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LE DÉBUT D'UNE VIE

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Témoignage poétique ou récit de vie, au jour le jour, du désir d'avoir un enfant jusqu'à la veille de fêter son premier anniversaire, qui peut se lire dans son temps ou un autre intemporel. Il va plaire aux mamans et parents, ou à quiconque veut savoir comment les choses se passent à ce moment de l'existence dans un coin de notre société.
Il peut aussi guider ceux qui veulent faire avancer les choses, ou leur donner des idées... peut-être inédites... qui profitent à leurs professions, études, expériences ou espérances personnelles, voire en vue de travaux plus élaborés.
debutdevie@gmail.com
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Liliane Martin Rossi

 

Le début d’une vie

témoignage poétique ou récit de vie

 

 

 

Cet ebook a été publié sur www.bookelis.com

 

 

© Liliane Martin Rossi, 2017

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

L’auteur est seul propriétaire des droits et responsable du contenu de cet ebook.

 

 

 

 

 

 

 

 

À Romain,

et son papa

qui ne lira pas ce livre ici-bas.

 

 

 

Prélude

 

 

Mise en livre près de quarante ans après grâce aux écrits davantage qu'à la mémoire, et donc au plus près de l'intime vérité de notre vie de famille jolie, cette histoire est pour toi mon fils, c'est notre histoire, le début de ta vie.

 

Elle ne saurait l'être sans une note un peu noire – une des seules, je crois, en-dehors de quelques commentaires amers relevés dans mes observations – tant il est vrai que, sur terre, s’il est dans les mœurs ou pas de fêter la naissance d'un enfant, il l'est peu dans les cœurs ou pour son avènement.

 

Et s’il n’est point facile d'ignorer les sottises et autres foutaises établies par les hommes au nom de leur belle société, à trop les approcher mieux vaut s'en garder avant que d'y être longtemps obligé.

 

Le monde

  • se crée des compensations à foison,
  • proclame des anniversaires saints ou pas en toute saison,
  • vénère des images, personnages, croyances, souvenances aussi divers que pervers à tort et à travers,
  • dépense énergie temps et gros sous et en gaspille tout autant dans des convictions et idéologies si nombreuses qu'elles découlent inévitablement de machinations douteuses ou honteuses,
  • annonce à grand fracas ses petits ou gros malheurs et dénonce le simple bonheur,
  • fait églises et restaurants combles pour baptiser un être qu’on absout sans raison au moment de naître, ou pour se rappeler qu’un autre vivait au moment de disparaître.

 

Ce monde vivant

  • ignore le vivant,
  • adore les ersatz et faux fuyants,
  • donne et reprend,
  • jalouse, conspire, dénonce, trahit, vole, tue, juge, condamne, met à néant autant qu’il vénère, adhère, prospère, génère et se proclame, fier, roi des temps,
  • ainsi conçu est un mort-vivant ambulant éternellement.

 

Ce monde

  • t'attend mon enfant avant de te voir naître,
  • te réserve une vie sans te l'offrir car tu vas mourir,
  • te laissera aimer en délire, mais seul aussi et meurtri face aux peurs, douleurs et malheurs de l'existence,
  • t'accordera entre-temps des moments tendres et de bonheur intense,
  • ne fera rien pour t'épargner le mal ni le bien,
  • t'enflammera et te vaincra, t'honorera et te perdra,
  • fera de toi ce qu'il voudra.

 

Mais tu aimeras et seras aimé, l’es d’ores et déjà !

 

 

 

 

 

Une vie voulue,

préconçue et conçue,

portée,

enfantée,

naissante,

toujours croissant et s’accroissant,

chaque jour aimée,

ainsi peut se résumer

la belle histoire qui suit,

et se poursuivra

au fil des soirs et du temps

qui passent imperturbablement.

 

 

Une vie voulue, préconçue et conçue

 

 

Je veux un enfant depuis quelque temps et le père y consent, lui qui ferait sa vie sans cependant ; nous avons tous les deux trente ans. Je le souhaite sans sexe particulier ni autre signe d'identité, les ingrédients ne faisant pas défaut et bientôt à point pour réussir la recette, loin de la pilule anticonceptionnelle laissée aux oubliettes dès le mois d'avril, grâce à laquelle nous avons vécu des années exceptionnelles.

