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La Nouvelle Revue de l'Inde n°2

De
163 pages
En France, on ne connaît souvent que le côté d'ombre de la femme indienne. Mais qui sait donc qu'aucun pays au monde n'a accordé une place aussi primordiale à la femme : la moitié des divinités hindoues sont féminines, la terre de l'Inde elle-même est une femme : Mother India, la Mère Inde ; Indira Gandhi dirigea son pays d'une main de fer pendant presque vingt ans. Vous trouverez dans ce numéro des portraits d'indiennes célèbres, telles Arundhati Roy ou Phoolan Devi, des témoignages inédits, des articles écrits par des passionnés de l'Inde.
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NUMÉRO SPECIAL : FEMMES INDIENNES

2

SOMMAIRE
É
DITORIAL4
H
ISTOIRE6
Qu’est-ce que la Shakti ? :TIEGO BINDRA
Les femmes dans l’Inde duMahabharata:CHATURVEDI BADRINATH
KitturuRani Chennamma (1778-1829) :NAMRITA GAUTIER
Shakuntala :CHRISTINE DEVIN
Parvati, la femme parfaite :CHRISTINE DEVIN
LeKama Sutra:FRANÇOIS GAUTIER
Ahilyabai Holkar :V.S. BHATNAGAR
Unniarcha, femme guerrière duKérala :DEEPA RAJESH
S
OCIÉTÉ32
Interviewde Malika Virdi :CLAUDE ARPI
Le côté d’ombre de la condit:ion féminine en IndeFRANÇOIS GAUTIER
Kiran Bedi :TIEGO BINDRA
La grande fête des eunuques en Inde :FRANÇOIS GAUTIER
Une begum française en Inde :FRANÇOIS GAUTIER
D
OSSIER«COULEURINDIENNE»
de Fabienne SHANTI DESJARDINS56
Interviewde Fabienne Shanti Desjardins :ÉMILIE KLEIN
Gayatri Devi
Phoolan Devi
Noor InayatKhan
Amrita Pritam
Anita etKiran Desai
Jumpha Lahiri

Githa Hariharan
Kalpana Swaminathan
Sarojini Naidu
FSD: La femme en Inde

© Photo : Olivier Barot

C
94ULTURE
FRANÇOIS GAUTIER: Arundhati Roy, l’enfant terrible...
OLIVIER GERMAINTHOMAS: ExtraitdeLatentation desIndes
HERVÉ PERDRIOLLE, LUCILE ALLANCHE: Mohanjeet, « celle qui conquiertl’amour »
MAYA: L’Inde etl’omniprésence des femmes
MICHEL DANINO: La femme dans l’Inde classique
SHANMUGAMANDAN MADANACALLIANY: Poèmes de Minakshi
TIEGO BINDRA: La femme etses parures dans le cinéma Indien
ARUNIMA CHOUDHURY: Veenapani Chawla - Interview
FRÉDÉRIC F. ZELMAN: Les Warkaris de Sandesh Bhandare
CLAIRE ARGOUIN: Le magazineHeritage India
ARUNIMA CHOUDHURY: Murielle Beck - Interview

É
130CONOMIE
FRANÇOIS GAUTIER: Une femme PDG en Inde – BIOCON
TIEGO BINDRA: ShahnazHussain, la princesse moghole
ÉMILIE KLEIN: L’incroyable histoire de LijjatPapads

T
140ÉMOIGNAGES
MARTINE QUENTRICSEGUY: « Vachement» sacrées !
NICOLE ELFI:Sauve qui peut… les petites filles
MORGANE CARCAILLET: La femme indienne
ÉMILIE KLEIN: Interviewde Mireille Joséphine Guézennec
MORGANE CARCAILLET: Letrain à Bombay

3

4

ÉDITORIAL
La Nouvelle Revue de l’Indese devaitde consacrer un numérospécial à la femme
en Inde.
En France, on ne connaît souvent que le côté d’ombre de la femme indienne : la
terrible coutume dusati,quivoulait que laveuvese jette dansle bûcherfunéraire
deson mari;le mariage desenfants, les veuvesde Bénarès, l’infanticide, oubien
letristesortdesfemmesintouchables,qui aujourd’hui encore, danscertains villa-
ges, ne peuvent tirerde l’eaudumême puits que leurs sœursbrahmanes.
Mais quisaitdoncqu’aucun paysaumonde n’a accordéune place aussi primor-
diale à la femme, àtel point que la moitié desdivinitéshindoues sontféminines
et que laterre de l’Inde elle-même estfemme :Mother India, la Mère Inde?Ce
respectde la femme est si bien ancré dansla conscience desIndiens,qu’il a même
survécuà lasinistre partition du sous-continent. Ainsitouslespaysd’Asie duSud
ont– ouonteu– desfemmesà leur tête : Srimavo Bandaranaike auSri Lanka, fut
la première femme chef d’Étataumonde;en Inde, ontrouve Indira Gandhi,qui
dirigeason paysd’une main de ferpendantpresquevingtans ;le Bangladesh et
le Pakistan, paysislamistes, ontpourtantporté aupouvoirBegum Khaleda Zia,
Sheikh Hasina, oufeue BenazirBhutto, pardeuxfois.
Vous trouverezdansce numéro desportraitsd’Indiennescélèbres,telles
Arundhati RoyouPhoolan Devi, des témoignagesinédits, oubien desarticles
écritspardespassionnésde l’Inde,que cesoitle professeurChaturvedi Badrinath,
spécialiste de la femme dansleMahabharataetleRamanaya, oubien l’écrivain
françaisOlivierGermain-omas,qui a parcourude nombreusesfoisle paysen
train eten atiréuntrèsbeaulivre,Latentation des Indes. Également un dossier
spécial proposé par une amoureuse de l’Inde, Fabienne Shanti Desjardins. Nous

© Photo : Olivier Barot

avonschoisi de ne pasinclure cette fois-ci derubrique politique carnousdésirions
donnerà la femme indienneun aspectgénéraliste et sansparti pris.

