La clef du Pentacle

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Les temps sont sombres en Gaïela. Après une lutte sans merci contre le Seigneur Noir, Mal absolu, le Bien a courbé l'échine et disparu, laissant le monde à l'agonie, lentement dévoré par les ténèbres. Pourtant, un espoir subsiste encore : la Graine et les Cinq Éléments qu'elle renferme, ancêtres de tout monde, car créateurs de l'Univers. Cinq Éléments qui, en s'incarnant en eux, firent basculer la vie de cinq êtres. Guidés par la Graine, leur mission leur apparaît peu à peu : redonner au Bien sa puissance et rétablir l'équilibre. Mais les épreuves sont dures, les sacrifices immenses , guidés par leur Espoir, seront-ils prêts à aller jusqu'au bout pour sauver leur Monde ?
Publié le : vendredi 10 octobre 2008
Lecture(s) : 133
EAN13 : 9782304016840
Nombre de pages : 429
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2 Titre


3Titre
Laurène Clier
La clef du Pentacle
Tome II : L'Alliance
Roman fantaisy
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-01684-0 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304016840 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-01685-7 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304016857 (livre numérique)

6 .






Pour toi Daddy,
Mon camarade dans ce combat.
8 I

I
Le soleil se couchait à l’horizon, nimbant les
plaines d’un halot doré, halo qui fut
brutalement obscurci par une ombre immense, une
ombre menaçante qui fit fuir les gazelles et
toute la faune environnante. L’ombre de la
mort. Cette mort que tous redoutaient, Kyra et
Rowan la voyaient continuellement dans les
yeux de Deatharz, et cela les enserrait
d’angoisse. Sales, affamés et harassés de fatigue,
piégés dans les griffes du dragon, les deux
prisonniers ressemblaient à des spectres. Voilà
deux interminables jours qu’ils volaient dans le
ciel, sans aucune halte pour se reposer ni même
chasser, et plus le temps passait, plus ils
voyaient apparaître le profil inéducable de leur
destin. L’estomac noué par l’odeur écœurante
que dégageait le Darzül, ils demeuraient muets,
piégés dans l’étau qui leur broyait les côtes,
supportant la douleur en silence comme deux
condamnés.
9 La clef du Pentacle
La Mort montrait chaque jour son vrai
visage… À présent, malgré la fatigue et la faim,
une autre angoisse les paralysait.
Le sol se rapprochait… Vite. Très vite !
Projetés en arrière par le plongeon
vertigineux du Darzül, ils fermèrent les yeux,
persuadés de mourir, mais au lieu du choc terrible
qu’ils redoutaient, ils furent propulsés au sol
dans un bruit sourd, roulant dans les hautes
herbes dans un torrent de poussière, sonnés. Le
dragon atterrit souplement à quelques mètres de
Rowan qui gronda en se relevant, jaugeant cette
bête qu’il avait appris à détester ; il cracha à
l’intention de leur ravisseur qui mettait pied à
terre :
– Ou nous emmenez-vous ?
– Tu ne le sais que trop bien, avorton ! Que
croyais-tu, que j’allais te rendre à tes amis ? N’y
compte pas !
– Trop aimable !
– Ferme-la !
Le jeune homme grogna et, se tournant vers
elle, croisa le regard épuisé de sa compagne ; il
lui prit les mains, inquiet.
– Ça va ?
Elle le dévisagea sans répondre, il secoua la
tête.
– Ne t’en fais pas, on va…
10 La clef du Pentacle
– Oh Rowan, comment va-t-on s’en
sortir ! s’écria-t-elle en éclatant en sanglots,
tombant à genoux, le visage dans les mains.
Il se mit à sa hauteur et la prit dans ses bras.
– Sache que quoi qu’il arrive, je ne
t’abandonnerai pas… jamais !
– Je sais, Rowan, je sais… mais j’ai si peur !
Doucement, il lui releva le menton et
plongea son regard dans le sien.
– Il faut te battre, Kyra, c’est notre seul
espoir d’en sortir vivant !
– Si on s’en sort…
Comme pour répondre à son angoisse,
Deatharz vint vers eux, un rictus aux lèvres.
– Par ici mes jolis, mon Maître veut vous
voir.
Cette simple évocation fit frissonner les
prisonniers. Ils secouèrent la tête, la gorge nouée.
Deatharz lança d’une voie amusée, presque
joyeuse :
– Ils n’ont pas l’air de vouloir vous
rencontrer, Maître.
Un rire s’éleva dans l’air, Rowan serra les
dents ; il fit un pas en avant et défia le
chevalierdragon du regard.
– Présentez-moi donc à votre Maître,
serviteur de l’ombre !
– Tu es bien indocile pour parler ainsi !
gronda une voie caverneuse qui le fit
sursau11 La clef du Pentacle
ter. Mais je te dompterai, comme tous les
autres…
– Qui parle ? Montrez-vous !
Le rire reprit.
– Amène-le-moi donc, Deatharz, que je juge
de son courage !
Saisi par une poigne de fer, Rowan fut traîné
près du Darzül et tressaillit en voyant une
fenêtre dans l’air, l’évitant comme un spectre. Crée
par une sorte de fumée bleutée, l’ouverture
donnait sur une pièce sombre, une pièce
sombre ou se tenait une ombre sans visage… La
voie s’éleva de nouveau, après un long silence.
– Tu es si jeune… par quel moyen as-tu
réussi à survivre aux montagnes oubliées ?
– Cela ne vous regarde pas !
– Fier et arrogant, voilà qui me plaît !
Aussi brusquement qu’un coup de poignard,
une douleur atroce lui perça le crâne ; il hurla et
s’effondra en se tenant les tempes, l’esprit
torturé par une force implacable. Kyra accourut
aussitôt, bondissant vers lui, les yeux fous.
– Ne faites pas ça ! Arrêtez !
