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La condition et la carrière des universitaires

De
526 pages
Cet ouvrage vient combler un vide dans une littérature relative au métier d'universitaire jusqu'ici relativement peu développée. La crise de la profession universitaire apparait comme le parent pauvre des sciences sociales et en particulier du droit, d'où le souhait de l'auteur d'étudier la condition et la carrière des universitaires à partir de l'observation de quelques États de l'Afrique francophone.
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EtudesLa condition et la carrière des universitaires
africafricafricafricaiaiaiainesnesnesnes
Série EducationAnalyse comparée à partir de quelques cas
de l’Afrique francophone
La question du statut enseignant est incontournable dans l’étude
Patrick W Tdes politiques de gestion du personnel des universités publiques.
Héritiers du droit français, les droits africains n’en sont pas moins
constamment sollicités par le dynamisme des universitaires
africains en quête de nouvelles modalités de réhabilitation sociale La condition et la carrière
et économique face à leur déclassement matériel.
Cette réhabilitation passe par la banalisation risquée des cumuls des universitaires
de fonctions et de rémunérations. Les politiques se construisent
aussi à l’épreuve de la jurisprudence et de la doctrine même si les
voies non juridictionnelles de règlement des litiges sont sollicitées. Analyse comparée à partir de quelques cas
Enfi n, elles s’inscrivent dans un espace multi-niveaux dominé par de l’Afrique francophone
les jurys nationaux, interafricains, internationaux, les réseaux ou
associations scientifi ques et les normes juridiques internationales
qui prennent en charge la carrière et la condition des universitaires.
Toutefois, le triomphe du référentiel global du marché interroge
l’effi cacité des universités publiques confrontées à la fuite des
cerveaux et la faible attractivité académique des statuts enseignants.
Le défi – politique ? – est de concilier l’intérêt d’un corps déclassé
avec celui des étudiants en quête d’insertion professionnelle, et de
réconcilier les exigences corporatistes de la reproduction des champs
disciplinaires respectifs avec les sollicitations méthodologiques d’un
environnement de plus en plus complexe. Se dessine ainsi la fi gure
néolibérale de l’entrepreneur universitaire appelé à une modulation
des diverses missions du métier d’enseignant dans le cadre plus
souple d’un statut sans cesse réinventé.
Titulaire d’un doctorat en droit délivré par l’Université
Montesquieu Bordeaux IV, Patrick Wafeu Toko prépare
actuellement un deuxième livre intitulé Le hasard et la
nécessité en droit constitutionnel.
ISBN : 978-2-343-03055-5
49 €
La condition et la carrière des universitaires
Patrick W T
Analyse comparée à partir de quelques cas de l’Afrique francophone La condition et la carrière des universitaires Collection Études africaines
dirigée par Denis Pryen et son équipe
Forte de plus de mille titres publiés à ce jour, la collection « Études
africaines » fait peau neuve. Elle présentera toujours les essais généraux
qui ont fait son succès, mais se déclinera désormais également par séries
thématiques : droit, économie, politique, sociologie, etc.
Dernières parutions
TOUNKARA (Sidy), LOLO (Chadon Adam Chantal) et MAVOUNGOU-PEMBA
(PénélopeNatacha) (dir.), Les réalités et les défis d’une renaissance africaine, 2015.
ENGUÉLÉGUÉLÉ (Stéphane), États, corruption et blanchiment. Sénégal-Cameroun, 2015.
ZACKA (Jimi), Fonctions et défis du pasteur dans l’Afrique contemporaine, 2015.
TOUNKARA (Aly), Femmes et discriminations au Mali, 2015.
MFOUTOU (Jean-Alexis), Ecologie sociale et langue française en Afrique noire, 2015.
DANGNOSSI (Issaka), La Cour pénale internationale à l’épreuve de la répression en Afrique. Des préjugés aux
réalités, 2015.
SANGARE (Louis), Les défis de l’industrialisation des communautés économiques régionales africaines à l’heure de
la mondialisation, 2015.
AMBOULOU (Hygin Didace), Le droit des marchés financiers dans l’espace OHADA, 2015.
LAMINE SYLLA (Mamadou), Pour mieux amarrer l’Afrique noire à l’économie mondialisée, 2015.
PODA (Baimanai Angelain), La mise sur le marché et la distribution du médicament en Afrique noire
francophone, Réflexions à partir des exemples du Burkina Faso et du Sénégal, 2015.
Ces dix derniers titres de la collection sont classés
par ordre chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr Patrick WAFEU TOKO
La condition et la carrière des universitaires
Analyse comparée à partir de quelques cas
de l’Afrique francophone

























































































































































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-03055-5
EAN : 9782343030555

PRÉFACE




La publication de cet ouvrage, version remaniée d’une thèse de droit soutenue à
1l’Université de Bordeaux IV en 2009 vient combler un vide dans une littérature
relative au métier d’universitaire jusqu’ici relativement peu développée. Si le
thème de la crise de l’université est depuis longtemps un objet d’étude
transdisciplinaire déjà bien identifié par la sociologie et la science politique
françaises, la crise de la profession universitaire apparaît comme le parent
2 3pauvre des sciences sociales et en particulier du droit . En ce sens, étudier la
condition et la carrière des universitaires à partir de l’observation de quelques
Etats de l’Afrique francophone relevait de la gageure. Servi par un parcours
universitaire m’ayant permis de me familiariser avec les sciences sociales,
notamment la sociologie politique et le droit, j’ai pu relever le défi.

Convoquant les sciences collatérales du droit au service d’une connaissance
intime du droit universitaire à travers les vicissitudes du statut et les usages
politiques des libertés universitaires, l’ouvrage nous livre au-delà d’une leçon de
4droit de la fonction publique , une radioscopie des dynamiques universitaires
dans les Etats de l’Afrique francophone. A travers le clientélisme universitaire,
l’instrumentalisation politique des règles de recrutement et de promotion et le

1 A l’exception des Mélanges offerts en l’honneur des professeurs d’université dont
la tradition est particulièrement enracinée en droit, de l’ouvrage de Paul N’DA, Les
intellectuels et le pouvoir en Afrique noire, Harmattan, Logiques sociales, Paris,
1987, de l’ouvrage collectif Figures croisées d’intellectuels. Trajectoires, modes
d’action, production, Karthala, Paris, 2007 et de quelques articles pour la plupart de
vulgarisation parus dans la revue Peuples Noirs Peuples Africains. En ce qui
concerne les articles de fond, on peut citer André BAILLEUL, « Le statut du personnel
enseignant des universités au Sénégal », PP432-460, in RIPAS, n°10, Dakar, avril-juin
1984 ; Falilou NDIAYE, « La condition des universitaires sénégalais », PP109-207, in
The Dilemna of African Post-colonial Universities, Elite Formation and the
Restructuring of Higher Education In Subsaharian Africa (Sous la direction de
Yann LEBEAU et OGUNSAYA), Ibadan, IFRA/ABB, 2000 ; Falilou NDIAYE, « La
carrière des universitaires sénégalais », PP55-72, in Quelle Université pour l’Afrique ?
Dynamiques locales de la mondialisation. Les Afriques en perspectives (Sous la
direction de Noble AKAM et Roland DUCASSE), MSHA, Pessac, 2002 ; Cheick
TIDIANE THIAM, « Le statut des enseignants de l’université de Dakar », PP157-168, in
RIPAS, n°4, Octobre-décembre 1985.
2 Pierre BOURDIEU, Homoacademicus, Minuit, collection « le sens commun », 1984,
Paris.
3 Claude DUMONT, Le statut du personnel enseignant de l’enseignement supérieur,
thèse pour le doctorat en droit, Caen, 1977.
4 Moise NEMBOT, Le glas de la fonction publique dans les Etats d’Afrique
francophone. Essai sur la signification d’une institution en quête de légitimité,
Harmattan, Paris, 2000.
7 phénomène de la fuite des cerveaux, c’est en réalité un voile d’ignorance qui est
5levé sur la crise de l’Etat importé confronté au néo-patrimonialisme.
L’ineffectivité sporadique des règles régissant la condition et la carrière
universitaires, au-delà du défi qu’elle pose pour l’efficacité des politiques de
gestion du personnel enseignant dans les universités publiques est une illustration
de la crise de la notion de service public et de manière plus générale des limites
6fonctionnelles du droit. Le droit universitaire n’est plus seulement une règle, mais
aussi une technique de co-gestion des conduites universitaires, voire une solution
aux problèmes soulevés par la gestion des universitaires.

La faillite du droit ne disqualifie pas son étude, mais en justifie l’analyse
scientifique. Exigence scientifique d’autant plus indispensable que je n’étais pas à
l’abri du reproche de partialité aisément adressé à celui qui se saisit d’un fait
divers et d’une actualité probablement anodine alors que son ambition est
d’expliquer et de faire comprendre. Combien plus aisée est la sociogenèse d’une
règle, d’une norme ou d’un fait social quand sont décédés ses auteurs ou ses
acteurs et oubliées les circonstances qui l’ont vu naître ! Paradoxe apparent dans
la mesure où certains passages ou développements peuvent heurter ou froisser
quelques esprits chagrins, mais ils sont un mal nécessaire pour éclairer le lecteur
ou l’observateur inaverti.

L’idée centrale qui est aussi l’objet de la thèse de l’ouvrage est que le
gauchissement du droit de la fonction publique sous l’effet du triomphe du
référentiel global du marché rend de plus en plus délicate, sinon toujours
provisoire l’équilibre indispensable qui doit être préservé entre les intérêts
corporatistes de la reproduction du champ de chacune des disciplines ou famille
de disciplines et les exigences de la formation des étudiants en vue de favoriser
leur insertion professionnelle. Faut-il ajouter que la réalisation de cet équilibre
est essentiellement contingente, la balance penchant souvent en faveur des intérêts
du corps enseignant comme en témoigne le phénomène des surenchères
corporatistes, tantôt en faveur de l’intérêt général du service public de
l’enseignement supérieur ? Dans ce dernier cas, on invoque pudiquement les
« nécessités de service », illustration raffinée de la politisation du recrutement
universitaire. La massification étudiante et la pénurie d’enseignants-chercheurs
rendent inéluctable une redéfinition des missions du métier universitaire dont la
modulation horaire est nécessaire à l’attractivité académique de leur statut.

J’espère avoir réussi le pari de proposer un exposé suffisamment complexe pour
être le reflet sincère de la vie du droit universitaire, mais suffisamment simple
pour être utilisable. Pour avoir été très peu explorés, les usages de ce droit
offraient à ma curiosité toutes les difficultés indispensables à l’éclosion d’une
œuvre pionnière…

5 Bertrand BADIE, L’Etat importé : l’occidentalisation de l’ordre politique, Fayard,
collection « L’espace du politique », Paris, 1992.
6 Patrice DURAN, « Piloter l’action publique avec ou sans le droit », PP1-45, in
Politiques et management public, vol11, n°4, décembre 1993.
8 Chapitre introductif CONSTAT
L’émergence institutionnelle des universités dans les États africains au
lendemain des indépendances est un phénomène social indéniable. Elle montre
que les dynamiques universitaires sont étroitement liées aux dynamiques
étatiques. En effet, les conjonctures critiques que traversent les États africains
sont un « effet d’optique circonstanciel », voire une fenêtre d’opportunité
politique pour engager les grandes réformes universitaires. La question
universitaire à travers le processus d’africanisation, les contraintes de la
massification, les revendications syndicalistes et le défi de la
professionnalisation se décline sous le registre génétique de la crise dont les
symptômes sont le déclassement socio-économique des enseignants-chercheurs,
la dégradation du taux d’encadrement pédagogique et la fuite des cerveaux.
L’ambition de la présente analyse est de démontrer que la crise de
l’enseignement supérieur est aussi, sinon d’abord une crise de la profession
7universitaire .
Le paradigme de la « construction » prioritairement associé à des États
8 9considérés comme importés et dont le droit serait ineffectif est applicable aux
jeunes universités africaines. L’extraversion des conditions financières de
création de ces universités à l’origine considérées comme un attribut de la
souveraineté internationale des jeunes Etats illustre les logiques concomitantes
10du global et du local qui caractérisent la gouvernance des sociétés politiques
africaines. Ainsi, la prise en charge de la question universitaire par les autorités
publiques a d’abord été un acte de souveraineté politique, académiquement
relayé par la création du CAMES, ensuite un moyen de relever le défi de la
professionnalisation et enfin un instrument de communication essentiellement
politique notamment en direction des bailleurs de fonds étrangers, de la
communauté universitaire et des différents protagonistes du champ politique.
Au-delà des querelles conceptuelles liées à « l’université », les universités
africaines n’ont pas connu la même évolution que les universités européennes en
particuliers à travers leurs missions et fonctions respectives. Des universités
coloniales en passant par les universités d’indépendance, puis par les universités
de développement dans les années 70, on est arrivé à la fin des années 90 à des
7 Bikas C.SANYAL, Innovations dans la gestion des universités, éditions Unesco (Institut
international de planification de l’éducation), Janvier 1998, Paris : « L’efficacité d’une
université est essentiellement fonction de l’efficience et de la qualité de son personnel, en
particulier des enseignants », P.165.
8 Bertrand BADIE, L’État importé. Essai sur l’occidentalisation de l’ordre étatique, Fayard,
collection « L’espace du politique », Paris, 1992.
9 Jean du BOIS de GAUDUSSON, Les institutions africaines, cours de science politique, IEP de
Bordeaux, 2002.
10Pour plus de précisions, lire Afrique contemporaine, n°199, juillet-septembre 2001, « L’État
en Afrique : entre le global et le local », documentation française.
11 11universités en crise . Le diagnostic est depuis lors celui d’une « crise
12permanente » des universités africaines. De foyer de contestation
anticolonialiste, en passant par l’instrument de la coopération avec l’ancienne
métropole, les universités africaines oscillent périodiquement entre la collision
et la collusion avec le pouvoir politique post-colonial. Le triomphe du référentiel
global du marché dans lequel s’inscrit la dévaluation du franc CFA de janvier
1994 et les mesures d’ajustement structurel initiées à la fin de la décennie 80 ont
accéléré les réformes universitaires contribuant ainsi à enrichir une littérature
par ailleurs considérable. Très généreuse sur les missions de l’université et plus
généralement de l’enseignement supérieur en Afrique, celle-ci se révèle
13étrangement réservée, voire silencieuse sur le personnel enseignant. Les
raisons de ce silence intellectuel - cette conspiration du silence ? - sont liées à
plusieurs facteurs : l’inconfort scientifique de l’enseignant-chercheur immergé
dans la réalité sociologique qu’il étudie, la peur des accusations de subversion
qui planent sur tout chercheur qui s’intéresse aux métiers de l’universitaire
aisément étiqueté dans les catégories au demeurant réductrices mais très
commodes des élites proches du pouvoir ou des élites contre le pouvoir et le
désintérêt scientifique des universitaires à l’égard de leur propre univers
14alimenté par une obligation de réserve partiellement « inhibitrice de
l’émergence » de la question sur l’agenda de recherche et de l’agenda public.
Le faible intérêt scientifique suscité par la gestion du personnel enseignant
15est une conséquence, sinon une cause du « déni d’agenda » que les multiples
réformes universitaires n’ont fait qu’aborder superficiellement. Il est, dans tous
les cas, révélateur de la rareté des études relatives à l’administration publique en
Afrique francophone et notamment aux fonctionnaires, qui de l’avis général, ont

