Yona fille de la préhistoire tome 8

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Yona est devenue la chamani du clan. Condamnée à une vie solitaire, elle doit renoncer pour toujours à Dent de lion... Le coeur brisé, Yona part avec la tribu pour le Lac sans fin. Mais pendant le long voyage, Murg lance plusieurs défis à la jeune chamani. Le cruel chef du clan semble nourrir de sombres desseins...





Publié le : jeudi 7 octobre 2010
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782266208215
Nombre de pages : 94
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Florence Reynaud



Le voyage au bout du monde




Résumé du livre précédent
D
e retour à la grande caverne, Yona se précipite au chevet de Mummi, la vieille chamani. Avant de mourir, celle-ci veut lui transmettre ses secrets et, pour une fois, se montre douce. Pourtant, le soir même, elle ordonne au chef Murg de chasser Muette, la jeune femme à la langue coupée que Yona et son père, Dako, ont recueillie.
Muette s’enfuit et Dako part à sa recherche. Yona, mécontente, fait des reproches à Mummi. Celle-ci la prévient qu’une loi du clan condamne les chamanis à vivre seules, sans compagnon ni enfants. Elle lui confie aussi que sa mère, Madem, serait en vie.
Bouleversée, Yona doute cependant des paroles de la vieille chamani qui s’éteint doucement dans ses bras. Après ses funérailles, tout le clan désigne Yona comme nouvelle chamani, mais la jeune guérisseuse déclare qu’elle n’est pas prête à assumer ce rôle. Dent de lion et Noume ne comprennent pas pourquoi leur amie hésite. Yona leur explique qu’elle craint de vivre en solitaire, et de devenir aigrie et mauvaise, comme l’était Mummi.
Peu de temps après, un tremblement de terre sème l’effroi dans la grande caverne. Yona prend peur, elle croit avoir provoqué la colère des Esprits. Le cœur brisé, car elle doit renoncer à l’amour de Dent de lion, elle annonce au clan qu’elle accepte enfin de devenir chamani.
1
La solitude de Yona
Y
ona regarde la lune ronde, étincelante dans le ciel d’un bleu profond. À ses pieds, la rivière court sur les galets. L’eau clapote à la base de l’énorme masse de pierre, dont le sommet forme un replat et qui est devenu le domaine de la nouvelle chamani du clan.
Son père Dako et Dent de lion ont construit à la surface du rocher une belle hutte couverte de peaux de rennes, où elle habite depuis plusieurs jours. Ceux qui viennent lui rendre visite empruntent une passerelle fabriquée à l’aide de trois gros troncs d’arbres. Quand la terre a tremblé, ce bloc gigantesque s’est détaché de la voûte de la grande caverne.
« C’était un signe des esprits. Ils voulaient que je sois isolée et proche à la fois… songe-t-elle. Ce sera ainsi toute ma vie. Ni compagnon ni enfants… »
La nuit est silencieuse, très claire. Le clan est endormi, seules quelques braises rouges se devinent à l’intérieur de la grotte, indiquant l’emplacement des foyers. Mais la jeune fille ne peut pas détacher ses yeux de la lune, entourée d’un halo pâle.
— Si je n’étais pas devenue chamani, demain je confierais à mon père le nom de celui que j’aime, avec qui je partagerais ma vie. Je n’en ai plus le droit… soupire-t-elle.
D’un doigt, elle essuie les larmes qui coulent sur ses joues. Soudain un cri rauque et doux s’élève dans la vallée, qui ressemble à un appel plein d’inquiétude. L’étrange chant résonne de nouveau, plus fort, de l’autre côté de la rivière, sur le plateau surplombant la caverne. Puis c’est un concert de hurlements modulés, une sorte de conversation mystérieuse.
« Des loups ! se dit Yona. Ils ne sont pas loin. »
Elle se lève d’un bond nerveux, le cœur serré par une douloureuse impatience. Murg l’a accusée de retarder chaque jour le départ pour le lac sans fin, mais il ignore les raisons de la nouvelle chamani. Elle a multiplié les incantations, au cœur de ses nuits solitaires, implorant les Esprits de guider son frère sauvage vers elle. Peut-être l’ont-ils entendue et exaucée…
À force de scruter le paysage bleui par la clarté lunaire, Yona croit distinguer des formes grises au trot rapide. Cela l’étonne. Jamais les loups ne s’approchent aussi près d’un campement humain. Elle court sur la passerelle, dégringole un talus caillouteux.
« Si frère Loup revenait, comme je serais heureuse… consolée même. Je me sens tellement seule, Noume m’évite, Dent de lion aussi. Oh ! Je n’ai même pas pris mon épieu ! songe-t-elle. Tant pis ! »
Les fauves qui rôdent peuvent se montrer agressifs, mais Yona n’a pas vraiment peur. Elle les connaît, ces bêtes prudentes, discrètes, et elle s’estime capable de les repousser avec une branche ou en leur jetant quelques galets. Les cris continuent à vibrer dans l’air nocturne. La jeune fille se met à courir, dans sa hâte de s’éloigner de la grande caverne. Dès qu’elle juge la distance convenable, elle appelle :
— Frère Loup ! Frère Loup !