La douleur cessa aussi vite qu’elle était
apparue et Rowan respira un grand coup, le visage
blême. Kyra l’aida à se relever et, tandis qu’il
s’appuyait sur elle, sonné, se tourna vers Lui.
– Pourquoi nous détenez-vous ?
12 La clef du Pentacle
– Pourquoi ? Pourquoi ? Vous n’avez donc
que ce mot-là à la bouche ? crachat-Il avec
mépris. Vous êtes déjà chanceux d’être en vie !
– Mais…
– Boucle là !
Kyra recula, comme brûlée au fer rouge,
redoutant plus que tout l’horrible douleur qui
l’avait déjà assaillie une fois ; elle se mordit la
lèvre jusqu’au sang, Il ricana.
– Je sais que tu es l’Esprit.
– Comment…
– Alderano ne pourra vous
cacher éternellement, je finirais par vous trouver,
tous, et alors…
Il laissa planer un silence lourd de menaces
puis se tourna vers Son serviteur et siffla une
série de mots qui leur furent incompréhensibles.
Deatharz acquiesça, la fenêtre disparut.
– Mon Maître veut que je vous garde en vie,
et pour cela, vous devez manger ! Il haussa les
épaules. Je vous ai un peu négligé, je l’avoue…
j’espère que vous aimez la viande crue !
Il fit un signe de tête en direction de son
Darzül qui, se ramassant sur lui-même, bondit
dans les airs, projetant les prisonniers à terre.
Deatharz ricana en les jaugeant, le sabre à la
main.
– Je vais devoir vous choyer pour que vous
arriviez vivants dans Son antre, quoi qu’Il n’ait
13 La clef du Pentacle
pas précisé dans quel état je devais vous
L’amener !
Sur ces mots, il poussa un éclat de rire
démentiel, cruel et froid ; sans répondre, les
prisonniers s’éloignèrent le plus possible de lui,
voulant échapper pour un temps à la
répugnance de sa personne, car les
chevaliersdragons puaient la Mort ! Nées pour tuer, ces
créatures ne connaissaient ni la clémence, ni la
bonté, projetant des ondes de haine et de
terreur autour d’elles, comme un gaz toxique.
Vêtus d’un long manteau, aussi noir que les
ailes d’un corbeau, leur visage était affreux : une
tête ovale et chauve à la peau aussi blanche que
la lune, striée de deux lignes noires, deux lignes
qui naissaient de leurs paupières en deux taches
et qui remontaient verticalement le long de leur
crâne. Mais ce qui les effrayait le plus était leurs
yeux. Rouges comme ceux d’un albinos, ils
laissaient entrevoir les pires horreurs que le monde
recelait et surtout, la soif inépuisable de mort
qui les possédait. Quant à leurs mains, la seule
autre partie visible de leur anatomie, elles
étaient aussi graciles que les pattes d’une
araignée.
D’apparence fragile, ils possédaient
néanmoins une force prodigieuse et un art du
combat que bien peu égalaient ; malgré tout leur
courage, les prisonniers n’auraient voulu le
défier pour rien au monde.
14 La clef du Pentacle
Une fois qu’ils furent assez loin de Deatharz
pour qu’il les entende, Rowan chuchota :
– Il lui a ordonné de nous garder vivants…
pourquoi ? Je ne vois pas en quoi nous pouvons
Lui être utile.
– Moi non plus, mais quoi qu’Il ait en tête,
tant que je vis, je ne me plains pas, dit Kyra.
Il lui prit la main et la serra très fort dans la
sienne.
– Moi non plus, tant que tu vis avec moi…
Comme il disait cela, l’ombre du dragon
surgit au-dessus d’eux, tournoyant dans l’air en
projetant des traînés de sang derrière lui. La
jeune fille s’écria, soulagée :
– Le Darzül nous apporte à manger !
Souriant à cette marque de joie totalement
intéressée, Rowan la suivit.
Ils déchantèrent vite.
– Mais… elles sont à demi dévorées !
s’exclama Kyra, qui ne pu retenir un frisson de
dégoût en voyant les carcasses.
– Peut-être, mais au moins il en reste, alors
ne faites pas les difficiles ! gronda Deatharz.
Kyra s’approcha des deux gazelles et avisa la
plaie béante qui déchirait leur poitrail. Elles
étaient partiellement déchiquetées et l’odeur qui
s’en dégageait était si infecte qu’elle eut un
hautle-cœur.
– Jamais je ne pourrais…
15 La clef du Pentacle
– Nous n’avons pas le choix, l’interrompit
Rowan, c’est ça où mourir !
Elle croisa son regard et soupira, « Oui, c’est
ça où mourir… »
Ce premier repas resta gravé dans sa
mémoire, marquant un tournant dans sa vie.
N’ayant pas d’arme et donc, pas d’objet
tranchant, ils furent obligés de déchirer la chaire à
mains nues, comme des bêtes, et cela leur
inspira un dégoût plus fort encore que celui du
dragon : le dégoût d’eux-mêmes. Pourtant, comme
l’avait si bien dit Rowan, ils n’avaient pas le
choix, alors ils mangèrent, la faim prenant le
dessus sur leur répugnance, et les gazelles
eurent vite fait d’être rongées jusqu’à l’os, les
laissant couverts de sang chaud, mais repus, pour
un temps.
Deatharz ricana.
– Alors, qu’est-ce que ça fait de revenir au
statut de bête pour survivre ?
Rowan riva son regard au sien.
– Ça donne envie de tuer !
Les yeux du chevalier-dragon pétillèrent.
– Hmmm… je vois que tu as toi-même
franchi le grand pas… Tu as tué, n’est-ce pas ?
– Oui, un Kail’arag, l’une de ces créatures
sanguinaires qui hantent les montagnes oubliées
et que tous redoutent !
Deatharz recula, surpris.
– Je l’ai fait exploser !
