La clef du Pentacle

De
Publié par

Les temps sont sombres en Gaïela. Après une lutte sans merci contre le Seigneur Noir, Mal absolu, le Bien a courbé l'échine et disparu, laissant le monde à l'agonie, lentement dévoré par les ténèbres. Pourtant, un espoir subsiste encore : la Graine et les Cinq Éléments qu'elle renferme, ancêtres de tout monde, car créateurs de l'Univers. Cinq Éléments qui, en s'incarnant en eux, firent basculer la vie de cinq êtres. Guidés par la Graine, leur mission leur apparaît peu à peu : redonner au Bien sa puissance et rétablir l'équilibre. Mais les épreuves sont dures, les sacrifices immenses , guidés par leur Espoir, seront-ils prêts à aller jusqu'au bout pour sauver leur Monde ?
Publié le : vendredi 10 octobre 2008
Lecture(s) : 147
EAN13 : 9782304016826
Nombre de pages : 441
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

2 Titre
La clef du Pentacle

3Titre
Laurène Clier
La clef du Pentacle
Tome I : Les Cinq Eléments
Roman fantaisy
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2008
www.manuscrit.com
ISBN : 978-2-304-01682-6 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304016826 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-01683-3 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304016833 (livre numérique)

6






Pour toi maman,
Car c’est par ce livre
que j’ai pu survivre a ton absence.
. 8 Prologue

PROLOGUE
« D’où vient ce monde ? Personne ne saurait le dire,
et pourtant…
À l’aube des temps existait une source de pouvoir
bien supérieure à la nôtre, écrin de la vie éternelle, formée
par l’assemblage des cinq forces primordiales, les cinq
Éléments :
l’Eau, le Feu, la Terre, l’Air et l’Esprit, cinq forces
contenues dans une cinquième : la Graine.
Pour une raison inconnue, cette source de pouvoir
s’éveilla soudain, créant la Vie comme la Mort,
l’équilibre de toute chose, formant les mondes et leurs
barrières, enchaînant le temps à sa volonté, déversant
dans l’espace si jeune un souffle nouveau : la Création,
la Vie.
La Genèse, comme on l’appelle de nos jours, est très
ancienne. De longs siècles se sont écoulés depuis, les cho-
ses ont changé. Le monde si prospère qui fut créé alors
s’effaça avec le temps, prisonnier de son invincible bar-
rière. Les cinq Éléments, source de toute chose,
s’affaiblirent avec lui, délaissant leur emprise sur le
monde, et les ténèbres grandirent.
9 La clef du Pentacle
Le combat titanesque depuis si longtemps mené entre
la Vie et la Mort prit un nouvel essor. Le Bien ne pou-
vait vivre sans son contraire, mais il avait jusqu’alors
réussi à tenir à l’écart son ancien ennemi, l’anti-Vie, la
Mort, Mal absolu.
Affaiblis, les cinq Éléments n’eurent d’autre choix
que de prendre une apparence physique, laissant en
sommeil les quelques forces qui leur restaient, pour re-
naître un jour et rétablir l’équilibre du monde. Quant à
la Graine, nous savons peu de choses à son sujet, igno-
rant si elle prit elle aussi une apparence physique, où si
elle s’évanouit avec son œuvre.
Personne n’a jamais su comment, ni pourquoi, ce
monde, si prospère autrefois, se détacha de la réalité,
mais une chose est certaine, l’univers qui gravite autour
de nous est un reflet de cet Ancien monde, lié au temps
et aux éléments, parallèle à lui, mais différent, ainsi y
doit-il sa survie.
Pourquoi l’Ancien monde et non le nôtre fut-il dé-
truit ? Qui y vivait ? personne ne le sait, les archives qui
y faisaient référence disparurent, souffrantes elles aussi
du temps qui nous accable. La mémoire ancienne fut
perdue et nul personne connue de nos jours ne possède le
don de la raviver. Le seul indice que l’on puisse avoir de
cette époque révolue est de savoir que les cinq Éléments
prirent une forme physique autrefois, bien que l’on ne
sache pas s’ils traversèrent les âges… »