 

Une vie préconçue avec l'amour et la patience qu'il convient d'avoir dans certains cas, le nôtre n'étant pas trop désespéré et sans exigence excessive, malgré les jours qui languissent parce qu'un grand nombre de tentatives point n'aboutissent. J'apprends que même si on lui donne les moyens d'être, on ne commande pas à la nature humaine. Elle est et fait avec ou sans peine, plaît ou déplaît en complet dédain du bon ou mauvais sort, décide seule de son début comme de sa fin sans souci ni remords.

 

Dès lors, historique et claire, la conception de notre enfant est vécue et notée chaque jour pour mieux en suivre le chemin, de six heures trente à sept heures selon la courbe thermique dite de Palmer, et détaillée par le menu au tableau I à la fin du bouquin.

 

Après quinze mois d'essais, de doutes et de folle hantise, notre rêve se réalise ! La vie est conçue, la vie pour la vie, la sienne propre et toute menue, qui vient de nos deux chairs et partagera notre vie.

 

C’est un dimanche béni du mois de juin !

 

 

Une vie portée

 

 

Issue tant bien que mal d'un cycle à cheval sur juin et juillet, cette vie est portée au très profond et intime tréfonds de mes entrailles dès nos épousailles, s’est faite et se parfait dans un univers cosmique faiseur et mélangeur en diable tel un vaisseau magnifique porteur et serviteur de l'irrémédiable, dont le mystère a donné aux savants matière à réflexion puis à substitution, mais ne leur a point fait don de son unique composition.

 

Une gestation heureuse, légère et à bon terme menée, une étape toujours en évolution, à corps et cœur suivie et ressentie, qui change l'un et de grâce l'embellit, réchauffe l'autre et de joie l'emplit. Qui se fait apprécier chaque jour en secret parce qu'une hyperthermie constante matinale la confirme sans chiqué, qui ravit les sens de manière peu banale et se poursuit en douce communion mais vives réactions et lente mutation de mon être partagé.

 

Elle est vécue et notée chaque mois dans ses moindres faits et effets pour mieux comprendre le développement d’un petit être niché au creux de mon ventre de maman, puis détaillée par le menu au tableau II à la fin du bouquin.

 

Juillet, le premier mois, est décisif et prépare le terrain. En son cours le pire est craint sans raison, sensation de froid et chair de poule gênent à peine son climat habituel, chaudes douleurs au bas du ventre appellent les premières ardeurs, rappellent du désir sa consécration.

 

Août, le second, est quelque peu mouvementé. Au début premières envies de manger tout et rien, premiers rejets, lassitude et fatigue certains jours se font ressentir. Puis le mois se termine par des lancées au côté gauche invariablement prononcées, en douleurs chauffantes de courte durée dans le bas ventre et poussées vers l'anus, comme un besoin forcé de se libérer. Plusieurs nuits je rêve à l'amour et ses jouissances, ainsi lors de l'une d'elles une femme avec un petit pénis se laisse aimer en pleine rue et toute innocence... et si le garçon était en instance ? Le 16 meurt Elvis Presley, un chanteur aimé dont je gave bébé de ses mélopées à longueur de journée.

 

Septembre, le troisième, est terrifiant. Une importante hémorragie se déclare au début – en réaction sans doute à mes baignades dans l’eau très froide du lac de la région – me terrasse de peur, dure environ trois heures puis se calme sans heurt. Est-ce un trépas ou simple branle-bas ? Chez le gynéco, très mécontent de n’avoir pas été informé de ma grossesse plus tôt… mea culpa…, l'embryon heureusement s'impose au toucher vaginal1 par le gonflement de l'utérus2, annonce sans ménagement son intention d'être fœtus bientôt et enfant gentiment. À mes cinquante-deux kilos j’ajoute bonne tension et moral passionnément, prescription aussi de deux traitements* pour parer aux infections et risques de perdre l'enfant.

 

Octobre, quatrième et bon mois, est vivant et se vit intensément, surtout le dernier mardi lorsque bébé me transmet sa réalité en m'émerveillant de faibles palpitations tendres à l'audition. Vers la fin je me sens blanche et faible extrêmement, fiévreuse et défaillante par moment. Soumise à un régime complémentaire en fer* pour combler les exigences de mon nouvel être, mon corps nourrit ses vides intérieurs et se pare de formes extérieures agréables, au point d'en paraître indispensables. Elles garnissent seins et ventre de jolies rondeurs, que j'aime et confie en souvenir à l'œil friand et fin connaisseur du photographe-amateur. Celui justement qui partage ma vie librement depuis plus d'une dizaine d'années, se laisse épouser du jour au lendemain comme s'il l'avait toujours souhaité, et pour l’avenir de bébé en faciliter les civilités. C'est le 21, il est dix-sept heures. Né dans les années soixante au temps heureux des études et nos belles certitudes, nous vivons depuis un amour libre et idéal et n’en démordons pas, à l’heure où ces mœurs sont considérées plutôt mal.

