Le frère de Chabbtai Tsvi

De
Publié par

Pour les historiens l'avènement du faux messie Chabbtai Tsvi aura le mérite d'avoir introduit le peuple juif à l'époque moderne. Selon eux, depuis la destruction du second Temple,les juifs cessèrent de vivre dans une dimension de peuple pour passer à celle de communautés. Alors que certaines prospéraient d'autres se débattaient au milieu des persécutions. Les juifs n'obéissaient plus à un seul destin. Ils eurent autant de destins que de communautés éparpillées à travers leur diaspora. Il faudra attendre l'extraordinaire aventure messianique de Chabbtai Tsvi pour voir à nouveau le peuple juif régir comme, ce qu'il a failli cesser d'être durant son exil : Un peuple!
Publié le : lundi 20 juin 2011
Lecture(s) : 148
EAN13 : 9782304017588
Nombre de pages : 299
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

2 Titre
Le frère de Chabbtai Tsvi

3Titre
Eliaou Attlan
Le frère de Chabbtai Tsvi
Souvenirs messianique
Roman historique
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-01758-8 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304017588 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-01759-5 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304017595 (livre numérique)

6 8 Le frère de Chabbtai Tsvi
1. ET SI C’ÉTAIT LUI…
Aujourd’hui, nous célébrons mon quatre
vingtième anniversaire. Depuis ce matin
l’effervescence des préparatifs répand son écho
à la maison.
Notre cortijo, comme nous l’appelons ici, est
une imposante bâtisse de trois étages située rue
Lambat Sokagi, à l’extrémité du Ergat Bazar, le
quartier juif de Smyrne ; non loin du siège
du’Ha’ham Bachi, le rabbin de notre ville. La
terrasse s’ouvre sur des horizons splendides : la
mer d’un côté, les collines de l’arrière pays de
l’autre. Cette réception sera sans doute perçue
un peu comme un adieu.
Mes enfants, leurs enfants, des amis de tou-
jours, des ennemis d’autrefois, des voisins juifs,
turcs et arméniens – tous seront là.
Des négociants étrangers, et même des am-
bassadeurs de France, de Hollande et
d’Angleterre viendront. Et aussi, des « reve-
nants », ses anciens croyants, parmi lesquels je
figurais en bonne place…
9 Le frère de Chabbtai Tsvi
Mon passé est à l’évidence infiniment plus
significatif que ce qu’il me reste à vivre ; l’heure
est enfin opportune au dénouement de mes
souvenirs. J’ai depuis fort longtemps renoncé à
la prétention de juger mon prochain et, à plus
forte raison, moi-même.
J’ai vécu de longues années dans l’ombre
d’un personnage que j’ai tenté de comprendre
et d’aimer. Il m’est apparu tantôt naïf et géné-
reux, tantôt cruel et despotique. Je l’ai vu rire,
trembler et, bien souvent pleurer.
Et je l’ai vu, lui aussi, attendre… Attendre,
sans doute ce que nous faisons de mieux, nous
autres, juifs…
N’ai-je pas éprouvé si souvent - alors que je
m’efforçais toujours de le soutenir, le protéger -
le vif pressentiment, en le considérant, que fina-
lement, c’était lui, mon sauveur…
En tout état de cause, les circonstances ne
m’autorisent pas à mentir et, d’ailleurs, je n’en
éprouve nul besoin. Je me contenterais de rap-
porter une histoire que je connais fort bien,
pour l’avoir tout simplement vécue. Ses figu-
rants défilent devant moi ; je me vois parmi
eux, je me vois avec lui…
« Heureux l’homme qui ne suit pas les
conseils des mécréants, qui ne s’arrête pas sur la
voie des pécheurs et ne siège point dans
l’assemblée des railleurs, mais qui porte son dé-
10 Et si c’était lui…
sir dans la Loi de l’Eternel et médite Sa Loi le
jour et la nuit ».
Cette loi, c’est la nôtre, nous l’avons méditée
jour et nuit, avec lui - sans n’être pourtant tou-
jours certains de ne pas, parfois, la trahir.