Une silhouette imposante jaillit de l’ombre d’un vieux genévrier. En trois bonds, elle atteint Yona, la renverse. La jeune fille se retrouve plaquée au sol tandis qu’une langue humide lui lèche le nez et les joues. Le souffle coupé par la chute, l’adolescente tente de se relever.
— C’est toi, balbutie-t-elle, c’est bien toi, mon frère… Tu me fais mal ! Là, du calme.
D’une bourrade, elle se dégage, bondit sur ses pieds. Le gros loup se dresse de toute sa hauteur, et pose les pattes avant sur ses épaules. Il gémit, grogne, en même temps qu’elle le caresse.
— Tu m’as retrouvée ! Comme je suis contente, tu me manquais tellement !
Yona parvient à apaiser la joie exubérante du fauve. Elle sait qu’il n’est pas seul, car il y a eu plusieurs appels ; elle a vu d’autres animaux. D’un œil exercé, elle guette les alentours. Un autre loup est là, tout proche. De taille moyenne, le pelage clair.
— Je la reconnais, c’est la petite femelle que tu as suivie, au rocher des massacres1. Tu l’as prise pour compagne, n’est-ce pas ?
Frère Loup quête encore des caresses. Yona le gratte entre les oreilles, puis sur le dos. Cela lui permet d’observer trois autres loups qui font des va-et-vient, le long de la falaise, à l’abri des broussailles. Elle essaie de comprendre ce qui se passe.
— Ils restent à distance, ils ne sont pas menaçants. La femelle non plus, elle m’épie, mais sans bouger. Tu es leur chef, j’en suis sûre.
La suite des événements lui donne raison. Frère Loup s’éloigne en trottant pour rejoindre ses compagnons. La louve l’accueille avec des mimiques de joie, de petits cris. Yona voit les cinq bêtes se faufiler entre les buissons, gravir le talus caillouteux qui monte vers la masse rocheuse des falaises.
« Frère Loup est-il venu me dire au revoir ? s’interroge-t-elle. Pourquoi serait-il là, près de la grande caverne… »
Yona hésite, mais la nuit est si belle qu’elle se décide à suivre les loups. Elle gravit à son tour le talus escarpé, sur leurs traces. Ils filent maintenant le long de la roche, sur un étroit sentier à peine visible. Le cœur de la jeune fille se met à battre plus vite. Elle croit deviner où Frère Loup conduit sa petite horde.
« Il prend la direction de la grotte où maman les a élevés. Là où elle les cachait. Si la louve a des petits, ils seront en sécurité. L’entrée est un goulet étroit, les lions et les ours ne peuvent pas y pénétrer. Et il ne sera pas trop loin de moi. Je viendrai près de la tanière et je l’appellerai… À présent, je suis libre de courir où je veux, je suis chamani ! »
Pour la première fois, Yona se réjouit de son rang suprême au sein du clan. Seul le chef, Murg, pourra s’opposer à sa volonté, mais en aucun cas, il n’aura le droit de lui donner des ordres, de la punir. Elle se souvient de l’autorité absolue de la vieille Mummi qui, jusqu’à sa mort, imposait des lois au gré de ses propres caprices.
— Ah ! Ce n’est pas moi qui ferai porter à un innocent le lien des coupables aux chevilles, ni qui bannirai quelqu’un à cause de la couleur de ses cheveux, parce qu’il est différent…
Yona sourit car elle pense à Muette, la jeune femme à la langue coupée, dont son père, Dako, est amoureux. Un court hurlement attire son attention. Frère Loup s’est assis devant un trou sombre au ras du sol, qu’un bosquet de chênes rabougris dissimule.
« Il n’a pas oublié l’endroit où ma mère l’a nourri, choyé ! se dit-elle. Dois-je voir dans son choix un signe des Esprits ? »
1-
Voir le tome 6, Les chevaux des Roches noires.
2
L’esprit de Madem
Y
ona s’interroge longtemps. Elle regarde le ciel semé de points argentés, la lune ronde. Il lui faudra apprendre à observer avec perspicacité la forme des nuages, des racines, des galets, même le murmure de l’eau sur les berges. Les chamans sont depuis tant de saisons les messagers de l’invisible, du monde infini des Esprits. Ces forces toutes-puissantes offrent aux créatures vivantes la pluie douce de la saison chaude, la faiblesse soudaine d’une femelle bison, quand les enfants meurent de faim. Les Esprits ont placé dans des éclats de pierre des étincelles, pour faire naître le feu ; ils assèchent la mousse et le lichen qui, ainsi, s’enflamment en un instant.
« Je suis chamani ! se répète Yona. Je dois guetter le moindre signe que m’enverront les Esprits. »
Elle s’allonge sur les cailloux, contemple encore le ciel, ce qui lui donne bientôt l’impression d’être minuscule et fragile. Frère Loup vient la renifler, inquiet.