16 La clef du Pentacle
– Je ne te crois pas !
– J’étais là, dit Kyra, vous feriez mieux de le
croire.
– Comment as-tu pu…
– Cela ne vous regarde pas.
– Au contraire, il est toujours intéressant de
connaître les différentes techniques de meurtre.
– Vous voulez que j’essaye ?
– Ha ! Ton pouvoir t’es ravi par ces colliers !
ricana Deatharz en désignant l’anneau qui lui
enserrait le cou. Tu as beau me dire tout ce que
tu veux, tant que tu l’auras, tu ne pourras pas
utiliser la magie !
Rowan serra les poings, contenant à grand
mal sa colère.
– Laissez-nous tranquilles ! trancha Kyra,
agacée, elle désigna les os. Et la prochaine fois,
dites à votre Darzül d’éviter de mâchouiller nos
dîners ! Je vous rappelle que nous sommes
sensés arriver vivants à votre Seigneur, pas à moitié
morts !
Deatharz haussa un sourcil, croisa les bras et
lui adressa un sourire de fauve.
– Si vous n’êtes pas satisfaits, vous n’avez
qu’à le lui dire !
Il poussa un sifflement suraigu et ils virent le
dragon fondre vers eux, pétrifiés. Face à son
regard de braise, la gitane recula, livide.
– Alors ? Toujours intéressée ?
17 La clef du Pentacle
Comme elle secouait la tête, il bondit sur
l’encolure du Darzül qui arracha les deux
prisonniers du sol, leur coupant le souffle, puis il
décolla.
De nouveau hissée au cœur des nuages, Kyra
ferma les yeux, le cœur au bord des lèvres,
pensant à ses amis qui devaient se morfondre
d’inquiétude pour eux ; prés d’elle, Rowan
marmonna, un coude appuyé sur l’une des
énormes griffes du dragon, le menton dans la
main :
– J’espère que Cyrus et les autres vont bien,
ils doivent se faire un sang d’encre pour…
– Comment as-tu fait ? s’exclama-t-elle.
Il fronça les sourcils.
– Quoi ?
– Tu as lu dans mes pensées !
– Moi ? Comment veux-tu que…
– Je pensais aussi à Cyrus et aux autres, et tu
as dit ma pensée tout haut !
Un mince sourire s’étira sur ses lèvres, il
tendit la main vers elle.
– Peut-être qu’on est plus lié qu’on ne le
croit…
La jeune fille hocha la tête et enlaça ses
doigts aux siens.
Lorsqu’elle plongea son regard brillant dans
l’ambre de ses yeux, il sourit et elle
s’empourpra, tous deux sachant exactement ce
que l’autre pensait en cet instant.
18 La clef du Pentacle
L’attente.
Kyra redoutait et languissait ce moment
depuis longtemps, depuis le soir de l’orage où elle
avait vu Rowan, le Rowan qu’elle aimait. Plus les
jours passaient et plus celui-ci grandissait, la
plongeant dans une attente fiévreuse, l’attente
de ce sentiment si inconnu : l’Amour, car elle se
savait liée à lui, à jamais. Savoir qu’il en était de
même pour lui la faisait trembler, aspirant plus
que tout à l’arrivée de ce jour où, enfin, elle
lirait dans ses yeux l’amour dévorant qu’il avait
pour elle. Ce sentiment d’attente ne les
submergeant pas toujours, ils pouvaient passer des
jours à rire et à parler comme deux enfants, puis
le regard de Rowan étincelait et elle rougissait,
ramenée à la réalité future.
– Tu te souviens de quand tu étais petit ?
demanda-t-elle, et il sourit.
– Bien sûr ! Je me souviens de tout, du jour
où tu m’as trouvé jusqu’à maintenant. Je n’ai
rien oublié puisque peu de temps s’est écoulé
par apport au vôtre.
– C’est vrai… tu sais, au début ça m’avait
semblé bizarre que tu grandisses aussi vite,
comme une plante… Tu sais pourquoi ?
– J’ai ma petite idée… après tout, je suis la
Graine !
Elle hocha la tête et regarda autour d’elle,
dans l’espoir fugitif de déterminer leur position.
Elle fut surprise de constater que le Darzül se
19 La clef du Pentacle
dirigeait de façon évidente vers les flancs des
montagnes oubliées, et elle sourit quand Rowan
marmonna :
– T’as raison, c’est bizarre, les Darzüls
redoutent les montagnes, pourquoi s’y diriger ?
– Je ne sais pas, mais ça ne me plaît pas ! Elle
cria à l’intention de Deatharz, au-dessus
deux : Hé ! On va où ? Vous voulez survol…
– Ferme, là ! crachat-il, et elle s’interrompit.
– D’après ce que je vois, on n’est pas prêts
de savoir pourquoi ! lança Rowan d’une voie
railleuse. Il grogna lorsque les serres du dragon
se resserrèrent sur lui, menaçant de le broyer, et
se débattit ; la prise se raffermit, il haleta : C’est
bon, j’ai compris !
Ils volèrent toute la journée, regardant le
soleil poursuivre sa course interminable dans le
ciel bleu et les montagnes se rapprocher
d’heures en heures. À présent qu’ils avaient
mangé, un autre problème de taille survenait.
L’eau. Ils mouraient de soif !
– Il va nous faire crever ! marmonna Kyra en
déglutissant péniblement, la gorge râpeuse. Il
faudrait peut-être lui dire…
D’un mouvement aussi prompt qu’inattendu,
le Darzül immobilisa son vol, les faisant tanguer
dangereusement ; tandis qu’ils s’agrippaient à
ses pattes, la mine nauséeuse, il approcha son
immense queue d’eux, queue où siégeait
Deatharz.
20 La clef du Pentacle
– Me dire quoi ? demanda-t-il, et ils
tressaillirent. Il les jaugea l’un après l’autre. Alors ?