Suivions-nous vraiment « les conseils des
mécréants “, ainsi que voulait nous en dissuader
le Psalmiste ? Avions-nous réellement cheminé
sur” la voie des pêcheurs », comme le procla-
maient nos ennemis ? Formions-nous « une as-
semblée de railleurs », comme l’affirmait le rab-
bin Sasportas de Hambourg ? Toutes ces inter-
rogations sont légitimes, je le conçois, au-
jourd’hui. Cependant, et ce qui au fond
m’importe vraiment, c’est de rétablir une vérité
qui a trop longtemps souffert de la médisance
acharnée de nos adversaires, polémistes et au-
tres chasseurs d’hérésie, hélas les seuls jusqu’à
présent à avoir entrepris de définir cet élan ;
mais ils ont manifestement occulté, voire per-
verti, un fait indéniable : les Croyants, contrai-
rement à ce que pensaient leurs opposants,
n’étaient pas des transgresseurs de la Loi, bien
au contraire, ils avait la conscience tournée vers
ce qu’il y a de plus profond en elle. C’est là que
se situe la scène véritable où s’est joué ce
drame.
Bien sûr, souvent nos repères s’entremêlent
et nous échappent : le bien, le mal, le passé et le
présent… et lors de cette aventure extraordi-
11 Le frère de Chabbtai Tsvi
naire, mon inséparable compagnon - souvent
refoulé - mais toujours de retour, c’était le
doute.
Quoiqu’il en soit, une chose est certaine,
l’histoire progresse, indéfiniment. Et j’ajouterai
qu’elle se dirige admirablement, même si le
choix de son itinéraire demeure pour nous,
souvent, incompréhensible…
Les larmes brouillent ma vue et mon cœur se
serre à chaque fois que j’évoque ce drame. Qui-
conque n’aura saisi, qu’incontestablement, le
seul véritable héros de cette fantastique épopée,
n’est autre que notre peuple, n’aura rien com-
pris de mon témoignage.
Témoignage terrible et fascinant à la fois, vi-
tal, j’ose le croire, pour concevoir dans toute
leur ampleur, certains des redoutables aspects
de la passion humaine. C’est à mon peuple, et
rien qu’à lui, que je le destine, lui à qui nous
croyions offrir enfin la plus belle page de son
histoire, en tentant de forcer les portes de sa
délivrance.
Oui, nous avons cru jouer le dernier acte
triomphant de la tragédie de notre peuple meur-
tri. Ce ne fut qu’une répétition. Certes, une
scène formidable, avec des millions de figu-
rants. Et les spectateurs : des sages, des fous,
des princes et des mendiants, tous avaient les
yeux rivés sur nous. Et voici que les acteurs
principaux de ce drame sont morts. Morts pour
12 Et si c’était lui…
avoir voulu hâter la rédemption d’Israël. Morts
pour avoir tenté de combattre l’adversité, le
royaume du mal, la sitra a’hra, « l’Autre Côté ».
Morts d’avoir osé défier les ténèbres en s’y je-
tant corps et âme. La lumière et l’obscurité
continuent de s’affronter, et ce soir nous allu-
mons la première flamme de Hanoucca…
13 Le frère de Chabbtai Tsvi
2. LA CROYANCE MESSIANIQUE
Ce que je désire évoquer est bien plus qu’un
simple souvenir. Cela me permettra d’élaborer
une certaine réflexion qu’aujourd’hui je te
confie, mon fils, à toi et aux futures générations
qui un jour ou l’autre, qu’elles le veuillent ou
non, finiront par y être confrontées, car il s’agit
de notre Histoire à tous !
Ayant acquis quelque expérience des hom-
mes, il me semble être en mesure de parler de la
vie de Chabbtai, que j’ai longtemps partagée.
Je sais, préserver sa mémoire revient à pren-
dre position dans un débat que nul ne souhaite
relancer aujourd’hui, moi le premier. Je suis
pourtant l’héritier d’un vécu familial qui dépasse
considérablement le cadre de notre lignée. Mon
désir de transmettre cet héritage vient de
l’intérêt - certains diront de la fascination, qu’il a
éveillé chez ses contemporains. Et aussi parce
que cette histoire concerne tout notre peuple -
et qu’il est en droit de savoir ce que ses pères
ont vécu.