Après avoir terminé sa lecture, le vieil
homme roula lentement le parchemin jauni avec
10 Prologue
une expression de préoccupation que ne lui
connaissait pas le conseil.
– Pas de nouvelles concernant les Élé-
ments ?
– Ses rides se creusèrent davantage au silence
que suscita sa question.
– Alors ? Des nouvelles ? répéta-t-il, plus sè-
chement qu’il ne l’aurait voulu.
Un grommellement se fit entendre, bientôt
remplacé par la face rougie d’un homme mûr,
un guerrier réputé pour son caractère belli-
queux. Bousculant ses congénères, il fit face au
vieillard, les tempes battantes.
– Non monseigneur, nous n’avons pas la
moindre nouvelle ! annonça-t-il sans contenir
son exaspération. Rien. Nous n’avons rien trou-
vé les concernant, et figurez-vous qu’on se de-
mande de plus en plus s’ils existent toujours !
– Je vous ai dit que oui ! Mes visions ne me
trompent jamais ! s’emporta le vieil homme en
tapant violemment sur la table, ce qui lui arra-
cha un sursaut. Je ne fus pas élu maître de ce
conseil pour des pacotilles ! J’ai vu la Graine ar-
river à nous, quel que soit le monde d’où elle
vient ! Elle a été appelée, et si elle est dans ce
monde, les cinq autres le sont aus-
si obligatoirement ! Ils sont liés, c’est comme ça
qu’ils survivent !
11 La clef du Pentacle
– Mais comment en être sûr ? Ce n’est
qu’une vision ! riposta l’homme. Comment être
sûr qu’elle est véridique !
Le maître du conseil le gratifia d’un tel regard
qu’il recula.
– En trouvant la Graine, elle seule pourra
nous mener aux cinq Éléments, quelle que soit
la forme qu’ils aient prise en ce monde !
– Mais nous avons déjà cherché monsei-
gneur, protesta l’un des hommes, et Il ne nous
facilite pas la tache ! Comment… ?
– Écoutez ! La Graine est le seul espoir qu’il
nous reste ! Notre Royaume ne cesse de
s’affaiblir et le Seigneur noir gagne du terrain
chaque jour ! Vous tous savez que nos chances
de Le vaincre s’amenuisent. Nous sommes trop
peu nombreux et Il en convertit toujours plus !
Il nous faut agir, et vite !
Un lourd silence retomba sur l’assemblée,
seulement troublé par la prière d’un vieil
homme courbé sur son siège :
– Je sais qu’elle est là, si prés… Il nous faut
la trouver !
– Bien monseigneur, dit l’un des guerriers, je
vais de ce pas prévenir notre Roi !
Le vieil homme hocha la tête et se massa les
tempes. Et dire que sa vision remontait a cinq
ans ! Cinq, comme les cinq Éléments, cinq… Il
ne croyait pas au hasard, il savait que la Graine
était là, qu’elle avait été invoquée pour venir les
12 Prologue
délivrer, plus sûr que jamais qu’elle allait leur
apporter la liberté, une liberté si attendue par
tous ! Car, malgré la lutte désespérée de leur
Royaume, le Seigneur noir envahissait le monde
un peu plus chaque année, déversant le mal
comme un air fétide qui consumait tous ceux
qui s’en approchaient. Cela avait commencé en
des temps reculés, il y a bien longtemps ; quand,
il ne saurait le dire, sachant seulement que Son
essor était dû au déclin de l’Ancien monde,
l’innomé et l’inconnu, leur ancêtre à tous.
Après un long soupir, le maître du conseil se
leva ; tous firent de même et d’un seul et même
mouvement, entamèrent le salut rituel, la main
gauche sur le front et la droite sur le
cœur : « Unis par le courage et la mémoire ! »
Tandis que tous sortaient de la grande salle
aux murs recouverts de tentures sombres, le
vieil homme s’approcha du feu et relut le par-
chemin à sa lumière rougeoyante. Il appartenait
à sa famille depuis de longues années, préservé
par son grand père, son père, lui-même, et bien
d’autres avant eux par un recopiage assidu, afin
d’en garder le message. Il ne savait pas qui
l’avait écrit, mais il représentait à ses yeux
l’héritage le plus précieux de sa famille.
Il resta longtemps assis devant la cheminée,
marmonnant comme dans une demi-transe :
« Elle est là, elle est là… mais où ? »
13
I
Le parchemin était véridique, sauf sur un
point…
Il était minuit, Alderano le sut dès qu’il ouvrit
les yeux. Il se redressa dans un froissement
d’étoffe et regarda par la fenêtre. La lune brillait
dans le ciel étoilé, dominant le monde de sa
clarté spectrale.
Un loup, blanc comme neige, hurla au loin, le
front ceint d’une étoile, puis il croisa son regard
et disparut. Alderano prit une ample inspiration,
le cœur battant d’un écho cent fois répété,
l’écho d’une ancienne litanie depuis longtemps
oubliée :

« Longtemps, longtemps tu attendras,
Sur les rivages blancs de l’horloge du temps,
La venue de ceux qui, bourreaux de ton âme,
De ton esprit et de tes dons,
T’on par cinq fois abandonnées à raison.
Longtemps, longtemps tu attendras,
La venue du loup blanc,
Qui, couronné de nos dons,
15 La clef du Pentacle
Te guidera sur la voie du pardon…»

Le temps était venu. Il se leva sans bruit et
sortit dans la nuit claire.
L’air vif ne semblait pas avoir de prise sur lui,
car il gravit la colline vêtu d’une simple toge,
atteignant le plateau rocheux, au sommet de
celle-ci, en quelques minutes.
Le halo lunaire était fort, révélant sans peine
l’autel moussu érigé au centre d’un pentacle
gravé sur le sol.
Une clochette d’argent à la main, Alderano fit
lentement le tour du cercle d’Est en Ouest, se-
lon la course du soleil, en ponctuant chacun de
ses pas d’un tintement cristallin, puis il prit
l’athamé des divers objets se trouvant sur l’autel
et se dirigea vers l’Est ; là, il le pointa vers le ciel
et cria :

« Je vous salue Maître de la Tour de l’Est.
Pouvoirs de l’Air, je vous appelle.
Que vos souffles m’apportent la sagesse.
Soyez prés de moi dès maintenant. »

Ensuite, il fit le tour du cercle en laissant
tomber un peu de sel consacré sur le sol. Il se
dirigea alors vers le Nord et dit :

« Je vous salue Maître de la Tour du Nord.
Pouvoirs de la Terre, je vous appelle.
16 La clef du Pentacle
Donnez-moi un champ de fertilité.
Soyez prés de moi dès maintenant. »

Poursuivant son rituel, Alderano aspergea le
sol de gouttes d’eau prélevées d’un bol puis se
dirigea vers l’Ouest.

« Je vous salue Maître de la Tour de l’Ouest.
Pouvoirs de l’Eau, je vous appelle.
Envoyez-moi vos vagues d’inspirations.
Soyez prés de moi dès maintenant. »

Enfin, une baguette de bois à la main, il fit le
tour du cercle avant de se diriger vers le Sud :

« Je vous salue Maître de la Tour du Sud.
Pouvoirs du Feu, je vous appelle.
Apportez-moi la flamme de la force et du courage.
Soyez prés de moi dès maintenant. »

Regagnant l’Est, il dit :

« Le Cercle est formé,
Je suis entre les mondes.
Car, Esprit je t’appelle,
Rejoins-moi,
Moi,
Qui suis entre Ciel et Terre. »

17 La clef du Pentacle
Le mage alluma la bougie de l’autel. Il sentait
le pouvoir des Éléments flotter autour de lui,
s’entrelaçant en une danse infinie, esprit de pure
énergie, immuable, impalpable, immortelle.
Suspendant le rituel qui ne pourrait prendre
fin que plus tard, il se coucha près de l’autel et
s’endormit.
L’aube le réveilla. Il se leva et se débarrassa
de la rosée du matin sans accorder un regard au
paysage endormi, il avait une tache à accomplir.
Prenant une ample inspiration, il leva l’athamé
devant lui et s’entailla la paume de la main ; re-
cueillant le fluide précieux dans une coupe
d’argent, il la leva vers le soleil tout en psalmo-
diant d’une voix modulée :

