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La fiancée captive

De
320 pages
Peu avant de prononcer ses vœux définitifs, Mélissande Deverell, une jeune et jolie novice, est enlevée au sein même de son couvent français par un audacieux ravisseur qui se révèle être un ami d’enfance, le chevalier Lucian Barret. Brièvement, ce dernier lui explique avoir pour mission de la ramener en Angleterre afin qu’elle y épouse son frère Roarke comme elle en a jadis émis le souhait. Outrée, Mélissande s’insurge. Elle s’est crue autrefois éprise de Roarke, mais elle n’était alors qu’une fillette et, depuis, ses rêves ont changé ! Et pourquoi celui-ci, après des années de silence, se souvient-il subitement de son existence ? Et plus inquiétant encore : pourquoi Lucian affirme-t-il vouloir, par ce rapt, « s’acquitter d’une lourde dette envers sa famille » ?
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À PROPOS DE L’AUTEUR
Diplômée en lettres, Joanne Rock a exploré des univ ers très différents avant de se consacrer à sa passion pour l’écriture. D’abord man nequin, puis enseignante, elle est ensuite devenue rédactrice publicitaire, puis direc trice de communication. Elle écrit aujourd’hui des romans aux héroïnes passionnées qui , comme elle, n’ont pas froid aux yeux…
Printemps 1250
Chapitre 1
Si Lucian Barret n’avait pas été un mécréant, la simple idée d’enlever une nonne lui aurait fait dresser les cheveux sur la tête. Heureusement pour lui, sa foi était morte deux ans plus tôt, en même temps que son père adoptif, dans une chambre puante où on l’avait installé. Il n’aurait pas de scrupules à ravir Mélissande Deverell. Il inspira une longue goulée de l’air vif des montagnes et tira des fontes de sa selle une bande de mousseline blanche dont il se couvrit le visage. Il finirait sans doute par montrer ses traits à la prisonnière, une fois l’affaire fai te, mais il ne voulait pas pour autant apparaître trop tôt sans masque devant elle au risque d’être instantanément reconnu. Les sœurs de Sainte-Ursule risquaient de ne pas apprécier les plans qu’il avait formés pour Mélissande. Il jeta un coup d’œil furtif par la petite ouvertur e que quelques ronces, en poussant, avaient ménagé dans le mur de pierre pour observer la jeune religieuse. Après des jours passés à espionner les allées et venues des habitantes du couvent, il avait finalement cessé de s’intéresser aux autres pour se concentrer uniquement sur celle-ci. Il scruta attentivement son visage tandis qu’elle l isait tranquillement, pour s’assurer encore qu’il ne s’était pas trompé. La jeune femme charmante, quoique sanglée dans son habit austère, ne ressemblait plus en rien à la lionne qu’il avait connue dans son enfance. Tout en elle respirait la plénitude et le bonheur, comme si elle avait répondu à l’appel du ciel en décidant de s’enfermer derrière de hauts murs pour passer sa vie en prières. Dix ans plus tôt, elle avait hurlé à s’en casser la voix lorsque ses parents lui avaient annoncé qu’elle finirait ses jours au couvent. On disait même qu’elle avait pleuré pendant la moitié du voyage qui l’avait menée d’Angleterre en France. Il fut convaincu que c’était bien elle quand arriva l’heure des jeux. Lucian la regarda s’amuser avec les trois jeunes enfants auxquels elle venait de faire la lecture, dans le jardin inondé de soleil. Cela lui rappela son enfance, lorsqu’il jouait avec son frère Roarke et leur petite voisine Mélissande à se pourchasser à travers la campagne. Il se souvenait à quel point elle était audacieuse alors. Elle n’avait jamais peur de rien, et il lui suffit de la voir se rouler dans l’herbe avec les trois bambins pour se croire soudain revenu des années en arrière. Une mèche cuivrée s’échappa de la guimpe immaculée qui enserrait son beau visage au moment où elle s’étendit sur le sol, les bras en croix, épuisée, joyeuse, son visage radieux éblouissant de joie malgré le carcan de son vêtement spartiate. Mélissande. Il ne pouvait s’y tromper. C’était bien la jeune femme que son frère lui avait demandé d’extirper de ce couvent perdu dans les Alpes, et qui allait lui permettre de payer enfin à Roarke la dette immense qu’il avait envers lui. Il n’allait pas être déçu. Lucian n’avait jamais vu pareille splendeur. Jeune fille, elle attirait irrésistiblement le regard, mais les années avaient fait d’elle un buti n qui valait bien qu’on traverse les flammes de l’enfer pour s’en emparer. S’il avait pu se montrer digne d’assurer la lignée des Barret, il aurait volontiers pris une telle femme p our épouse. Elle lui aurait sans doute donné de beaux enfants. Mais c’était désormais à Roarke que cette tâche se trouvait dévolue. Lucian devait payer pour la vie dont il avait tranché le fil d’un coup d’épée. Certains avaient voulu voir un accident dans ce malheureux épisode, mais lui ne pouvait s’empêcher