11 La décennie 80-90 voit naître la notion d’université de « marché » qui cache mal la nature
de la crise qui frappe les universités africaines dès le milieu des années 80 : l’agenda
néolibéral des institutions de BRETTON WOODS fait peser une menace sur l’utilité pratique de
l’enseignement supérieur esquissant ainsi une évolution de la nature des menaces qui pèsent
sur les libertés académiques.
12Alfred BABO, « Quels partenariats scientifiques pour des universités africaines en crise ? Le
cas de la Côte d’Ivoire », PP103-127, in Yvan DROZ et Anne MAYOR, Partenariats
scientifiques avec l’Afrique. Réflexions critiques de Suisse et d’ailleurs, Karthala, 2009, P105.
13 A l’exception des contributions scientifiques plus ou moins isolées portant sur les libertés
académiques, dans le cadre du CODESRIA, de l’Unesco et des communications plus récentes,
« Le métier d’enseignant-chercheur au Cameroun » de Luc NGWE, « La condition des
universitaires sénégalais » et « La carrière des universitaires sénégalais » de FALILOU
NDIAYE.
14L’obligation de réserve est un devoir statutaire du fonctionnaire. Toutefois, à l’égard des
universitaires qui ne sont pas des fonctionnaires comme les autres, son exercice peut être
assoupli dans la mesure où l’exigence des libertés académiques ou plus intellectuellement de
la liberté académique est une condition de l’exercice de leur métier.
15 COBB.R.W et ROSS.M.H, « Cultural Strategies of Agenda Denial. Avoidance, Attack and
Redefinition », Lawrence, The University Press of Kansas, 1997. Dans la plupart des cas, le
« déni d’agenda » est lié à des luttes entre coalitions d’acteurs dont certaines veulent
empêcher l’émergence d’une question sur l’espace public. Selon J.W.KINGDON, l’agenda est
« la liste des sujets ou problèmes auxquels les autorités gouvernementales et les acteurs en
dehors du gouvernement, mais étroitement associés à ces autorités accordent une attention
particulière à un moment donné » ( in Agenda, Alternatives and Public Policy, Little Brown,
1984.)
12 perdu le prestige naguère conféré par leur position éminente dans les sociétés
politiques africaines au lendemain des indépendances. Par ailleurs comme le
16souligne à juste titre Jean PADIOLEAU , l’audience d’un problème dépend de
son degré de formulation abstraite ou concrète et s’élargit avec l’effectif des
ressortissants concernés. La proportion limitée du nombre
d’enseignantschercheurs dans l’effectif relativement restreint des fonctionnaires peut justifier
cet argument du nombre particulièrement convaincant dans un contexte de
pénurie de l’offre d’enseignement et de recherche. La relative confidentialité et
l’enjeu corporatiste du débat tendent à faire du statut des enseignants du
17supérieur plus une affaire de famille qu’un problème national . Faut-il ajouter
que la nature à première vue technique et pour le moins rébarbative du sujet ne
suscite pas nécessairement un enthousiasme débordant du chercheur qui pour s’y
aventurer doit allier les vertus du bénédictin à la rigueur de l’esprit cartésien ?
Toutefois, il convient dans un premier temps de suggérer l’idée fondatrice de
notre argumentation. La condition des enseignants-chercheurs, les avatars de
leur déclassement financier accéléré par les politiques d’ajustement structurel et
la recherche de nouvelles modalités de réhabilitation sociale et matérielle à
travers la banalisation des cumuls dévoilent la crise de légitimité des fonctions
publiques africaines. À la lumière de ce constat, il convient de formuler la
question de départ suivante :
En quoi peut- on dire que la gestion du personnel enseignant des universités
publiques est un site d’analyse privilégié de la crise de l’État postcolonial ?
PROBLÉMATIQUE
La formulation de la question de départ oriente la réflexion vers un nouveau
regard sur l’État en Afrique subsaharienne non plus à partir des analyses
18classiques relatives aux objets politiques longtemps identifiés , mais à travers
l’étude de son action. On ne compte plus les travaux scientifiques relatifs à
l’État en Afrique et les qualificatifs variés que son historiographie, sans cesse
19 20enrichie, a inspirés aux auteurs : importé , mou, néo-patrimonial ,
sous21développé, ailleurs et …postcolonial. Les dérives essentialistes, pour ainsi dire
culturalistes qui guettent ces analyses, par ailleurs incontournables dans la
compréhension du politique en Afrique, ne sauraient être sous-estimées même si
elles traitent l’État en Afrique davantage comme un problème que comme un

16Jean PADIOLEAU, L’Etat au concret, PUF, Paris, 1982, PP34-35.
17Jean RIVERO, « Le statut des enseignants du supérieur : affaire de famille ou problème
national ?», in Lacroix, 15 mars 1975.
18 Comme la nature du régime politique, la démocratie, la représentation politique, le vote ou
la légitimité.
19 Bertrand BADIE, l’Etat importé. Essai sur l’occidentalisation de l’ordre politique, Fayard,
Paris, 1992.
20Daniel BACH et Mamoudou GAZIBO, L’Etat néo-patrimonial. Genèse et trajectoires
contemporaines, Presses universitaires d’Ottawa, Ottawa, 2011.
21Luc SINDJOUN, L’État ailleurs : entre noyau dur et case vide, éditions Economica,
collection « La vie du Droit en Afrique », 2002.
13 22objet défini . En vérité, les dynamiques africaines de l’État ne se résument pas à
ces étiquettes commodes et rassurantes si tant est que l’État, désormais, est aussi
saisi par son action. Autrement dit, le nouveau regard sur l’État qu’implique
l’analyse des politiques publiques suggère une vision synthétique du droit public
à la fois perçue sous l’angle de la puissance publique qui innerve l’organisation
des pouvoirs publics et celui de l’action publique au service de laquelle le droit
est un instrument.
En matière d’analyse des politiques publiques, la posture de recherche la plus
courante est de focaliser l’attention sur l’action de l’État sur la société en
négligeant l’action de l’État sur lui-même. Ce choix scientifique socialement
arbitraire interdit de penser la délicate articulation des deux dynamiques pour
23appréhender dans sa plénitude, l’État en interaction . Il convient de souligner
au crédit de cet investissement scientifique sélectif, l’incompatibilité structurelle
entre les intérêts catégoriels propres aux différents corps de la fonction publique
et l’intérêt général du service public qui est censé les animer. Il n’en demeure
pas moins qu’en matière d’enseignement supérieur, notamment des missions de
24l’université, que le jeu des acteurs est stabilisé par des institutions qui
garantissent l’enjeu de l’action universitaire, à savoir la formation des étudiants
en vue d’une insertion professionnelle. Certes, il est difficile de taire certaines
25voix universitaires qui reconnaissent humblement que le but de la formation
universitaire n’est pas de garantir nécessairement un emploi à chaque diplômé. Il
n’en demeure pas moins que c’est de la capacité des États à gérer ces
26désajustements sectoriels que se mesure leur aptitude à surmonter la crise de
régulation à laquelle ils sont confrontés dans le pilotage de l’action publique.
27Pensée de crise , si l’analyse des politiques publiques est l’héritière de la crise
de l’Etat-providence que les démocraties libérales européennes ont affrontée dès
les années 80, dans les Etats africains, elle est l’orpheline de la redistribution

22 Voir à ce sujet les critiques instructives d’Etienne Le ROY dans L’odyssée de L’État au
sujet de l’ouvrage de Jean François BAYART intitulé L’État en Afrique. La controverse
dévoile la difficulté de définir l’État africain qui dans ce cas apparaît davantage comme un
phénomène empirique que comme un objet conceptuel identifié d’où les angles d’attaque
originaux privilégiant l’analyse de l’État en Afrique, ou l’État ailleurs en référence à une
déclinaison géographique – une déviation créatrice - de la théorie générale de l’État
ellemême fondée sur l’expérience des dynamiques occidentales de l’État.
23Patrick HASSENTEUFEL, « Les groupes d’intérêt dans l’action publique : l’État en
interaction », PP155-168, in Pouvoirs, N°74, 1995.
24Le jeu des acteurs, c’est-à-dire, les relations de pouvoir dans des contextes plus ou moins
institutionnalisés qu’étudie la sociologie de l’action organisée ne saurait être séparée de
l’enjeu de l’action qui reste une préoccupation centrale de l’analyse des politiques publiques.
Cette division du travail scientifique est moins le fait d’un arbitraire scientifique que la
conséquence imprévue de cloisonnements disciplinaires dans la mesure où c’est le point de
vue qui fait la science et non son objet d’étude.
25Alain Didier OLINGA : « Quand on dit « un étudiant, un emploi », l’enjeu est tellement
immense que l’on peut se demander quelle conception au fond l’on a de la fonction de
l’institution universitaire » ». Entretien paru dans ECOVOX, n°45, janvier-juin 2011.
26Désajustement entre le « secteur » de la fonction publique et le « secteur » de ses missions.
Cette nécessaire articulation suppose une égale attention à l’organisation et à l’action.
27 Patrice DURAN, Penser l’action publique, LGDJ, 2001, Paris, P.
14 néo-patrimoniale des revenus extractifs dont les programmes d’ajustement
structurel infligés à leurs économies à la même période ont révélé la crise.
À la lumière de ces premières considérations, on peut reformuler la question
de départ de la manière suivante : en quoi peut-on dire que la gestion du
personnel enseignant est un site d’analyse du fonctionnement problématique des
services publics ? Dans ces conditions, la crise de l’État post-colonial est aussi
une crise de sa valeur instrumentale dans la prise en charge des demandes qui lui
sont adressées. En ce sens, la crise d’efficacité des services publics interroge la
gouvernabilité des sociétés politiques africaines confrontées aux querelles et
rivalités d’intérêts entre des acteurs publics, privés et externes.
En tout état de cause, la reformulation de la question de départ pose le
problème de la gouvernance des conduites universitaires dans un contexte
international marqué par le triomphe des fins sur les moyens. Exigence
éminemment libérale qui inscrit au cœur du débat lié aux usages du droit l’idée
chère au pragmatisme juridique et au pragmatisme tout court selon laquelle
seule la fin justifie les moyens. Le spectre du désordre que fait planer ce
pragmatisme sur la viabilité des États en tant qu’incarnation d’une certaine idée
du Droit désirable n’est pas sans risque pour la cohérence de l’action publique.
Gérer le personnel enseignant suppose la maximisation des opportunités
servant les intérêts collectifs en jeu et la minimisation des contraintes
susceptibles de desservir ce projet animé par le souci d’ordre public. Cependant,
il apparaît hasardeux de prétendre démontrer que les politiques de gestion du
personnel enseignant ne sont pas seulement une politique de défense des intérêts
corporatistes au nom d’une vision irresponsable des libertés académiques, mais
aussi la conséquence imprévue d’une série d’interactions sociales se déployant
dans un cadre juridique dont le registre intentionnaliste est d’abord l’intérêt
général. Les décideurs ou les acteurs concernés échappent difficilement à ce
dilemme paralysant pour l’action publique. Créer des filières professionnelles
dans le cadre des masters pour relever le défi de l’emploi des jeunes diplômés
n’est pas sans risque pour la cohérence des normes académiques qui président à
la reproduction d’un champ disciplinaire et au déroulement normal d’une
carrière universitaire. La multiplication des initiatives qui officiellement visent à
lutter contre la fuite des cerveaux, le nouveau cancer des universités, mais
implicitement ou en pratique servent des intérêts corporatistes illustre la fragilité
de l’équilibre entre intérêt général lié à l’action de l’État sur la société et les
intérêts particuliers propres à l’action de l’État sur lui-même. Le lancement de
l’initiative « universitaires sans frontières » par l’UNESCO à partir des débats
de la Conférence mondiale sur l’enseignement supérieur de 1998 illustre ce
paradoxe.
Le triomphe du référentiel global du marché notamment à travers le succès
cognitif d’une phraséologie marchande implique de nouveaux modes de pilotage
28de l’action publique privilégiant le « territoire de gestion » voire l’espace de

28 Patrice DURAN, Penser l’action publique, LDGJ, Droit et société, vol 27, 1999, P.82. Pour
reprendre l’auteur, « les territoires politiques ne sont pas exactement les territoires de gestion
qui ne sont pas eux-mêmes les territoires des conséquences ». Par exemple, le territoire
politique de la loi du 09 novembre 1981 portant statut particulier des enseignants-chercheurs
15 29 30gestion au détriment du territoire administratif . Il en découle de nouvelles
conduites universitaires qui interrogent constamment l’efficacité pratique du
statut juridique de l’enseignant-chercheur. En quoi le pilotage des conduites et
carrières universitaires met en exergue la difficulté des États africains à gérer les
tensions sociales provoquées par la concurrence des intérêts pas toujours
compatibles ? Ainsi reformulée, la question de départ appelle deux réponses
provisoires.
HYPOTHÈSES
a ) Le pilotage des conduites et carrières universitaires est le résultat d’un
équilibre provisoire entre intérêts corporatistes et l’intérêt général du service de
l’enseignement supérieur.
b ) La recherche de cette synthèse d’intérêts contradictoires est un site
d’observation privilégié des effets pervers de la gestion des fonctions publiques
africaines sur l’efficacité des politiques publiques.

PERSPECTIVES MÉTHODOLOGIQUES ET THÉORIQUES
COMPARAISON ET NÉO-INSTITUTIONNALISMES
31La construction de l’objet d’étude sert de fil conducteur à la confirmation
ou l’infirmation des hypothèses formulées. En matière d’analyse des politiques
publiques, et plus généralement dans les sciences sociales, le processus de
construction est nécessaire. L’étude systématique des conduites universitaires
suppose quelques précautions liées à la distinction entre d’une part, le discours
courant ou catégories d’action souvent repris par les textes et les nomenclatures
officielles et d’autre part, le discours savant ou catégories d’analyse proposées
par l’esprit analytique. Les données statistiques et juridiques qui contribuent à