 

Novembre, le cinquième, est bon également. De turbulents mouvements animent le bas-ventre au milieu du mois, puis bébé s’exprime haut et fort vers la fin, révélant une existence plus vivante encore. Seins et ventre continuent leur belle progression. Au summum de ma forme avec un surpoids de cinq kilos passés qui forcent l'admiration du gynécologue, je me conforme sans façon aux normes prescrites pour besoin accru en calcium*.

 

Décembre, le sixième, est bizarre. Aise et malaise vivent en bonne compagnie et honneur ou déshonneur aux mets selon leur goût varient, en particulier le repas du Réveillon qui est bon mais guère digeste, son expulsion faisant un bien manifeste. Des rejets, diarrhées ou maux de ventre s'imposent ici ou là mais ne m’indisposent vraiment pas.

 

Janvier, le septième, est bizarre pareillement. Lors de cours fondés sur la psychoprophylaxie obstétricale (PPO) – conseillés aux primipares3 pour accoucher sans douleurs afin d'affronter le grand jour en douceur –, j’essaie de respirer au rythme de l'événement avant qu'il ne soit, mais si le corps essaie de se mettre au pas le reste n'y est pas. Seraient-ils vaine tactique ? En fin de mois je me lève avec des lourdeurs sur le ventre et ne garde rien dans mon antre ; sans gêne et jusqu'au soir bébé ne cesse de remuer, en quête semble-t-il d'une place meilleure ou mieux appropriée.

 

Février, le huitième, est serein. Je suis en forme et vaque à toutes mes occupations sans me soucier du monde, ni céder à la tentation de connaître le sexe vainqueur de ses complexes dans la folle ronde qui précéda sa création. Seuls un désir impérieux me pousse soudain à couper mes longs cheveux, drôle d'aveu, et un autre passionné me retient dans la chambre de bébé pour la rendre un brin merveilleux à l'issue de sa première clarté.

 

Mars, le neuvième, est en émoi et intense activité. C’est celui de l'accomplissement fœtal, ou la nécessité pour l’embryon de passer d’un monde devenu trop étroit à un autre infiniment grand et petit à la fois. Trop peuplé déjà et tellement plus froid que son atmosphère prénatale, avec le seul choix de devoir y vivre – éventuellement bien s'il en a le temps. Pour l'heure l’être confirme mes dix kilos supplémentaires, et affirme les battements de sa vie en échos sonores vibrant d’un bel essor. Sa tête est en bas, suite à l'intense animation ressentie à la fin du septième mois et du besoin certain de sortir de là, appuyant de tout son poids sur la vessie, qui se voit bien en peine de contrôler ses instincts sous les pressions du gentil trublion. Puis quelque chose cède en moi et de place semble changer ; dame-matrice4 a mis une bonne semaine à se décider et ne résiste plus au caprice de s'incliner.

 

Le jour suivant aucun bruit, sensation ou mouvement du fœtus ne se laissent entrevoir, me mettant un peu au désespoir. Ce silence à travers soi résonne sombre au creux de mes artères, cruel et long quand il erre sans donner de nouvelles à l'approche si proche de l'expulsion. Vers le soir, enfin, nous nous retrouvons et continuons notre vie unique mais à deux, notre parcours épique ô combien heureux, nos rêves énamourés sûrement partagés. Tel celui, récent, où une fille en tenue d’Ève et petit pénis sur moi s'abandonne et près du père et de son bon plaisir me fait longuement jouir. Du fond de son abîme l’être se grise ou joue de déprime avant d'en sortir, assume avec volupté son identité et décline à jamais sa sexualité.

 

Je sais qu’il s’apprête à me quitter au vingtième jour de ce dernier mois, car il tente des poussées faibles et volontaires dans sa position renversée, dont la chaude sensation qui s'amplifie agréablement pourrait bien se nommer contraction5. Puis ses intentions deviennent manifestes, les effets ressentis se précisent en une sorte de pincement d'abord modeste, qui s'échauffe, s'intensifie sans longueur ni douleur et meurt dans un calme presque redoutable… redouté par moi qui m'attends à tout trop rapidement, c'est certain ! Certain aussi que si mon esprit vagabonde trop avant mon corps voudrait garder bébé encore longtemps, tant j'aime son état et l'aspect secret au sein duquel se fait et complaît arrivé au terme de sa gestation.

