux, d’un simple coup de rame et de gouvernail ? Elka secoua la tête. Elle n’avait pas cette prétention. À force d’entendre les récits des scaldes et de son père, elle savait que la navigation n’était pas chose facile. Son père ne lui avait appris ni à commercer, ni à combattre, ni à participer à une expédition. Elle ne savait rien faire d’autre que ce que les femmes vikings étaient destinées à accomplir dans leur pays : tenir leur maison et élever leurs enfants. Ketil, redevenu sérieux, posa une main sur son épaule. – N’oublie pas que tu es sur l’océan. Fais avec lui, caresse sa surface pour repérer les courants qui l’agitent, écoute les clapotis qui battent en rythme sur la coque, regarde les nuages. Tu es jeune, et comme tous les jeunes gens, tu es pressée. Mais les Vikings savent que l’océan ne s’apprivoise qu’avec le temps. Elka attrapa le gouvernail. Les mots de Ketil résonnaient en elle comme des encouragements. Le capitaine lâcha la barre et lui tapota affectueusement l’épaule. – On mène unlangskipcomme on mène sa propre vie. Avec l’expérience et l’aide des dieux, on apprend à manœuvrer pour arriver sans encombre, à condition de savoir dans quel port on se rend.