des universités sénégalaises n’est pas le territoire de gestion de la carrière du personnel
enseignant essentiellement définie selon les normes académiques du jury du concours de
l’agrégation du CAMES et de ses comités techniques spécialisés qui lui-même n’a rien à voir
avec le territoire des conséquences dans la mesure où l’agrégé des facultés peut être invité à
donner des cours ou conférences dans une université étrangère ou à défaut être enrôlé par le
pouvoir politique. Cette difficulté à identifier un territoire administratif ou politique exclusif
met en exergue l’existence de plusieurs niveaux d’exercice du pouvoir liés laquelle interroge
la problématique de la gouvernance : l’État n’a pas le monopole de l’institutionnalisation de la
gestion du personnel enseignant, mais il en a la responsabilité.
29 Ibid, P.79.
30 Vincent DUBOIS, « La sociologie de l’action publique. De la socio-histoire à l’observation
des pratiques », PP347-364, in Historicités de l’action publique (Sous la direction de Pascale
LABORIER et Danny TROM), PUF, CURRAP, 2003, P.352
31 Les réserves des juristes sur l’hypothétique construction d’un objet qui existe déjà dans les
textes sont légitimes du point de vue de leur position, mais se révèlent discutables lorsqu’il
s’agit de rendre compte notamment à partir d’un regard sociologique des processus
institutionnels qui président à la naissance de ces textes, à leur permanence et à leur
transformation.
16 l’institutionnalisation de la catégorie d’action « carrière ou condition
universitaire » sont le plus souvent les reflets épars et les prémisses d’intention
d’une réalité ou d’un problème dont il faut retracer l’histoire
32«définitionnelle » pour tenter de mettre en scène les acteurs impliqués et en
saisir la cohérence. Le processus de construction passe par l’analyse comparée.
Problématiser une réalité, c’est la classifier en proposant des explications
causales à partir du principe selon lequel comparaison vaut raison. Aussi fait-on
valoir que les sciences sociales, par ailleurs centrales dans la compréhension de
l’action publique, sont par nature des sciences de la comparaison.
LA MÉTHODE COMPARÉE
Le choix de la comparaison est dicté par le souci d’affiner les relations
causales dans la prise en charge des problèmes que soulève la gestion du
personnel enseignant aussi bien par rapport aux périodes de déni d’agenda que
dans des périodes d’agenda surchargé. Associée à la sociologie historique,
l’étude comparée permet de mieux identifier ce que Max WEBER appelle les
« affinités électives » entre situations, institutions ou acteurs susceptibles
d’étayer des analyses explicatives afin de parvenir à une loi au sens poppérien
du terme, c’est-à-dire reposant sur un système d’hypothèses qui n’est pas
toujours vérifié. Encore faut il se prémunir des pièges de l’analyse causale du
moins à en croire Émile DURKHEIM qui pense qu’il ne faut pas confondre
l’enchaînement historique des évènements avec le lien de causalité. Cette mise
en garde recommande une posture beaucoup plus wébérienne sinon proche de la
33rétrodiction . La présente démarche requiert une confrontation des droits des
fonctions publiques de l’Afrique francophone au travers de l’étude du statut des
enseignants-chercheurs non sans questionner le mimétisme institutionnel par
rapport à la situation française. L’héritage colonial du droit universitaire français
reçu par les droits africains recommande ce regard comparatif.
34La sociologie historique du droit universitaire se décline comme un lieu
35privilégié de dévoilement du sens caché et du cens caché des politiques de
gestion du personnel enseignant.
32Chloé-Anne VLASSOPOULOU, « L’histoire dans l’analyse des politiques publiques :
réflexions à partir de la lutte anti-pollution », PP99-118, op cit, P111. Cette histoire
définitionnelle est d’autant plus importante que contrairement à ce que propose le modèle
séquentiel de l’analyse des politiques publiques, la prise en charge d’un problème public n’est
généralement que le résultat imprévisible ou pour reprendre R.K.MERTON, les conséquences
imprévues de l’interaction des acteurs dans un environnement incertain.
33Par exemple, en affirmant que le métier d’enseignant-chercheur a perdu son attractivité à
cause des politiques d’ajustement structurel, on établit un lien de causalité direct et certain
étayé par des données empiriques précises, mais en écrivant que le métier
d’enseignantchercheur a perdu son attractivité à la suite des politiques d’ajustement structurel, on esquisse
implicitement un lien de causalité probable, voire une corrélation.
34La différence entre la sociologie juridique et le droit comparé est moins une différence de
méthode qu’une différence de l’approche initiale. Le juriste comparatiste raisonne ainsi : les
droits africains prescrivent généralement des statuts réglementaires en raison de la nature de
leur régime politique elle-même historiquement liée aux priorités de l’unité nationale et du
développement sur l’exigence de la démocratie. En revanche, le sociologue du droit écrit : les
17 La méthode comparée s’inscrit dans une déterritorialisation de l’action
publique dans laquelle l’État n’est plus l’unité de valeur géographique exclusive
compte tenu de la régionalisation progressive des normes académiques, du
moins ce qui est perçu comme l’effet de la mondialisation. L’articulation des
systèmes juridiques variés, pour ainsi dire des « espaces de gestion » aux
frontières fuyantes est illustrée par la hiérarchisation structurelle et
conjoncturelle de l’ordre local universitaire, l’ordre national, l’ordre régional du
CAMES ou de l’Association des universités africaines et de l’ordre international
investi par son droit et des acteurs incontournables comme la Banque mondiale,
l’Agence universitaire de la Francophonie et l’UNESCO.
Synchronique, la comparaison, au risque d’être superficielle, se doit d’être
diachronique afin de mettre en évidence d’une part par analogie historique les
36affinités électives et d’autre part la concordance des temps universitaires dont
mai 68 est une illustration. En tout état de cause, la méthode comparative
suppose un effort de généralisation, voire d’abstraction des concepts ou des
notions qui facilite la comparaison notamment en identifiant des catégories
d’analyse universelles au-delà de leurs variations culturelles. À ce sujet, Claude
LÉVY-STRAUSS écrit :
« Quant à la méthode comparative, elle ne consiste pas (…) à comparer
d’abord et à généraliser ensuite. Contrairement à ce que l’on croit souvent,
c’est la généralisation qui fonde et rend possible la comparaison. Devant une
pluralité d’expériences, on commence par rechercher à quel niveau, il convient
de se placer pour que les faits observés et décrits soient mutuellement
convertibles. Et c’est seulement quand on a réussi à les formuler dans une
langue commune et grâce à cet approfondissement préalable que la
comparaison devient possible ».
Ce travail de tri entre concepts monoculturels et concepts transculturels
37permet de dresser une liste incomplète de concepts transculturels, c’est-à-dire
soit élaborés dans le cadre d’une théorie ou d’un modèle d’analyse à prétention
universelle, soit représentant dans l’abstrait, une construction politique située et
datée, mais ayant acquis par la pratique une valeur universelle. On peut citer

priorités de l’unité nationale sur la construction de l’État déterminent la nature des régimes
politiques lesquels prédisposent les droits africains à préférer les statuts réglementaires aux
statuts législatifs. Pour une connaissance approfondie, lire A.J.VAN DER HELM, V.M.MEYER,
Comparer en droit, essai méthodologique, CERDIC, Strasbourg, 1991.
35André-Jean ARNAUD, Le droit trahi par la sociologie. Une pratique de l’histoire, LGDJ,
collection « Droit et Société, Recherches et Travaux », Maison des Sciences de l’Homme /
Réseau européen droit et société, 1998, Paris, P.123
36 La concordance des temps ne suppose pas toujours le même rapport à un évènement ou la
même gestion d’une situation. Alors qu’en France, Mai 68 a permis de libérer le champ
universitaire des pesanteurs corporatistes essentiellement liées au mandarinat, au Sénégal, et
au Cameroun, États encore confrontés à la consolidation de l’unité nationale, il a en quelque
sorte préparé le terrain favorable à une juridicité d’exception à laquelle les établissements
publics universitaires n’ont pas échappé. Autant dans un cas, on observe l’émergence d’un
débat sur les franchises universitaires, autant dans l’autre, on assiste à une réglementation plus
restrictive des libertés académiques.
37Pour aller plus loin, lire Bertrand BADIE et Guy HERMET, La politique comparée, Armand
Colin, collection « U », Paris, octobre 2001.
18 pour la deuxième alternative les notions suivantes : ordre politique, autorité,
bureaucratie, politique publique et intellectuel.
NÉO-INSTITUTIONNALISMES
Formulé pour la première fois par un article de James MARCH et Johan
OLSEN en 1984, le courant néo-institutionnaliste se positionne sur le champ
scientifique en s’opposant à l’archéo-institutionnalisme incarné par le droit
public même s’il analyse les institutions comme un facteur d’ordre en réduisant
le caractère chaotique du jeu des acteurs. Les institutions produisent des règles
procédurales et décisionnelles, règles rigides, mais dont l’application peut être
souple. Ces règles ne sont pas seulement des routines ou des formes
organisationnelles, elles peuvent aussi être des croyances qui déterminent
l’action ou le résultat d’un système d’échanges en vue de la maximisation des
intérêts. Les institutions se révèlent être un facteur d’interprétation du monde
dans la mesure où elles permettent de rendre compréhensibles les rôles et les
choix des acteurs. La variété des situations que recouvre le courant
néo38institutionnaliste a conduit certains auteurs à parler de trois néo-
institutionnalismes : l’institutionnalisme historique, l’institutionnalisme des
choix rationnels et l’institutionnalisme sociologique. Ces différentes
déclinaisons tentent de répondre chacune à trois questions fondamentales :
comment les acteurs se comportent-ils par rapport aux institutions, que font les
institutions et pourquoi durent-elles ?
1 ) L’INSTITUTIONNALISME HISTORIQUE
Cette déclinaison s’inscrit dans la dimension historique des politiques
39publiques résumée par l’expression « path dependence » . Les acteurs
s’attachent aux institutions par habitude acquise en raison du poids du passé. Le
maintien du cadre institutionnel de la carrière ou des normes académiques de
recrutement et de promotion respectivement hérités du droit français et de
l’ancien Comité consultatif des universités françaises devenu Comité National
des Universités traduisent une dépendance au sentier institutionnel en partie
favorisée par le mécanisme juridique des accords de coopération. La pesanteur
administrative qui résulte de l’adhésion des acteurs à une institution contribue à
son maintien même lorsqu’elle a perdu sa raison d’être. L’attachement quasi
nostalgique de certaines universités liées au CAMES au système de la double
thèse pourtant supprimé dès 1984 en France et depuis lors incompatible avec les
exigences de la compétitivité scientifique et du système LMD illustre ces

38Peter HALL et ROSEMARY TAYLOR « La science politique et les trois
néoinstitutionnalismes », PP 469-496, in Revue Française de Science politique, vol 47, n°3-4,
juin-aôut 1997.
39 En français, dépendance au sentier institutionnel ou dépendance institutionnelle. Empruntée
aux économistes de l’innovation, l’expression est utilisée par les analystes de politiques
publiques pour expliquer l’inertie de certains choix institutionnels, la difficulté des réformes
et le caractère incrémental des changements obtenus.
19 résistances. L’épaisseur institutionnelle des structures et procédures n’exclut pas
des changements à la marge dont rendent compte généralement le passage des
conjonctures continuistes vers des conjonctures critiques et les fenêtres
d’opportunité politique. Ainsi en est-il du retrait progressif de la France de la
gestion des affaires universitaires au lendemain de mai 68 qui a ainsi favorisé
l’institutionnalisation d’un état d’exception universitaire ou des transitions
démocratiques de la décennie 90 qui ont légitimé le discours de l’ajustement
structurel de l’enseignement supérieur à travers des mesures visant à rentabiliser
les universités publiques et à encourager l’émergence d’un enseignement
supérieur privé jugé plus souple et plus efficace. Le triomphe du référentiel
global du marché fait planer une menace sur les situations de rente et attise les
conflits d’intérêts au centre des préoccupations de l’école des choix rationnels
2 ) L’INSTITUTIONNALISME DES CHOIX RATIONNELS
Les théoriciens de l’école des choix rationnels expliquent certaines actions à
partir du modèle de la théorie des jeux particulièrement féconde dans la
compréhension de la transition démocratique et tout autant pertinente pour
rendre compte des phénomènes de dette suscités par les systèmes d’échange
entre acteurs intervenant à des degrés divers dans la reproduction du corps
enseignant. Selon l’institutionnalisme du choix rationnel, les acteurs ayant des
préférences se comportent de façon utilitaire pour maximiser leur satisfaction à
travers des stratégies qui supposent d’importants calculs. Dans ce sens, les
relations sociales sont considérées comme une série de dilemmes d’action
collective tel que les acteurs qui agissent en vue de maximiser la satisfaction de
leurs propres préférences risquent de desservir l’intérêt général. Cette
conscience de l’intérêt collectif peut orienter les calculs des acteurs plus ou
40moins impliqués dans des « gains d’échanges » conduisant ainsi à la création
41d’institutions sur la base d’un accord volontaire. Mais dans certains cas,
n’estil pas budgétairement plus rationnel pour les universités de multiplier le
recrutement des contractuels et vacataires au détriment de la création de
nouveaux postes budgétaires ? Pour les universitaires soucieux de leur carrière
tout en étant critiques à l’égard du régime politique en place, n’est-il pas
préférable de privilégier le ticket du passager clandestin à un affrontement
ouvert avec le pouvoir politique ? Et que dire de ces élites universitaires qui
42n’hésitent pas à succomber à l’entrisme, ce piège adulé de dans l’espoir d’un
enrichissement personnel à la faveur des positions politiques nouvellement
acquises ou conquises ?
La confusion entre les effets de position dans la hiérarchie de
l’administration publique et les effets de disposition liés à la reconnaissance

40 Peter HALL et ROSEMARY C.R.TAYLOR, op cit P.480.
41Sur ce point, l’institutionnalisme des choix rationnels en accordant une place importante à
l’interaction stratégique relève prioritairement des analyses constructivistes contrairement aux
deux autres institutionnalismes historique et sociologique qui s’inscrivent dans les études
formationnistes.
42Selon l’expression d’Eugène FONSSI, ECOVOX, Magazine de l’écologie et du
développement durable, n°45, janvier-juin 2011, P.13.
20 scientifique dévoile les calculs des acteurs de ceux qui ont en charge le contrôle
de l’accès à la profession. La pratique qui consiste à ne pas publier les postes
vacants dans les délais ou de ne pas les publier ou encore de ne pas diffuser le
profil effectivement recherché relève d’enjeux de positionnement et des gains
d’échanges dans lesquels les principales autorités académiques sont impliquées.
La volonté stratégique d’accroître une clientèle universitaire dans le cadre d’un
processus d’accumulation de différentes formes de capital interroge
l’instrumentalisation de la procédure de publication des postes au Journal
Officiel. La reconnaissance impliquant implicitement la concurrence, comme le
43conçoit l’esprit de la loi de Parkinson , les universitaires de rang magistral, à
travers des stratégies ténébreuses d’intimidation, de déclassement ou de
répression académique, veulent s’assurer le monopole du contrôle de l’accès au
grade magistral. La défense des intérêts strictement corporatistes n’est pas sans
risque pour la promotion de l’intérêt général du service de l’enseignement
supérieur notamment au regard du risque sous-optimal pour la communauté
universitaire que représente la maximisation des préférences individuelles.
L’absence de publicité des postes disponibles ou la mobilisation des liens de la
parentèle et de la clientèle revêt un intérêt sociologique indéniable dans la
compréhension du processus de privatisation de l’espace public au centre de la
44gestion néo patrimoniale des affaires universitaires.
3 ) L’INSTITUTIONNALISME SOCIOLOGIQUE
Héritier de la science administrative en particulier de la sociologie des
organisations, l’institutionnalisme sociologique se développe à la fin des années
des années 70 notamment en montrant que les structures et procédures
institutionnelles sont adoptées par les acteurs et se maintiennent non pas
seulement en raison de leur efficacité, mais aussi parce qu’elles sont considérées
comme des pratiques culturelles. La théorie des « bonnes raisons » chère à
Raymond BOUDON privilégie une rationalité subjective voisine des
45préoccupations de la sociologie compréhensive .
L’originalité de l’institutionnalisme sociologique réside dans une définition
plus globale des institutions, qui au-delà des règles et procédures formelles,
peuvent désigner des systèmes de symboles, des schémas cognitifs et des
modèles moraux qui fournissent des cadres d’interprétation de l’action. La
position ou le choix des acteurs ne sont pas nécessairement liés à la volonté de
43 « Tout fonctionnaire désire augmenter le nombre de ses subordonnés et non de ses rivaux ».
44 Contrairement à la thèse défendue par Bertrand BADIE et à la décharge de Jean François
MEDARD et Luc SINDJOUN, ces pratiques n’invalident pas l’existence de l’État en Afrique,
mais en révèlent la crise au regard de l’idée de Droit qu’il incarne à travers sa sociogenèse.
Les avatars de la dynamique occidentale de l’État dévoilent des processus de déviation
comparables contredisant ainsi la thèse culturaliste d’une exceptionnalité sociologique des
dynamiques africaines de l’État au profit des thèses moins développementalistes de la
réappropriation de l’État importé : l’État ailleurs.
45 Les croyances, les choix et les comportements d’un acteur peuvent paraître objectivement
irrationnels, mais ce dernier a toujours de bonnes raisons d’agir ou de poser des actes
compréhensibles pour reprendre Max WEBER.
21 maximiser leurs préférences matérielles dans la mesure où ces derniers adhèrent
à certaines institutions pour exprimer ou défendre une identité et s’intégrer en
jouant un rôle. La rationalité instrumentale propre à l’école des choix rationnels
est reléguée au second plan au profit de la rationalité en valeur fondatrice d’une
forme de légitimité sociale qu’on peut retrouver dans le fétichisme des titres
universitaires dans un contexte de déclassement social du métier
d’enseignantchercheur ou la mise en scène de l’autorité du corps au travers du port de la robe
et des rites de consécration. L’attachement à des normes académiques peu
efficaces, mais chargées de sens, traduit la mobilisation des logiques de
46convenances sociales qui n’est pas sans rappeler la mémoire universitaire
inconsciente qui limite la marge de manœuvre des acteurs.
Aucune des déclinaisons du courant néo-institutionnaliste n’épuise à elle
seule la compréhension de l’émergence des formes institutionnelles, leur
permanence ou leur transformation dans le champ scientifique, académique et
administratif. Enfin, il importe de préciser le rapport qu’entretient le courant
néo-institutionnaliste avec l’importante distinction entre institutions « choses »
et institutions « vivantes » dans la mesure où cette dernière est le produit d’une
lecture juridiquement hétérodoxe de l’institution proposée par le doyen
HAURIOU. Les institutions choses représentent des normes fixées à un moment
donné pour établir le statut des personnes physiques ou morales et le régime
47juridique de leurs biens . C’est le cas des textes essentiellement réglementaires
portant statuts particuliers des enseignants-chercheurs et des établissements
publics universitaires. Les institutions vivantes désignent des institutions de
nature corporative qui, une fois instituées et devenues sujets de droit, forment
des entités mouvantes reconnaissables à plusieurs caractéristiques : l’idée
d’œuvre qui identifie l’objectif poursuivi et en assure le fonctionnement, la mise
en place d’un pouvoir organisé qui sert la continuité de cet objectif au-delà de la
précarité de ses fondateurs et l’adhésion implicite des administrés susceptibles
d’être les bénéficiaires de cet objectif. Les universités apparaissent comme des
institutions vivantes dont les missions traditionnelles sont la recherche,
l’enseignement et la formation lesquelles sont animées par une équipe
d’universitaires avec la participation plus ou moins formelle des étudiants.
CHOIX DISCIPLINAIRES
Le postulat épistémologique selon lequel c’est le point de vue qui fait la
science et non l’objet d’étude est une posture scientifique socialement arbitraire
qui certes contribue à la reproduction des cloisonnements disciplinaires hérités
de la République des facultés, mais qui rend de moins en moins compte de la
48complexité croissante des problématiques sociétales . Il importe de concevoir