Commevousleremarquerez, nousinnovons, nonseulementenvousoffrant
plusde couleurs, maisaussi envousprsentant un nouveauformat, plusmaga-
zine, plusloisirs. Nouscomptons sur vouspour vousabonneràLa Nouvelle Revue
de l’Indequi ambitionne de jeter– non pas un autreregard maisbien plusieurs–
surcetextraordinairesous-continent, dontlarichesse etla diversité nousprésen-
tent toujours, comme dans un kaléidoscope, mille facetteschangeantes toujours
en mouvement,toujoursen « mélange ». Avec nosanalyses, noscoupsde cœuret
parfoismême des tentativesd’explication cartésienne, nous souhaitonspartager
avecvouslesmystèresetparadoxesdesGrandesIndes.

Bonne Lecture !

FrançoisGautier
Rédacteuren chefLNRI

Écrivain, journaliste etphotographe,
François Gautier a été duranthuitans
le correspondantduFigaroen Inde eten Asie.
Il estl’auteur de plusieurs livres sur l’Inde :
Un autreregardsurl’Inde1999)(Le Tricorne,
Swami, PDG etmoine hindou(J. P. Delville,2003)
La caravane intérieure(Les Belles Lettres,2005)
DesFrançaisen Inde(France Loisirs,2008)

5

6

Histoire

Qu’est-ce que la Shakti ? :8TIEGO BINDRA
Les femmes dans l’Inde duMahabharata:CHATURVEDI BADRINATH11
KitturuRani Chennamma (1778-1829) :NAMRITA GAUTIER13
Shakuntala :16CHRISTINE DEVIN

21 CHRISTINEDEVIN:Parvati, la femme parfaite
25 FRANÇOISGAUTIER:LeKama Sutra
26 V.S.BHATNAGAR:Ahilyabhai Holkar
29 DEEPARAJESH:Unniarcha, femme guerrière duKérala

© Photo : Olivier Barot

7

8

QU’ESTCE
QUE LA
SHAKTI ?

par Tiego Bindra

« C’estseulementlorsque Shiva s’unità Toi, ô
Shakti, qu’Il devientle Seigneur Tout-Puissant.
Laissé à Lui-même, Il n’a même pas la force de
lever le petitdoigt. »
Devi Oupanishad
u’est-ceque la Shakti?Dansla philo-
sophie hindoue, c’estl’énergie primor-
priQncipe dynamique de la Nature, ouduDi-
diale,sanslaquellerien nese fait ;le
vin,quelquesoitle nomquevous voulezlui
donnez. « Elle estla consciencetranscendan-
te dans toute connaissance. Elle estlevide
dans tousles vides. Elle estau-delà detoutce
qui existe, elle estl’Inaccessible » ditlaDevi
Oupanishad, l’un desplusanciens textes sa-
crésde l’Inde.
La Shakti estégalementl’élémentféminin
sanslequel ni leshommesni lesnationsne
sontcomplets: « Nousavonsbesoin d’hom-
mesdanslesquelsla Shaktisoitdéveloppée
dans seslimitesplusextrêmes, danslesquels
elleremplissetoute leurpersonnalité etd’où
elle déborde pourfertiliserlaterre » (La re-
naissance de l’Inde),s’écriaitSri Aurobindo
(1872-1950), poète,révolutionnaire, philoso-
phe et yogi indien, celuique Romain Rolland
etAndré Malrauxadmiraient tant.
L’Indeseule détient-elle la Shakti?Nenni,
ditencore Sri Aurobindo : « Sivous regardez
l’Occident,vous verrezdeuxchoses:unvaste
océan de pensée etle jeud’une force énorme,
rapide etpourtantdisciplinée. Toute la Shakti

de l’Occident tientà cela. C’estparla force de
cette Shaktiqu’il a dévoré le monde, comme
nosascètesde jadis, dontle pouvoir terrifiait
même lesdieuxetles tenaitdansl’inquiétude
etlasoumission. »

« Nul ne peut voirle Divins’il n’estfemme »,
décrétaitégalementParamsha Ramakrishna,
e
le grandsainthindoude la fin dusiècle.
Fidèle à cette devise, ils’habilla en femme
pendant un certaintemps. Sri Aurobindo
explique ensuite pourquoi l’Inde, autrefois
civilisationroyale, dontla connaissance etla
sagesserayonnèrent surle monde entier, a
connu un déclin certain depuisplusdetrois
siècles: « À mon avis, la faiblesse de l’Inde
n’estpaslasujétion, ni la pauvreté, ni le man-
que despiritualité, maisle déclin de la Shakti,
de la puissance de pensée... Nousavonsaban-
donné lasadhana(disciplinespirituelle) de la
Shakti etla Shakti nousa abandonnés... Nous
pratiquonsleyoga de l’Amour, maislà oùil n’y
a ni Connaissance ni Shakti, l’Amourne peut
pasdemeurer. »

L’avenir serait-il donc à la femme – etest-ce par
elleque passeraitlesalutde ce monde?Cette
connaissance, perdue pournous, oumême ba-
fouée parcertainsinterprètesde nos religions
monothéistes,qui pendantlongtempsont re-
légué la femme,sinon en enfer, dumoinsaux
cuisinesetà la chambre à coucher, atoujours
été présente et vénérée en Inde : « Ô Devi,
c’est toiqui ascréé ce monde,qui lesoutiens,
le protègeset qui leréabsorberasà la fin des
temps. Entant que l’émanation dumonde, Tu
prendsla forme de la création etentant que
sa protection Tuassumesla forme de lasta-
bilité. Tupossèdesla connaissance, la grande
illusion (mahamaya), lasuperbe intuition etla
mémoire éternelle. Tuesà la foisla Grande
Déesse etla Grande Démone. » (Devi Oupani-
shad)

Nonseulementdonc pourl’hindouisme, la
Shakti estl’élémentdynamique de la manifes-
tation, nonseulementc’estaussi le principe fé-
minin présentdanschaque homme etchaque
nation, indispensable à leurplénitude, mais
en dernierlieula Shakti estlaqualité divine
de connaissance etd’équanimité, l’Une oul’Un
même, le phénomèneunitaire de notre être et
de notreterre.