« Graine, écrin de vie,
Source de pouvoir éternel,
Par l’offrande de ce sang,
Je t’appelle,
Qu’a jamais tu rejoignes ceux qui,
Par ton pouvoir son liés,
Et que tu achèves enfin,
Ta mission oubliée ! »

Lentement, il traça les cinq signes sur la
pierre froide de l’autel où un pentacle avait été
tracé, puis un dernier, au centre même de
l’étoile.
18 La clef du Pentacle
Lorsqu’il prononça leurs noms, l’air sembla
vibrer, il ferma les yeux…
Le passage entre les mondes était ouvert.
La Graine arrivait.
Plus tard, il descendit la colline et se dirigea
vers la falaise, derrière le temple. Il s’immobilisa
alors et tendit la main gauche au dessus du
gouffre en prononçant dans un langage inconnu
du reste des mortels, un langage fort ancien :
– Aédo dênos inradeï !
Un grondement naquit de l’obscurité, un vi-
sage indistinct se forma au travers d’une brume
bleutée :
– Que me veux-tu ?
Le mage sourit faiblement.
– Tu as perdu, la Graine est là.
Un long silence s’installa, bientôt comblé par
un ricanement sourd.
– C’est toi qui perds Alderano, jamais ils ne
la rejoindront, je m’y engage !
Le rire démoniaque qui suivit ces paroles se
répercuta loin dans la vallée…
19
II
Castelroc était une grande ville.
Fièrement dressée au sommet d’une im-
mense colline, elle dominait toute la plaine envi-
ronnante, et ses hauts remparts protégeaient
depuis des siècles le manoir Seigneurial ainsi
que le centre de la ville d’où s’étendait en cer-
cles croissants de nombreuses huttes, plus où
moins grandes selon la richesse de l’habitant. Le
port d’Edna ne se trouvait qu’à trois jours de
marche et le Bois noir, forêt aux arbres cente-
naires, formait un rempart infranchissable
contre les envahisseurs de l’Est.
Rempart qui s’était avéré inutile contre le
Seigneur noir.
Castelroc avait été une ville libre autrefois,
avant qu’Il n’envahisse le territoire, balayant ses
lignes de défense comme s’il eu s’agit de brindil-
les, réduisant le haut Seigneur au rang de simple
pion, esclave de la partie sanglante qu’Il menait
contre les Peuples Libres, à l’Ouest.
Castelroc, comme bon nombre des villes de
Gaïela, le Royaume libre, fut soumise au joug
21 La clef du Pentacle
de la Mort en personne, victime impuissante de
son pouvoir incommensurable.
Après un assaut aussi désespéré qu’inutile, les
soldats du Seigneur durent jeter les armes pour
avoir la vie sauve, comme tous ceux qui avaient
tenté de Lui résister. Ainsi en allait Sa stratégie :
conquérir une ville et étendre Son territoire jus-
qu’à atteindre, plus loin au Nord-ouest, loin
vers la forêt et la mer, la cité d’Elæis, cœur
même du Royaume libre.
Bien sûr, Il ne quittait jamais sa cité téné-
breuse, cité que seuls ses vassaux pouvaient si-
tuer, et laissait sur place l’un de ses Gouver-
neurs, des êtres assoiffés de pouvoir et de mort
qui s’employaient, dés possession de la ville, a
rendre l’existence de ses habitants invivable,
sans pour autant les tuer, car ils formaient un
troupeau docile, corvéable à merci, qui pourrait
toujours Lui être utile.
Comme l’on pouvait s’y attendre, de nom-
breuses révoltes éclatèrent, mais le Gouverneur
avait avec lui une créature qui faisait frémir
même les plus courageux, une bête plus féroce
encore que son maître, un Darzül, l’un des
quinze dragons du Seigneur noir.
Couleur charbon, cette créature immense dé-
fiait l’imagination. Son corps reptilien, long de
neuf mètres, était recouvert d’écailles luisantes
et ses ailes s’étiraient en une corolle gigantes-
que, translucide au soleil ; pire encore, ses yeux
22 La clef du Pentacle
de braise observaient tout, tout le temps, et son
souffle enflammé réduisait en cendre quiconque
s’opposait à lui, telle la nuée ardente d’un vol-
can.
Confrontée à pareil monstre, la population
avait vite cessé de se rebeller et vivait dans la
crainte permanente de lui être servi en pâture
s’il se lassait des troupeaux qu’ils élevaient soi-
gneusement pour lui.
Ville riche, ville forte, ville libre, tout avait été
détruit par le Seigneur noir.
C’était au dragon que pensait la jeune fille
enveloppée d’un long manteau sombre qui sil-
lonnait les rues du marché ce matin-là, au dra-
gon et à la crainte qu’il lui inspirait ; pourtant, sa
vision cauchemardesque s’évanouit dés que ses
yeux se posèrent sur un étal de pommes luisan-
tes, rouges comme son propre sang si elle se
faisait prendre. D’un geste vif et souple, elle se
saisit de deux d’entre elles et poursuivit son
chemin sans se préoccuper des autres villageois
qui discutaient à voix basse pour ne pas réveiller
le dragon, celui-ci faisant sa sieste matinale sur
la corniche spécialement aménagée pour lui sur
une des ailes du manoir.
Silencieuse comme une ombre, la jeune fille
coupa à travers la foule et se dirigea vers un étal
de poisson, puis de pain, remplissant avec la
même exactitude son sac, dissimulé sous son
23 La clef du Pentacle
manteau, « Rapide, net, précis, invisible comme
un spectre » » ne cessait-elle de murmurer.
Elle achevait sa besogne lorsqu’elle vit du
coin de l’œil un imposant cuisseau de bœuf, son
cœur s’emballa : la viande lui manquait tant !
Délaissant toute prudence, elle se dirigea vers
l’étal et tendit la main vers son butin. Elle s’en
saisissait quand une poigne de fer s’abattit sur
son bras. Le visage impassible, elle tira sur sa
capuche et évita le regard dur du vendeur, un
homme massif aux pectoraux aussi gros que le
cuisseau.
– Alors l’ami, on veut acheter quelque
chose ?
– Exact, acquiesça-t-elle d’une voie grave,
c’est combien ?
– Cinquante pyrites, pas une de moins !
Lentement, elle retira sa main, le vendeur lui
lança un regard suspicieux.
– T’a pas assez dis-moi… ou bien, t’es un
voleur !
Au même moment, le cuissot fut violemment
arraché au poteau auquel il était attaché, entraî-
nant avec lui le toit de l’étal qui s’effondra dans
un craquement sinistre sur la tête du vendeur.
– Arrêtez-le ! hurla-t-il.
Aussitôt, deux hommes jaillirent de la foule