15 Le frère de Chabbtai Tsvi
Ce projet, des plus téméraires à priori, impli-
que une incursion dans un passé que nos Sages
ont décidé d’exiler vers les oubliettes de
l’histoire. Je n’ai pas l’intention de braver leurs
sentences mais je prends sur moi la charge d’en
être le gardien.
Penses-tu qu’il saurait réellement être ques-
tion d’oublier que, pour la première fois depuis
la destruction du Temple, le monde juif, dans
son intégralité, vibra à un même appel de ré-
demption ! Le temps d’une année, peut être
deux, nous avons cessé d’être une poignée de
communautés disséminées ça et là au gré de la
tolérance des nations, pour redevenir un peuple,
un grand peuple uni sous le même vent messia-
nique !
En Terre Sainte puis dans toute la Diaspora,
les enfants d’Israël ont cru entendre résonner la
corne de bélier annoncer la fin de l’exil…
Faut-il vraiment oublier tout cela ?
Faut-il oublier qu’à Francfort-sur-le-Main,
quatre cents familles avaient abandonné tous
leurs biens et s’apprêtaient à prendre la route
dès les premiers mois de 1666 ?
Faut-il oublier le témoignage de ce fournis-
seur chrétien, qui m’écrivait : "Les juifs accueillent
avec avidité les rumeurs et les vains rapports qui arrivent
de Vienne, de Prague, d’Amsterdam et de Pologne. Ils
croient fermement à leur délivrance, dont ils parlent aussi
bien dans les maisons chrétiennes que dans les ghettos et
16 La croyance messianique
les synagogues, où ils prient avec ferveur à cet effet. Aux
chrétiens qui s’indignent de leur insolence retrouvée, les
juifs ripostent que les temps vont changer, qu’ils ont suf-
fisamment souffert, et que la roue tournera bientôt… ”.

Souviens-toi, nos sages ont plus d’une fois
exprimé leur angoisse d’être témoins de la ve-
nue du rédempteur, certains clamèrent même
leur volonté de ne pas vivre le jour de son avè-
nement « Qu’il vienne et que je ne sois pas là
pour le voir… » (Sanhédrin 98 b). Autrefois, je
prenais ce genre de déclaration pour de la peur ;
peur d’assister à la terrible guerre entre Israël et
les Nations du monde - ce conflit redoutable
que nos sources désignent par guerre de Gog et
Magog. Il me semble comprendre aujourd’hui
que c’est de tout autre chose dont il s’agit : mon
fils, sache bien qu’il n’y a pire tourment pour
l’homme sensé, que le doute ! Et comme je te
l’ai déjà confié, le doute aura été pour moi une
ombre pernicieuse, qui ne m’accorda jamais le
moindre répit, même dans les instants
d’exaltation et de foi intense, il n’était jamais
loin, il guettait.
L’histoire ne prend pas toujours soin de nous
dévoiler les sentiments des simples gens du
peuple et, je me revendique de ceux là ! Pou-
vons-nous imaginer le dilemme des élèves de
Rabbi Yo’hanan Ben Torta ? Il fut le seul sage
de Yabné qui osa affirmer bien haut au grand
17 Le frère de Chabbtai Tsvi
Rabbi Akiva, que Bar Ko’hba n’était pas le mes-
sie attendu et, qu’il faudrait faire preuve de
beaucoup de patience avant la venue du fils de
David !
Je me souviens encore de ces propos à la li-
mite de l’impudence ; tu t’en souviens toi aussi,
car nous les avons étudiés ensemble avec ton
fils, et des larmes coulaient à chaque fois sur
mes rides, lorsque je les citais : « Akiva, l’herbe
aura depuis longtemps poussée sur tes joues
que le fils de David ne sera pas encore ve-
nu… ».
D’un côté le prestige du grand maître, de
l’autre l’insolente assurance d’un sage presque
anonyme…
Mais le texte ne mentionne jamais ce que res-
sentait la masse populaire, ballottée entre
l’opinion de ces deux géants de l’esprit. C’est
leur détresse que je veux exprimer à travers
mon histoire personnelle. Cette détresse je l’ai
vécue à plus d’un titre : en contemporain des
évènements et, en proche parent de « l’acteur
principal ». Non, la tâche du messie ne sera pas
de toute quiétude, seuls des crédules ou des sots
continueront à le penser.