Devipard’autres rites, la désincarne etlarenvoie à
sonroyaume invisible.
Dansla petiteville de Cuttack, en Orissa, on
trouve de nombreux templesdédiésà la Shak-Illusion?Superstition?Peut-onvraimentma-
ti, ici appelée Chandi, « la déesse impétueu- nifesterl’énergie primordiale dans une idole
sRien de ».’extraordinaire,saufqu’en Orissa, et vénérer unevulgairestatue de pierre ou
on adoresouvent, aulieud’une formêmeme de laun enchevêtrementde cerclesetde
Mère,unyantra, c’est-à-direun labyrinthe carrés ?
detriangles, de cerclesetde carrésengoncés
Écoutezdonc l’étonnante Alexandra David-
dans unrectangle peint surduboisoudes-
Néel : «L’énergieque le brahmane (oules
sinésurlesable.
participants) au rite de l’adoration de l’idole a
projetée, n’estpasabsolumentimmatérielle.
Le prêtre, oupandit, commence par réciterdes
On peutapproximativementl’assimileràune
mantrasafin de faire descendre la présence de
substancesubtilequi, à ce momentestimpré-
Devi dansleyantra. Puis, il entre en médita-
gnée de penséesetd’images, conformesaux
tion et sesmainsformentdesmoudras, dif-
penséesetauxdésirsdesofficiants. » Etelle
férentescombinaisonsd’entrelacementdes
continue : « L’existenceréelle ounon de la déi-
doigts,qui matérialisentchacune deséner-
9
téreprésentée n’a aucune importance. Cequi
giesdistinctes.
agit, c’estl’accumulation de forcespsychiques
Ensuite, lepandittouche à différentsendroitscontenuesdans son effigie... Lesimagesdes
deson corps, concrétisantle corps subtil de ladieux remplissent unrôle analogue à celui
Shakti dansla Matière : c’estd’abord entantd’un accumulateurélectrique. L’accumulateur
qu’élément terrequ’elle le pénètre en dessousayantété chargé (parl’adoration desfidèles
de la ceinture;puiselles’introduitauniveauoules rituelsduprêtre), on peutentirerdu
deson estomacsousforme de l’eau ;après, courant. Il nese déchargera pas si l’on conti-
c’estentant que feu,qu’ellese glisse autourdunue àyemmagasinerde l’électricité. Cette
cœur ;ensuite, c’estlevent qui le pénètre danscontinuation de l’emmagasinage d’énergie
lespoumons, la gorge, le nez ;etfinalementdansl’idoles’opère parl’effetducultequi lui
entant qu’élémentespace, elle luiremplitla est renduetparla concentrationsurelle des
tête. penséesdesfidèles... C’estainsiquetelle idole
qui a été adorée depuisdes sièclespardes
Ainsi, lescinqélémentsde Devi, oula Grande
millionsde croyants, estmaintenantchargée
Mère,sontmaintenantprésentsdansle corps
d’unesomme considérable d’énergie due à la
dubrahmane, maispasdans sa conscience.
répétition d’innombrablesactesde dévotion
Pour y remédier, celui-cis’adresse à elle au
pendantlesquelsla foi, l’imagination, lesas-
plusprofond deson cœur, l’atman, là oùelle
pirations, lesdésirsde cesnombreusesfoules
existe entant qu’énergievitale de l’âme et
de fidèlesontconvergéversl’image dudieu...
l’invite à pénétrer son Moi. Lorsqu’elle le fait,
Lesdieux sontainsi créésparl’énergieque
ilsdeviennentfinalementUn.
dégage la foi en leurexistence. » (L’Inde oùj’ai
vécu)
Àtraversces rituels symboliques, le corps
duprêtre estainsi devenu un microsome de
La Shakti à travers les âges
l’univers, carnonseulement, d’aprèslatra-
dition hindoue, la Grande Déesse contientle Durant toute l’histoire de l’Inde c’est vers
cosmos, maiselle estaussi contenue en lui. l’aspectguerrierde la Mère, Dourga etKali,
Enfin, grâce àquelquesmantrasetmoudras,quesetournentles roisetlesempereurs
le prêtretransfère la présence, deson corpsavantouaprèsla bataille. Ceci estattesté par
et son âme àunestatue de Chandi dansle leMahabharata, le plusgrand poème épique
temple. La Devitranscendante, Immanente, del’Inde ancienne : Krishna demande à Ar-
toute Prépondérante,se manifeste alorsdansjuna d’invoquerla déesse Dourga afin d’ob-
sa pleine puissance àtraverslasculpture du tenirlavictoire. DansleRamayana, l’autre
temple. Elley restera jusqu’à ceque le prêtre, grand poème épique de l’Inde antique, Rama,

uneréincarnation dudieuVishnou, implore
Dourga afinqu’elle lui procurevictoire dans
sa bataille contre le démon Ravana. Les rois
duderniergrand empire hindou, celui de Vi-
jayanagardanslesud de l’Inde (1336-1565)
concluaientle festival de Mahanavami, ou
lesneuf nuitsde la Mère, en adorantDourga,
avantde partiren campagne.