46 John L.CAMPBELL cité par Peter HALL et Rosemary TAYLOR, op cit, P.485.
47Jean-Louis QUERMONNE, L’appareil administratif de l’État, Seuil, collection « politique »,
série « Points », 1991, P.21.
48On a pu parler aussi d’une intelligence de la complexité à laquelle doit obéir la posture
épistémologique et méthodologique dans la construction de l’objet d’étude en sciences
sociales. Pour aller plus loin, lire Jean-Louis LEMOINE et Edgar MORIN, Intelligence de la
complexité, épistémologie et pragmatique, La Tour d’Aigues, éditions de l’Aube, 2007.
22 49 50l’interdisciplinarité comme une amitié intellectuelle qui facilite le commerce
des idées et des théories dans le cadre d’un champs disciplinaire plus ou moins
élargi comme les sciences sociales sans perdre de vue la nécessaire hiérarchie de
ses composantes. Cinq perspectives disciplinaires sont retenues en fonction de
l’intelligence de l’objet d’étude.
1 ) LE DROIT, UN CHAMP DISCIPLINAIRE AU STATUT SCIENTIFIQUE
51CONTROVERSÉ
Les politiques de gestion du personnel enseignant sont stricto sensu, du
moins dans une approche stato-centrée, des politiques réglementaires si l’on
52s’inspire de la typologie de Théodore LOWI . Dans tous les cas, l’importance
des textes juridiques est indéniable aussi bien à travers les lois et règlements
qu’à travers les systèmes juridiques internationaux qui sont autant de foyers de
production des normes académiques. À l’évidence, la théorie juridique ne se
limite pas à la description de la technique juridique et de manière plus générale
aux normes en vigueur au risque d’encourir les critiques pertinentes des
partisans de KELSEN. Ces derniers font valoir à la lumière d’une définition
large sinon antique de la science proche du paradigme de Thomas KUHN que la
dogmatique juridique est une science, c’est-à-dire un discours précis, rigoureux
et cohérent sur un savoir organisé et structuré. D’un autre côté, en s’inspirant de
Karl POPPER, on admet qu’une théorie juridique est scientifique non pas parce
que sa conformité à certains faits peut être démontrée, mais parce que sa
fausseté peut être vérifiée. Autrement dit, assumer les impuretés d’une
hypothétique théorie pure du droit universitaire ne peut qu’être une démarche
fructueuse.
Toutefois, cette prétention éminemment volontariste du droit au prestigieux
statut de science ne souffre t-elle pas de l’idée selon laquelle le droit a été
49Il importe de distinguer une triple approche, pluridisciplinaire, transdisciplinaire et
interdisciplinaire. La première est une collaboration de plusieurs sciences conservant leur
spécificité, la deuxième se réfère à un usage des théories et concepts communs à toutes les
sciences sociales d’un niveau d’abstraction élevé et la troisième est une confrontation, un
échange de méthodes, de concepts et points de vue.
50Rapport de G.MARLY, « La théorie de l’institution », PP29-45, in Annales de la Faculté de
droit et des sciences économiques de Toulouse, tomeXVI, faculté de droit, université de
Toulouse, 1968, P.31
51Le débat oppose souvent les auteurs proches de la philosophie du droit qui contestent ou
relativisent le statut scientifique du droit en invoquant l’impossible neutralité axiologique de
toute description ou interprétation des normes et les auteurs qui se réclament de la théorie du
droit pour justifier la scientificité de leurs arguments ainsi dépoussiérés des considérations
morales héritées de la philosophie. (Lire à ce propos, Jean Pascal CHAZAL, « Philosophie du
droit et théorie du droit ou l’illusion scientifique », PP303-333, in Archives de philosophie du
droit, tome 45, Dalloz, 2001 et W.SABETE, « La théorie du droit et le problème de la
scientificité », PP 303-326, in Archives de philosophie du droit, Tome 43, Dalloz, 1999.)
52LOWI regroupe les politiques publiques en quatre groupes : les politiques constitutives, les
politiques réglementaires, les politiques redistributives et les politiques distributives. Pour
aller plus loin, Théodore .J.LOWI, « Four systems of policy politics and choice », Public
Administration Review, juillet-août 1972.
23 53pendant longtemps considéré notamment par les positivistes comme une fin en
soi au lieu d’être comme le soutient Paul AMSELEK, un moyen pour ainsi dire
un instrument de direction des conduites humaines au risque de sacrifier au culte
de l’ordre ou de la cohérence ce qu’il gagne en efficacité ? C’est précisément
cette fonction pratique revendiquée du droit qui en fait davantage un phénomène
social contingent, un objet d’étude des sciences sociales qu’une science sociale
véritable. Ce glissement sémantique dévoile l’intérêt interprétatif de la
jurisprudence et de la doctrine dans la compréhension pratique du droit et
l’intérêt sociologique de la casuistique dans la compréhension scientifique du
54droit . Autrement dit, il est délicat de parler d’une science juridique même si
celle-ci se présente comme un savoir qui étudie les normes mais aussi leur
bien55fondé ou leur justification. N’en déplaise à Léon HUSSON écrivant en 1967
que le vrai nom de la science du droit est le beau nom de la jurisprudence, il
56faut convenir avec Christian ATIAS qu’il n’y a pas de science du droit, mais
une science nécessairement sociale du droit. Ainsi s’explique la double
approche de la dogmatique et de la casuistique dans toute analyse juridique.
L’intérêt d’une analyse dogmatique est de révéler d’une part le caractère
programmatique des politiques publiques énoncé sur un registre intentionnaliste
et d’autre part de contribuer, à travers l’exégèse des textes, au processus de
57catégorisation de la « condition et de la carrière universitaires » .
Séquentiellement, la loi ou le décret marque le début d’une politique publique,
en fixe le cadre normatif, symbolique, voire idéologique, mais ne l’épuise pas.
Indispensable pour questionner le mimétisme institutionnel des systèmes
normatifs, la dogmatique révèle le Droit essentiellement dans sa lettre sans en
restituer forcément l’esprit, mieux la vie. Élément de controverse relative à
l’ineffectivité du droit en Afrique, l’intérêt de la casuistique est de dévoiler sur
un registre plus interactionniste le rapport des acteurs aux normes avec l’idée
éminemment sociologique selon laquelle l’ineffectivité du droit ne se résume
pas à une crise du droit, au sens pathologique de l’expression, mais relève d’un
fait social dont l’interprétation permet de mettre en scène la vie du droit. Louis
CAMU ne dit pas autre chose lorsqu’il préface un classique de la fonction
publique en ces termes : « dans le cadre du droit administratif, il y’a la vie

53Plus clairement, la validité des normes ne reposant non pas sur leur efficacité ou leur
effectivité, mais sur leur cohérence à l’unité systémique de l’ordre juridique. L’approche par
les fins consacre le triomphe des certitudes alors que l’approche par les moyens s’accorde
davantage avec l’esprit critique de la théorie scientifique.
54Au risque d’encourir les critiques des juristes, on peut dire que le droit doit sa scientificité
essentiellement à la méthode éminemment sociologique de l’explication causale des faits
sociaux qui innerve l’analyse en sciences sociales. Mais les juristes n’ont pas la même
conception de la scientificité de leur discipline, la leur est plus doctrinale
qu’épistémologique : le droit est défini comme une science déductive à travers le règlement
des situations contentieuses par le juge et une science inductive à travers la systématisation en
notions des décisions du juge par la doctrine, notamment universitaire.
55 Léon HUSSON, Les apories de la logique juridique, Annales de la Faculté de Droit de
Toulouse, 1967, P.29.
56 Christian ATIAS, Épistémologie juridique, éditions Dalloz, collection « Précis », Paris,
2002, P.20.
57Ce qu’on appelle en science politique, des objets politiques non identifiés, en voie
d’identification ou déjà identifiés.
24 58administrative et dans le cadre du statut, il y’a le dynamisme des personnes » .
La remarque fait signe vers l’importance croissante de la modulation des
différentes missions du métier d’universitaire le plus souvent en fonction de son
équation personnelle. L’importance de la casuistique montre que le droit
entretient des rapports étroits avec les disciplines des sciences sociales
confirmant la thèse du pragmatisme juridique selon laquelle « la vie du droit
59n’est pas la logique, mais l’expérience » .
Plus concrètement, appréhender la sociogenèse par exemple de la loi du 09
novembre 1981 relatif au statut du personnel enseignant des universités au
Sénégal n’est pas dénué d’intérêt pour le juriste qui partage cette conviction de
Léon DUGUIT exprimée en son temps en ces termes :
« Si le rôle du professeur de droit devait se borner à commenter les lois
positives, il ne vaudrait pas une minute d’effort et de travail. La mission des
Facultés de droit va encore plus loin. Elles sont, elles doivent être des Facultés
60de sciences sociales » .
C’est à bon droit que l’analyse doit aussi convoquer d’autres disciplines des
sciences sociales en commençant par la science politique.
2 ) LA SCIENCE POLITIQUE
La science politique s’intéresse aux phénomènes du pouvoir d’un point de
vue plus factuel que normatif aisément observables à travers l’étude des objets
politiques déjà identifiés comme la représentation politique, la légitimité, le vote
et le régime politique et plus difficilement saisissables au regard de l’analyse de
l’action publique. Les enjeux de pouvoir se déclinent à tous les niveaux du
processus de fabrication des politiques publiques depuis les négociations
ministérielles sur la nature et l’objet de la règle de droit jusqu’à l’expression
concurrente des intérêts parfois irréconciliables en passant par les luttes
cognitives pour la redéfinition légitime de la situation. Aux différents espaces de
gestion du CAMES, de la tutelle administrative, de l’université et de manière
plus diffuse de la profession universitaire, la quête ou la défense des positions de
pouvoir par le truchement de la reproduction des champs disciplinaires et le
contrôle de l’accès aux grades universitaires s’inscrit dans un système de gain
d’échanges dont le but officieux est d’accumuler différentes formes de capital.
L’objet véritable de la science politique est moins l’enjeu de pouvoir que le
61rapport politique des universitaires dont l’importance sera vérifiée à travers les
58 Roger GRÉGOIRE, La fonction publique, Armand Colin, 1954, Paris, P.9
59W.O.HOLMES cité par Maurice KAMTO, Pouvoir et droit en Afrique Noire : essai sur les
fondements du constitutionnalisme dans les États d’Afrique Noire francophone, LGDJ,
collection « Bibliothèque africaine et malgache », 1987, Paris, P.14.
60 L.DUGUIT cité par Fabrice MELLERAY, « Les trois âges du droit administratif comparé ou
comment l’argument de droit comparé a changé de sens en droit administratif français »,
PP13-22, in L’argument de droit comparé en droit administratif français (Sous la direction de
Fabrice MELLERAY), Collection Droit administratif, éditions Bruylant, Bruxelles, 2007, P.13.
61 Pierre DUCLOS cité par Pierre FAVRE, « La question de l’objet de la science politique
a-telle un sens ? », PP17-31, in L’atelier du politiste. Théories, actions et représentations (Sous
25 revendications syndicales, l’usage du droit de grève, la production scientifique et
les actes de promotion académique.
La reproduction du corps enseignant donne lieu à une instrumentalisation
politique du droit universitaire et le jeu des récompenses ou des punitions dans
le cadre de la version universitaire de ce que Jean-François BAYART appelle
62« l’assimilation réciproque des élites », l’assimilation univoque des élites . La
sociologie politique propose des réflexions axées sur le jeu des acteurs dans leur
volonté de maximiser les intérêts particuliers sous des formes de clientélisme
universitaire, d’accumulation et de redistribution essentiellement patrimoniales.
Les tractations tendues qui accompagnent la gestion des postes et le marketing
invisible que génère la création de nouvelles filières de formation dans le cadre
des partenariats entre universités du Sud et universités du Nord dévoilent le cens
caché de la reproduction des élites universitaires. Dans un contexte marqué par
le déclassement financier de l’enseignant-chercheur, la recherche de nouvelles
modalités de réhabilitation du métier passe par la maximisation des chances
d’une carrière administrative dans la haute fonction publique à défaut d’un
« enrôlement » par le pouvoir politique.
3 ) LA SOCIOLOGIE HISTORIQUE
L’importance de la sociologie historique en politique comparée a été
démontrée par plusieurs travaux fondateurs des sciences politiques portant sur la
sociogenèse des sociétés politiques occidentales. Mais ce sont les historiens
américains, regroupés dans les années 80 autour de la revue Journal of policy
63history , qui sont les pionniers de l’étude historique des politiques publiques.
L’évolution des universités en termes de missions, de normes académiques met
en exergue le phénomène universel de la politisation du champ universitaire
dont rendent compte par le recours aux analogies historiques les affinités
électives entre les nominations politiques et le contrôle sévère des programmes
èmeuniversitaires dans la France du 19 siècle et les répressions politique et
policière dont sont victimes les intellectuels critiques des régimes politiques
africains. Le poids de l’héritage colonial conditionne les choix institutionnels en
64ce qui concerne par exemple les catégories classificatoires du corps et les