de s’en blâmer. La vitesse d’exécution serait à n’en pas douter un élément décisif de son plan, aussi assura-t-il prestement la gaze autour de sa tête. Le silence était retombé sur le jardin. Il reporta son attention sur le petit groupe étendu sur l’herbe et nota que le visage de Mélissande avait pris soudain une expression sérieu se, comme si quelque chose l’avait préoccupée, malgré la présence des enfants qui bati folaient toujours autour d’elle en conversant gaiement, comme si rien au monde n’avait pu perturber leur turbulente quiétude. Elle avait tourné les yeux vers l’anfractuosité à t ravers laquelle il l’observait, et la fixait intensément de ses grands yeux, comme si elle avait pu voir, par-delà l’agencement des pierres sèches, le danger qui planait sur sa frêle existence. « Je suis ici pour la sauver d’elle-même », se dit Lucian pour tenter d’échapper aux scrupules qui commençaient à l’assaillir. Elle devait avoir senti une menace car elle ordonna soudain aux enfants de rentrer en les houspillant à voix basse. Il était temps de passer à l’action. Mélissande Deverell avait connu bien des moments de solitude dans son exil des Alpes, mais jamais jusqu’à ce moment elle n’avait encore connu la peur. Le cœur battant à se rompre, elle se précipita vers l’abri des murs du couvent en poussant les enfants devant elle, les mains crispées sur la reliure de cuir du livre dont elle venait de leur lire un chapitre. Soudain, deux mains l’agrippèrent, puissantes, énormes, irrésistibles. « Non ! » Elle voulut crier mais l’une d’elles se posa sur sa bouche comme un bâillon infranchissable tandis que l’autre enserrait sa taille et l’attirait en arrière, contre le mur de pierre. — Je ne vous ferai aucun mal, dit une voix qui semblait sortir tout droit de la muraille. Elle envoya des coups de poing et de pied au hasard , qui semblèrent toucher au but, mais s’étonna qu’un être puisse être fait d’une chair si compacte et si dure. Elle mourait de peur pour elle-même, mais eut une pensée pour les enfants. Au moins, ils étaient saufs. Sans paraître se soucier des coups qu’elle lui portait, l’homme qui la tenait prisonnière la souleva sans plus d’effort que si elle avait été un chaton en colère. Sans cesser de se débattre avec l’énergie du désespoir, elle vit, horrifiée, son agresseur pousser du pied la porte du couvent qui donnait sur l’extérieur pour quitter les lieux au plus vite, et disparaître en laissant derrière eux la pr otection rassurante des murs de Sainte-Ursule. « Mes petits ! » Son cœur saignait en pensant aux trois enfants qui l’attendaient dans la salle où elle leur faisait la classe. Elle les imaginait blottis, tout tremblants, leurs doux visages tournés vers la porte dans l’espoir de l’y voir apparaître enfin, saine et sauve. Elle voulut hurler encore, mais la main inexorable pesait sur sa bouch e, étouffant totalement les appels au secours qu’elle essayait désespérément de lancer vers l’abbaye. Elle criait si fort pourtant, quoique en vain, qu’elle n’entendait pas les ordres que son ravisseur lui murmurait à l’oreille. Tout ce à quoi elle pensait, au-delà de sa propre peur, c’était au malheur de ces orphelins à qui elle avait commencé à redonner un peu d’amour et de confiance, et qui allaient de nouveau connaître la déchirure de l’absence. Le fou qui la tenait prisonnière entre ses bras puissants relâcha un instant son étreinte pour dégager une de ses mains, de laquelle il s’aid a pour siffler son cheval qui devait l’attendre dans les parages. Mélissande crut un instant que son tympan allait éclater. — Je vous en supplie ! cria-t-elle, et son cri retentit, haut et clair, dans le silence de la forêt. Elle hésita un instant, mais se ressaisit bien vite et se mit à supplier véhémentement celui dont elle ne pouvait toujours pas voir le visage. — J’ai la charge de trois enfants. Je ne puis les abandonner, ils n’ont que moi, ils… Un cheval surgit du sous-bois dans un grand fracas de sabots. C’était une jument d’un beau gris pommelé à la crinière noire comme la nuit. — On prendra soin d’eux, n’ayez crainte, dit une voix d’homme derrière elle, si mâle et si grave qu’elle en sentit la vibration dans son dos. L’inconnu parlait français avec un fort accent. Ce devait être un étranger. Elle hurla. Si fort que des oiseaux s’égaillèrent d e tous les arbres alentour, et que le cheval fit un écart en arrière. Si les religieuses s’apercevaient de sa disparition assez tôt, l’abbesse aurait le temps d’intervenir avant qu’il ne lui arrive malheur. Après tout, elle commandait une garnison qui avait la taille d’une petite armée.