L’image de la femme bafouée dansl’Inde an-
cienne,reléguée au secondrang, estfausse,
oupartiellementfausse. Lesécrits qui nous
sontparvenusde la périodevédique nouspro-
curent unetoutautre image de la femme hin-
doue. Dansl’histoire de la femme indienne à
traverslesâges(Indian Womenthrough Ages),
parexemple, leshistoriensVijayKaushik et
Bela Rani Sharma nousmontrent,textesà
10
l’appui,qu’à l’époque desVédas, lesfemmes
n’étaientpasforcémentmariéeset que cer-
tainesd’entre elles,tellesDhritavrata, Sruta-
vati, ouSulabha, devinrentmême des saintes
connues, « pratiquantdesaustéritéset vivant
nues».

Laréclusion desfemmesn’existaitpasjusqu’à
l’époque despremièresinvasionsmusulmanes
e
ausiècle. Lesjeunesfilles vivaientlibre-
menteton leurlaissaitle choixde leurmari –
l’Atharva Védaparle même de «vieilles» filles
quirestaientjusqu’à leurmortavec leurspa-
rents.

LeMahabharatamentionne égalementcertai-
nes régionsde l’Inde oùlesfemmespouvaient
avoirplusieursépouxetplus tard,unsystème
matriarcal,quisurvitaujourd’hui danscertai-
nes régionsduKérala,se mettra en place.

Une portion desbiensfamiliaux, appeléestri-
dhana, leur revenait sousforme de dotetelles
avaientégalementdroitàune partd’héritage
de leurpère. Lesjeunesfillesde l’époquere-
cevaientla même éducationque lesgarçons
danslesfameuses universités védiques. Ain-
si, apprend-on dansleMahabharata, Atreyi
étudiasousle célèbre Valmiki en mêmetemps
que Lava etKusa, lesfilsde Rama. On incul-
quaitauxjeunesfillesbrahmaneslasagesse
contenue danslesVédas, alors que lesjeunes
filleskshatriyas(de la caste desguerriers)
étaiententraînées,toutcomme lesgarçons, à
l’usage de l’arc etde la flèche. Les sculptures

de Barhut représententd’ailleursdesfemmes
à cheval bardéesd’un arc etle fameuxKauti-
lya parle desatikis, desguerrièresporteuses
de lance etdesfemmesarchers(striganaih
dhabvibhih).

e
Déjà, ausiècle avantJ.-C., le philosophe
Varahamiharareconnaît que la poursuite du
dharma, le chemin de lavertu, dépendaitdes
femmes,sanslesquellesil n’ya pasde progrès
humain, « parcequ’ellesontplusdevertus
que leshommes».

LES
FEMMES
DANS L’INDE DU
MAHABHARATA

par Chaturvedi Badrinath

ouloirparlerde la position desfemmes
d’esVpace etdetemps qu’à moinsdes’intéres-
dansl’Inde ancienne exige d’embrasser
unetelle étendue et unetelle diversité
ser spécifiquementàun momentet uneré-
gion limités, lesujetestpresque impossible à
traiterdans son ensemble.

Leshistoriensont raison de penser que les
mythes,qui nous transmettentl’image d’une
société idéale, ne peuvent rendre compte de
laréalité historique de la condition féminine.
Pourtant, celle-ci estle plus souventfaite de
l’échec mêmerencontré dansl’application des
aspirationsetdes rêves que lasociété enchâs-
se dans sesmythesetoffre ainsi à l’effortdes
hommes. Cequi faitfinalement que laréalité
humaine n’estpas sanslien avec cequi aurait
dûêtre et,surce dernierpointdumoins, les
mythespeuventcertainementnousappren-
drequelque chose.

Il existeuntexte majeuroùnouspouvons re-
trouvercommentlesfemmesétaientconsidé-
réesdansl’Inde ancienne, dumoinsavant que
latendance ascétique initiée parle bouddhis-
me etdéveloppée plus tard parl’illusionnisme
n’aitdégradé à la foisleurimage etleurposi-
tion. Le grand poème épique duMahabharata
nousoffreunricheréservoird’histoiresetde
situations. Cette épopée estgénéralement
considérée comme lerécitd’une guerre gigan-
tesque entre cousinspourla possession d’un
royaume, auquelsesontajoutéesdeshistoi-
res secondaires sansnombre. Maisen fait, le

Mahabharataestl’une desenquêteslesplus sys-
tématiques qui aientjamaisététentées surla
condition humaine, dansle cadre d’une crise
politique ethumaine aiguëqui permetd’ex-
plorerl’origine de la haine etde la guerre. De
plus, cette enquêtesuit une méthode, dérivée
de l’observation de lavie plutôt qu’artificielle-
mentconstruite, etnousdevonsla compren-
dre pourcomprendre l’œuvre.

L’examen des relationsentre leshommeset
lesfemmesestl’un des thèmeslespluscen-
trauxduMahabharata. Le poème commence
parnousprésenterhonnêtementet sansfard
une image de la femmequi devaitavoircours.
Parlavoixde deuxfemmes, la nymphe Pan-
chachudaquis’adresse au sage Narada, et
Uttara Disha dans son dialogue avec Ashta-
11
vakra, jeune homme désireuxd’épouserla
jeune fillequi l’aime etdontlarésolutionse
trouve mise à l’épreuve, la femme estdécrite
commeune créature dontl’activitésexuelle ne
connaîtplusde bornesdèslors queson désira
été éveillé. OrleMahabharatas’inscriten faux
contre ce préjugé. Il n’ya en effet, dans toutle
poème, aucun personnage féminin correspon-
dantà la descriptionqu’en faitPanchachuda.
Quantaudénigrementdu sexe faible parUt-
tara Disha, on comprendqu’ellevisaità met-
tre à l’épreuve la force d’espritd’Ashtavakra et
à l’encouragerà ne pas se laisserbernerparles
clichés véhiculés surlesfemmes.