la direction de Pierre FAVRE, Olivier FILLIEULE et Fabien JOBARD, La Découverte/PACTE,
Recherches, série « Territoires du politique », Paris, 2007, P.18.
62 Le gouvernement, les recteurs ou présidents d’université et le Président de la République
disposent de l’emploi budgétaire et administratif tandis que les autorités académiques, en
l’occurrence les doyens, les jurys des Comités techniques spécialisés ou du concours et les
diverses commissions nationales se prononcent sur l’évaluation des pairs. La division
officielle du travail entre autorités académiques compétentes pour conférer un grade et les
autorités administratives chargées d’attribuer l’emploi interdit de voir l’effet pervers de la
multipositionnalité des acteurs impliqués illustré notamment par la collusion du savant et du
politique.
63 En français, « analyse historique des politiques publiques ».
64 C’est le cas des différents grades académiques de professeurs titulaires, de maîtres de
conférences, de chargés d’enseignement ou chargés de cours selon les disciplines, de
maîtresassistants ou d’assistants repris malgré quelques légères variations selon les pays par les listes
d’aptitudes du CAMES alors qu’ils ne sont plus en vigueur en France depuis 1981.
26 normes académiques de recrutement et de promotion. On ne comprendrait pas
l’attachement des universités liées au CAMES au concours de l’agrégation de
l’enseignement supérieur, voie courte de la maîtrise de conférences alors même
que le système LMD semble avoir révélé les limites académiques de ce choix
sans prendre en considération le poids du passé colonial à travers le prestige et la
fascination qu’a longtemps exercés le concours de l’Agrégation française sur les
universitaires francophones.
Le recours à l’histoire aide aussi à comprendre l’instrumentalisation des
usages du passé par les acteurs à des fins de légitimation des intérêts personnels.
À la fois sources d’opportunité pour les uns et de contraintes pour les autres, les
analogies historiques ne sont pas à l’abri du piège ou des tentations
développementalistes qui transparaissent dans le discours et les actes. On
retrouve à travers l’épaisseur historique des institutions malgré les évolutions à
la marge, les préoccupations de l’institutionnalisme historique, les explications
causales par la rétrodiction et les réflexions relatives à l’incrémentalisme disjoint
cher à LINDBLOM qui sont autant de centres d’intérêt pour l’analyse des
politiques publiques.
4 ) ANALYSE DES POLITIQUES PUBLIQUES
Le pilotage des conduites et carrières universitaires se décline comme des
« politiques de gestion du personnel enseignant ». Déclinaison qui donne le ton
disciplinaire sur lequel s’énonce la construction sociologique non sans balayer
les ambiguïtés sémantiques et méthodologiques dont souffre la jeune discipline.
L’analyse des politiques publiques est d’abord une branche de la science
politique dont l’émancipation intellectuelle est relativement récente et fragile.
Mais à en croire la littérature, elle est davantage un discours sur une perspective
de recherche mal définie, un aire de champ disciplinaire qu’une discipline
formalisée avec sa boîte d’outils et son mode d’emploi, ce qui du reste confirme
son ancrage transdisciplinaire pour en faire la discipline par excellence des
sciences sociales. Faut-il dans ce cas parler d’un état de l’art comme le propose
65Pierre MULLER ou au contraire s’intéresser à l’originalité intrinsèque de
l’objet de la discipline, à savoir l’action publique notamment au regard des
66multiples déclinaisons disciplinaires de l’analyse ?
En se posant du point de vue du droit, toute politique publique suppose un
cadre juridique qui en fixe les grandes orientations et les principes d’action.
L’esprit du droit est régulièrement sollicité dans l’analyse des politiques
publiques car ce dernier est pour reprendre Paul AMSELEK, une technique de
67co-direction des conduites humaines : pour agir ou réguler, l’État a besoin du
65Pierre MULLER, « Préface » du Dictionnaire des politiques publiques (Codirigé par Laurie
BOUSSAGUET, Sophie JACQUOT et Pauline RAVINET), Sciences po, les Presses, références,
Paris, 2004.
66Analyse juridique de l’action publique, sociologie politique de l’action publique, sociologie
historique de l’action publique…
67Paul AMSELEK, « Le droit, technique de direction publique des conduites humaines », in
« Définir le droit », droits, revue française de théorie juridique, 10, PUF, Paris, 1989.
27 Droit. On l’observe à travers l’édiction réglementaire des normes académiques
relatives à la carrière et à la condition des universitaires. Du point de vue de
l’analyse des politiques publiques, le droit lui-même peut faire l’objet d’une
politique publique car l’État en interaction est aussi le droit en interaction : pour
légitimer juridiquement son action, l’État doit fabriquer le droit, autrement dit
programmer en faisant voter des lois, en édictant des règlements administratifs
ou individuels ce qui se conçoit non sans querelles politiques. Les tensions
ministérielles qui accompagnent le choix de l’instrument juridique d’élaboration
du statut enseignant montrent que le droit est aussi saisi par la politique. Le droit
comme cadre et comme objet induit des postures disciplinaires différentes qui
68n’empêchent pas leur combinaison hiérarchique .
La stratégie de recherche en matière d’analyse comparée des politiques
publiques pose le problème du transfert de la boîte à outils et de son mode
d’emploi vers des terrains extra-occidentaux. La notion de style de politique
69publique proposée par Jeremy RICHARDSON et reprise par Jurgen FEICK
pour étudier les profils des politiques, les « structures institutionnelles » et les
cultures politiques nationales semblent réconcilier les rationalités en valeur et
70instrumentale de la politique. Les contributions scientifiques récentes
suggèrent la notion de réseau d’action publique en interrogeant les raisons des
choix d’instrument des politiques publiques. Ainsi le recours privilégié au
règlement au détriment de la loi dans la conduite de l’action publique revêt un
intérêt dans la compréhension d’un style de politiques publiques en ce qu’elle
renseigne sur la nature autoritaire, semi autoritaire ou négociée du pilotage de
l’action révélant ainsi l’importance de la variable « régime politique » dans
l’analyse de toute politique publique. Cette variable s’invite également à travers
les usages de la notion de « fenêtre d’opportunité » définie par le politologue
John KINGDON comme l’ouverture de conditions exceptionnelles propices à la
mise en œuvre de réformes significatives et à l’instauration de changements
profonds impulsés par l’État.

68Le droit comme cadre d’étude correspond aux analyses juridiques en vogue dans les thèses
de droit. Le droit comme objet d’étude relève d’analyses plus politiques voire sociologiques
sans toutefois être incompatible avec les exigences scientifiques d’une thèse de droit dans la
mesure où le droit comme objet de politique publique peut être simultanément présent comme
cadre. Il ne s’agit plus du même droit, mais du droit du droit, en d’autres termes de
l’ensemble des règles instituant le droit comme objet de politique publique. Le principe
constitutionnel de la répartition des matières relevant de loi et du règlement pour régler la
question de l’instrument juridique de l’élaboration du statut des enseignants-chercheurs et le
principe général de droit relatif à la séparation des pouvoirs ou à la hiérarchie des normes
dans la gestion des conflits de normes auxquels le juge est souvent confronté illustrent ce cas
de figure.
69Jurgen FEICK, « L’analyse comparative des politiques publiques : un chemin vers
l’intégration des résultats », L’Année sociologique, 1990
70Pour aller plus loin, consulter la Revue internationale de Politique comparée de 2000 dont
le numéro 1 du volume 7 est consacré à l’analyse comparée des politiques publiques et
l’édition de 2004 dont le numéro 3 du volume 11 est consacré aux comparaisons
internationales en politiques publiques : stratégies de recherche, méthodes et interprétations.
28 Il en résulte que l’analyse des politiques publiques est d’abord un effort
71d’investigation systématique de l’action publique qui d’emblée place la
72discipline au cœur des questionnements théoriques chers aux sciences sociales.
En tant que politiques statutaires, c’est-à-dire des politiques dont l’objet est de
fixer les droits et obligations d’une catégorie de fonctionnaires relevant d’un
secteur professionnel donné, les politiques de gestion du personnel enseignant se
prêtent à une interprétation beaucoup plus administrative que managériale du
73droit. Toutefois, la condition universitaire ne s’épuise pas dans cette lecture
restrictive qui ne rend pas compte de la complexité d’un environnement
mondialisé, marqué par la turbulence des temps et par voie de conséquence
l’incertitude propre à l’action publique. Dans ces conditions, la carrière
universitaire ne se joue plus seulement à l’échelle locale, mais de plus en plus à
l’international avec les opportunités et les contraintes d’un espace de gestion
dominé par les pairs mondiaux et les sollicitations du marché des consultations.
La problématique de la régulation ou de la gouvernance permet de rendre
compte du processus de globalisation des normes académiques dominées par un
essor de la culture des consultations et la consolidation d’un enseignement
supérieur privé recherché pour sa souplesse et son efficacité. La figure
managériale de l’entrepreneur universitaire s’impose par la force du marché
bouleversant ainsi la hiérarchie des valeurs académiques promue par le statut
juridique des enseignants- chercheurs.
5 ) LA SOCIOLOGIE DES ORGANISATIONS
La sociologie des organisations est le second souffle de la science
administrative en ce qu’elle s’intéresse non pas à ce qu’est l’administration,
mais à ce qu’elle fait à travers son action organisée. Dans cette perspective,
l’université est davantage présentée comme une organisation qu’une institution
dont la vocation ne se limite pas à appliquer des règles routinières, mais à
stabiliser ou limiter le chaos du jeu des acteurs en transformant les
institutionsrègles en institutions-objectifs. L’analyse doit tenir compte des relations de
pouvoir partiellement stabilisées par la distribution des positions d’autorité en
termes de légitimité des disciplines dans le champ scientifique et de
sollicitations de l’environnement immédiat et lointain. En se posant comme un
jeu de forces concurrentes aux intérêts opposés, l’université se présente
74néanmoins comme un dispositif d’action sur la société avec le risque de
reléguer au second plan la qualité du personnel enseignant qu’elle emploie.
L’empirisme du pilotage à vue qui caractérise les politiques de gestion des
fonctions publiques en Afrique francophone ne permet pas de parler d’une
71 Patrice DURAN, Penser l’action publique, LGDJ, collection « droit et société », Paris,
1999, P.29
72 En l’occurrence, l’explication causale des faits sociaux.
73En s’inspirant de la « condition militaire » utilisée par Jean JOANA, « La condition
militaire : invention et réinvention d’une catégorie d’action publique », PP449-467 in Revue
Française de Science politique, 52 (4), 2002,
74 Jacques CHEVALLIER, « La science administrative et le paradigme de l’action publique »,
PP267-292, in Etudes en l’honneur de Gérard TIMSIT, Bruylant, 2004, P.275.
29 administration du personnel au sens d’ « appliquer à une situation des règles pré
1déterminées fixant la ou les réponses possibles » ou d’une gestion du personnel
par le fait de « piloter un processus qui prend un problème en l’état où le trouve
2le gestionnaire, pour le conduire au seuil de la décision » .
Le clientélisme universitaire, les pratiques de cour et de manière générale la
politisation de l’espace universitaire montrent que la formule managériale de
« gestion » appliquée au secteur public est davantage porteuse d’une charge
symbolique ou d’une ambition programmatique que révélatrice d’une réelle
évolution des pratiques administratives. On peut d’ailleurs se demander s’il
existe une gestion du personnel enseignant des universités publiques en Afrique
au sens que proposent les sciences de la gestion des ressources humaines. En
3s’inspirant de la définition proposée par Erik GABISON , gérer le personnel
enseignant, c’est prévoir les besoins en effectifs et en compétences à moyen ou
long terme, définir les missions des enseignants-chercheurs, recruter de
nouveaux dans l’université, évaluer l’activité scientifique et pédagogique,
rémunérer, former, licencier si cela est nécessaire, promouvoir et muter. Cette
définition soulève quelques questions. D’une part, elle interroge le statut
juridique des enseignants-chercheurs confronté à la figure dominante de
l’entrepreneur universitaire, d’autre part elle conforte à travers le regard du
sociologue de l’action organisée, un recours à l’analyse des politiques publiques
dont le mérite est d’interpréter l’action publique y compris les situations de non
décision. L’absence d’une gestion du personnel enseignant relève aussi certes
partiellement d’une stratégie de politique publique qui consiste à favoriser le
pilotage à vue dans le but officieux de préserver les situations de rente, les
avantages acquis et les privilèges du corps.
CONTROVERSES CONCEPTUELLES AUTOUR DE L’UNIVERSITÉ
C’est un lieu commun de dire que les universités en Afrique sont filles des
indépendances. A l’image de la sociogenèse des États, les dynamiques
universitaires n’échappent pas aux paradigmes analytiques concurrents de la
4construction et de la formation . L’université importée est un avatar de la
construction de l’État en Afrique francophone. L’émergence institutionnelle des
premiers établissements publics universitaires dans les anciennes colonies

1 Définition proposée par B.GALAMBARD et reprise par GORGUI Seye, « Les ressources
humaine sont-elles encore gérables ? », PP275-284, in Hommage à Pierre JARNIOU, Les
ressources humaines sont-elles gérables ? (Sous la direction de Bernard de
MONTMORILLON), Harmattan, 2002, Paris, P.278.
2 Ibid.
3Erik GABISON, « L’aménagement du temps de travail et la gestion des ressources humaines :
humaines : enjeux d’importance », PP 179-197, in Bernard de MONTMORILLON, op cit, PP
179-180
4Traduction française des paradigmes forgés par John LONSDALE dans son analyse de la
conquête de l’État kenyan : « state-building » et « state formation », Brice BERMAN et John
LONSDALE, Unhappy Valley. Conflict in Kenya and Africa books one and two, Eastern
African Studies, London, Nairobi and Athens, 1992.
30 françaises est moins l’aboutissement d’un va et vient entre le mot et la chose que
le résultat d’une décision administrative.
1L’université, originellement universitas, mot forgé par CICÉRON , désigne
une communauté établie par la nature des choses, rassemblée autour d’une idée
qui lui est propre et maintenue par la tradition. D’une part, cette conception
dépassée de l’université qui désigne les anciennes corporations universitaires
supprimées par NAPOLÉON place de manière inattendue le personnel
enseignant au centre de l’université en tant qu’hommes libres. D’autre part
comme s’accorde à l’admettre la doctrine, les universités se sont constituées par
èmenécessité sociale bien avant que ne naisse au 13 siècle l’idée d’université.
Plus philosophiquement, l’existence des universités précède l’essence de
l’université. On ne saurait mieux le dire qu’en invoquant la théorie certes
embrouillée mais suggestive de l’institution forgée par Maurice HAURIOU.
Dans ces conditions, peut-on véritablement parler d’université en Afrique noire
francophone ? Les expériences universitaires francophones ne sont-elles pas des
variations existentielles d’un éventuel modèle d’enseignement supérieur
susceptibles de repréciser le sens de la dynamique occidentale de l’université ?
1 ) DÉFINITIONS SOCIOLOGIQUES DE L’UNIVERSITÉ
L’université est une institution vivante caractérisée par une idée d’œuvre à
savoir la production et la transmission des savoirs, l’organisation d’un pouvoir,
l’administration et la profession étant susceptibles de réaliser cette idée d’œuvre
à travers le droit statutaire. Cette approche conceptuelle de l’université inspirée
2par l’École du service public en France a le mérite de faciliter la compréhension
de l’organisation et du fonctionnement des universités en Afrique. En ce sens,
elle contribue, à la lumière de la théorie de l’institution, à défendre la thèse de
3l’existence des universités ailleurs . Suivant une phraséologie étymologiquement
proche de la notion bourdieusienne de champ, l’université se décline en
4différents campus plus ou moins liés. Plus généralement, le campus renvoie à
l’idée d’enceinte plus ou moins close sur laquelle s’étend la « juridiction » de
l’Université.
1.1. Le campus académique
Le campus est une unité géographique où se déroulent dans une large mesure
les opérations académiques et administratives de l’université et dont les environs
sont occupés par les résidences universitaires. La définition du campus
1 S. RIALS, « Du métier universitaire », PP 291-297 in Revue administrative, n°291, juin 1996,
P.291.
2Pas exclusivement car elle reprend explicitement les grandes lignes de la théorie de
l’institution systématisée par Maurice HAURIOU.
3 En référence à l’État ailleurs de Luc SINDJOUN.
4 Jean-Paul GILLI, « La dimension urbaine de l’enceinte : le problème du campus »,
PP169186, in Mélanges offerts à Monsieur le Doyen Louis TROTABAS, LGDJ, Paris, 1970, P170.
31 académique soulève la délicate question des frontières géographiques de
l’espace considéré. L’incertitude des délimitations est étroitement liée à
l’élasticité sémantique du mot « académique » qui peut aussi bien se limiter aux
salles de cours et aux bureaux des enseignants-chercheurs qu’englober les
bureaux de l’administration universitaire et les services sociaux comme le
restaurant universitaire. L’enjeu de la question des frontières du campus
académique est essentiellement lié à la protection des franchises universitaires
notamment par rapport aux forces de l’ordre.
A cet effet, une perception extensive du campus académique n’est pas sans
risque pour le respect des libertés académiques indispensables à l’exercice du
métier universitaire. Les troubles à l’ordre public provoqués par les
revendications étudiantes peuvent bloquer le déroulement des cours si les
acteurs en présence n’ont pas une claire notion de l’espace protégé. En
supposant que le campus académique soit le lieu par excellence de la production
et de la transmission du savoir, ne faut-il pas y inclure le logement des
enseignants-chercheurs si tant est qu’il peut être notamment en l’absence d’un
bureau décent, une condition à l’exercice plus serein de la recherche et la
préparation des cours ? Les syndicats revendiquent une amélioration des
indemnités de logement qui s’inscrivent dans cette perception inconsciente du
campus académique. C’est du reste ce que laisse penser la terminologie
administrative en vigueur dans certains pays comme le Sénégal où la traduction
financière du droit au logement se décline comme une prime académique
spéciale.
Il va sans dire que les incertitudes qui entourent la délimitation du campus
académique sont tributaires d’une confusion courante entre les critères matériel,
géographique et organique constitutifs de l’existence des universités.
1.2. Le campus pédagogique
Une approche plus restrictive du campus académique commande de recourir
à la distinction entre « campus pédagogique » et « campus résidentiel » proposée
par Pascal BIANCHINI pour mettre en évidence la mission la plus visible du
métier des universités, à savoir la fonction pédagogique. Cette visibilité est la
conséquence des choix politiques hasardeux où la recherche est peu considérée.
C’est peu dire que le campus académique est d’abord un campus pédagogique à
la fois par l’ampleur de l’espace géographique considéré au regard des salles de
cours, par le rôle déterminant de l’enseignement et de la formation dans
l’évaluation externe des universités en termes d’effectifs de diplômés et par
l’enjeu financier considérable lié aux droits d’inscription et à la rémunération du
personnel enseignant. Dans ces conditions, on ne peut s’empêcher d’évoquer le
1spectre préoccupant de la secondarisation de l’enseignement supérieur qui