Et s’il y avait la moindre chance qu’elle attire l’ attention en hurlant, eh bien, elle hurlerait ! Par la sandale de Sainte-Ursule, elle a llait faire un tapage dont on se souviendrait ! — Restez tranquille ! intima la voix derrière elle. L’homme ne pouvait plus la bâillonner de sa main, car elle était occupée à retenir le cheval, mais avant qu’elle puisse rassembler ses fo rces pour se mettre à crier, elle se retrouva à califourchon sur la croupe de l’animal qui piaffait dangereusement, dépouillée du manuscrit qu’elle avait serré dans ses bras jusque-là et dont elle avait oublié la présence. — Mon livre ! s’écria-t-elle en regardant ses mains vides. Sans doute aurait-elle pu mieux se défendre si elle n’avait été encombrée de son précieux manuscrit, pensa-t-elle. — Vous ne pourrez le tenir en chevauchant, dit l’inconnu en glissant l’épais volume dans les fontes de sa selle. — Mais… je ne suis jamais montée à cheval, protesta -t-elle, bien qu’elle ait instinctivement saisi la crinière de la jument à pleines mains au moment où il faisait un nouvel écart. — Mensonge ! gonda la voix derrière elle. Choquée, elle jeta un coup d’œil pour tenter de voir le visage de son ravisseur. Lorsqu’elle vit la gaze blanche sur le visage de l’inconnu, elle comprit soudain ce qui l’avait surprise en regardant le mur. Une ombre claire avait passé derrière la pierre, attirant son attention sans qu’elle sache expliquer le phénomène. Sous la fine mousseline, deux yeux d’acier gris la fixaient. Elle ne pouvait le voir clairement à cause du tissu, mais elle remarqua quand même qu’une longue balafre courait de la tempe à l’oreille, donnant aux traits du pers onnage un aspect effrayant. Il avait les yeux cernés de noir et la peau de ses mains était si tannée et si sombre qu’elle se demanda avec horreur si un guerrier infidèle n’avait pas dé cidé de l’enlever pour l’ajouter à son harem. La terreur lui nouait le ventre. Il pouvait également s’agir d’un chasseur de rançon. Elle connaissait le sort qu’ils réservaient en général à leurs victimes… On retrouvait souvent les victimes de cette sorte de rapt trucidées proprement quelques heures à peine après leur enlèvement, leur cadavre desséché pourrissant dans un fossé ou au fond d’un bois. Quand on les retrouvait. Peut-être l’homme s’était-il rendu compte qu’elle avait résolu de s’échapper coûte que coûte car il monta soudain sur la croupe de l’animal, son corps ferme rivé contre celui de Mélissande, et piqua des deux en un éclair pour lancer l’animal au cœur de la forêt. — Non ! hurla-t-elle en se tortillant sur la selle, pensant qu’il vaudrait mieux sans doute tomber du cheval que de devoir céder à ce Sarrazin. Elle allait glisser lorsqu’une main ferme et solide la rattrapa en un éclair et la reposa sur la selle. — Restez tranquille, grinça l’homme. Vous allez vous blesser. Le bras musclé de l’inconnu l’enserra de nouveau et la cala contre son torse large et puissant que protégeait une cotte de mailles. Elle pouvait sentir les maillons s’enfoncer dans la laine brute de son habit à mesure qu’il resserrait son étreinte. Pendant les dix ans qu’elle avait passés au couvent , jamais personne, ou presque, n’avait posé ne fût-ce que la main sur elle et de sentir ce bras serré autour de sa taille lui sembla tout à coup exaucer le besoin de contact phy sique qu’elle avait enfoui dans son cœur depuis si longtemps. Ce devait être un guerrier, car il usait de sa force sans effort apparent, mais Mélissande n’aurait pu bouger le petit doigt quand bien même elle aurait essayé. — Vous me faites mal, protesta-t-elle, hors d’haleine tant il la serrait fort. Elle fut surprise de constater qu’il avait relâché son étreinte presque instantanément, quoiqu’elle fût persuadée qu’il ne la laisserait pas s’échapper pour autant. Peut-être se montrerait-il sensible aux arguments