 

Aux toilettes, ce soir-là, je retiens instinctivement quelque chose qui descend, point ne sort mais provoque par son déplacement un remue-ménage incessant ; est-ce le moment, coquin de sort ? La tranquillité qui s'ensuit jusqu'au matin dément carrément l'heure de son proche avènement, mais le lendemain un important labeur bouleverse le niveau supérieur du ventre et là demeure. Il progresse et s'active, intense, sans plus attendre agresse bas et côtés, presse les uns et agit en douce violence mais vive ardeur sur le pubis en chaleur, compresse les autres et envahit leur contour, puis adhère avec amour au fluide générateur du rejet de l’enfant, bouillant et prêt à bouillonner davantage à chacun de ses accès.

 

C'est notre dernière soirée ainsi enlacés. Moi, insouciante et légère, vis une heure douce et sereine en admirant à la télévision le jeu fascinant d'une grande américaine. Lui, enclin ou amer, choisit vingt-et-une heures pour chasser le bouchon muqueux6 hors de son nid duveteux et s’engager désormais sur le chemin encore long et sinueux d'une douce délivrance ou perfide évidence, tel un nectar las de macérer dans une retraite forcée qui jaillirait de son terroir pour enchanter le regard de sa belle maturité, ou le gosier d'un parfait fruité.

 

Plat puis légèrement gonflé, le ventre s'anime tout seul maintenant en mouvements lents et réguliers. C'est le début de la dilatation du col de l'utérus, l'amorce du processus grandiose qui achève le règne utérin – parce que malvenu d'aller ainsi plus loin – pour un autre prétendu plus humain, où rêves et réalités cruelles se fondent, compatibilités et contradictions perpétuelles se confondent, liberté chancelle et obligations abondent, où il fait bon vivre malgré tout si on ne lui accorde pas trop d'importance. J’appelle la clinique. Avant d’en prendre la direction les contractions peuvent s’intensifier jusqu’à une minute, me dit-on, à intervalles de trois ou quatre minutes chacune. Sur place je serai accueillie par la sage-femme de service et informée de la suite des opérations.

 

Avant de l'envoyer dans ce « beau » monde je m'étends, me relâche totalement, me donne au futur immédiat, lui offre mes plus beaux appas et, le bagage prêt, de l'événement vis son attente, de l'être nouveau perçois sa proche existence, aime déjà sa forme naissante et son apparence d'enfant, puis je m'endors en veillant.

 

Le sort en est jeté et confié sans amertume à sa bonne ou mauvaise fortune !

 

 

Une vie enfantée

 

 

« C’est mon premier accouchement7,

assurément le plus beau et le plus grand ! »

 

Avant de devenir le bel épi de nos rêves, le fétu de paille engendré dans l'instant s’est enrichi de notre sève et lié à nous pour la pire et meilleure veine, puis s’est vu grandir en puisant dans mon sang ses substances nutritives et son oxygène. Il va s’échapper maintenant de son abri et vivre l’événement unique et de nature exceptionnelle, dont les maux sont ahurissants dans les grands moments et les mots insuffisants pour exprimer ce qu'ils sont vraiment.

 

Un événement vécu et noté chaque heure dans ses moindres faits et effets pour comprendre et ressentir son déroulement, puis complété des explications de noms plus ou moins savants au fil de leur apparition dans le texte qui suit.

 

Mardi les contractions ont suivi le pas et la cadence de l’avancement de l’être et ses mouvements pour sortir de là, sages et prudents jusqu'à minuit et au-delà.

 

Vers 1 heure, le lendemain, elles se renouvellent en intervalles de cinq minutes environ, à raison de quarante à soixante secondes chacune. Paisible sur mon lit je contemple tantôt mon ventre, tantôt une lune pleine au travers de la porte-fenêtre, immense et presque humaine, qui me sourit, semble être de connivence, me guette avec insolence. Puis je m'endors et me réveille, ressens des poussées doucereuses et me laisse aller en berceuse, pendant que le père dort près de moi comme un enfant qu'il n'attend pas. Je suis calme et bien, bien et calme.