Ontrouve encore latrace dumême préjugé
chezle Bouddhaqui considéraitla femme
comme potentiellementdestructrice de la foi
religieuse et qui avait toutd’abordrefuséque
satantequi l’avaitélevé, Pajapati Gotami,
puisserejoindre la communauté bouddhiste,
la Sangha. MaisdansleMahabharatal’image
de la femme émergesous untoutautre jour.
Prenezparexemple, l’histoire de Kayavya,vo-
leurde grandscheminsà laretraite. Lesplus
jeunes,qui nese débrouillentpas trèsbien,
viennentlevoirpourlui demanderd’être leur
chef. Il accepte, nonsansavoirfaitpromettre
àseshommesde ne jamais retenirlesfemmes
parla force, de ne jamaisles tuer, etde ne ja-
mais se montrerirrespectueuxenverselles, ce
àquoi ils s’engagent tousd’une mêmevoix.

Ontrouve aussi dansce poème de nombreuses
injonctionsaux rois surla bonne gouvernance,

dontla protection desfemmes: « Les royau-
mesoùlesfemmes sontprisesde force et
appellentenvain à l’aide, oùlesmarisetles
enfants setrouventdépourvusd’assistance,
leurs rois sontmorts, etnonvivants. »

Il est vraique dansla plupartdes traditionsde
l’Inde ancienne, la femme estperçue contra-
dictoirementcomme énergie divine,adi-shak-
ti, etcommeséductricetrompeuse,mâyâ, à la
fois source de fascination etde peur. Maison
netrouve pas trace de cette image ambiguë
dansleMahabharata, où sa présence dansla
famille estassimilée à celle de Lakshmi, dées-
se de l’harmonie, de la beauté etde la fortune.
L’épopée présente aucontraire continuelle-
mentla femme comme l’élément quisoutient
touteslesactivitésde lavie. Entant qu’épouse,
12
elle estla compagne : « Il n’ya pasd’ami aussi
sûr que l’épouse. » Elle estaussi la protectrice
de la prospérité matérielle, ducorpshumain,
de l’ordresocial, etduciel même. C’estelle
qui amène la plénitude : « Lesfemmes sontla
gloire. Qui désire le bien-être doitles traiter
avec attention et respect. Quand la femme est
protégée etl’objetd’unsoin aimant, elle de-
vientlasplendeuretla bonne fortune. »

LeMahabharatasouligneque la fille doitêtre
toutaussi chérie. Sur unton plein deten-
dresse, il déclare : « Une fille estcomme la
grande déesse de la fortune pour toutcequi
estbon en ce monde. » Il enva de même pour
lesbelles-filles: « Une famille oùla belle-fille
se lamente ne peut sestabiliser. Lesfoyers
qu’ellesmaudissent sontdétruitscomme par
un espritmalin. Privésde fortune, cesfoyers
ne prospèrentpoint. »

En cequi concerne la propriété etl’héritage,
leMahabharataprêcheun droitégal pourles
femmesetleshommes. La coutumeultérieu-
re, fixée dansleDharmashastra, et qui gouver-
nera effectivementlavie deshindous, a pro-
cédé àunreniementcompletdesprincipes
énoncésdansleMahabharata. Le poème est
le plusgrand avocatde la dignité de la femme
etil énonçait sans s’embarrasserde fioritures
ni de casuistique : « Toutcequi estjuste et
équilibré estleshastra(la loi),toutcequi est
injuste etdéséquilibré esten dehorsdushas-
tra. »

Il est vrai aussique latentation desascètes
pardescréaturesféminines séductricesest
unthèmerécurrentde la mythologie etde la
littérature indiennes. Maisce déni ascétique de
lasexualitérejetaitla femme entant qu’être
humain en lareléguantau rôle d’éternelle
séductrice, etl’on peut se demander si ces sé-
ductricesnevenaientpas simplement rappe-
lerauxhommesdésireuxdequitterl’humaine
condition leurnature proprementhumaine.

Cequi estimportantpournotre propos, c’est
que loin de lespeindre comme illusiontrom-
peuse (mâyâ) ouéternelles séductrices, leMa-
habharataattribue auxfemmeslerôle d’édu-
catrice dugenre humain. C’estparleur voix
que certaines véritéslesplusprofondesde la
viesonténoncées. Desdouze personnagesfé-
1
minins que j’airéuniesdans un livrerécentje
prendrai deuxexemples.

Ainsi c’est une femme aufoyerinconnue,que
j’ai appelée Anamika (la femmesansnom),qui
rabaisse Kaushika,un brahmane lettré mais
arrogant, en lui enseignant que la connaissan-
ce n’a desens que lorsqu’elles’incarne dansla
vie : « Vousavezpeut-être maîtrisé lesVédas,
chermonsieur, maisnonvotre propre nature;
vousêtesplein de colère,votre connaissance
n’estparconséquent que cendresmortes. »

Draupadi, cette grande figure duMahabharata,
donneune leçon derelativité etdesagesse à
son mari, Yudhishthira,qui avaitérigé en ab-
solu sa doctrine dupardon : « Le pardon n’est
pas toujoursbon ni la forcetoujoursbonne;
ilyauntempspour userdupardon etde la
réconciliation etilyauntempspour userde
la force. Recourirà l’un oul’autre doitêtre
décidé en fonction dedesha,kâlaetpâtra, les
conditions sociales, le momentetle caractère
de la personne concernée. Pardonnerentous
temps, entouslieuxetentoutescirconstan-
ces, c’estinviterd’avantage d’agressionset
d’insultes. »

Ainsi en est-il detouslesgrandscaractères
fémininsprésentsdansle poème duMaha-
bharata;lorsque leurs voix s’élèvent, c’est tou-
jourspournousenseignerlesgrandes vérités

1 Women ofthe Mahabharata:the Question of
Truth, OrientLongman, NewDelhi,2008.

dontnousavonsbesoin dansnos relationsà
lavie etaumonde, etil est remarquablequ’el-
lesn’aient rien perdude leur validité.