et se lancèrent à la poursuite de la voleuse qui
détalait à toutes jambes en direction des égouts,
situés en contrebas de la ville. Repérant l’écho
24 La clef du Pentacle
de leurs pas derrière elle, elle bifurqua brus-
quement dans une rue adjacente, puis dans une
autre, esquivant ses adversaires avec une sou-
plesse née d’une grande pratique. Les sachant
distancés, elle reprit confiance et jaillit dans une
ruelle ; son sourire s’effaça.
Elle se trouvait devant un cul de sac… pié-
gée !
Ses assaillants le comprirent aussi, car elle en-
tendit des ricanements derrière elle, alors, len-
tement, le visage toujours dissimulé par son ca-
puchon, elle se retourna. Elle eut un rictus mé-
prisant en voyant l’incrédulité se peindre sur le
visage des deux hommes, et ses yeux étincelè-
rent.
– C’est quoi ce truc ? lança l’un d’eux.
Il désignait la longue queue caramel, couverte
d’écailles, qui, émergeant de sa cape, retenait le
cuisseau. Pour toute réponse, une minuscule
tête sortit par son col, étincelante au soleil.
– Un dragonfly, pour vous servir !
Dans un éclair étincelant, le dragon bondit
hors du manteau et fondit sur l’un des hommes
qui hurla de terreur en se protégeant le visage,
paniqué par ce monstre volant. Après une se-
conde d’hésitation, l’autre se dirigea vers la vo-
leuse, la dague levée. Lorsqu’il attaqua, la jeune
fille réagit avec la souplesse d’un chat ; évitant
le coup, elle projeta son genou dans l’aine de
25 La clef du Pentacle
son poursuivant qui grogna de douleur, avant
de se jeter sur elle.
Très vite, la bataille dégénéra. Au bout de
longues minutes d’efforts, le premier réussit à
éloigner le dragonfly et se jeta dans la mêlée,
assaillant la voleuse sur un deuxième front.
Celle-ci détenait une dague et s’en servait habi-
lement, mais ses ennemis étaient des hommes
et possédaient l’avantage d’avoir une carrure
tout en muscle, comme elle s’en rendit doulou-
reusement compte. Essoufflé par la bataille et
par sa course, l’épuisement la gagna rapidement,
et, malgré l’aide précieuse du dragonneau, elle
perdit du terrain. Dans une parade désespérée,
elle réussit à assommer l’un de ses adversaires
mais ne put esquiver le coup de dague de l’autre
et hurla, l’épaule ensanglantée.
Tombant à genoux, à bout de souffle et gri-
maçant de douleur, elle entendit comme dans
un rêve les paroles victorieuses de son assail-
lant :
– C’est toi le pillard du marché, hein ? Celui
qui échappe à tout le monde depuis un bout de
temps !
Elle ne répondit pas, l’homme approcha sa
main.
– Je vais enfin savoir qui tu es !
Et d’un geste sec et définitif, il lui libéra la
tête, la démasquant aux yeux du monde. A sa
26 La clef du Pentacle
vue, il sursauta et balbutia en lui lançant un re-
gard stupéfait :
– Mais… mais tu es une fille ! Comment est-
ce possible ? !
La voleuse le scruta de ses grands yeux verts
sans répondre puis poussa un sifflement surai-
gu ; le dragonfly fondit sur l’homme dans un
vrombissement d’insecte et elle profita de cette
diversion pour l’assommer avec le cuisseau
avant de détaler à toutes jambes, abandonnant
son manteau près du corps.
Serrant son sac contre sa poitrine, survolée
par son minuscule dragon, la jeune fille couru à
en perdre haleine jusqu’aux égouts où elle se
tapit dans l’ombre, le cœur battant. L’odeur
nauséabonde, loin de la révulser, lui arracha un
soupir de soulagement, et, après avoir patienté
quelques minutes en silence, en prévention
d’une nouvelle fuite, un sourire s’étira sur ses
lèvres. Les yeux pétillants, elle offrit une bou-
chée de viande à son dragonfly, satisfaite de sa
prise.
– Tiens Faith, tu l’as bien mérité !
Laissant le dragonneau engloutir la viande
avec voracité, la voleuse se cala contre le mur
humide en frissonnant, son ballot serré contre
elle. Elle n’avait pas voulu garder le manteau,
car on la reconnaîtrait à coup sûr, mais elle re-
grettait tout de même le tissu épais, bien que
rugueux de l’étoffe, car il la protégeait du froid.
27 La clef du Pentacle
Seulement vêtue d’un jupon troué et d’un tricot,
pieds nus et les cheveux en désordre, elle aurait
immédiatement atterri dans la cellule du manoir
en cas de capture, et elle se félicitait d’avoir de
nouveau échappé a ce bagne.
Comme toutes les gitanes, elle avait appris à
voler très jeune, dissimulant son identité aux
yeux des autres, et comme ses pairs, elle gardait
toujours une dague sur elle. Longue et effilée,
elle faisait une bonne trentaine de centimètres
et ressemblait a s’y méprendre à un glaive, mais
elle demeurait plus légère et était aussi aiguisée
qu’une lame de rasoir ; les gitans l’entretenant
régulièrement, sachant qu’elle était la seule
arme, en dehors de leurs poings, envers laquelle
ils pouvaient se fier. De ce fait, sa propre dague
avait bien souvent prouvé sa valeur, comme en
ce jour, car les rues n’étaient pas sures et une
rafle pouvait parfois prendre des proportions
dramatiques, comme cette fois-ci. Cette pensée
la ramena à la réalité et elle releva sa manche en
grimaçant, découvrant une longue estafilade à
vif, maculée de sang. Sa fuite précipitée lui avait
fait oublier ce détail, mais à présent que
l’adrénaline ne courait plus dans ses veines, la
douleur revenait et la plaie continuait à saigner.
« Jenna pourra me soigner » pensa-t-elle.
Elle siffla son dragon et, son sac de victuail-
les à la main, s’enfonça dans le trou béant des
égouts.
28 La clef du Pentacle
Elle connaissait le chemin par cœur pour le
parcourir depuis dix ans, mais, comme chaque
fois, elle frissonna lorsque les ténèbres se re-
fermèrent sur elle, uniquement guidée par le
bruit de l’eau et l’aura lumineuse dégagée par
Faith. Depuis qu’elle avait sept ans, elle parcou-
rait les égouts de la ville, cheminant à travers
celle-ci jusqu’aux portes mêmes du manoir Sei-
gneurial, occupé à présent par le Gouverneur,
mais il n’en avait pas toujours été ainsi.
Avant la prise de Castelroc, il y a dix ans de
cela, elle pouvait jouer dehors avec les autres