– Et bien… vous dire que si vous voulez
nous garder vivants, il y a trois obligations à
respecter… commença Kyra.
– Comme ?
– Euh… la nourriture.
– C’est fait.
– Oui, mais tous les jours !
Le chevalier-dragon leva les yeux au ciel.
– Très bien, vous aurez donc deux carcasses
chaque jour ! Il ricana. Ensuite ?
– L’eau…
– Quoi, l’eau ?
– Et bien, un humain à besoin de boire et…
– D’accord ! Et la dernière chose ?
– Le sommeil.
– Vous pouvez très bien dormir ici !
Kyra secoua la tête, catégorique.
– Impossible. Il y a trop de… turbulences,
elle sourit légèrement, nous avons besoin d’un
minimum de six heures de sommeil et…
– Il ne m’avait pas prévenu !
– Les humains sont énervants, je sais…
Agacé par son sourire ironique, il claqua des
doigts, elle hurla de douleur.
– Je te prie d’être polie avec moi, jeune fille,
je n’ai pas l’habitude qu’on me défie !
21 La clef du Pentacle
– Alors respectez-nous aussi si vous voulez
nous amener vivants à votre Maître ! répliqua
Rowan, furieux.
Il haussa les épaules.
– Le sommeil ne vous est pas indispensable,
j’aviserai moi-même de vos besoins.
– Peut-être, mais en attendant, on va mourir
si on ne boit pas !
– Tu as de la chance, morveux, je connais un
endroit ou coule une cascade. J’espère que vous
en profiterez car c’est l’un des seuls point d’eau
avant Son antre !
Quand le dragon reprit son vol, les ballottant
comme deux sacs, Rowan serra la main de sa
compagne.
– Nous y arriverons, Kyra, nous y
arriverons…
A la nuit tombée, le Darzül vira brusquement
de cap, fonçant droit vers le flanc rocheux des
montagnes. Muets, mais attentifs, les deux
prisonniers virent une percée dans l’alignement
des monts, une percée qui se caractérisait par
un long boyau sans issue, donnant sur… un
lac !
Subjugués par ce cadeau du ciel, Kyra et
Rowan se regardèrent et faillirent hurler de joie : ils
allaient enfin pourvoir boire et se laver !
Ils bondirent au sol dès que le dragon atterrit.
Deatharz gronda :
22 La clef du Pentacle
– Voilà, profitez-en car vous ne verrez pas
un aussi grand point d’eau avant longtemps ! Je
vous conseille de manger, boire et dormir tout
votre saoul, car après, fini la rigolade ! Je ne
veux pas avoir à vous traîner jusqu’a Lui,
compris ? »
Ils acquiescèrent, dociles ; le chevalier-dragon
les menaça du doigt, méfiant.
– Et n’essayez pas de vous enfuir, car même
s’il fait noir, je vous verrais, il passa un doigt en
travers de sa gorge, et alors…
– C’est bon, on a compris, marmonna
Rowan.
– Bien, on repart demain à l’aube.
Il tourna les talons ; sans plus attendre, les
deux prisonniers s’élancèrent vers le lac. À
genoux sur la rive, ils burent à longs traits,
soulagés de pouvoir apaiser leur gorge desséchée.
L’eau leur avait cruellement manqué, ils s’en
rendaient pleinement compte à présent, et ils
remercièrent le ciel d’avoir créé ce lac. Affalés
sur la rive caillouteuse, ils restèrent de longues
minutes silencieux, puis Kyra marmonna :
– C’est bien beau d’avoir de l’eau, mais si on
n’a pas d’outre, on va quand même en manquer.
– Oui, mais ça, ça peut se régler, dit Rowan.
– Comment ?
– Si le Darzül n’abîme pas trop notre dîner,
on à peut-être une chance d’en créer une, voire
deux.
23 La clef du Pentacle
– Tu sais faire ça ?
– Oui, enfin, mon moi ancien, celui…
– Je vois, dit-elle en détournant la tête, et il
sourit.
Ils attendirent le retour du dragon avec
impatience, et dés qu’il atterrit, coururent vers lui.
Leur angoisse se mua en soulagement : il n’avait
dévoré que la tête des gazelles ; marmonnant de
vagues remerciements, Kyra s’éloigna et Rowan
la suivit avant de revenir sur ses pas.
– Vous n’aurez pas une dague par hasard ?
Le chevalier-dragon leva un doigt menaçant,
mais il poursuivit avant qu’il n’ait pu parler :
– C’est pour dépiauter les gazelles. Nous
avons besoin d’outres pour garder l’eau et les
peaux seront utiles.
Deatharz grogna et lui tendit une dague à
contrecœur.
– Ne faites pas de bêtises, sinon…
– Mais c’est ma dague ! s’exclama-t-il.
– Et alors ? C’est ma part du butin,
figuretoi, alors boucle-là avant que je ne m’entraîne
sur toi !
– C’est bon, c’est bon, marmonna-t-il en
reculant.
– J’aime mieux ça, à présent, dégage !
Avec l’aide de Kyra, Rowan transporta les
cadavres à l’écart et ils commencèrent leur
travail. Deux longues heures s’écoulèrent avant
qu’ils n’achèvent leurs outres, et, une fois finies,
24 La clef du Pentacle
il les contemplèrent avec satisfaction. Ce n’était
pas du grand art, mais au moins, la graisse qui
doublait le pelage les rendrait étanches ; ils n’en
avaient pas espéré tant.
Après les avoir longuement rincés et remplies
de l’eau claire du lac, ils s’attaquèrent à leur
repas, s’aidant de la dague pour découper la chaire
tendre. Ils avaient appris à ignorer l’odeur
infecte qui l’imprégnaient, et, malgré son goût
faisandée, la viande était bonne.
Une fois repu, Rowan s’allongea dans l’herbe
rase qui recouvrait le pourtour du lac et ferma
les yeux, la tête lourde. Kyra le tira par la
manche, exaspérée.