* * *
Les ascètes duMoyen Âge haïssaientles fem-
mes etpensaientqu’elles avaientété créées par
Dieupourtenter les moines. Il peutêtre permis
d’avoirune plus noble opinion etde Dieuetde la
femme.
Sri Aurobindo,
Aphorismes etpensées,303
Buchet/Chastel, Paris.

KITTURU
RANI
CHENNAMMA
17781829

par Namrita Gautier

13
hennamma étaitlareine de l’Étatprin-
treCnte-troisansavantla guerre d’indépendan-
cierde Kitturdansle Karnataka, pro-
vince duSud-Ouestde l’Inde. En 1824,
ce de 1857, elle a conduit unerébellion armée
contre lesBritanniquesenréponse à la doc-
trine de préemption des territoirespardéfaut
d’héritiers, alorspratiquée parla Compagnie
desIndes. Sisarésistance futfinalement vain-
cue, ellereprésente néanmoinsaujourd’hui
l’un despremiers souverainsà avoircombattu
pourl’indépendance. Keladi Chennamma,qui
arégné avec la compétence d’un chef d’État
durant vingt-cinqans, est vénérée dansle Kar-
nataka comme l’image même ducourage etde
la fierté desfemmes.

Chennamma estnée à Kakati en 1778, dans
un petit village aunord de Belgaum, dansle
Karnataka. Elle futmariée au raja Mallasarja
Somashekara, leroi de Keladi, àuntrèsjeune
âge. Somashekara est unroi compétent. Il est
beau,vertueux, enclin à lareligion. Ses su-
jets, connaissant sa dévotion,s’inquiétaient
même desavoir si leur roi n’allaitpas tout
quitterpourdevenirmoine. De nombreux
souverainslesouhaitaientcomme gendre. Il
rencontra de nombreusesprincesses,toutes
plusbellesles unes que lesautres,sansjamais
pouvoir serésoudre aumariage, jusqu’aujour
oùilvitla belle Chennammase diriger versle
temple en compagnie desesamies, lorsd’une
fête à Rameshvaram. Elle avaitleteintd’une
perle, de grands yeux,un large front,un long
nezet sescheveuxbouclésencadraient un

visage d’une dignitéroyale. Lavoyant se mou-
voiravectantde grâce etd’équilibre, il pensa :
« Si jamaisje doisme marier, cesera avec cette
jeune femme. »

Bienqu’elle ne fûtpasdesangroyal –unroi
ne devaiten principe épouser qu’une fille de
roi – il fitparvenir une proposition de ma-
riage àson père. Le mariagese déroula dans
un grand palaisde la capitale, Bidanur, avec
laroyalesplendeur quis’imposait. C’estainsi
que Chennamma devint reine duKeladi etdu
cœurdesonroi. Le coupleserendait souvent
auxdifférents templespour rendre hommage
auxdieuxet se montraitgénéreuxenversles
pauvres. Leurmariagesemblaitde miel etde
lait, ils s’entendaientà merveille et s’aimaient
profondément. Cettesouveraine intelligente
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se familiarisavite avec lesaffairesde l’État,
elles’exerçaitauxarmes, maîtrisaitla musi-
que et s’intéressaità la littérature.

Lareine avaitadoptéses sujetset veillaità
leurbien-être avec attention. Elle étaitaussi
devenue conseillère du roiqu’elle assistait
danslesaffairesde l’État. Souvent, lorsqu’une
injustice étaitcommise, ceux qui n’osaientpas
s’adresserdirectementau roi faisaientappel à
lareine,qui intervenaitauprèsdu souverain.
Plus qu’une conseillère, elle étaitpourleroi
une présencequi l’inspiraitet surlaquelle il
s’appuyait. Le coupletraitait toutesles reli-
gions sur un pied d’égalité, etdistribuaitde
largesdonationsauxdifférentesinstitutions
religieuses.

Maiscetableauidyllique comportait une om-
bre : Chennammarestait sansenfantetleroi
sanshéritier. Un jour, Kalavathi,une artiste
réputée, dansa devantle coupleroyal, lors
dufestival de Dasara. Elle le fitavectantde
grâceque leroi entomba amoureux. Il la com-
bla derichesprésentsetfitd’elle la danseuse
attitrée de la cour. Sa mère et son beau-père,
Bharame Matuva,vivaientavec elle. Ce der-
nierétait unsombre personnagequi appa-
remmentpratiquaitla magie noire. Sachant
que lareine n’avaitpasd’enfant, il développa
une amitié de plusen plusintime avec leroi,
qui devintpeuà peu un jouetentresesmains.
Somashekara commença àvivre avec Kalava-
thi, oubliant son amourpourChennamma;
ilrestaitde plusen pluséloigné dupalais.

Il prenaitavecune confiance aveugle lespo-
tions que lui préparaitBharame Mavuta, ce
qui lui fitpeuà peuperdre l’esprit touten
développantdiversesmaladies. Il n’apparais-
saitplusaupalaisetlesministresdevaient se
rendre danslesappartementsde la danseuse
pourdiscuteravec lui desaffairesde l’État.