« Comment avez-vous pu persister à croire
en lui après sa conversion ? » Combien de fois
ne dus-je entendre cette question… Ma réponse
n’a pas changée : l’échec n’est pas une preuve
18 La croyance messianique
de l’inauthenticité du prétendant à la couronne
messianique !
Moïse, en intervenant pour sauver un Hé-
breu de la mort, perdit son statut de prince
pour ne devenir qu’un vulgaire paria. Par la
suite, sa première rencontre avec Pharaon ne fit
qu’aggraver le sort de ses frères esclaves. Au-
près d’une majorité d’Hébreux, c’était là la
preuve évidente qu’il ne pouvait s’agir de leur
sauveur. Pourtant, ces deux échecs consécutifs
ne l’empêchèrent nullement de les délivrer, fina-
lement.
Comment aurions-nous réagi, nous, à leur
place, si par la faute de ce même Moïse, les
contremaîtres égyptiens avaient encore alourdi
nos terribles corvées ? Quelles raisons aurions-
nous eues alors, de voir en lui un rédempteur,
après un revers aussi humiliant ?
Non mon fils bien-aimé, je ne rejoins pas les
théories d’un homme qui nous a fait tellement
de mal et par la faute de qui, tout s’est enchaî-
né : Nathan est mort et enterré. Les dernières
années de sa vie furent pitoyables ; les rabbins
ne prenaient même plus la précaution de mettre
le public en garde de son arrivée. Il m’est diffi-
cile de l’avouer, pourtant, Nathan était malgré
tout, un homme d’une grande foi et d’un génie
certain. Je pense même qu’il méritait un meil-
leur messie que Chabbtai…
19 Le frère de Chabbtai Tsvi
Les élus de Dieu ont la vie dure ; croire est
une tâche ardue. As-tu remarqué mon fils,
qu’aucun de nos commandements ne nous or-
donne de croire ? Croire en Dieu est déjà assez
complexe - croire en ses émissaires est souvent
bien au delà de nos capacités. Nos Ecritures sa-
crées abondent de paradoxes…
Aurions-nous accepté de recevoir des ordres
de ce vieux vizir juif – Mardochée - qui assista,
indifférent, à l’enlèvement de sa nièce pour le
harem du roi Assuérus ? Aurions-nous suivi ce
capitaine de l’armée des Hébreux – ce David -
qui mit, des années durant, son glaive au service
de l’ennemi Philistin ? Aurais-tu reconnu le bien
fondé des propos du prophète Osée ; celui-là
même qui prit femme parmi les prostituées de
la ville ?
Je ne dis pas tout cela pour me décharger de
ma culpabilité. J’ai subi le jugement des hom-
mes. J’ai essuyé leurs insultes et leurs crachats
sur mon visage, sans jamais baisser les yeux…
L’erreur n’est pas un péché, l’audace et la té-
mérité ont bien souvent valu à notre peuple sa
survie. Dans ce dédale de questions, je n’ai ac-
quis qu’une seule certitude : rien n’est plus im-
portant pour nous que d’être et de rester une
nation unie. C’est pour cette défaillance que
nous aurons certainement des comptes à ren-
dre. Que Dieu ait pitié de son peuple Israël !
20 La croyance messianique
Mais revenons à notre récit, à l’un de mes
premiers souvenirs d’enfance ; une odeur de vo-
laille, des plumes et, la rumeur du marché
d’Izmir…
21 . Marchands de poulets

3. MARCHANDS DE POULETS
L’une des premières images de mon enfance :
mon père assis en tailleur à même le sol, déta-
chant poignée par poignée les plumes d’un pou-
let fraîchement égorgé. A la lumière du jour, la
poussière devenait poudre scintillante et brillait
de mille feux. Elle se mêlait au duvet qui vole-
tait autour des plumeurs de volailles assis par-
terre.
Quelques années plus tard, notre modeste
étalage du marché de Smyrne s’était considéra-
blement développé. Joseph et Chabbtai, mes
plus jeunes frères, mon père et moi, y travail-
lions tous. Nous peinions à satisfaire la de-
mande qui, Béni soit l’Eternel pour sa miséri-
corde, ne faisait qu’augmenter. . .