– Eh ! Tu va pas rester comme ça alors qu’il
y a moyen de se laver !
– Laisse-moi dormir ! grogna-t-il en se
retournant brusquement ; elle le secoua
gentiment.
– Arrête ton char, viens !
Sans l’attendre, elle partit en courant vers la
mince cascade qui jaillissait des rochers et il lui
emboîta le pas, résigné. Quand il la rejoignit,
elle ôtait son vêtement ; il détourna les yeux.
Kyra croisa son regard, rougit et marmonna :
– Allez, tu m’as déjà vue comme ça !
Il hocha la tête et la suivit.
Passé le stade de la gêne nouvelle qu’ils
éprouvaient l’un pour l’autre, ils se lavèrent
mutuellement avec du sable trouvé au fond du lac,
25 La clef du Pentacle
frottant leur peau jusqu’à ce qu’elle soit rouge et
douloureuse, mais propre. Puis ils firent de
même pour leurs cheveux et leurs vêtements,
les récurant énergiquement, avant de s’accorder
le plaisir d’être dans l’eau, tout simplement,
Rowan nageant à brasses énergiques d’une rive
à l’autre, sous l’œil amusé de Kyra qui ne le
perdait pas de vue, perchée sur un rocher.
Enfin, ils s’écroulèrent sur la rive, épuisés, et
s’endormirent dans les bras l’un de l’autre, nus
comme les deux premiers êtres du monde.
La lune était haute dans le ciel lorsque
Rowan ouvrit les yeux ; il se redressa lentement,
cherchant la cause de son éveil brutal, et vit
distinctement le Darzül et son maître qui
semblaient profondément endormis, bien qu’il les
sache parfaitement éveillés, mais il vit aussi
autre chose, une créature petite, fine et gracile,
une créature qui brillait dans le noir comme une
luciole.
– Faith !
Croisant son regard, le dragonfly pépia
joyeusement avant de s’interrompre sous son
ordre.
– Ne perd pas de temps, va retrouver les autres !
siffla-t-il, le plus bas possible.
– Je vais les rejoindre, mais je veux d’abord savoir ou
vous vous allez ! pépia-t-il avec entêtement
26 La clef du Pentacle
– D’accord, mais dès que tu le sais, repart les
prévenir, il ne faut pas qu’ils te trouvent ! En attendant, reste
caché.
Faith acquiesça et disparut.
Rowan resta un long moment immobile,
repensant à ses amis et à ce petit dragon qui les
avait abandonnés pour les suivre. Il fut fier de
son courage et espéra qu’il arriverait au bout de
sa mission. Kyra bougea alors à son côté, il la
regarda et rougit en découvrant son corps
gracile à la lueur de la lune ; se jouant de son
sommeil, il la contempla de longues minutes en
silence, la gorge nouée. Perdue dans ses rêves,
elle ne le sentit pas lui caresser la joue, ni lui
baiser les paupières, mais quand il se recoucha
prés d’elle, elle lui entoura la taille de son bras.
Le lendemain, ils furent réveillés par la voie
amusée de Deatharz.
– Alors, prêts à repartir ? Il ricana.
Bougezvous, j’ai pas que ça à faire !
Bourgeonnants, le visage bouffi de sommeil,
les deux prisonniers enfilèrent leurs vêtements
et le suivirent. Ils serrèrent les dents quand le
dragon referma ses serres sur eux et
retombèrent dans la monotonie du voyage.
Vues d’ici, les plaines ne semblaient plus
aussi vastes, le monde lui-même paraissait petit, et
si l’éclat d’argent de la cité était loin à présent, la
masse imposante de la forêt d’Émeraude
pointait à l’horizon. Pourtant, ce n’était pas cela que
27 La clef du Pentacle
regardait Rowan ; les yeux plissés, il scrutait le
sillage du Darzül à la recherche de Faith. Il était
si concentré qu’il sursauta lorsque Kyra lui
effleura le bras ; elle demanda, les sourcils
froncés :
– Qu’est-ce qu’il y a ?
Le jeune homme jeta un coup d’œil vers
Deatharz et se pencha vers elle, chuchotant
aussi bas qu’il le pu :
– Cette nuit, j’ai vu Faith…
– C’est vrai ? s’exclama-t-elle, radieuse.
– Tais-toi ! Il va nous entendre !
– La gitane s’interrompit, elle souffla :
– Il a des nouvelles ?
– Non, il a quitté les autres pour nous suivre.
Je crois qu’il veux déterminer le chemin qu’on
emprunte pour le rapporter à Melvin.
– Donc au Roi, comprit-elle, elle regarda
autour d’elle, tu l’as vu ?
– Je n’en suis pas sûr, mais j’ai cru
entrapercevoir un éclat doré tout à l’heure.
– C’est lui, ses écailles brillent comme de l’or
au soleil, confirma-t-elle, un sourire rêveur aux
lèvres, oh, comme je suis contente qu’il aille
bien ! Il ne nous a pas abandonnés…
– Non, il…
– Fermez là ! aboya Deatharz, et ils
sursautèrent.
28 La clef du Pentacle
Ils demeurèrent muets tout le reste de la
journée, mais leur regard en disait long sur leurs
pensées.
Faith, qui les suivait depuis leur départ,
accéléra son vol en voyant le Darzül virer à droite,
en direction du flanc des montagnes. Il suivit
son sillage et rasa de nombreux rochers en
équilibre précaire au-dessus du vide, emblèmes d’un
univers qu’il avait lui-même traversé, peu de
temps auparavant. Pensant à sa maîtresse,
prisonnière des pattes de cet hideux dragon, le
dragonfly siffla de colère et vola à tire d’aile
dans sa direction.
Il s’arrêta net.