1 Les universités européennes n’y échappent pas. A ce sujet, Roland MOUSNIER écrit : «
Mes amis britanniques me disent qu’en Angleterre, le gouvernement impose aux professeurs
d’université douze à seize heures de cours par semaine. Avec un tel horaire, il ne s’agit plus
d’enseignement supérieur, mais d’enseignement secondaire. Le Ministre des Finances anglais
veut, paraît-il donner des subventions aux universités en proportion du nombre de diplômes
32 plane sur les universités africaines. La massification étudiante et son corollaire
la diversification des attentes en termes de professionnalisation contraignent les
universités à privilégier des formations courtes au détriment des exigences
internes de la reproduction du champ scientifique. Cette préoccupation se
décline à travers la création de filières de plus en plus spécialisées parallèlement
à une formation plus interdisciplinaire des écoles doctorales. L’adoption
progressive du système LMD n’est pas faite pour renverser ou stopper cette
tendance à la secondarisation des universités. Réduire l’espace universitaire au
campus pédagogique n’est pas sans risque pour l’excellence académique des
universités.
Cette approche restrictive présente un intérêt plus fonctionnel que conceptuel
au regard de la privatisation croissante de l’enseignement supérieur. Une des
caractéristiques des universités privées est l’insuffisance, voire l’absence
d’enseignants titulaires ou de rang magistral au profit des vacataires et des
professionnels. Cette évolution est telle que certains observateurs du champ
universitaire remettent en cause l’appellation d’université attribuée à des
établissements dont le seul universitaire de l’équipe enseignante est parfois le
chef de l’établissement. Les critères de l’existence des universités sont liés au
statut des enseignants- chercheurs en l’occurrence le nombre d’heures statutaires
de cours, l’engagement dans la recherche et le régime financier en termes de
1niveau de rémunération indiciaire . Le processus de déclassement indiciaire des
universitaires accéléré par les politiques d’ajustement structurel dans des
économies financièrement exsangues contribue au risque de banalisation des
heures complémentaires. Le développement d’une culture de cumuls de
fonctions et de rémunérations au détriment de la culture de recherche rend
compte de l’évolution des représentations sociales relatives à la mission de
l’université. Autrement dit, les enseignants- chercheurs ont une responsabilité
sociale et intellectuelle dans l’émergence d’une idée d’université. Ce qui reste
encore à démontrer au regard des mobilisations syndicales au Sénégal et au
Burkina Faso revendiquant un logement décent.
1.3. Le campus résidentiel
Parfois exagérée, souvent instrumentalisée, l’importance du logement dans
l’effectivité des libertés académiques interroge les conditions d’exercice du
métier d’enseignant-chercheur dans les États africains. Bien souvent, on l’oublie
souvent, la crise de l’université est aussi une crise de la gestion de l’espace
géographique réservé à la communauté universitaire. La décongestion des
premières universités publiques, devenues trop étroites pour relever le défi de
l’explosion des effectifs étudiants, par la création d’universités provinciales ou
privées n’est que l’aspect le plus visible de cette crise. Au Sénégal, le premier
décernés dans l’année ». R.MOUSNIER « L’Université dans la société », PP44-445, in
Histoire du droit social, mélanges en hommage à Jean IMBERT, PUF, 1989, Paris, P.442
1 C’est du moins le cas en France comme le souligne Emile JALLEY, « Loi FAURE (1968) et
décret SAVARY (1984) : histoire d’un naufrage institutionnel », PP 47-75, in Connexions,
78/2002-2, P.58.
33 Chef d’État, conscient de l’importance de la place des universitaires dans la
société leur réserve un quartier résidentiel dont le toponyme est à la mesure du
prestige de l’université de Dakar, le quartier des Ambassadeurs.
Plus techniquement, il est difficile d’exclure le logement des éléments qui
contribuent à la réalisation de l’idée d’œuvre de l’institution au travers de la
transmission du savoir au rythme de sa production. Très concrètement, on ne
peut concevoir une université comme entité physique sans construire des
résidences universitaires essentiellement destinées aux étudiants et aux
enseignants. L’aménagement de l’espace géographique intègre automatiquement
non sans risque de confusion les œuvres universitaires dans le cadre plus élargi
du campus social.
Du côté des enseignants, la distinction entre campus pédagogique et campus
résidentiel n’a d’autre intérêt que de mettre en évidence la pénurie de bureaux
décents qui restent bien souvent le privilège du chef de département ou du
doyen. La classique « salle des professeurs » est plus un lieu d’échanges courtois
entre pairs faisant souvent office de transit de courriers qu’un espace dédié à la
1science. Par ailleurs, du point de vue du droit, rappelle FALILOU NDIAYE à
propos des universitaires sénégalais, les syndicats enseignants présentent le
logement non pas comme un simple domicile, mais d’abord comme un lieu de
travail. C’est du reste ce que confirment les recommandations de l’UNESCO
relatives à la nécessité de garantir des conditions acceptables d’exercice du
métier d’enseignant-chercheur. La défense du droit au logement s’inscrit dans la
promotion de la liberté académique qui est au cœur de l’idée d’université. En
France, les universités ont d’abord été des institutions sociales avant d’être des
institutions juridiques alors qu’en Afrique, c’est le droit importé qui a contribué
à la création des premières universités.

1 FALILOU NDIAYE, « La condition des universitaires sénégalais », PP169-207, in The
Dilemna of post colonial Universities, Elite Formation and the Restructuring of Higher
Education in Sub-saharian Africa, (Sous la direction de Yann LEBEAU et OGUNSAYA ),
Ibadan, IFRA /ABB, 2000, P.180.
34 2 ) DÉFINITIONS JURIDIQUES DE L’UNIVERSITÉ
En convoquant les catégories d’analyse philosophique relatives à l’existence
et à l’essence, on ne mesure guère l’impasse qui consiste à questionner une
hypothétique essence des universités à travers les textes qui les régissent.
Autrement dit, la réglementation n’est-elle pas porteuse d’une certaine idée
d’université dont il est cependant bien hasardeux de dire dans le cadre des
universités africaines si elle vient après la chose pour reprendre Michel VILLEY
1ou après le corps pour illustrer la thèse du doyen HAURIOU ?
2.1. Le régime juridique des établissements publics
L’établissement public est un démembrement de l’administration institué
pour garantir la réalisation d’une mission de service public et jouissant d’une
personnalité juridique propre. En droit français, la notion de « catégories
d’établissement public » est distincte de la qualification juridique
d’ « établissement public ». L’article 34 de la Constitution de 1958 dispose que
la création des catégories d’établissement public relève de la loi tandis que la
création ou la transformation d’un établissement public relève de la compétence
du pouvoir réglementaire.
Toutefois, la notion de « catégorie d’établissement » est loin d’être claire.
Selon une jurisprudence du Conseil constitutionnel et du Conseil d’État, une
catégorie peut être constituée d’un seul établissement public : cet établissement
public constitue à lui seul une catégorie et peut par conséquent être créé par le
législateur. La doctrine s’accorde à distinguer trois critères constitutifs d’une
catégorie d’établissement public, le caractère de l’activité exercée, la tutelle et la
spécialité.
La situation est légèrement différente dans les droits africains qui s’inspirent
à travers la réception de l’article 34 de la Constitution française du principe de la
répartition des matières entre la loi et le règlement. Dans la majorité des cas,
c’est le gouvernement qui est compétent en matière d’établissement public et
dans certains cas comme au Cameroun, la notion française de catégorie
d’établissement public ne se pose pas en termes aussi aigus. On y parle surtout
de types d’établissement public qui sont classés en fonction de leur nature
juridique à savoir les établissements publics administratifs, les établissements
publics à caractère industriel et commercial et les établissements à caractère
professionnel. Cette typologie est reprise par les autres États francophones
comme le Sénégal notamment à travers la loi n°66-27 du 2 mai 1966 relative
aux dispositions communes aux établissements publics. La création de chaque
établissement public relève de la compétence législative. En revanche, les
universités publiques ne sont pas régies par la loi précitée, mais par des
législations qui leur sont propres.
1 Selon la thèse du doyen HAURIOU, très proche de sa théorie de l’institution, « c’est le corps
qui va de l’avant, l’esprit ou l’âme n’apparaît qu’en second lieu ». HAURIOU cité par
Stéphane CAPORAL, « Des libertés universitaires », PP547-565, in Études offertes à Jacques
MOURGEON, Pouvoir et Liberté, Bruylant, Bruxelles, 1998, P.550.
35 Plus généralement, les établissements publics universitaires constituent une
catégorie particulière d’établissement public. La complexité du statut des
universités publiques s’appréhende plus facilement à partir de la distinction
entre établissement public administratif et établissement public industriel et
commercial.
2.2. Les universités, un statut à mi chemin entre les établissements
publics administratifs et les établissements publics à caractère
industriel et commercial
La distinction entre les EPA et les EPIC découle d’une distinction plus
1ancienne entre services publics industriels et commerciaux . La notion de
service public industriel et commercial a été consacrée par un arrêt du tribunal
des conflits du 22 janvier 1921, Société commerciale de l’Ouest africain plus
connu sous le nom de « bac d’ELOKA ». Cette distinction a été confirmée par le
droit positif français avec notamment le décret du 29 décembre 1962 qui stipule
en son article 151 que « selon l’objet de leur activité ou les nécessités de leur
gestion, les établissements publics nationaux sont dits à caractère administratif
ou à caractère industriel et commercial ». Autrement dit, la nature de l’activité
du service public détermine celle de la catégorie des établissements publics
créés à cet effet.
L’une des conséquences de cette distinction est la nature du régime juridique
applicable. Ainsi les établissements publics administratifs sont soumis au droit
public, les litiges auxquels ils sont parties, relèvent des juridictions
administratives et leur personnel relève du statut général de la fonction publique
ou des statuts particuliers. Les établissements publics à caractère industriel et
commercial sont partiellement soumis au droit public car la majorité de leur
personnel est soumise au régime juridique de droit privé. En réalité, cette
distinction est essentiellement conventionnelle dans la mesure où certains
établissements publics cumulent des éléments appartenant aux deux régimes :
les établissements publics universitaires plus précisément selon la qualification
juridique la plus récente, les établissements publics à caractère scientifique,
culturel et professionnel.
2.3. Établissements publics à caractère scientifique et professionnel
La qualification juridique d’établissement public attribuée à l’université
confère à celle-ci une double dimension d’importance inégale, le service public
et la puissance publique. Sur le plan administratif, l’université n’est qu’un
démembrement de l’administration institué pour gérer un service public d’intérêt
général, celui de l’enseignement supérieur. Mais l’université n’est pas un

1 Pour une connaissance plus riche de cette distinction, lire Etienne FATÔME, « A propos de
la distinction entre les établissements publics à caractère administratif et les établissements
publics à caractère industriel et commercial », PP171-196, in Mélanges René CHAPUS, Droit
administratif, Montchrestien, 1992, Paris.
36 établissement public comme les autres. Le principe d’autonomie attaché à l’idée
de l’université apparaît comme une dérogation au droit commun des
établissements publics. En France, cette autonomie est illustrée par l’absence de
représentants de l’État dans le fonctionnement de l’institution universitaire
1depuis 1896 . Malgré la distinction entre indépendance et autonomie, celle-ci
demeure une notion à géométrie variable. En fait, l’autonomie des universités
publiques africaines est toute relative en raison du mode de désignation du chef
de l’institution universitaire qui est d’abord un haut fonctionnaire nommé par
décret présidentiel avant d’être un universitaire. Même lorsque l’université jouit
d’une autonomie de gestion du budget, elle n’en demeure pas moins
partiellement dépendante des subventions ou du budget de l’État. Par ailleurs,
les universités liées au CAMES conservent l’héritage institutionnel acquis au
début des indépendances. C’est du reste ce qui ressort de la qualification retenue
de l’université en droit français : l’université est définie comme un
« établissement public », « national », « administratif », « d’enseignement
supérieur et de recherche », « à caractère scientifique, culturel et
2professionnel » .
Au Burkina Faso comme dans la majorité des États de la sous-région,
l’université a d’abord été un établissement public administratif avant de devenir
un établissement public à caractère scientifique, culturel et professionnel au
lendemain de la Refondation de 2000. Cette évolution de la qualification
juridique traduit implicitement, sinon symboliquement le triomphe du répertoire
d’action du service public au détriment de la puissance publique. En effet, les
recteurs ou présidents d’université ne sont plus seulement des fonctionnaires
d’autorité nommés à la discrétion du Président de la République et chargés de
garantir un certain ordre public universitaire, mais aussi des fonctionnaires de
gestion jugés sur le bilan des activités de l’université. Le débat relatif au
principe électif des Présidents d’université illustre une volonté de
responsabiliser davantage la fonction. Plus concrètement, l’université ne saurait
être simplement une institution, mais aussi du point de vue des politiques
publiques, une organisation, « une structure, ou tout au mieux un service
public » dont la légitimité repose sur la prise en charge de la diversité croissante
des attentes du marché du travail.
3 ) DIFFÉRENCIATION DES TRAJECTOIRES HISTORIQUES DE
L’UNIVERSITÉ
C’est Wilhem Von HUMBOLDT qui fixe les principes de la « théorie
èmegénérale de l’université » au 18 siècle ou ce qu’on appelle aujourd’hui par
commodité de langage, l’idée de l’Université. La vision de l’université est
dominée par le référentiel de la science dans la mesure où l’université est pensée
1L’effacement de la représentation étatique n’est pas total puisque dans certains EPSCP, y
siègent le Directeur général du CNRS ou son représentant, le Directeur général des
enseignements supérieurs et de la recherche et d’autres directeurs d’administration centrale.
2Daniel MALLET, Pierre BALME et Pierre RICHARD, Réglementation et management des
universités françaises, Berger-Levrault, octobre 2002, Paris, P.33
37 comme un instrument de renouvellement des connaissances par la recherche
selon le principe de la liberté, de la vérité et du beau indépendamment de toute
utilité sociale. Selon des auteurs comme André BAILLEUL, la conception
humboldtienne de l’université est dominante en France et dans l’Afrique
francophone jusqu’en 1968. En réalité, avec la création du CNRS en 1939, la
France s’est rangée finalement du côté de la vision de CONDORCET qui
assigne à l’université la mission essentielle de diffuser le savoir. En tout état de
cause, l’université au risque de s’enfermer dans une tour d’Ivoire, doit répondre
aux attentes parfois contradictoires du marché du travail y compris celui de
l’emploi universitaire. C’est la conception fonctionnelle de l’université,
triomphante de nos jours, à travers les filières de formation innovantes,
professionnalisantes, et professionnelles.
3.1. La conception humboldtienne de l’université
L’université humboldtienne est avant tout un hymne à l’aristocratie de
1l’esprit . L’enseignement n’est pas une simple transmission de connaissances,
mais une transmission du savoir au rythme de sa production. Dans cette
acception, la mission essentielle de l’université est la libre recherche de la vérité.
La conception humboldtienne est au cœur de la condition universitaire en ce
qu’elle apparaît comme l’expression intellectuelle de la liberté académique. Le
mot université recouvre des choses différentes selon les aires et les ères. En
France, jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, l’université est une corporation de
maîtres et d’étudiants, on parle alors couramment des universités. Après la
Révolution, l’Université désigne une immense organisation étatique englobant et
hiérarchisant sous la tutelle d’une administration centrale tous les ordres
2d’enseignement y compris les universités. Mais sous NAPOLÉON, dès 1806,
l’Université sans être la réunion des facultés qu’on a souvent laissé croire,
désigne l’ensemble des facultés. Cette nuance révèle les impasses fonctionnelles
de la conception humboldtienne de l’université pensée par ses promoteurs
comme le lieu fédérateur des savoirs. L’importance du référentiel de la
discipline dans la reproduction du champ scientifique notamment en ce qui
concerne la promotion académique relativise cette idée de l’université.