Je crois ne pas exagérer en affirmant que
j’étais le plus doué de nous trois. J’étais le pre-
mier fils de Mordekhai Tsvi. Mon père, en me
donnant le prénom d’Eliahou exprimait l’espoir
que chaque juif porte en son cœur : être témoin
de la rédemption d’Israël… Eliahou n’était-il
23 Le frère de Chabbtai Tsvi
pas le prophète chargé précisément d’annoncer
la délivrance des enfants d’Israël ?
Joseph le plus jeune des fils Tsvi, était un
éternel insatisfait. Il rêvait d’entrer au service du
Sultan ; côtoyer les hauts fonctionnaires du di-
wan bref, être admis dans le cercle des grands
de ce monde. Il saisira la première occasion
pour se mettre au service d’un conseiller de la
cour… De là débutera sa longue ascension vers
le sérail.
Puis vint Haftsiba, une belle petite fille venue
adoucir les vieux jours de mes parents. Pour-
tant, après ma naissance ceux-ci avaient long-
temps craint de ne pas avoir d’autres descen-
dants. Mais après de longues années de prières
et de supplications que ma mère adressa au Sei-
gneur, Chabbtai, le second fils des Tsvi, naquit
enfin. C’était un shabbat, de surcroît un Neuf
Av – déjà il portait en lui toute la douleur du
peuple juif en cet exil qui n’en finissait pas…
Mes parents tinrent à ce qu’il se consacre à
l’étude de la Thora dès son plus jeune âge et le
Rav Escapa qui fut son tuteur, fit souvent
l’éloge de ses capacités dans ce domaine – sauf
peut-être en Hala’ha, discipline relative aux lois
de conduite, qui ne semblait pas l’intéresser ou-
tre mesure…
Chabbtai était un rêveur. Les évènements
semblaient glisser sur sa vie comme l’eau sur les
parois lisses d’une falaise. Rien ne l’étonnait. Il
24 Marchands de poulets
avait une manière toute particulière de vous re-
garder, que je ne saurais expliquer. Pour aider
notre père au marché, il n’était pas vraiment le
partenaire idéal.
Je ne puis m’empêcher de sourire en évo-
quant ces jours heureux…
Des jours où il ne me fallait pas rougir d’être
son frère… Mais je me souviens aussi de temps
où nous étions fiers d’être avec de lui ; comme
par exemple, ce jour où un janissaire ivre mort
avait fait irruption dans notre quartier… Bran-
dissant le sabre rougi du sang de la malheureuse
victime qu’il venait d’embrocher, comme on
embrochait les poulets de mon père, ayant as-
souvi son instinct meurtrier, il s’apprêtait à sa-
tisfaire un autre de ses instincts bestiaux sur une
jeune fille qu’il traînait par les cheveux.
Je me souviens des cris de la foule qui
s’écartait devant le soldat fou. Chabbtai devait
alors avoir quinze ans. Je le revois s’approcher
du turc en prononçant à voix haute ce verset du
prophète Isaïe : "Melo kol aaretz kevodoToute la
terre est pleine de Sa gloire… " Il le répétait en hé-
breu, puis en turc, en pleine face de l’assassin.
– Chabbtaaaaaaii ! La voix de mon père
s’éleva soudain au dessus du vacarme tandis
qu’il s’apprêtait à s’interposer entre son fils et le
sabre ensanglanté du janissaire.
Pour moi, mon frère était déjà mort ; ce
n’était qu’une question de secondes avant que la
25 Le frère de Chabbtai Tsvi
brute ne lui tranche la gorge. Mais il fallait au
moins tenter de garder mon père parmi les vi-
vants. De toutes mes forces, je le plaquai au sol
pour l’empêcher de commettre le pire.
A ce moment, l’impensable arriva : le regard
du turc croisa celui de mon frère qui poursuivait
sa litanie de sa belle voix : "Melo kol aaretz kevo-
do, Toute la terre est pleine de Sa gloire… ". Abruti
par l’alcool, le guerrier turc fronçait les sourcils
comme un écolier face à un problème com-
plexe. Dans son effort pour revenir à la réalité,
il venait de relâcher la jeune fille.