enfants, rire et se lier d’amitié avec eux sans
souci de discrimination, mais depuis, tout avait
changé, les gitans étaient devenus des moins
que rien, des malfrats, contraints de se fondre
dans l’ombre pour survivre, et ils n’étaient plus
respectés que par les rats qu’ils côtoyaient.
Depuis la mort de ses parents, tués par le
dragon huit ans auparavant, elle n’avait connu
que la solitude, jusqu’à sa rencontre avec Faith,
son dragonfly, et elle remerciait encore le ciel de
ce hasard salvateur. Comme chaque soir, elle
cheminait dans les égouts, la besace pleine,
quand elle avait entendu un gémissement plain-
tif prés d’une bouche. Y découvrant un petit
être chétif, prisonnier de la vase, elle l’avait em-
porté à la cour et nourrit pendant des jours,
étonnée qu’une créature si frêle ait pu survivre
dans l’univers sale et glauque qu’était le sien.
29 La clef du Pentacle
Les semaines passèrent alors, et même si elle
eut plusieurs fois l’affreuse conviction de sa
mort, la créature semblait attachée à la vie, car,
malgré la fragilité de son corps, elle guérit. Elle
ne ressemblait d’ailleurs à rien de connu, et elle
se demandait souvent à quelle espèce elle appar-
tenait jusqu’à ce qu’un soir, elle déploie ses ailes
translucides et lui clame sa race : un dragon !
Sur le moment, elle avait eu l’affreuse convic-
tion d’avoir recueilli un enfant des quinze Dar-
züls, mais en regardant de plus près, elle s’était
rendu compte de son erreur. Dragon ou pas
dragon, la race du sien était totalement diffé-
rente. Tout d’abord, les Darzüls étaient noirs,
ce que démentaient ses écailles caramel, de plus,
- elle l’apprit bien vite -, malgré son appétit vo-
race, le dragonneau ne semblait pas grandir et
dégageait une aura de lumière la nuit, comme
une luciole. Ayant entendu deux hommes discu-
ter des dragons qui peuplaient le monde, quel-
ques semaines auparavant, elle l’apparenta aux
Dragonflys, cette race presque éteinte qui vivait
de part et d’autre de Gaïela. Comment celui-ci
était arrivé là, elle l’ignorait, mais il s’était atta-
ché à elle et depuis, ils ne se quittaient plus ; son
prénom, qui signifiait loyauté, lui vint donc na-
turellement.
Le sifflement d’avertissement de Faith la tira
de sa rêverie et elle évita un profond trou
30 La clef du Pentacle
d’eau ; le remerciant par trillement modulé, elle
reprit sa progression.
Elle sourit en repensant à la naissance de ce
langage, simple jeu au départ, qu’elle avait créé
pour l’amuser. Mais ce jeu avait pris une nou-
velle tournure le jour où elle avait réalisé qu’il
comprenait et répondait à ses sifflements, lui
ouvrant, sans le savoir, les portes d’un langage
nouveau. Depuis, ils avaient développé cette
capacité ensemble, passant des heures à
s’enseigner mutuellement de nouveaux « mots »
, de nouveaux codes, pour que toujours, l’un
comprenne l’autre. Leur lien en était devenu in-
destructible.
Repérant la bouche convenue, la gitane y pé-
nétra et suivit le mur, évoluant en silence dans
le ruisseau nauséabond qui s’étirait le long des
égouts. Ici, la discrétion prônait et il leur était
rigoureusement interdit d’attirer l’attention,
bien que tous sachent parfaitement que per-
sonne mis à part eux ne s’aventurerait ici, raison
pour laquelle leur cour n’avait jamais été décou-
verte.
Guidée par la lumière de Faith, la jeune fille
parcourut quelques dizaines de mètres encore
puis tourna à droite et s’engagea à plat ventre
dans un passage étroit d’ou émanait une source
de lumière. Arrivée au bout, elle pivota et,
s’agrippant aux parois humides du trou, s’en
dégagea pour faire face à la cour des gitans.
31 La clef du Pentacle
Nichée au cœur des égouts, dans une im-
mense salle au plafond voûté, la cour était le
lieu de vie de tous les pilleurs, bandits et ma-
raudeurs de la ville, tous gitans dans l’âme, et
malgré leur vie misérable, malgré la faim conti-
nuelle qui leur tenaillait le ventre, tous étaient
heureux ici, car ils étaient libres.
D’aussi loin que s’en souviennent les anciens,
la cour avait toujours existé, et toujours, des gi-
tans avaient été là pour la peupler, créant, au fil
des ans, un véritable village, niché au cœur de
Castelroc. L’eau croupie, qui s’écoulait par de
nombreuses bouches, était détournée par des
fossés creusés à la sueur des hommes, et ache-
minée vers d’autres réseaux par la force de la
gravité, formant une gigantesque île, parée de
couleurs ; car si les gitans étaient pauvres, leurs
vêtements n’en étaient pas moins colorées, et
leurs habitations, simples cabanes de bois,
étaient toutes recouvertes d’étoffes volées, ou
tissées avec de la laine volée. Le village était en-
tièrement construit sur le vol, tout avait été dé-
robé ici, des simples planches aux ustensiles de
cuisine, et malgré toutes ses recherches, s’il arri-
vait à un villageois de perdre quelque chose, ja-
mais il ne le retrouvait.
Comme nombre de ses pairs de part et
d’autre de la cour, la jeune fille traversa le ruis-
seau sombre qui lui montait aux genoux et gra-
vit la pente douce qui la mènerait chez elle.
32 La clef du Pentacle
Dès qu’elle pénétra dans le village, des cris,
des rires et des chants fusèrent autour d’elle,
ponctués de tintements de vaisselle et de bavar-
dages. S’il n’y avait pas le vol et la faim, la vie
des gitans aurait pu paraître exemplaire tant leur
existence était unie, soudée au-delà de l’amitié.
Tous formaient une seule et même famille,
considérant chacun des leurs comme leur pro-
pre frère, vivant dans le même monde depuis
leur naissance, et pour la survie de cet univers si
cher à leur cœur, nul n’avait enfreint la loi leur
interdisant de révéler cette cache, dernier gage
de leur survie ; car si la cour des gitans demeu-
rait cachée aux yeux du Gouverneur depuis si
longtemps, c’était grâce à la loyauté de ceux qui
n’avaient pas hésité à mourir plutôt que de révé-
ler le secret qui gardait les leurs en sécurité.
Ses parents avaient été de ceux-là, et si son