— Ne crains rien, je me repose. Je suis si contente que tu sois là.
Le fauve gémit, lui décoche un coup de patte, comme pour l’inviter à se lever. La jeune fille murmure :
— Va rejoindre ta louve, je reste ici jusqu’à l’aube. L’esprit de ma mère, Madem, nous protège tous.
L’animal finit par se lasser. Yona s’est endormie. Elle rêve de sa mère et ce songe est d’une telle douceur qu’elle sourit dans son sommeil. Madem lui caresse la joue. Sa mère est belle, vêtue d’une tunique blanche. Il n’y a aucune plaie sanglante à sa poitrine, elle paraît heureuse.
« Ma fille, murmure-t-elle, je veille sur toi. Ne perds pas ton temps à me chercher de territoire en territoire. Je suis loin et proche à la fois, dans le cœur de ton frère Loup, dans chaque plante que tu cueilles. Deviens une bonne chamani, juste et avisée. »
Yona veut serrer Madem dans ses bras, frotter sa joue contre la sienne, mais elle se réveille, haletante.
— Maman ?
L’adolescente perçoit la dureté des cailloux sous son dos et la fraîcheur du vent. Les loups sont couchés devant l’entrée de la grotte de Madem.
— Oh, ce n’était qu’un rêve ! gémit-elle.
Elle s’assied, bouleversée. Les visions qui viennent aux chamans, lorsqu’ils dorment, ont une grande importance, ce sont des manifestations des Esprits.
« Maman a voulu apaiser mes doutes. Elle est venue me rendre visite du pays des morts. Mummi m’a menti. Elle perdait la tête ou bien elle rusait, pour empêcher mon père et Muette de s’engager l’un envers l’autre. Bien sûr, elle savait que cela me troublerait, elle espérait sans doute que je préviendrais Dako et qu’il ne prendrait pas de nouvelle compagne. »
Yona est partagée entre la colère et la déception. La vieille femme à l’âme sournoise lui a donné de faux espoirs. Jamais elle ne reverra sa mère. Rageuse, elle saisit un galet et le lance dans la pente. À cet instant, elle revoit le visage serein de Madem, son sourire d’une profonde bonté. Elle se lève, un peu honteuse de son geste de fureur, et rentre vers la grande caverne en longeant la rivière.
De retour dans sa hutte, Yona réfléchit encore. Elle évoque chaque homme, chaque femme, les enfants, afin de les conseiller, quand ils en auront besoin, en accord avec leurs caractères et leur passé. Tout cela la tient éveillée, et lui évite de penser à la terrible épreuve qui l’attend au lever du soleil. Les filles du clan, escortées de leurs parents, viendront lui confier le nom du compagnon qu’elles ont élu. Son amie Noume sera parmi elles, et il faudra approuver son choix.
« Je devrai être forte ! se dit-elle, et ne pas montrer ma peine, car je suis certaine que Noume a choisi Dent de lion. »
*
Le soleil ressemble à une boule de feu orange. Il vient d’irradier le sommet de la colline, et déjà ses premiers rayons envahissent la caverne, frappent la roche pâle, scintillent sur les vaguelettes de la rivière.
Yona est assise devant sa hutte, qu’elle a décorée de fleurs jaunes au parfum de miel, d’ombelles roses cueillies au creux des fossés humides. La jeune chamani a tressé ses cheveux, les divisant en six nattes, entremêlées de fines lanières de cuir blanc. Vêtue de la tunique rouge que lui a offerte sa tante Akilé1, la jeune fille porte ses colliers de chamani.
Elle attend, en observant l’avancée de la lumière dorée sur le relief des falaises. De sa place, il lui est facile d’assister au réveil du clan. Les femmes raniment les foyers couverts de cendres, soufflant sur les braises. Les enfants s’étirent, engourdis. Tik, le petit frère de Noume, agite la main pour la saluer.
Yona lui répond du même geste amical. Ensuite elle aperçoit Muette, qui se reconnaît facilement, grâce à la masse vaporeuse de ses cheveux blonds si frisés. La petite femme descend au bord de l’eau, lave ses mains et son visage.
La jeune fille cherche des yeux la silhouette de Dent de lion, mais l’adolescent ne se montre pas. Avec un soupir, elle se retourne vers le feu qu’elle vient d’allumer. Elle jette sur les flammes des poignées de menthe séchée, qui dégage aussitôt une odeur agréable.
— Salut à toi, chamani ! crie une voix.
Elle n’a pas besoin de lever la tête pour reconnaître le timbre rauque de Murg. Le chef du clan marche sur la passerelle, qui frémit sous son poids. Derrière lui avance sa compagne, puis leur fille aînée, Dira, les joues colorées d’ocre rouge, un rond noir entre les sourcils. Yona se décide à les regarder. En voyant sur le visage de Dira les signes colorés, elle lui sourit. Ces marques indiquent que la visiteuse souhaite annoncer le nom de son futur compagnon.
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