Pépiant de perplexité, le dragonneau
progressa lentement, se fondant le plus possible aux
roches ; il sursauta en voyant Kyra et Rowan
sauter sur une plate forme rocheuse, suivis par
leur ravisseur, et se cacha instinctivement quand
le dragon noir prit son envol, laissant les trois
ombres seules, immobiles sur le flanc des
montagnes. Le chevalier-dragon parla…
– À partir de maintenant, on poursuit la
route à pied, annonça-t-il.
Les prisonniers se figèrent.
– Quoi, là-dedans ? souffla Kyra en désignant
un trou béant caché par les rochers.
Elle était livide.
– Oui, nous devrions traverser les montagnes
en une semaine, grand maximum.
29 La clef du Pentacle
– Mais…
– Ce chemin n’est connu de personne, alors
n’essayez pas de vous enfuir ! menaça-t-il, puis
un sourire mauvais se dessina sur ses
lèvres. Seule la voie des airs permet de sortir de
l’autre coté.
Kyra le dévisagea.
– Vous avez des torches, j’espère !
Deatharz secoua lentement la tête, il ricana
en voyant la peur s’insinuer dans ses yeux.
– Tu as peur du noir, ma belle ? Il la saisit
par le bras et la traîna jusqu’au trou. Crois-moi,
tu va apprendre à aimer l’obscurité !
A moins de cent mètres de la corniche, Faith
pépia, recula prestement, situa sa position grâce
au relief, puis fit demi-tour et vola à tire-d’aile
jusqu’à Elæis, où, il le savait, quelqu’un pourrait
l’aider…
30
II
Quand Cyrus s’éveilla, les rayons du soleil
filtraient au travers des volets de la chambre,
éclairant le sol en une flaque de lumière. La
pièce était plongée dans le silence, un silence
qui le mit mal à l’aise, lui qui était habitué au
crépitement du feu et aux rires des enfants.
Clignant des yeux, il secoua la tête pour se
réorienter et fixa le plafond de longues secondes avant
de réaliser où il était. Il se souvint de tout, et
l’angoisse l’étreignit.
« Pourvu que vous soyez vivants mes amis »
pensa-t-il en se levant.
Il avisa Ludvik et Melvin qui dormaient
profondément, en silence pour une fois, et saisit les
vêtements déposés à son intention sur une
chaise. Il s’habilla rapidement et traversa la
pièce à pas de loup, refermant la porte derrière
lui. Ils avaient dormi dans l’une des chambres
adjacentes à celles des filles, la dernière étant
réservée au mage.
Il toqua à sa porte.
– Alderano, vous êtes là ?
31 La clef du Pentacle
Pas de réponse. Il haussa les épaules et partit
à sa recherche. Il voulait le voir pour lui poser
plus de questions sur son peuple, lui qui avait
l’air de connaître tout de son histoire, mais aussi
pour lui parler du langage ancien et de Rowan,
car lui aussi l’employait, et s’il en croyait ses
paroles, il n’était pas au courant.
Perdu dans ses pensées, il faillit heurter Elys
au détour d’un couloir.
– Désolé, dit-il en s’écartant.
– Pas de problème, répondit-elle en souriant.
Il hocha la tête, admiratif.
– Tu maîtrises bien notre langue à présent.
– Merci, c’est grâce à Alderano, c’est lui qui
m’a tout appris.
– En parlant de lui, tu l’as vu ?
– Oui, il est dans la salle d’armes avec
Dalkéa, au sous-sol.
– Que fait-il là-bas ?
– Il vérifie son savoir ! dit-elle en lui
adressant un clin d’œil. Je vais réveiller les autres. Si
tu veux déjeuner, va dans la grande salle, Avel
et Nelwen y sont déjà.
– Très bien, merci.
Elle lui fit un dernier signe puis s’éloigna.
Quand, après quelques détours, il arriva enfin
devant la lourde porte qui donnait sur la salle
d’armes, des éclats de voie s’en échappaient ;
entrebâillant légèrement le battant, il jeta un
32 La clef du Pentacle
coup d’œil à l’intérieur. Ce qu’il vit le fit
tressaillir.
La pièce était gigantesque !
Construite en marbre blanc, éclairée par
d’innombrables torches, son plafond voûté se
perdait dans une obscurité que même le feu ne
pouvait percer. Ses murs étaient recouverts de
cibles et de crochets ou s’amassaient des
dizaines d’armes différentes, de l’arc à la hache en
passant par toute une panoplie de dagues,
sabres et épées. Occupée sur tout le versant
Ouest par une dizaine de tables où reposaient
armures, vêtements de cuir, et autres cottes
rutilantes, elle offrait également un espace
spécialement aménagé pour les combats, -
probablement pour l’entraînement privé du Roi -, qui
avait la forme d’une immense arène.
Stupéfait par la stature incommensurable de
la pièce, Cyrus y perçut bien vite de la magie,
car une salle aussi gigantesque n’aurait pu tenir
dans la forteresse, aussi grande soit-elle. Perdu
dans sa contemplation, il sursauta lorsque
Alderano lança d’une voie autoritaire :
– En garde !
Dalkéa leva son sabre, le visage fermé.
Vêtue d’un pantalon sombre et d’un haut
sans manches, la Mangeraï avait la peau luisante
de sueur, ce qui lui laissa supposer qu’elle
combattait depuis un moment ; pourtant, elle ne
semblait aucunement souffrir de son
entraîne33 La clef du Pentacle
ment. Cyrus fronça les sourcils en remarquant
le tatouage interminable qui recouvrait sa peau
et plissa les yeux pour mieux voir. Il n’en eut
pas le temps, car elle avait déjà bondi, le sabre
levé.
La riposte du mage le laissa stupéfait.
Projetant son arme de toutes ses forces,
Alderano fondit sur Dalkéa qui l’évita d’un bond
arachnéen, retombant un mètre plus loin. Sans
lui laisser le temps de l’esquiver, il
contreattaqua ; elle riposta et les sabres
s’entrechoquèrent dans une pluie d’étincelles.