chagrin demeurait toujours vivace, elle ne re-
grettait pas leur mort, sachant qu’elle leur devait
doublement la vie.
Les tempes battantes d’une douleur sourde,
la jeune fille accéléra le pas en serrant son ballot
contre elle, insensible aux louanges de ses pairs,
« D’abord Jenna, ensuite Torïn » pensa-t-elle,
les dents serrées. Elle contournait une hutte
lorsqu’un jeune homme bondit devant elle, tout
sourire, l’arrêtant net dans sa course. Plus grand
qu’elle d’une bonne tête, le gitan était lui aussi
vêtu de haillons et ses cheveux châtains retom-
33 La clef du Pentacle
baient sans cesse sur son front, cachant ses
grands yeux gris. Voyant ce qu’elle ramenait, il
sourit de plus belle et s’exclama :
– Mais c’est que ma Kyra nous a fait une
bonne pêche !
– Pas maintenant, Melvin, marmonna-t-elle
en le contournant.
Le gitan ne l’écouta pas et la suivit au pas de
course, les yeux pétillants.
– T’en as ramené un paquet ! T’es allée au
marché ? Il faudra que tu…
– J’ai dit pas maintenant ! gronda-t-elle en le
fusillant du regard.
Le jeune homme sursauta et la fixa, stupé-
fait ; ses yeux se posèrent alors sur sa manche
rougie de sang, il se claqua le front.
– Fallait le dire tout de suite ! Je vais prévenir
Jenna !
Un pâle sourire aux lèvres, Kyra le suivit jus-
qu’à une imposante hutte décorée de tissus vio-
lets, située au fond de la salle. Elle ne se distin-
guait des autres que par la simple croix ocre qui
ornait l’entrée et faisait office d’hôpital. Soula-
gée d’être arrivée, la jeune fille s’assit lourde-
ment sur une chaise et soupira, sous le regard
agacé de Jenna.
– Voilà trois fois que je te trouve ici, chaton,
ou t’es-tu encore fait mal ?
– A l’épaule, mais c’est juste un coup de da-
gue, dit-elle en relevant la manche de son tri-
34 La clef du Pentacle
cot, ma rafle à mal tournée, je me suis fait pren-
dre. Deux hommes m’ont piégée…
– Et tu nous es revenue toute
trouée ! acheva-t-elle entre ses dents. Ce n’est
pourtant pas la première fois !
– Je sais, grommela-t-elle, mais…
– Tais-toi et ne bouge pas !
La guérisseuse examina soigneusement la
plaie puis se redressa, apparemment satisfaite.
– C’est bien, l’entaille n’est pas profonde, un
peu de ma médecine et un bandage devraient
suffire.
Kyra hocha la tête ; croisant le regard de son
ami qui la fixait, rouge de colère, elle fronça les
sourcils.
– Quoi ?
– Tu t’es fait piéger ! Tu peux m’expliquer ?
– Il n’y a rien à expliquer, Mel, c’était juste…
– Je t’avais dit de me laisser t’accompagner !
Si j’avais été là, je…
– Arrête, je savais ce que je faisais ! répliqua-
t-elle, vexée. Je n’ai plus huit ans !
– Ça ne change rien, tu prends de plus en
plus de risques ! A force, on va finir par te
voir !
C’est seulement à cette instant qu’elle réalisa
la justesse de ses mots, elle blêmit : il avait rai-
son ! L’homme avait vu son visage, et il en était
sorti vivant !
35 La clef du Pentacle
– Je savais que j’aurais dû le tuer ! s’exclama-
t-elle rageusement.
– Que veux-tu dire ? demanda Jenna en ap-
pliquant une pommade verdâtre sur sa blessure.
– L’homme qui me poursuivait, après
m’avoir blessée, il m’a arraché mon manteau, il
à vu mon visage !
À cet instant, une adolescente d’une dou-
zaine d’années entra en trombe dans la hutte,
folle de terreur.
– Kyra, tu es recherchée ! hurla-t-
elle. Quelqu’un a déposé plainte au Gouver-
neur, ta tête est mise à prix !
– Qu’as-tu fait ? s’écria Melvin. Tout le
monde va te traquer ! Je savais que j’aurais dû
venir ! Comment vas-tu faire maintenant ?
Prise au dépourvu, la jeune fille resta silen-
cieuse, puis elle hocha la tête, résolue :
– Je continuerais !
– Non, Kyra ! riposta l’adolescente. Si tu te
fais prendre, ils te tueront !
– Roxane à raison, approuva Melvin, il faut
absolument que…
– Assez ! Je ferai ce que bon me semble !
aboya-t-elle.
Un long silence s’installa. Jenna finit son
bandage et elle la remercia d’un signe de tête
avant de sortir de la hutte, suivie par Melvin et
Roxane ; celle-ci demanda au bout d’un mo-
ment :
36 La clef du Pentacle
– Tu vas où ?
– Voir Torïn pour le partage.
Torïn, le chef du clan des gitans, était impar-
tial quant au partage des victuailles volées du-
rant la journée ; ils n’étaient que très peu à
s’aventurer si loin dans la ville, et donc à rame-
ner autant de nourriture aussi, lorsque c’était le
cas, un partage collectif avait lieu. La troupe des
gitans ne comptant qu’une trentaine de mem-
bres, cela permettait a tous d’avoir une maigre
ration, car nombre d’entre eux étaient trop
vieux pour sortir et comptaient sur les plus jeu-
nes comme Kyra ou Melvin pour rapporter de
la nourriture. Le partage se faisait à midi, à cinq
heures puis à neuf heures, quand à celui qui
avait volé la nourriture, il avait droit à une dou-
ble ration, tout comme le chef.
Arrivée prés de sa tente, Kyra se tourna vers
son ami.
– Qu’as-tu rapporté aujourd’hui ?
– Du pain principalement, j’ai eu la chance
d’attraper une partie de la cargaison du boulan-
ger.
– Et moi, j’ai ramené un panier entier d’épis
de maïs ! s’exclama fièrement Roxane.
Après lui avoir ébouriffé les cheveux avec
tendresse, Kyra souleva le rabat de la porte.
Surmontée de tissus rouges, l’habitation offrait
une ambiance chaleureuse et nul n’aurait pu
croire être dans la hutte du chef tant elle était
37 La clef du Pentacle
dépourvu d’ornements, simplement constituée
d’une table et de trois chaises, d’une litière de
paille et d’un coin ou pendait la nourriture mise
à sécher.
À leur entrée, Torïn était assis à même le sol,
perdu dans ses pensées. La cinquantaine, le chef
des gitans était massif, son simple pantalon de
grosse toile et son veston n’arrivant pas a ca-
cher sa carrure ; il portait les cheveux longs,
comme bon nombre des leurs, et n’avait besoin
d’aucun signe distinctif pour faire respecter son
autorité, autorité qu’il maintenait par un règle-
ment strict et ferme qui s’appliquait à tous, quel
que soit leur âge.