d e la raison ? Après tout, il avait desserré son bras quand elle le lui avait demandé. Il n’était pas totalement impossible qu’elle parvienne à le convaincre de la délivrer pour de bon. — Vous commettez une grave erreur, messire. J’appartiens à un ordre qui… — Je sais qui vous êtes, dit la voix. Si mâle qu’elle en eut des frissons. — En ce cas, vous devez savoir également que je doi s regagner le cloître d’où je n’aurais jamais dû sortir. Elle respirait à grand-peine, essayant de toutes ses forces de calmer l’émoi causé par la présence de cet inconnu collé contre elle. En fait d’hommes, elle n’avait rencontré, depuis toutes ces années, que le prêtre qui venait chaque matin dire la messe et entendre les
nonnes en confession. Encore ne l’avait-elle approché que de très loin, ou derrière la grille du confessionnal, et jamais seule. — Vous n’y retournerez pas, lança la voix par-dessus le fracas des sabots, la chaleur du souffle de l’inconnu sur son oreille contrastant avec la froide assurance de son propos. Quoi ? Jamais elle ne reverrait ces lieux qui lui étaient devenus si familiers qu’elle n’en imaginait plus d’autres pour passer le reste de sa vie ? La colère la saisit, aussi noire que la terreur qui l’avait envahie quelques minutes plus tôt, mais avant qu’elle puisse lancer au visage de l’infidèle la diatribe qu’elle venait de préparer à son adresse, celui-ci prit les devants et dit d’un ton étrange. — Vous me remercierez, plus tard. La forêt était maintenant plus dense autour d’eux mais il ralentit à peine leur monture, filant toujours hardiment entre les troncs des arbres de plus en plus serrés. — Vous remercier ? Jamais, vous m’entendez, jamais je ne pourrai vous pardonner ! s’écria-t-elle, le souffle coupé par la rage et l’émotion. Vous venez d’enlever une novice à son couvent. C’est un péché mortel. — Une novice ? Mais… n’avez-vous point encore prononcé vos vœux ? Elle avait décelé une telle note d’espoir dans ces mots qu’elle regretta de ne point avoir pris le voile définitivement à cette heure. — Cela ne saurait tarder. — Cela n’adviendra jamais, milady, au contraire ! Le paysage défilait devant ses yeux comme un rêve et elle trouva soudain qu’il la tenait plus serrée qu’il n’était absolument nécessaire. Pe ut-être après tout avait-elle réussi à le convaincre qu’elle n’avait jamais chevauché de sa vie. Jamais, elle n’avait été de si près agrippée à quelqu’un, homme ou femme, comme s’ils avaient tous deux été fondus en une seule chair sur la jument qui filait au galop. Si près, finalement, qu’elle n’avait pas besoin de tourner la tête pour entendre ce qu’il lui disait à l’oreille. — Si fait, messire, je prendrai le voile. Mon abbesse est une des seules à commander sa propre armée et elle vous traquera où que vous v ous cachiez et exigera que vous me rendiez ma liberté ! En tout cas, c’était ce qu’elle espérait. — D’après ce que je sais, cette brave femme n’a à s a disposition qu’une poignée d’hommes pour protéger son couvent, mais peut-être en savez-vous plus que moi à ce sujet, répondit l’homme en plissant les yeux avec un sourire narquois. Elle ne pouvait le voir, mais elle devinait l’expression de son visage rien qu’au son de sa voix. Ainsi, il connaissait les effectifs de la petite ga rnison ? Cela signifiait qu’il avait préparé son forfait avec plus de sérieux qu’elle ne l’avait imaginé tout d’abord. Ce n’était donc pas un violeur de passage. Le rouge lui monta aux joues. Elle étouffait d’indignation. — Les flammes de l’enfer vous attendent, messire. J ’espère que vous en êtes conscient. L’acte infâme que vous venez de commettre vous ferme à jamais les portes du paradis. Pour l’éternité. Elle sentit sur sa nuque deux yeux d’acier la fixer longuement avant qu’il ne réponde : — Je comptais justement l’ajouter à la longue liste de mes péchés, mon ange.