 

Vers 2 heures mon esprit soudain se trouble pour des mouvements qui s'amplifient et persistent. Je prends peur ou me soucie avant l'heure, une nouvelle fois, tandis que le corps plus fort résiste et ne craint pas les coups harceleurs d'un destin forcé de se révéler bientôt s'il veut exister. On se rassure en prenant la route de la clinique, guidé par cette même dame-lune volumineuse, cynique, toujours rieuse, qui nous inonde de son faisceau lumineux, nous conduit et suit tel un convoi glorieux. Elle sait où nous allons, ne quitte déjà plus notre nouvelle maison.

 

Vers les 3 ou 4 heures nous sommes dans cet endroit où se déroulent et se suivent inlassablement les mêmes événements, et où – contrairement à ce que j'imaginais – tout est normal, tranquille et tranquillisant, presque banal. Les inscriptions de rigueur tiennent lieu de présentation, puis nous nous dirigeons en chœur au premier étage vers la première chambre à gauche au fond du couloir, pareille aux autres mais destinée apparemment aux premiers parents d’une nouvelle volée de bébés. Sans plus attendre je me trouve dans la salle d’accouchement allongée sur le lit de vie, le père près de moi vêtu de la tenue réglementaire qui lui donne un air étriqué, doublement inquiet, un rien patibulaire. La sage-femme touche de la main cet utérus trop plein et relève une ouverture du col à son début, ainsi qu’un détail rarement vu, dit-elle, la minceur particulière du segment inférieur8. Le cas est noté dans un dossier ouvert exprès pour ma maternité, sorte de document qui vous met à nu et dont vous êtes exclu puisque jamais ne le voyez. On veut bien me garder car le terme est dépassé, mon aimé en revanche peut disposer. Seule, maintenant, entre ces quatre murs et un plafond comme proches environs, je m’étends et attends emplie d’émotion. Le fait n'en est pas seulement un parmi tant d'autres, il est mien, infaillible devient, une entité à part entière, une vibrante réalité.

 

Jusqu'à 8 heures les pulsations utérines entonnent un rythme mélodieux, qui retentit en douce sourdine et parfaite inconscience de son véritable enjeu. Mais lorsque paraît le gynécologue le charme est rompu, l'esprit domine à nouveau les sens et désarme celui d'entre eux, confus, qui s'adonnait à son petit plaisir avant de frémir plus haut jusqu'à fleur de peau. L'intrus m'adresse quelques mots et poignées de mains chaleureux, puis s'empresse auprès du père revenu et ému. Il salue, questionne joyeux la profession, et dit en procédant aux évaluations :

 

      Un bon trois !

 

Plus mathématique que lyrique cette image sert pourtant de prologue logique à la dimension de l'ouverture du col, qui verra et annoncera son épilogue lorsque l'orifice atteindra un diamètre de dix centimètres.

 

Jusqu'à 10 heures les contractions s'amplifient et la dilatation vers les cinq varie. Affairée à trop bien faire mes respirations je laisse la main du maître-accoucheur pénétrer le museau de tanche9 et procéder à une amniotomie10, de pure routine j’imagine. Dès la poche des eaux11 rompue les contractions s'accélèrent et s'accentuent prodigieusement, c'est horrible et long, indéfiniment. Le père, tout chose, assiste à la métamorphose. Les maux sont toujours plus violents, leur nature est hors-nature et d'une telle intensité qu'atteint souvent des paroxysmes incontrôlés. La piqûre calmante refusée auparavant point n'est tranquillisante et, dans mon désarroi, j'entends la sage-femme dire :

 

      Mais, comment font-elles les autres ?

 

Ses mots m'interpellent brutalement, sont meilleurs calmants qu’une piqûre, pour sûr ! Est-il bien temps de parler des autres au moment où je suis seule à faire, à subir le calvaire divin de l'enfantement ?

 

Vers 12 heures bébé veut ou doit sortir, et je ressens des poussées magistrales sur l'anus qui provoquent des pesanteurs de la matrice vers l'extérieur à peine supportables. La dilatation du col atteint le dixième et déclare ouvert le stade de l'expulsion. Ma première vraie poussée est désastreuse ; je perds souffle puis, un peu honteuse, parviens à en faire quatre heureuses dans une seule contraction, souvent une suivante dans mon exaltation. L’enfant est là, son père voit la tête mais elle ne passe pas, quel est donc ce phénomène ? Je continue à pousser tant et tant sans le voir avancer, il est comme arrêté dans nos deux élans. Hésitant, le gynécologue décide une épisiotomie12 et utilise brièvement le forceps13, mais dans ce méli-mélo de faits, gestes et mots s’installe une tension ; faut-il pousser, oui ou non, c'est la confusion ! Je pousse donc et ressens une terrible douleur au plus intime de l'anus, la hurle et tout éclate.