« La terre est pleine de Sa gloire », répétait mon
frère inlassablement, n’accordant aucune impor-
tance à la lame qui caressait maintenant sa
gorge.
Cette situation surréaliste n’avait duré que
quelques secondes, mais pour nous, le temps
s’était arrêté, dans un cauchemar sans fin.
Les gardes chargés de la sécurité intérieure
venaient de se saisir de leur collègue à présent
complètement dégrisé des effets du raki l’alcool
de figue. L’homme réalisait soudain qu’il allait
mourir ; il avait tué, il devait payer. Les janissai-
res ne plaisantaient pas avec la discipline.
Nous les détestions ; ils étaient pour la plu-
part d’entre eux des chrétiens enlevés enfants à
leur famille. Les plus robustes étaient destinés à
l’armée. Anciens chrétiens et nouveaux musul-
mans, ils avaient une double raison de haïr les
26 Marchands de poulets
juifs… En temps de guerre, ils constituaient un
corps d’armée redoutable qui avait porté le dra-
peau ottoman au sommet de la gloire, sur les
champs de bataille des trois continents. En pé-
riode de paix, les janissaires remplissaient la
fonction de corps de police. Ils formaient un
groupe de pression souvent dangereux pour le
pouvoir, qui ne manquait pas de prendre certai-
nes précautions à leur égard. Par exemple, en
remplaçant leur terrible cimeterre par un simple
gourdin. Celui qui avait pénétré notre quartier
n’aurait jamais dû porter de sabre, ce jour là.
Ses yeux cherchaient encore ceux de Chabb-
tai quand ses collègues l’emmenèrent… Il
m’avait semblé l’entendre murmurer à son
tour : « Toute la terre est pleine de Sa gloire »…
De retour à la demeure familiale, je me jetais
sur notre héros local, ne sachant que faire, le
tuer ou l’embrasser ?
– Je ne courais aucun risque, me dit-il cal-
mement. Tu vois, dans chacune de nos actions,
chacune de nos pensées, il y a une étincelle di-
vine. Sans elle, rien ne peut exister.
– Où veux-tu en venir, imbécile ? C’est un
miracle que le turc ne t’ait pas transpercé toi
aussi, assenai-je. Il ignora l’insulte et reprit :
– Cette étincelle permet à nos actions
d’exister. Lorsqu’il s’agit d’une bonne action,
elle se trouve libérée et rejoint le trône céleste.
Lorsqu’il s’agit d’une mauvaise action, c’est là
27 Le frère de Chabbtai Tsvi
qu’il devient urgent de la libérer de l’emprise du
mal, qui la recouvre comme une écorce recou-
vre le fruit. Tu voix mon frère, cette étincelle je
l’ai vue briller dans les yeux du soldat, sans quoi
je n’aurai jamais osé l’approcher.
Un long silence suivit ses paroles puis son
regard se remplit d’une telle tristesse, que je
n’avais plus le coeur de lui en vouloir. Il sem-
blait regretter de s’être confié.
Ce Shabbat, à la synagogue, nous avons pro-
noncé la bénédiction du Gomel. Celle qu’un juif
récite lorsqu’il vient d’échapper à un grand dan-
ger. Une fois de plus, mon jeune frère se faisait
remarquer en y ajoutant le fameux verset
d’Isaïe : « Toute la terre est pleine de Sa gloire ! » et le
public de répondre : Amen !
Je le voyais bien à son regard, le rabbin de
notre communauté d’Izmir, le rav Escapa,
n’avait pas apprécié cette liberté. Cela ne devait
pas être la dernière fois…
Mais ce jour là, Chabbtai était le héros, per-
sonne - pas même les rabbins - ne pouvait se
permettre de lui faire une réflexion ; là encore,
ce ne serait pas l’unique circonstance… Mon
père avait horreur de ce genre de publicité.
– Vous êtes les fils d’un simple vendeur de
poulets ! Quoiqu’il arrive, sachez rester modes-
tes, soyez humbles et craignez Dieu plus que
tout ! Nous sermonnait-il.
28 Marchands de poulets
Mordekhai Tsvi l’ignorait encore mais une
nouvelle guerre entre la Porte Sublime et Venise
allait bientôt changer le cours de notre destin
familial et, même davantage…
29

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.