Chennamma avaitle cœurbrisé devoir son
souverainqui l’avait tantaimée la délaisseret
négligerlesaffairesdu royaume. Lesdésordres
se multipliaientetla nouvelle desesmaladies
suscitaitdesconspirationspour untrônequi
paraissaitde plusen plusinoccupé. Lesultan
de Bijapur,souventbattuparleroyaume de
Keladi dansle passé,se préparaitmaintenant
à prendresarevanche. Lareines’inquiétait
devoirleroyaume péricliterjusqu’à devenir
une proietrop facile; ravalant sa fierté, elle
résolutdevenir voir sonroi danslesappar-
tementsdesarivale. Rongé parla maladie,
Somashekara n’étaitplus que l’ombre de lui-
même. Chennamma en fut vivement touchée.
Elle lesupplia derevenir se fairesuivre parles
médecinsdupalaismaisilrefusa de l’écouter.
Lareines’enretourna,une douleur sourde au
cœur, maisil n’yavaitguère detempspourles
lamentations: l’ennemi assiégeaitleroyaume.

Il n’yavait qu’unesolution :si leroyaume etla
dynastie devaient survivre, Chennamma elle-
même devaitprendre les rêneset tirerl’épée.
Prenantconseil auprèsdeson père, Siddappa
Shetty, elles’entoura de chefsmilitairesde
confiance.

Lasituation étaitcritique : d’un côté Bhara-
me Mavutatenaitleroisous son emprise
et voulaitmettre la mainsurleroyaume, de
l’autre, lesministresetautrespersonnages
importantscherchaientà mettresurletrône
quelqu’un à même de lesmaintenirdansleur
position. Lareine ne pouvait s’appuyer sur
aucun de cescamps, alorsmêmeque lesar-
méesdu sultan de Bijapur s’étaientmisesen
routeversKeladi.

Elles’adressa alorsdirectementàses sujets
etlesappela à prendre lesarmespourdéfen-
dre leurpatrie. « Le destin du royaume est
entrevosmains», disait-elle. Ilsne devaient
pascraindre de combattre, carlavictoire leur
donneraitleroyaume etla mortleurouvrirait
le ciel. Pourelle, il n’yavaitpasdetroisième

voie. Elle parla àson peuple avec affection, Leroyaume,qui était tombé dans un étatde
distribuasesbijouxainsique de l’orpuisé désordre,retrouva la paixetlastabilité.
dansletrésor royal;inspirésà la foispar ses
Lareine fitarrêterBharame Mavuta et ses
paroleshéroïquesetpar sa générosité, les sol-
complices, etlesfitmettre à mort. Ceux qui
dats s’apprêtèrentà la guerre.
avaientcomploté contre elle pour usurper
C’estalors que Bharame Mavuta fitassassinerletrône furentbannis. Elle putensuitese
leroi. Ce derniercoup porta lareine au-delà consacreràsonroyaume etdémontrer ses
duchagrin; sa force d’âmerestait sonseulqualitésde chef d’État. Elle fitaménager une
pointd’appui. L’heure était venue de faireroute bordée de maisonset yinvita leslettrés
face. Ellese dressa,telle Durga, la déessàe de lay résider. On l’appela Somashekarapura, la
guerre,résolue àvaincre etàvengerla mortcité de Somashekara, en hommage à celuiqui
deson époux. fut son épouxet sonsouverain.
L’armée de Bijapurassiègea le fortde Bida-
N’ayantpasd’enfant, Chennamma décida
nur. Les sbiresde Bharame Mavutaseralliè-
d’adopter un garçonqui auraitl’étofferequi-
rentau sultan. Lesforcesétaientinégaleset
se pouraccéderauxplushauteschargesde
Siddappa Shetty, comme lesofficiersde l’ar-
l’État. Celuiqu’elle choisit se nommaitBasap-
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mée,soulignèrent que même en combattant
pa Nayaka, etelle l’adopta avec le consente-
avec courage, lavictoire étaitdouteuse. Ilslui
mentdeson peuple. Elle prêtaune attention
conseillèrentdeseretirerde Bidanur. Bien
particulière àson éducation.
qu’elleserévoltâtà l’idée d’abandonnerla
capitale à l’ennemi, elle dutadmettrequ’il n’yTouslesmatins, aprèsle bain, lesprièreset
avaitpasd’autres solutions. Letrône, letrpeé- letitdéjeuner, elleserendaitdansle hall
sor royal,toutcequi comptait, fut transpor- deréception oùellerestaitjusqueversmidi,
té à Bhuvanagiri, dontle fort, adossé àune pourécouterlesdoléancesdeses sujetsetof-
jungle dense, offrait une positionquasimentfrirl’aide nécessaire. Elles’entretenaitdesaf-
imprenable. Leschefsmilitaires, la couretlesfairesdu royaume avecsesministresen pré-
soldatsétaientà Bhuvanagiri avec lareine,sence deson filsadoptif, puisfaisaitpartde
devenue le pointderalliementdetousceux sesdécisions. Aprèslesprièresde la mi-jour-
qui étaientprêtsàse battre pourle Keladi etnée elle consacrait une heure à la distribution
pourleur reine. d’aumônes. Lesmoines, lessannyasins, les
prêtresetlespauvresbénéficiaientdeseslar-
Un chef militaire, immanna Nayaka, leva
gesses. Elle agrandit son armée,renforça les
une armée dans toutleroyaume etmarcha
défensesauxfrontières. Letemps qui luires-
versBidanuroccupée,tandis que l’armée du
taitétaitconsacré à la méditation, auxactes
sultan, encouragée par sa premièrevictoire,
de charité. Ellerespectait toutesles religions
marchait surBhuvanagiri. Maisla junglese
etétaitelle-mêmerespectée par tous.
referma commeun piège etles soldats tom-
bèrentdanslesembuscades tenduesparlesMaiselle allaitdevoirà nouveaufaire face à
guerriersde Keladi, familiersdu terrain. Lesd’autresproblèmes.
troupesdu sultan furentmisesen pièceset
Aurangzeb, l’empereurmoghol, étaitfurieux
l’armée de lareinerejoignitBidanur, dontla
qu’elle aitdonné asile à Rajaram, le filsdu
population lui ouvritlesportes.
grand Shivajiqui avaitcombattul’empire mo-
Le peuple de Keladi acceptasans réserve ghol,son pire ennemi. Lesprinceshindous
Chennamma commesouveraine. En 1816, avaient tous refusé de lerecevoir, parcrainte
elle futcouronnéereine dansla forteresse dela puissance d’Aurangzeb. Ce dernieravait
de Bhuvanagiri. Elle pouvaitmaintenantconquisde nombreux royaumesdansle nord
réunir touteslesaffairesdu royaume entrle de’Inde et tournaitmaintenant sonregard
sesmains. Elle honora leschefsmilitaireset verslesud. Sasoif de conquête n’étaitpas
les soldats quis’étaient si bien distinguésen éteinte etil dirigeasavaste etpuissante ar-
leurdistribuantde l’or, des terres, despostes. méeversle petit royaume de Keladi.