Parant l’attaque du vieil homme, la Mangeraï
tenta une botte avant de reculer d’un bond,
déviant sa lame de justesse.
– Concentre-toi !
Les dents serrées, Dalkéa se plaqua au sol,
feinta et lui lacéra l’épaule ; il grimaça.
– Bien, très bien. Mais est-ce que ça va
suffire ?
La jeune fille grogna sous la violence de
l’impact.
Perdu dans l’ombre de l’entrée, Cyrus
admirait le combat, subjugué. Dalkéa semblait
voltiger dans l’air, se jouant des lois de l’apesanteur
avec une facilité déconcertante, et Alderano,
bien que de stature frêle, attaquait avec une
force et une vigueur exceptionnelle, sans
compter son savoir des arts du combat.
34 La clef du Pentacle
Il aurait pu les contempler des heures durant
si la porte n’avait bougé derrière lui, l’arrachant
de sa transe. Laissant Melvin et Ludvik entrer, il
posa un doigt sur ses lèvres et désigna l’arène,
l’Ezarien aspira son air.
– Eh ben, moi qui me croyais souple…
– Attends un peu de voir sa rapidité,
Alderano lui-même pourrait nous donner des leçons !
La confrontation se prolongea une heure
durant et quand enfin, les deux adversaires
s’immobilisèrent, essoufflés, ils ne parurent pas
entendre leurs applaudissements exaltés ;
Melvin souffla :
– Alderano doit avoir créé une bulle
insonorisée pour travailler dans de bonnes conditions.
– Sûrement, murmura Cyrus, qui dévorait la
jeune fille du regard, tu sais ce que représente
son tatouage ?
– Non.
– C’est le symbole de sa caste, annonça Elys,
qui les avait rejoins. Dalkéa est une Mangeraï, et
comme tout bon professeur, Alderano vérifie
ses capacités. Voilà des jours qu’il l’entraîne…
– C’est vrai ?
Elle hocha la tête et salua les paroles du
mage :
– Un dernier exercice à présent, puis tu seras
libre pour la journée. Ils le virent claquer des
doigts, donnant naissance à une dizaine de billes
noires. Ces sphères sont électriques, elles vont
35 La clef du Pentacle
t’attaquer, mais je veux que tu te défendes
uniquement grâce à ton pouvoir.
– D’accord.
– Mais n’oublie pas, la Volonté prime avant
tout, car…
– Elle est mère de sûreté ! acheva Dalkéa, de
concert avec Elys.
La néréïde adressa un sourire moqueur à
Cyrus, qui la fixait, stupéfait.
– J’y suis aussi passée, figure-toi, Avel et toi
êtes les derniers. Alderano nous entraîne à
maîtriser notre pouvoir. Sans Volonté, tu n’arrives
à rien. Regarde !
Comme pour confirmer ses dires, Alderano
claqua des doigts et les billes fondirent sur la
Mangeraï. Dalkéa bondit en arrière et hurla :
– Eïmra !
Dans un grondement sourd, une liane jaillit
du sol, perçant la roche comme s’il fut s’agi de
la terre elle-même. Focalisée sur son ordre, la
jeune fille la lança à l’attaque des sphères et en
brisa deux à la suite, faisant claquer la longue
tige comme un fouet. Cependant, bien
qu’efficace, sa réplique ne suffit pas à contrer
toutes les billes et l’une d’elles perça sa défense ;
serrant les dents pour ignorer la douleur, elle
gronda :
– Aérliam !
Cette fois-ci, une dizaine de lianes
émergèrent du sol, créant une cage végétale autour
36 La clef du Pentacle
d’elle. Cette stratégie porta ses fruits, car toutes
les sphères furent détruites avant d’avoir pu
l’atteindre.
– Félicitations ! clama Alderano, et elle
sourit, satisfaite.
Elle ne vit pas la dernière attaque.
Projetée en arrière par une énorme sphère
surgie du néant, la Mangeraï s’écroula à terre.
– Hé ! Mais…
– Première erreur, ne jamais relâcher son
attention ! aboya le mage, les sourcils froncés. Toi
plus que tout autre devrait le savoir !
Elle baissa les yeux, honteuse.
– Je suis désolée…
– Je ne veux pas entendre ça, Dalkéa, ta vie
peut dépendre de ton attention ! Je veux te voir
constamment concentrée, du matin jusqu’au
soir ! Les attaques peuvent surgir de n’importe
qui, n’importe quand. Souviens-t’en !
Elle acquiesça en silence.
– Bien, la séance est terminée.
– On se casse ! s’exclama Melvin en poussant
Ludvik et Elys à l’extérieur.
Cyrus les suivit, mais Alderano, qui levait la
bulle insonorisée, l’aperçut et s’écria :
– Hé ! Attends !
Le jeune homme se figea.
– Ça fait longtemps que tu…
– Depuis le début du combat, avoua-t-il, non
sans gêne ; Alderano sourit.
37 La clef du Pentacle
– Ne t’en fait pas, dit-il, je ne sermonne
jamais personne sans raison. Il se tourna vers la
Mangeraï qui rangeait son arme. Dalkéa à
abaissé sa vigilance et tu apprendras comme elle que
cette erreur peut faire mal ! La maîtrise d’un
pouvoir demande beaucoup…
– Je sais, Rowan m’a déjà chapitré plusieurs
fois là-dessus, marmonna-t-il.
– Il t’a entraîné ?
– Oui… Il lui prit le bras. Alderano, il
connaît le langage ancien !
– Je sais.
Le Markôs le fixa, incrédule.
– Vous savez ?
Un sourire flotta sur les lèvres du mage.
– Cyrus, si la Graine est la seule personne
mis à part mon frère et moi qui connaisse le
pouvoir du langage ancien, c’est tout
simplement parce que je le lui ai transmis !