1 Max WEBER, Le savant et le politique, op cit, PP24-25
2Le rattachement administratif des trois ordres d’enseignement primaire, secondaire et
supérieur a laissé des traces dans le parcours professionnel des enseignants de lettres,
d’histoire et de géographie ou langues. Leur recrutement à l’université est parfois
l’aboutissement d’une carrière dans le secondaire ou un engagement alternatif. Cette double
appartenance pose quelques problèmes de préséance académique entre l’agrégation du
secondaire et le doctorat notamment au niveau de la rémunération, les professeurs agrégés
étant souvent mieux payés que leurs collègues docteurs. Les enseignants du secondaire sont
généralement des personnels d’appoint des universités comme l’illustre le recrutement des
non titulaires comme les PRCE et les PRAG. Par ailleurs, la fiction juridique qui préside au
recrutement des assistants de l’Université d’Ouagadougou libellé ainsi « enseignant du
secondaire mis à la disposition de l’université » et le contrôle de l’Office du Baccalauréat
traduisent cette proximité entre les deux ordres d’enseignement.
38 1Telle qu’exposée, l’université humboldtienne n’a jamais existé en France
dans la mesure où elle n’est qu’un modèle, tout au plus un idéal type. Christine
2MUSSELIN souligne l’échec de l’idéal scientiste dans les réformes
èmeuniversitaires de la fin du 19 siècle car contrairement au modèle universitaire
allemand mis en place par HUMBOLDT, la recherche est restée une activité
secondaire dans les universités notamment en raison de la création du CNRS. La
conception humboldtienne n’en transparaît pas moins dans la séparation
institutionnelle entre les grandes écoles et les universités même si l’École
normale supérieure a été administrativement rattachée à l’université de Paris.
Les États africains ont hérité du modèle français de l’université à travers les
accords de coopération. L’échec de la greffe du modèle français dans un
environnement économiquement sous-développé en a révélé l’inadaptation.
Peut-on encore parler d’université lorsque les universités de Yaoundé, de Dakar
ou d’Ouagadougou sont un ensemble de facultés auquel ont été
administrativement rattachées les grandes écoles lesquelles dans certains cas
comme au Mali ou au Burkina Faso ont été le noyau fédérateur de ces
èmeuniversités ? L’université de Dakar inaugurée en 1957 comme la 18
université française et devenue en 1987 Université CHEICK ANTA DIOP est
l’une des rares qui se rapproche du modèle français notamment au regard de
l’importance incomparable accordée aux franchises universitaires. L’un des
avatars de la dimension humboldtienne de l’université est le règne du
mandarinat, son corollaire le système des chaires jusqu’en 1968 et la persistance
de la thèse d’État dans certaines universités liées au CAMES alors qu’elle est
supprimée depuis 1984 en France. Il reste que même si sa fonction est limitée à
la seule reproduction du corps enseignant, l’université contribue à un aspect
certes limité mais réel de la professionnalisation des formations universitaires.
3.2. La conception fonctionnelle de l’université
Le choix entre la conception humboldtienne ou la conception fonctionnelle a
des conséquences différentes sur l’organisation et le fonctionnement de
l’université et dans une certaine mesure sur la condition et la carrière des
universitaires. La conception fonctionnelle met l’accent sur la
professionnalisation des formations et des cursus plus courts dont le système
LMD est l’expression achevée. Ce modèle universitaire est prédominant dans les
systèmes universitaires anglo-saxons qui méconnaissent le concours de
l’Agrégation de l’enseignement supérieur. À l’opposé de la figure dominante du
mandarin, du professeur savant et de l’académicien propre au modèle allemand,
se profile, dans la conception fonctionnelle, le visage de l’entrepreneur
universitaire. En France, le passage de la terminologie « d’indépendance » et

1Déjà avant mai 1968, la formation de l’offre des postes est tributaire des enjeux de la
politique et du débat doctrinal que suscite la percée du socialisme. En ce qui concerne la e coloniale, l’institutionnalisation dès les années 40 de certains cours comme le droit
du travail appliqué aux colonies, la géographie de l’Afrique noire, l’ethnologie de l’Afrique
noire et l’histoire de la colonisation traduit une préoccupation beaucoup plus fonctionnelle.
2Christine MUSSELIN, La longue marche des universités françaises, PUF, collection«sciences
sociales et sociétés », 2001, Paris, P 31-33.
39 « création » propre à la loi FAURE de 1968 à celle de « liaison avec les milieux
professionnels » et « coopération avec les entreprises publiques et privées »
propre au décret SAVARY de 1984 illustre cette évolution. La loi de la nécessité
liée à la massification étudiante des universités et son corollaire l’exigence de la
professionnalisation dévoilent la primauté des enjeux du marché du travail sur
les seules préoccupations de la reproduction du champ scientifique.
Les universités qui se rapprochent le plus du modèle fonctionnel sont les
universités privées dont la prolifération dans les États africains rend compte de
l’influence du référentiel global du marché. La création de filières
professionnelles est à la fois source de revenus invisibles liés aux diverses
commissions pour les chefs de département, les doyens ou directeurs d’UFR et
une opportunité pour le recrutement des vacataires. Dans ces conditions, les
politiques de recrutement des enseignants sont de plus en plus déterminées par
les exigences pratiques du partenariat noué entre universités et entreprises ce qui
est de nature à favoriser la précarisation du personnel enseignant des universités
et à compromettre toute gestion prévisionnelle des effectifs. Le défi de ces
filières professionnelles ou professionnalisantes est de recruter des enseignants
permanents pour faire face à l’éventuelle indisponibilité des vacataires. On passe
d’une logique d’enseignement et de recherche à une logique de formation et de
recherche qu’évoquent les glissements terminologiques de l’UER à l’UFR.
D’autre part, les enseignants titulaires dans les filières classiques doivent
pouvoir gérer deux investissements parfois irréconciliables, la recherche et
l’enseignement d’une part et la formation de l’autre. Un historien ou un juriste
donnant des cours de tourisme, d’urbanisme ou d’environnement ne seront
évalués que sur les travaux de recherche s’inscrivant clairement dans les champs
d’intérêt classique de la discipline pour leur promotion. Dans la plupart des cas,
la production des savoirs dans le cadre de thématiques transdisciplinaires
s’inscrit dans une culture de consultation qui célèbre l’objet au détriment de la
posture méthodologique. Dans ces conditions, la conception fonctionnelle de
l’université ralentit le rythme de déroulement des carrières universitaires et
consacre la figure éminemment managériale de l’entrepreneur universitaire.
3.3. De l’héritier au professionnel ?
Le destin de l’étudiant dans l’université prônée par le modèle humboldtien
est d’être l’héritier. En songeant à l’aristocratie universitaire associée à la
vocation du savant, on peut parler d’une vision malthusienne de l’université
traduite dans une reproduction relativement limitée du corps enseignant à
l’époque du mandarinat et de la thèse d’État. En France, en principe jusqu’en
1968, le public de l’université est constitué de l’ensemble de diplômés
détenteurs, pour reprendre BOURDIEU, de titres de noblesse universitaire pour
ceux qui se destinent à une carrière universitaire et de titres de noblesse
culturelle pour les autres. Après 1968, avec l’émergence de l’université
fonctionnelle initiée par la pluridisciplinarité et la professionnalisation, la
catégorie des héritiers se précise en même temps qu’elle est concurrencée par
celle des professionnels majoritairement issus des filières plus orientées vers le
40 marché du travail. Dans cette acception, il convient de parler moins du public
que du client des universités.
Les universités liées au CAMES ont connu une évolution comparable. Perçus
par certains, notamment les enseignants comme une déchéance intellectuelle, la
fonctionnalisation progressive des universités est considérée par les étudiants
comme une réponse à la diversité de leurs attentes. En réalité, les universités
africaines, au lendemain des indépendances, ont surtout pour mission d’assurer
la relève des expatriés dans le cadre d’une coopération de formation.
L’université doit contribuer à l’africanisation des fonctions publiques africaines
en commençant par s’africaniser. Si les universitaires africains vont
effectivement prendre la relève de leurs collègues européens, ils resteront encore
longtemps soumis aux normes académiques reçues par la voie des accords de
coopération bilatéraux avec l’ancienne puissance coloniale. Le discours
politique du moment est que chaque diplômé a droit à un emploi dans la
fonction publique. À l’université de Dakar, à la suite de la suspension des
enseignants à l’initiative des étudiants en 1984, la communauté étudiante
1réclame qu’un « emploi soit offert obligatoirement à chaque diplômé » . La
question de la professionnalisation n’émerge véritablement sur l’agenda public
qu’en 1974 au Cameroun et dès les années 90 au Burkina Faso. Les réformes
universitaires successives instituent des enseignements à la carte notamment à
travers la formule des modules et des unités de valeur beaucoup plus
compatibles avec le système LMD.
Mais le triomphe des professionnels n’est pas seulement l’apanage des
diplômés des cursus courts qui ont réussi leur insertion professionnelle. Il se
décline aussi à travers la précarisation irrésistible du personnel enseignant
majoritairement constitué de vacataires dans les universités publiques.
L’exigence de rentabilité et d’éducation qui découle de la fonctionnalisation de
l’université se traduit enfin dans le contrôle de plus en plus généralisé que les
étudiants peuvent exercer sur les enseignements et indirectement sur les
enseignants. Menace pour la liberté académique, promesse pour les libertés
2, la figure dominante du professionnel et ses multiples académiques
déclinaisons, entrepreneur universitaire, consultant et expert peut-elle contribuer
à résorber la crise des universités africaines ?
L’analyse s’articulera autour de deux parties :
Première partie : La condition et la carrière de l’universitaire à l’épreuve du
statut
Deuxième partie : La condition et la carrière de l’universitaire à l’épreuve du
march
1 André BAILLEUL, L’Université de Dakar, Thèse de droit, 1984, Dakar, P.7
2 Dans sa dimension intellectuelle, de libre recherche de la vérité, on parle de liberté
académique. Mais l’effectivité de cette liberté suppose la réunion de certaines conditions
pratiques comme l’autonomie financière de l’université et la revalorisation salariale du corps
des enseignants-chercheurs. Dans ce cas, on parlera de libertés académiques.
41 Première partie
LA CONDITION ET LA CARRIÈRE
DE L’UNIVERSITAIRE
A L’ÉPREUVE DU STATUT Les politiques de gestion du personnel enseignant peuvent être analysées
selon une perspective qui accorde une place centrale, mais pas exclusive à l’État
en interaction notamment en s’intéressant à ses différentes modalités
3d’intervention. L’État en interaction parce qu’il n’est pas seulement un État en
4action soucieux de maîtriser la tension entre les différents intérêts en jeu dans la
gestion des politiques publiques, mais aussi un État souvent impliqué dans cette
querelle des intérêts est au cœur de l’analyse politique de l’action publique.
L’État se met en scène soit dans le cadre de la routine administrative, soit à
travers la prise en charge des problèmes universitaires que posent les politiques
publiques. Les moyens d’action que l’État mobilise sont de divers ordres comme
les actes législatifs, les actes administratifs unilatéraux et les décisions de justice
à l’occasion du contentieux des enseignants-chercheurs. Toutefois, il importe
d’abord, au-delà des catégories institutionnelles importées, d’interroger les
trajectoires historiques particulières aux universités africaines et leurs missions
qui restent toujours à inventer.
TITRE PREMIER

ÉVOLUTION FONCTIONNELLE DES UNIVERSITÉS EN AFRIQUE
Les universités liées au CAMES appartiennent à des générations différentes
selon les circonstances de leur création. Aussi parle t-on couramment
d’universités de première génération comme l’université de Dakar créée en
1957, d’universités de deuxième génération construites au lendemain des
indépendances et d’universités de troisième génération qui sont soit issues des
restructurations des premières universités, soit des universités mises en place
après le retrait progressif de la France de la gestion des affaires africaines au
début des années 70 ou plus récemment des universités privées. Dans tous les
cas, les établissements publics universitaires sont aujourd’hui confrontés à une
crise de légitimité qui met en cause leur efficacité et leur rentabilité.


3Patrick HASSENTEUFEL, op cit.
4Pierre MULLER et Bruno JOBERT, L’État en action. Politiques publiques et corporatismes,
PUF, collection « Recherches politiques », Paris, 1987.
44 CHAPITRE PREMIER
LES UNIVERSITÉS COLONIALES

L’institutionnalisation de l’enseignement supérieur en Afrique francophone
constamment différée, commence avec la création des universités coloniales.
Les raisons invoquées pour justifier ce retard sont diverses. Selon Florida
A.KARANI, « les autorités coloniales ne croyaient pas que les Africains étaient
5capables de suivre une éducation formelle » . Plus prosaïquement, il est
difficilement imaginable pour le colon que l’Africain puisse penser par
luimême, être un sujet intellectuel. À la rigueur, la société dans laquelle il vit,
abusivement rangée dans la catégorie commode des sociétés primitives ou
6d’aires culturelles est digne, en tant qu’objet d’étude, de curiosité scientifique
notamment pour justifier la colonisation. C’est du reste pour cette raison que les
sciences humaines, puis les sciences sociales ont été les premiers champs
pluridisciplinaires instaurés dans les programmes universitaires. À cet argument,
s’ajoute l’argument développementaliste selon lequel un pays qui n’a pas atteint
un niveau poussé d’industrialisation, n’a pas besoin d’enseignement supérieur et
par conséquent d’universitaires.

Section 1. Sociogenèse des politiques de gestion du personnel
enseignant

L’idée de créer des établissements d’enseignement supérieur dans les
colonies françaises avant la seconde guerre mondiale ne fait pas partie des
priorités de la métropole. L’ex- ministre des colonies, A.SARRAUT déclare
même en 1931 :

« les hautes spéculations sont un vin capiteux qui tourne les têtes. Certains
tempéraments n’offrent guère de résistance aux excitants… L’enseignement

5Florida A. KARANI, « Pertinence de l’enseignement supérieur : formulation et mise en œuvre
des politiques », PP121-140, in Enseignement supérieur en Afrique : réalisations, défis et
perspectives, Dakar, 1998, Bureau régional. Afrique/Unesco, P.123
6 Charly Gabriel MBOCK, Marie-Laure NGO MBECK, Dorothée KOM et Joseph Marie
ZAMBO Belinga, « Utilisation des résultats de la recherche dans l’action publique au
Cameroun », PP 43-51, in RISS, N°179, Mars 2004, P.44. Les auteurs y font un constat qui
vaut pour les autres États africains : « D’un point de vue scientifique, l’histoire de la
recherche au Cameroun établit que les sujets, les thèmes et les préoccupations retenues pour
la recherche par les chercheurs occidentaux ont longtemps répondu exclusivement aux
intérêts administratifs, économiques et géopolitiques de la métropole coloniale. S’il y’avait
des recherches sur le Cameroun et sur les Camerounais, il n’y avait pas de recherche
camerounaise ».
45 supérieur suppose, avec une hérédité préparatoire, un équilibre des facultés
7dont seule une faible minorité de nos sujets et protégés sont capables »

Célébration de l’aristocratie de l’esprit chère au modèle allemand de
l’université ou triomphe des thèses primordialistes dont les dérives racistes ont
8depuis longtemps révélé leurs impasses ? En tout état de cause, après la seconde
guerre mondiale, le projet de créer des universités en Afrique noire balaie les
anciennes hésitations. L’effet d’entraînement de la reconstruction de l’Europe
sous le plan Marshall révèle le poids budgétaire que représentent les colonies si
elles ne sont pas mises à contribution. L’incidence des « trente glorieuses » sur
la croissance de l’économie et le développement des activités politiques dans
l’Afrique coloniale créent des besoins en hommes de pouvoir locaux de
formation universitaire pour assurer la relève des colons.
Par ailleurs, la création des premières universités est aussi la conséquence
logique des politiques de scolarisation du primaire et du secondaire. Elle répond
également aux attentes des élites africaines conscientes de l’évolution des
9mentalités et de la fenêtre d’opportunité politique ouverte par le processus de
décolonisation. Les réformes institutionnelles menées au début des années 50
aboutissent au vote de la loi-cadre Gaston DEFERRE pour les territoires
d’Outre-mer et préparent le terrain pour la création de l’université de Dakar en
1957.
Ainsi à l’origine, les embryons d’universités coloniales, au regard de la
mission qui leur est dévolue, sont éloignés du modèle universitaire allemand.
Dès la fin des années 40, les professeurs de l’enseignement supérieur français,
essentiellement des universitaires bordelais, assurent la présidence des centres
d’examen du Baccalauréat et organisent une première esquisse de la création
d’universités d’Outre-mer à travers des missions d’enseignement et
d’organisation des cours par correspondance. Un centre d’épreuves écrites de la
licence en droit est mis en place à Dakar en 1949 et à Douala en 1952.
Des juristes bordelais développent le Centre universitaire de Dakar et
plusieurs professeurs de droit y commencent leur carrière comme Pierre
JAUBERT (1951-1953), Dmitri Georges LAVROFF (1960- 1965), Jean Louis
SEURIN (1956-1959) tandis que Jean Claude GAUTRON est nommé directeur
de l’École Nationale d’Administration du Sénégal. Le politologue Jean François
MÉDARD et le juriste Michel PROUZET exercent des missions
d’enseignement à l’Université Fédérale du Cameroun. La création des premières
universités est d’abord un enjeu des relations entre la France et l’Afrique