Chennamma fitface en femme héroïque. Son
cabinetétaitdirigé parle courageuxTimman-
na Nayaka, le descendantd’un chef militaire
du royaume de Vijayanagar,un grand État
du sud de l’Inde. La guerretourna mal pour
Aurangzeb,quiretirason armée etdemanda
untraité d’amitié,que lareine accorda. Ellese
montra généreuse envers ses troupes. Rem-
porter unevictoire contre le puissantAurang-
zeb n’étaitpas un mincetitre de gloire pour
cettesouveraine duKarnataka.

Basappa Nayaka, l’héritierde la couronne,
formé parles soinsde Chennamma, arriva en-
fin à l’âge des responsabilitésetlareineremit
entresesmains une partie importante de l’ad-
ministration. La Compagnie desIndesOrien-
talesn’accepta pascette nouvellesituation et
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ordonna l’expulsion de Basappa Nayaka, au
nom desa doctrine de préemption deterri-
toirespardéfautd’héritiernaturel. Lasouve-
rainerefusa dese plierà cette injonction, et
un conflitarmés’ensuivit. Chennamma fut
ainsi la première femme à combattre l’inter-
férence etla politique fiscale desBritanniques
en Inde. Maiselle n’allaitpas tenirlongtemps
devantce nouvel adversaire. Capturée, elle fut
logée aufortde Bailhongal, oùelle mourutle
21 février1829, durantle moisde Shravana,
particulièrement sacré aux yeuxdeshindous.
Elle futfinalemententerrée dansle monas-
tère de Koppaluà Bidanur. Elle avait régné25
ans surleroyaume de Keladi duKarnataka.

La petiteville de Kittur, avec cespalaisenrui-
nes,sesmonuments,ses statues, évoquent
aujourd’hui la gloire d’un passérévolu. Le fort
témoigne encore dugrand combatde libéra-
tion mené parla Rani Chennamma. En elle
se mêlaientle courage, la beauté, la dévotion
etla générosité. Son nom estgravé en lettres
d’ordansl’histoire duKarnataka etde l’Inde.
Elleresteunesource d’inspiration pour tous
ceux qui aimentla liberté etadmirentla no-
blesse etle courage.

SHAKUNTALA
(TRADUIT DU SANSKRIT)

par Christine Devin

eroi Dushyantde l’ancienne dynastie
taLge dugrandsage Kanva,situé aubord de la
desPuru s’égare aucoursd’une chasse et
arrive parmégarde auxportesde l’ermi-
rivière Malini. Frappé parl’éclairà lavue de la
fille du sage Kanva, Shakuntala, il erre dans
l’ashram, essayantde calmerl’agitation deses
pensées. Envérité, depuisle momentoùil a
vuShakuntala, il ne peutpenseràrien d’autre.
Mais toutd’un coup, Dushyantaperçoitdes
treilles qu’on avaitarrangéesen berceauxà
quelque distance de larivière, l’ensemble for-
mantcommeun petitpavillon deverdure. Il
s’avance, prenant soin de ne pasfaire crisser
lesable blanc, écarte doucementlesfeuilleset
plongesonregard dansla pénombre. Elle est
là, allongéesur un banc de pierre, lescheveux
étalésautourd’ellese mêlantauxfleurs, pâle,
les yeuxmi-clos.

« Elle estencore plusbelleque je ne l’avaisen-
trevue ce matin, pense leroi : l’ovale desonvi-
sageravissantme paraîtplusfin,sataille plus
mince,sesépaulesplusétroites. » Soudain, le
roi frémit. Shakuntala a bougé. Ellesesoulè-
ve lentement sur un coude etparle ainsi àsa
suivante Priyamvada : « Depuisle momentoù
monregards’estposésurleroitrèsglorieux,
l’amourmetourmente. » Dushyantaurait
voulucrier sa joie. Luiqui n’avaitni dormi,
ni mangé ni budepuisde longuesheures,se
sentaitbrusquementenivré. Le cœurcognant
dans sa poitrine, ilregardaitShakuntala,qui
ramassaune feuille de lotus, lisse comme le
plumage d’un oiseau. Shakuntalaréfléchit