– Vous ? Mais…
– Malgré son jeune âge, Rowan a été mon
acolyte pendant de longues années… Il possède
un savoir que bien peu égalent et je suis content
qu’il ait commencé ton apprentissage.
– Rowan a été votre acolyte ? s’étonna
Dalkéa.
– Oui, il est la seule personne en qui j’ai
entièrement confiance.
– Pourquoi ?
38 La clef du Pentacle
Comme il restait muet, elle haussa les
épaules.
– Je vais me doucher, je vous retrouve dans
la grande salle.
Quand elle les rejoignit, dix minutes plus
tard, ils étaient tous assis autour d’une longue
table couverte de victuailles. Les serviteurs
circulaient en silence autour d’eux et la
conversation animée qu’entretenait Ludvik et Avel
couvrait le bruit des couverts. En la voyant entrer,
changée et les cheveux mouillés, Cyrus leva la
tête et lui fit signe, désignant une place libre à sa
gauche. Elle sourit et s’assit à coté de lui.
– Pas mal ton combat, dit-il en lui passant la
salade.
– Arrête ! Je me suis fait avoir, j’ai été nulle !
– Si tu appelles ça nul, alors moi, je suis une
vraie larve ! s’exclama-t-il en riant.
– Je pourrais te donner des cours si tu veux.
– Et me découper en rondelles ? Jamais de la
vie ! s’écria-t-il, faussement terrorisé, et elle
sourit, flattée.
– Si tu refuses mes cours, accepterais-tu une
visite guidée de la ville ?
– Pas de problème, de toute façon, on se
retrouve cloués ici pour au moins trois jours,
Alderano veut qu’on se repose…
– Ça, c’est ce qu’il dit ! railla Dalkéa. En fait,
il va vous entraîner encore et encore…
39 La clef du Pentacle
– C’est la rançon du succès, ma fille !
répliqua le mage de l’autre côté de la table, et elle
sursauta, rosissant légèrement.
– Moi, je veux bien me mesurer à toi si mon
frère refuse ce privilège, lança Tara entre deux
bouchées de viande.
– D’accord, quand ?
– Vu que tu es prise cet après-midi… - elle
sourit en croisant le regard furieux de son
jumeau -, je suis partante pour ce soir.
– Très bien.
Tara adressa un clin d’œil à Cyrus avant
d’engager la conversation avec Ludvik, le
laissant rouge de colère. Dalkéa le considéra,
moqueuse.
– C’est le grand amour à ce que je vois.
– Ce n’est qu’une gamine impertinente. Elle
n’aurait jamais dû venir avec nous !
– Pourquoi ? Elle est ta jumelle pourtant.
– Malheureusement ! Elle ne me lâche
pas ! grinça-t-il en la fusillant du regard.
Il menaça de transpercer son assiette en
empalant une pomme de terre qu’il avala d’une
bouchée, poursuivant ses vociférations d’une
voie étouffée :
– Gé me vfengerai ! Ellfe me lfe paiefra !
Dalkéa éclata de rire, sous l’œil narquois de
Tara.
Laissant les autres vaquer à leurs
occupations, Dalkéa et Cyrus partirent en exploration
40 La clef du Pentacle
de la ville. Il y avait toujours autant de monde
mais le soleil éclatant lui donnait meilleur
aspect, la pluie torrentielle de la veille ayant
gommé la saleté qui y régnait. Ils défilèrent des
heures durant dans les rues, explorant cet
univers si inconnu, parlant avec les marchants,
riant aux blagues des enfants, heureux d’être
heureux, tout simplement.
Tandis qu’ils se reposaient sur un pan de
mur, les jambes ballantes, Cyrus demanda en
fixant le flot de badauds qui grouillait autour
d’eux.
– Sais-tu pourquoi il y a tellement de monde
ici ?
Dalkéa haussa les épaules.
– Probablement à cause de la menace que
représente le Seigneur noir. Tous se réfugient à
Elæis car l’armée du Roi s’y rassemble, ils se
sentent en sécurité.
– Pourquoi n’attaquent-ils pas ? Ils sont des
milliers ! s’exclama-t-il en désignant les guerriers
qui déambulaient parmi la foule. Ils pourraient
certainement Le repousser !
– Peut-être… en tout cas, Alderano passe de
longues heures à discuter avec le Roi et
Edward, son conseiller. Ils préparent quelque
chose…
Plus tard, alors qu’ils passaient devant un
immense édifice, à l’entrée de la ville, Cyrus
s’immobilisa, stupéfait.
41 La clef du Pentacle
– Qu’est-ce que c’est ? Il avisa la croix qui
dominait la tour principale. Ça ressemble au
pommeau de ma dague !
– Les gens appellent ça une église, c’est pour
leur dieu, expliqua Dalkéa. D’ailleurs, je ne
comprends pas pourquoi ils l’ont construit, c’est
joli, mais ça n’a aucun intérêt !
– Dans ma tribu aussi on vénère un dieu,
ditil, mais on le fait à même le ciel, sans
construction ! Les humains sont bizarres…
– Tu en es un pourtant.
– Il secoua la tête.
– Non, Alderano m’a dit que mon peuple
était une sorte d’hybride, de mélange entre les
oréades et les humains…
– Ah bon ? Comment ça ? Tu veux dire
qu’ils sont à la fois oréades et humains ?
– Je crois…
– Alors moi aussi je suis une hybride !
s’exclama-t-elle. Ma mère était une elfe et mon
père un homme, j’ai une part de sang elfique
dans les veines.
– Ah, c’est pour ça que tes oreilles…
murmura Cyrus en écartant une mèche de son
visage, et ce simple contact la fit frissonner.
Le temps sembla s’arrêter autour d’eux,
s’étirant en une spirale infinie, métronome
d’une intime reconnaissance. Il murmura, le
regard perdu dans le sien :
– Tu es si belle…
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