7Christian COULON, « L’Université de Dakar à la recherche de son identité », PP93-94, in
èmeRevue Française d’Etudes Politiques Africaines, N°101, 9 année, mai 1974, P.94
8 Les thèses primordialistes conduisent à deux impasses. D’une part, dans leur perception
aigue, elles produisent des mobilisations politiques qui ont légitimé les pires génocides du
ème20 siècle. D’autre part, sur un plan plus méthodologique, elles confinent l’explication
sociologique dans un culturalisme aveugle.
9 Les historiens évoquent des raisons plus psychologiques dans ce changement de position des
autorités coloniales. La guerre ayant brisé le mythe de l’invincibilité du Blanc, le Noir pouvait
s’enhardir à quelques revendications qui trouvent un écho auprès de la communauté africaine
des étudiants noirs de France et des élites africaines en général.
46 coloniale administrativement divisée en deux circonscriptions, l’AOF et l’AEF.
Cette organisation administrative n’est pas sans incidence sur une politique
10française privilégiant les universités régionales comme celle de Dakar .
Le décret du 23 octobre 1953 portant statut du personnel enseignant esquisse
le premier cadre juridique de la gestion du personnel enseignant en prévoyant le
cadre général de l’enseignement d’Outre-Mer qui n’est autre qu’une réplique de
la législation métropolitaine. Le Comité Consultatif des Universités Françaises
est l’instance de qualification de tous les universitaires. En fait derrière le
mimétisme juridique des textes, se profilent deux statuts différents qui ne se
valent pas, le statut métropolitain académiquement plus prestigieux et le statut
d’Outre-mer, sorte de statut de seconde classe. Cette hiérarchisation des statuts
est en partie liée à des querelles de pouvoir entre le Ministère de l’Éducation
11Nationale , ministre de tutelle des universités métropolitaines et le Ministère de
la France d’Outre-mer, ministère de tutelle de universités coloniales et soucieux
de garder le contrôle du corps enseignant. La qualité du personnel enseignant ne
peut qu’en pâtir comme l’écrit André BAILLEUL :
« Les fonctionnaires chargés d’enseignement, n’ayant pas les titres requis,
mais ayant exercé Outre-mer, avaient vocation à intégrer le cadre général ( … )
et ne pouvaient être admis dans le cadre métropolitain. On créait ainsi un corps
enseignant de qualité insuffisante ( … ) la signification de l’avis favorable était
toute différente selon qu’il s’agissait d’un candidat au titre de l’Éducation
nationale ou d’un candidat à un cadre étranger à celui des membres du Comité
Consultatif. ( …) On écartait souvent par ce moyen, un candidat métropolitain
12dont on ne voulait pas dans le cadre de l’Éducation Nationale ».
13Cette qualification au rabais a été critiquée par les élites africaines , mais
aussi par les universitaires du cadre de l’Éducation nationale favorables à un
cadre unique. Si cette harmonisation des statuts consacre l’égal accès de tous les
universitaires à la fonction publique, il est moins sûr qu’elle réponde aux
attentes d’une jeunesse africaine sensible aux idéaux du panafricanisme.
Incidemment, le processus de décolonisation enclenché par la création de ces
universités n’est pas sans conséquence sur la formation de l’offre des postes
14dans les universités de la métropole .
10 L’ébauche d’un enseignement supérieur commence avec le décret du 27 novembre 1950
créant une Académie d’Afrique occidentale française avec à sa tête un Recteur.
11 Toutefois, le cadre général de1953 satisfaisait le Ministre de l’Éducation nationale qui
éprouvait des difficultés à recruter, pour les universités de la métropole, des enseignants
qualifiés. Il permettait de protéger les universités métropolitaines contre les demandes de
transfert auxquelles il aurait été difficile de s’opposer.
12 A.BAILLEUL, op cit, PP24-25.
13 Notamment le député SENGHOR.
14Le statut de puissance coloniale de la France a contribué à l’introduction de l’enseignement
colonial dans certains programmes universitaires. La création des chaires de droit musulman
èmeet de législation coloniale vers la fin du 19 siècle. La création dès le début des années 40 de
la chaire d’expansion de l’Islam, d’art et littérature musulmane, de la chaire de langues et de
civilisations négro-africaines traduisent l’influence des enjeux de la politique coloniale sur
l’institutionnalisation académique de nouvelles disciplines. A l’inverse, le processus de
47 Section 2. D’une coopération de substitution à une coopération de
15formation ?

L’accession des anciennes colonies et territoires d’outre-mer à
l’indépendance au début des années 60 ne change pas fondamentalement
l’économie de la configuration universitaire sus évoquée. L’Université de
Dakar, fidèle à sa vocation d’université régionale reçoit encore des bacheliers
originaires de l’Afrique occidentale, voire de l’Afrique équatoriale. Le choix
colonial d’universités régionales explique en partie la création relativement
tardive des universités nationales. Après les indépendances, l’université reste un
enjeu de coopération bilatérale avec l’ancienne métropole comme l’illustre la
signature de plusieurs accords de coopération signés entre la France et chacun
des États africains. Mais cette coopération universitaire n’est pas comprise de la
même façon de part et d’autre. Pour la France, elle est un instrument de
développement des jeunes universités africaines qui progressivement doivent
sortir de la logique de l’assistanat pour une logique de partenariat. Mais cette
évolution n’est pas évidente en raison de l’incohérence des attentes des
enseignants africains qui d’une part ne sont pas prêts à renoncer aux droits
acquis conférés par leur rémunération par le Trésor français et d’autre part
soutiennent les revendications d’africanisation de l’université.

En réalité, la logique de l’assistanat perdure après les indépendances.
Plusieurs observations confirment ce constat. Premièrement, les premiers
recteurs des universités nationales sont des universitaires français. Quand bien
même, l’équipe dirigeante de l’université s’africanise, les véritables décideurs de
la politique de l’établissement sont les commissions mixtes dominées par de
hauts fonctionnaires français. Ensuite, les universitaires français généralement
de rang magistral monopolisent la direction des thèses afin de garantir la
formation des futurs enseignants et accompagner l’autonomie scientifique des
16départements entiers . Cette autonomie scientifique demeure limitée à cause de
la lourdeur de la thèse d’État qui ralentit la promotion ou la titularisation des
enseignants et de l’absence d’une véritable politique de la recherche. Il convient
de remarquer que bien avant l’institutionnalisation récente des écoles doctorales,
les enseignants ont été contraints de soutenir leur thèse d’État à Paris, Bordeaux
ou Marseille, faute d’un potentiel scientifique local.

décolonisation ne pouvait que remettre en cause les droits acquis par la science coloniale dans
le champ académique. Il a d’ailleurs contribué à créer des conflits de territoires entre l’ENA
créé en 1945 et l’ENFOM dissoute en 1958. Cette réalité institutionnelle est attisée par le
directeur de l’École libre de sciences politiques, Émile BOUTMY brocardant l’École coloniale
pour justifier le rapatriement à Sciences-po des formations des personnels administratifs de
l’Outre-mer. Lire à ce sujet Daniele LAMARQUE, « La formation des administrateurs civils :
de l’ENFOM à l’ENA », PP149-164, in Robert DELAVIGNETTE. Savant et politique (Dirigé
par Bernard MOURALIS et Anne PIRIOU ), Karthala, Paris, 2003.
15 Brigitte Nouaille DEGORCE, La politique française de coopération avec les États africains
et malgache au sud du Sahara, 1958-1978, Thèse de science po, université de Bordeaux I,
1980, P389.
16 Notamment dans les disciplines de sciences humaines comme l’histoire.
48 Les universités africaines sont largement financées par la France jusqu’au
début des années 70. Pour l’ancienne puissance coloniale, la construction
d’universités sur le modèle français, est une preuve d’accomplissement de la
17« mission civilisatrice » perçue par certains comme un moyen de perpétuer
l’impérialisme français. On comprend dès lors les susceptibilités d’universitaires
africains déplorant l’extraversion des grilles d’analyse des réalités locales.
D’une part, selon eux, l’université coloniale aurait généré une division du travail
scientifique dans laquelle les universitaires du Nord ont le monopole de la
conception des paradigmes et ceux du Sud le rôle peu flatteur de l’exécution.
Sans être totalement faux, ce jugement n’en demeure pas moins caricatural dans
la mesure où il est limité aux sciences sociales, mais aussi parce qu’il interdit de
voir les enrichissements mutuels notamment à travers le dynamisme des
paradigmes dominants dont le sens est sans cesse réinventé au contact des
réalités extra- occidentales.
Enfin, la volonté des universités africaines de conforter l’autonomie de leurs
thèmes de recherche par rapport à l’agenda caché des bailleurs de fonds n’a pas
toujours les moyens financiers de son ambition. Certaines facultés sont ainsi
contraintes pour assurer la publication des articles de recourir aux revues
18étrangères . Le renforcement des liens institutionnels passe par des
financements extérieurs en vue d’équiper des laboratoires, d’approvisionner les
bibliothèques en dons, en nature et par la création ou la consolidation des
équipes de recherche. Ce qui est alors officiellement perçu comme des échanges
scientifiques ou comme une autonomie par le partenariat apparaît dès lors
comme une politique d’assistanat déguisée.
Le personnel enseignant des universités s’étant africanisé, il est certain que
les normes académiques qui régissent les carrières universitaires traînent encore
19l’odeur du père . En effet, tous les universitaires africains continueront d’être
qualifiés par le Comité Consultatif des Universités Françaises jusqu’en 1978. La
réception africaine de ces normes à travers les programmes du CAMES
prolonge cet impérialisme académique tempéré par les nécessités post-modernes
du comparatisme. L’attachement du Sénégal au système révolu de la double
thèse et l’heureuse fortune du concours de l’agrégation comme rite de
consécration d’une carrière universitaire traduisent cet héritage académique. La
banalisation progressive du système LMD, communément considérée comme
l’expression de la mondialisation académique n’est en réalité qu’une
américanisation académique des universités européennes et bientôt africaines.
17 La priorité accordée aux sciences humaines dans l’ébauche d’un enseignement supérieur en
Afrique noire n’est pas innocente. Par exemple, certaines disciplines de la période coloniale
comme l’anthropologie sont entrées en Afrique pour les besoins du colonialisme. Elles
avaient pour mission de créer le mythe de l’Africain primitif que le colonialisme devait
civiliser. Les administrateurs coloniaux formés à l’École coloniale y ont largement contribué.
18 Comme la faculté de droit de l’Université d’Ouagadougou.
19 Selon la métaphore d’Yves Valentin MUDIMBE, L’odeur du père. Essai sur les limites de la
Science et de la Vie en Afrique noire, Présence africaine, Paris, 1982.
49 CHAPITRE II
LES UNIVERSITÉS D’INDÉPENDANCE


Cette deuxième génération d’universités désigne essentiellement des
universités nationales créées au lendemain des indépendances. Au-delà de
l’étiquette commode, ces universités sont restées financièrement dépendantes de
l’ancienne métropole jusqu’au début des années 70, soit une dizaine d’années
après les indépendances formelles.

Section 1. Des universités régionales aux universités nationales

En réalité, durant la première décennie précédant les indépendances, la
France continue de privilégier les universités régionales comme celle de Dakar
20et dans une moindre mesure, celle d’Abidjan et ce n’est qu’au début des
années 70 que naissent véritablement les universités nationales susceptibles
d’être alors considérées comme des universités d’indépendance. Comme on le
verra plus loin au niveau local de chaque État, la construction des universités
régionales reproduit dans une certaine mesure les circonscriptions
administratives de l’empire colonial français, à savoir l’Afrique occidentale
française et l’Afrique équatoriale française. Toutefois, l’ambition régionale de
l’enseignement supérieur en Afrique équatoriale semble compromise par les
pesanteurs de l’orgueil national traditionnellement responsables du retard de
cette sous-région dans les différents processus de régionalisation. Certes, un
premier établissement d’enseignement supérieur est fondé à Brazzaville au
moment des indépendances dans le cadre d’un accord signé en août 1960 entre
l’État français et les États de l’AEF à l’exception du Gabon : le Centre d’Études
Administratives et Techniques de l’Institut d’Études Supérieur de Brazzaville
devenu Centre d’Enseignement Supérieur. Comme les autres établissements
d’enseignement supérieur à vocation régionale de l’Afrique francophone, il est
d’abord un établissement français rattaché à l’académie de Bordeaux. En
décembre 1961, la Conférence des Chefs d’État de l’AEF adopte la Fondation
de l’Enseignement supérieur en Afrique Centrale. Mais celle-ci ne portera guère
21les promesses de ses fleurs .

20 Marc PENOUIL anime l’École de droit d’Abidjan de 1960 à 1962. Cette coopération se
poursuivra avec l’arrivée des professeurs de sciences. Jusqu’au milieu des années 70, le corps
enseignant de l’université d’Abidjan comporte une centaine de personnes dont environ 80
français. Les trois premiers recteurs de l’université furent français, Renaud PAULIAN, après
son passage au rectorat d’Abidjan (1966-1969) devient recteur de l’académie de Bordeaux.
21Elle comprenait l’École de droit, l’École supérieure des sciences, l’École supérieure des
lettres, l’École normale supérieure d’Afrique centrale, l’Institut d’enseignement agronomique
d’Afrique centrale, l’Institut universitaire de technologie polytechnique de Libreville et
l’Institut universitaire de technologie zootechnique de Fort-Lamy.
50 Les universités régionales servent de tremplin pour la création de nouvelles
universités africaines. Le premier recteur de l’Université d’Ouagadougou créé
en 1974 est un enseignant jusqu’ici en poste à l’Université de Dakar.
L’Université d’Abidjan fournit les premiers recteurs des universités nationales
du Bénin et du Togo. En 1978, les listes d’aptitude du CAMES remplacent les
listes françaises du Comité Consultatif des Universités Françaises, ancêtre de
l’actuelle Comité National des Universités accélérant ainsi l’africanisation de la
gestion du personnel enseignant. Par le jeu d’autres coopérations étrangères, les
universités africaines s’efforcent de sortir de ce « face-à-face » pesant avec
l’expuissance coloniale.
Section 2. Une indépendance formelle
Pour les jeunes États, la création d’une université nationale, souvent
géographiquement proche des lieux du pouvoir traduit une volonté d’endiguer
sur place la contestation étudiante initiée par les associations noires en Europe.
Pour légitimer son existence, l’État post-colonial, en même temps qu’il désire
avoir des symboles de son nouveau statut (drapeau, ambassade, hymne
national), veut aussi disposer d’une université comme moyen d’affirmer dans
l’enseignement supérieur et la recherche sa souveraineté nouvellement
22acquise . À l’évidence, la création d’une université nationale s’inscrit dans la
23dynamique extra-occidentale de la construction de l’État post-colonial .
L’africanisation de l’université est autant une affaire d’honneur qu’une volonté
de servir un développement plus endogène.
CHAPITRE III
LES UNIVERSITÉS DE DÉVELOPPEMENT
Il s’agit moins d’une troisième génération d’universités que d’une mission
réinventée. Le défi à relever est à la mesure des attentes des étudiants, mais aussi
du préjugé tenace auquel la Banque mondiale a en partie contribué, à savoir
l’inutilité de l’enseignement supérieur en Afrique noire. Jusqu’au début des
années 94, les priorités des bailleurs de fonds internationaux sont
l’enseignement de base au détriment de l’enseignement supérieur considéré
22Daniel Franck IDIATA, L’Afrique dans le système LMD. Le cas du Gabon. Harmattan,
collection « études africaines », 2006, Paris, P77.
23De même en France, la création de l’Université de Paris coïncide avec les tentatives de
Philippe AUGUSTE de centraliser le pouvoir du Royaume de France. Dans ce cas, la naissance
des universités, le résultat d’un rapport de forces entre le trône et l’autel, s’inscrit dans une
dynamique occidentale de l’ordre politique dominée par la formation de l’État.
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