 

À 12 heures 50 la tête sort de l'impasse d'un seul coup, sur son passage déchire tout, l’enfant est là, écarlate et si petit, il pousse son premier cri ! La vie commence pour lui… ou se poursuit :

 

      C'est un garçon ! crie le gynécologue.

      C'est douze heures cinquante ! exulte le père.

      Oui, exactement ! répond la sage-femme enthousiaste, le nez dans ses papiers par habitude pour en écrire les exactitudes.

 

Bébé reçoit les premiers soins, son père coupe le cordon ombilical14 des deux mains, timidement ou anxieusement, je vois mal, puis on le pose sur mon sein :

 

      Bonjour, mon fils, comme tu es beau… et que tu es gentil d’être là !

 

Je le touche, à peine l'étreins, préfère le regard de l'instant qui mieux voit et sent que le geste indolent, suis félicité, bonté et humilité, le laisse être… même si cela n'est pas aussi simple ni facile qu'il puisse en paraître. Il me regarde, s’imprègne de moi, humble et si touchant est à jamais mon enfant ! Puis on l'emmène car de notre bel hymen je dois encore expulser le délivre15, qui ne livre aucune résistance et sort avec aisance. Quelle grosse chose que voilà ! Et la déchirure périnéale, dont l'envergure jusqu'aux limites anales a laissé paraître quelque frayeur sur le visage du docteur, est recousue de main experte, avant de me voir faire un brin de toilette agréablement.

 

C'est la fin de mon accouchement. On me dit avec le sourire que les heures pour y parvenir sont normales et même moindres que dans beaucoup de premiers enfantements, ajoutant qu'au dixième ce sera un jeu d’enfant ! Pour l’heure j’ai déjà oublié ces terribles douleurs, ai une faim du tonnerre et suis bigrement contente de retoucher la terre.

 

Vers 14 heures 30 bébé dort à la nursery dans un petit lit pareil aux autres, au fond à droite, mieux logé car près de la fenêtre comme l'est le premier d'une nouvelle volée de nouveau-nés sans doute, puisqu’ainsi fut notre chambre à notre arrivée dans un même souci de priorité.

 

Je l'oublie un peu pour être à deux avec son père, le regarder, lui parler et savoir ce que je n'ai pas vu, mais bizarrement ne trouve rien à dire. Lui, tel un mort-né sur une chaise et terriblement épuisé, voudrait prononcer quelques mots mais ne retient plus ses sanglots... c'est trop ! Le temps qui vient juste de passer, chargé, celui qui passe ô combien émouvant et le prochain qui passera à trois dès maintenant, sont indiciblement exprimés dans les accents chagrins de son bel abandon.

 

À mon tour je pleure, le trop-plein déborde généreusement, et je pleurerais encore si la présence soudaine d'une soignante n’avait interrompu l'état bienfaisant dans lequel je voulais m'oublier longtemps. Je me laisse soigner, me sens soulagée et mange à volonté, pendant que le père s'éloigne discrètement, exténué. Il n’a pas faim, ne se plaint ni ne dit rien, aurait pourtant besoin d'être soulagé à son tour ce cher amour, n'ayant d'autre satisfaction que de me faire plaisir pour le meilleur ou le pire, comme toujours !

 

 

Relevailles

 

Lorsque nous nous retrouvons il raconte ce qu’il n'a pu dire sur le moment. J'aime l'entendre, lui poser des questions, le pousser à parler ou préciser ce qui m’a échappé du premier aspect de notre fils, dont il me décrit une image un peu irréelle mais magnifique, tel un conte fantastique auquel on ne croit pas vraiment mais qui se veut captivant :

  • les membres sont au complet, c'était pour lui le premier aspect qui comptait ;
  • la tête est immense, démesurée, atrophiée et plus encore, tant ses mots et l’émotion sont forts ;
  • les cheveux sont courts et clairs, s'ils en avaient l'air ;
  • le corps est un peu raplati et livide de prime abord, tout petit, puis se forme rapidement en rondeur et couleurs, passant du bleu, rouge et violet à la couleur chair, chère aux yeux humains ;
  • la peau, plissée de partout, devient lisse très rapidement ;
  • la physionomie est jolie finalement ;
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