Reconnaissant ses visiteurs, il leva un visage
fermé vers la jeune fille.
– Kyra, si ce qui m’est parvenu est véridique,
tu t’es fait démasquer par un pantin ! - ils appe-
laient pantins tous ceux qui n’étaient pas gitans,
les estimant marionnettes du Seigneur noir -
Est-ce vrai ?
– Oui, admit-elle à contrecœur, mais c’est un
malentendu, je…
– Tu as été démasquée, Kyra, répéta Torïn
en se levant prestement, tu sais ce que cela im-
plique.
La gitane blêmit mais il l’ignora et poursuivit
en la regardant droit dans les yeux :
– Tu vas devoir cesser toute activité pendant
une année entière, pour la sécurité de tous.
38 La clef du Pentacle
– Mais chef, c’est impossible ! Comment
vais-je faire pour me nourrir ? Faith a besoin de
sa ration et…
– Tu aurais dû faire plus attention, jeune
fille ! gronda-t-il. Tu savais le danger que tu en-
courais en t’aventurant aussi loin dans la ville.
Ce n’est pas sur, et avec le dragon qui rode…
– Mais…
– Je ne le répéterais pas ! Tu seras nourrie
comme nos anciens et tu ne sortiras plus d’ici
pendant un an, est-ce clair ?
Vaincue par une autorité qu’elle se refusait à
défier, Kyra baissa la tête et répondit, dans un
murmure à peine audible :
– Oui.
– Bien.
Il se radoucit et lui serra l’épaule.
– Kyra…
La gitane serra les dents et détourna la tête ;
il soupira.
– C’est dommage tu sais, tu es l’une de nos
meilleures voleuses… Il resta silencieux un ins-
tant, puis désigna sa besace. Que nous as-tu
ramené aujourd’hui ?
Sans répondre, la jeune fille sortit le gigot de
sa sacoche, quelques tranches de pain, un pois-
son et deux pommes rouges.
– Bonne prise, approuva-t-il.
– Merci, murmura-t-elle, puis-je m’en aller à
présent ?
39 La clef du Pentacle
Torïn la regarda avec compassion.
– Ne m’en veux pas, ma fille, c’est pour no-
tre bien à tous que je fais ça, et ce n’est pas de
gaieté de cœur, crois-moi.
– Je sais.
Le chef des gitans l’embrassa sur le front puis
la laissa partir, avec au fond des yeux, une tris-
tesse voilée ; il avait bien connu ses parents et
savait qu’il lui coupait les ailes en l’empêchant
de sortir, mais il n’avait pas le choix.
Ne proférant pas un mot, de peur d’attiser
son chagrin, Melvin suivit son amie jusqu’à sa
tente et soupira.
– Écoute, je…
– Ne dis rien, s’il te plaît ! l’interrompit-elle
sèchement, et il se tut.
La gitane prit une ample inspiration et se for-
ça au calme, le cœur battant et les oreilles bour-
donnantes. Sous le regard peiné de Melvin, elle
fit les cent pas, dans l’espoir de ne plus repenser
à sa terrible erreur, mais, tout comme elle, il sa-
vait bien que rien n’y ferait. Elle avait commis
une faute, il lui fallait à présent en subir les
conséquences.
Lentement, le jeune homme se leva et
s’approcha d’elle.
– Kyra, arrête…
Elle obéit et le fixa, les lèvres tremblantes.
– Viens…
40 La clef du Pentacle
– Oh Melvin, ce n’est pas juste ! s’écria-t-elle
en se jetant dans ses bras. Ce n’est pas juste !
répéta-t-elle en éclatant en sanglots.
Vivre en groupe n’est pas facile, l’intimité,
l’hygiène et la nourriture deviennent parfois un
luxe, mais touts ces inconvénients, tous ces
aléas et ces désagréments leur avait permis de
développer de grandes valeurs, des valeurs
comme la confiance, la solidarité et l’entraide,
formant une chaîne soudée par les épreuves,
par les larmes et par l’amitié. Aussi, parce
qu’avant d’être gitan, il était humain, mais sur-
tout parce qu’il était son ami, il la serra dans ses
bras, la consolant comme un frère, murmurant
des mots apaisants à son oreille, comme sa
mère l’avait fait pour lui, lors de son enfance.
Une fois que sa respiration se fut apaisée, il la
porta jusqu’à son lit et remonta la maigre cou-
verture sur son corps frêle, le front soucieux.
Malgré ses dix-sept ans, Kyra était d’une
minceur extrême et, en la voyant, personne
n’aurait imaginé qu’il puisse y avoir une telle
force physique, ni une telle volonté combinées
dans sa seule personne. Sa peau laiteuse, ses
courts cheveux noirs constamment en bataille
et sa mine épuisée la faisaient ressembler à un
corbeau malade, ce que seul l’étincellement de
ses prunelles démentait. À ses yeux, elle était sa
sœur, ils se connaissaient depuis toujours,
41 La clef du Pentacle
n’étant nés qu’à un an d’écart ; sa mère même
avait aidé celle de Kyra à la mettre au monde.
Depuis tout petits, ils étaient inséparables,
sillonnant les égouts ensemble, puis la ville en-
tière, volant toujours à deux, et ce jusqu’à l’âge
de douze ans, date limite ou, selon la règle, ils
devaient se débrouiller seuls, étant jugés aptes à
se prendre en charge. Ce fut un vrai choc pour
eux, voler seul signifiant être plus vulnérable,
donc voler la peur elle-même.
Même s’il se refusait encore à l’admettre,
c’était elle qui s’y était le mieux adaptée, épaulée
par le dragonfly qu’elle avait trouvé peu de
temps après. Il l’avait aidé à le nourrir, à l’élever,
et le dragon avait vite compris qu’il lui devait
une partie de sa santé retrouvée. Très vite, une
complicité s’était créée entre eux, et, bien que
moins forte que celle l’unissant à sa maîtresse,
elle demeurait inébranlable, Melvin ayant appris,
lui aussi, à reproduire la gamme des sifflements
pour lui parler.
Le trillement modulé de Faith annonçant le
partage le sortit de sa rêverie. Après avoir jeté
un dernier regard à Kyra qui avait fini par
s’endormir, il sortit de la tente, la laissant sous
la garde du dragonneau. Suivant un groupe de
gitans qui se dirigeait vers la tente du chef, au
centre de la cour, il prit sa place dans le cercle et
attendit patiemment qu’il se referme. À
l’assentiment de tous, Torïn procéda au partage
42 La clef du Pentacle
égal des rations et lui confia celles de la jeune
fille, comprenant à son regard qu’elle n’était pas
en mesure de venir les chercher elle-même.
De retour à sa tente, il déposa la part de Kyra
près de son lit et rejoignit sa famille dans une
tente adjacente, l’estomac noué par l’affreuse
conviction d’un changement à venir.