Chapitre2
Un silence de plomb succéda à ces fortes paroles. P eut-être avaient-elles à ce point choqué Mélissande qu’elle en restait sans voix. Parfait. Il n’avait vraiment pas besoin qu’on vienne lui poser des questions sur son passé, et il valait mieux qu’elle soit suffisamment impressionnée pour se taire et le laisser accomplir ce qu’il avait à faire sans protester jusqu’à ce qu’il soit opportun de lui révéler son identité. Après ça, il aurait tout son temps. Elle se tenait tranquille pour l’instant, mais son attitude ne lui laissait aucun doute. Elle devait être morte de peur. Un remords fugitif lui traversa l’esprit. Cela faisait longtemps qu’un tel sentiment ne l’avait effleuré. Il lui semblait tout à coup cruel de laisser Mélissande souffrir mille morts à l’idée qu’un inconnu avait entrepris de l’arracher à son couvent dans Dieu savait quel dessein abominable. Il fallait lui dire la vérité. Quand elle saurait qui l’avait enlevée et dans quel but, elle se laisserait faire sans se rebeller et s’en remettrait à lui avec confiance. Il était même fort vraisemblable qu’elle lui soit reconnaiss ante de l’avoir soustraite à sa morne existence. Pourtant, il résolut d’attendre. Il fallait avant tout mettre assez de distance entr e eux et le couvent s’il voulait échapper aux hommes que l’abbesse ne manquerait pas d’envoyer à ses trousses dès que l’alarme serait donnée. S’il voulait garder sa prisonnière, et empocher sa récompense, il devait se hâter. Tant pis pour elle. Il pensait également qu’une fois qu’il lui aurait r évélé la vérité, il n’aurait plus vraiment de raison de la tenir si serrée contre lui , et cette idée le contrariait un peu plus qu’elle n’aurait dû, car après tout, Mélissande devait devenir la femme de son frère, et non la sienne. Mais il aurait fallu qu’il soit mort pour ne pas s’émouvoir des formes voluptueuses que l’étoffe rude de l’habit de la jeune femme parvenait mal à cacher et qu’il sentait sous ses doigts au hasard des mouvements de leur folle cavalcade. Bah ! Convoiter une novice fraîchement arrachée à son couvent et promise à un autre homme — son propre frère — ne serait qu’un péché vé niel en comparaison de tous les autres. Les flammes de l’enfer l’attendaient de toute façon, et il n’en avait cure. Quelle serait sa réaction lorsqu’il ôterait la gaze de devant son visage ? La noirceur de son âme semblerait-elle aveuglante à une jeune femm e aussi pure et ignorante des turpitudes du monde ? Il ne pouvait plus prétendre encore être le Lucian Barret qu’elle avait connu autrefois. Quand elle le reconnaîtrait, il y avait de fortes chances qu’elle soit affreusement déçue de tous les changements qui étaient intervenus en lui depuis la dernière fois qu’ils s’étaient vus. Elle ne pourrait pas ne pas se demander ce qui avait bien pu changer le garçon calme et gentil qu’elle avait fréquenté enfant en cet homme dur et froid. Le pire, c’était qu’il y avait fort à parier qu’elle aurait pitié de lui. Et cela, il ne pourrait pas le supporter. Son innocence et sa jeunesse évoquaient en lui le genre de vie qu’il aurait pu connaître si, pour son malheur, il n’avait par le passé occis Osbern Fitzhugh, son père adoptif. Peut-être alors aurait-il pu, à cette heure même, enleve r Mélissande pour en faire sa propre épouse, au lieu de celle de son frère. Il pesta contre lui-même et décida de ne plus penser ni au mariage ni à Mélissande, une bonne fois pour toutes. Il ne pouvait plus rien changer au fait qu’un jour de colère, il avait levé la main sur l’homme qui l’avait chéri comme un fils. Rien ne pourrait jamais effacer ce