– À l’aide ! À l’aide ! Aidez-moi ! » supplia une
voie claire.
Une ombre passa, une lumière perça les ténèbres, Ky-
ra se retourna, cherchant à voir qui appelait.
– Où es-tu ?
– Ici ! cria la voix. Je suis là ! J’ai besoin d’aide ! Il
ne faut pas qu’Il me trouve !
La jeune fille voulut répondre, mais les mots
s’étranglèrent dans sa gorge.
– À l’aide…
Surgissant du néant, un Darzül la fixa de ses yeux
incandescents, il ouvrit la gueule…
– Nooooooooooooooooooooon !
– Non !
Le cœur battant à tout rompre, le visage cou-
vert de sueur, Kyra regarda frénétiquement au-
tour d’elle, cherchant à apercevoir le dragon qui
la terrifiait. Le ventre noué d’angoisse, elle cher-
cha sa lampe à huile à tâtons et ne parvint à
l’allumer qu’au bout d’un violent effort, tant ses
mains tremblaient, puis elle prit une profonde
inspiration et se massa les tempes.
43 La clef du Pentacle
« À l’aide ! »
Cet appel résonnait dans son esprit comme
un écho… ouvrant les yeux, elle jeta un coup
d’œil à son dragonneau et fronça les sourcils en
le voyant s’agiter ; fébrile, il voletait autour
d’elle en poussant des pépiements plaintifs. Elle
siffla à son intention, perplexe ; un trillement
suraigu lui répondit, achevant de la convaincre.
– Il faut que je trouve cette personne, si toi
aussi tu l’as entendu, alors ce n’était pas un
rêve…
Enfilant un châle de laine, elle lissa sa jupe,
passa un bandeau dans ses cheveux et quitta sa
tente, emportant sa dague ainsi qu’un des mor-
ceaux de viande que lui avait ramené Melvin, la
veille. Elle ignorait l’heure, mais il devait être tôt
car seules deux tentes sur la vingtaine qu’abritait
la cour étaient allumées, dont celle du chef.
Consciente de l’entorse qu’elle faisait à sa pa-
role, elle contourna soigneusement l’habitation
et prit la direction d’une des bouches d’égout
qui s’ouvrait près des portes de la ville.
Elle s’y glissait lorsqu’une ombre lui agrippa
le bras. Brandissant instinctivement sa dague,
elle sursauta en voyant le visage de Melvin ap-
paraître à la lueur de Faith.
– Que fais-tu ici ? chuchota-t-il.
– Et toi donc ? répliqua-t-elle en abaissant
son arme. Tu ne devrais pas dormir à l’heure
qu’il est ?
44

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.