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Le Pays du Mal

De
222 pages
Historien et politologue, enseignant et reporter de guerre, spécialiste du monde arabo-musulman, Pierre Piccinin da Prata a couvert les terrains de toutes les révolutions du Printemps arabe. D'avril à septembre 2013, il a été retenu en otage par les Brigades islamistes al-Farouk, avec l'envoyé spécial du quotidien italien La Stampa, Domenico Quirico. Ce sont cinq mois de souffrances, de colère, d'enfermement à travers les villes en ruines et les campagnes ravagées que les auteurs nous livrent dans ce témoignage.
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LE PAYS DU MAL
Pierre Piccinin da Prata
Otages du djihad en Syrie, 152 jours
Domenico Quirico
Le 6 avril 2013, Pierre Piccinin da Prata et Domenico Quirico s’engagent sur un
sentier escarpé qui serpente entre les rochers et les cerisiers en fl eurs accrochés
sur les contreforts des montagnes de l’Anti-Liban. À leur passage, les pétales
blancs se détachent des arbres et virevoltent dans le vent encore frais du printemps.
Après quelques heures, ils pénètrent dans la Syrie en guerre.
Deux jours plus tard, alors qu’ils quittent la ville assiégée d’al-Qousseyr, les rebelles de Le l’Armée syrienne libre qui les escortent les livrent à un groupe de djihadistes, qui les
entraînent vers leur pick-up en hurlant et en tirant en l’air des rafales de kalachnikov.
Commencent alors 152 jours de souffrances et de colère, d’enfermement,
d’aventures angoissantes, à travers les villes en ruines, les campagnes ravagées, dans
le sang et le désespoir. Marches forcées, tentatives d’évasion, punitions, humiliations,
rencontres aussi. Ce sont cinq mois d’une Odyssée extraordinaire et terrifi ante. PAYS
Celle de deux Occidentaux emportés dans le confl it syrien, de deux Chrétiens perdus
en terre d’Islam, où domine le dégoût, celui d’appartenir au genre humain…
du
Pierre Piccinin da Prata, historien et politologue, enseignant
et reporter de guerre, spécialiste du monde arabo-musulman,
a couvert les terrains de toutes les révolutions du Printemps
arabe. Il a effectué neuf voyages en Syrie, depuis le début
des troubles, et, en mai 2012, il a été arrêté par les services
secrets du régime et torturé dans leurs prisons de Homs et MAL
de Damas. Il collabore à plusieurs quotidiens et revues.
Depuis mai 2014, il est rédacteur en chef du mensuel
électronique Le Courrier du Maghreb et de l’Orient. Otages du djihad en Syrie
Aux Éditions L’Harmattan, il a déjà publié La Bataille 152 joursd’Alep (chroniques de la révolution syrienne) et Tunisie,
du triomphe au naufrage (entretiens avec le Président
Moncef Marzouki).
Domenico Quirico est journaliste, grand-reporter à La
Stampa. Il a couvert les principaux événements de ces vingt
dernières années en Afrique, de la Somalie au Congo, du
Rwanda au Printemps arabe. Il a reçu les prix Cutuli et
Premiolino du journalisme italien. Il a accompagné Pierre
Piccinin da Prata en Syrie durant cinq de ses voyages. Il est IL PAESE DEL MALE
l’auteur de Primavera araba, aux Éditions Bollati Boringheri. Aigle d’Or du prix du journalisme italien Estense 2014
Photographie de couverture : Pierre Piccinin da Prata (Syrie)
ISBN : 978-2-343-04011-0
20
Pierre Piccinin da Prata
LE PAYS DU MAL
Domenico Quirico
Otages du djihad en Syrie, 152 jours







































Le Pays du Mal
Otages du djihad en Syrie, 152 jours



Pierre Piccinin da Prata
Domenico Quirico















Le Pays du Mal
Otages du djihad en Syrie, 152 jours
































































































































































































































































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04011-0
EAN : 9782343040110


« ‘Ô mes compagnons, leur ai-je dit, qui êtes arrivés dans
les mers du Couchant, après avoir bravé tant de dangers, et
qui n'avez, comme moi, que peu de temps à vivre, ne vous
refusez pas, en marchant contre le cours du soleil, la noble
satisfaction de voir l'hémisphère inconnu ; considérez
votre dignité d'homme : vous n'avez pas été appelés à
vivre comme la brute, mais vous devez acquérir de la
gloire et de sublimes connaissances.’ (…) Nous nous
livrâmes alors à une joie qui bientôt se changea en
douleur. Il s'éleva de la mer un tourbillon qui vint frapper
la proue de notre vaisseau ; trois fois la tempête fit tourner
le navire, puis elle fracassa la poupe, et, comme il plut à
Dieu, l'Océan se referma sur nous... »

Le châtiment d’Ulysse
(Dante, La Divine Comédie, L’Enfer, chant XXVI)












































En demandant le pardon de mes proches, de ma famille et
de mes amis, que, Ulysse à mon tour, j’ai entraînés avec
moi dans l’angoisse de cet Enfer.
Pierre Piccinin da Prata







































Avant-propos
Domenico Quirico

Le Mal ! Je l’écris avec une majuscule. Parce qu’il s’agit
d’un principe implacable et sans remède, parce qu'il est
mystère et stupeur, parce qu’il ne s’est pas perdu dans un
passé lointain, mais demeure, douleur, incompréhensible
et aveugle, une terreur ineffable, qui a toujours été et sera
à jamais.
Mais attention ! Pour avoir le droit de parler du Mal, de le
raconter, avec décence et honnêteté, il faut respecter cette
règle, qui vaut aussi pour la souffrance : il faut l’avoir
connu, partagé, et en avoir payé le prix. Il faut savoir
retenir entre ses dents le cri, le déchirement et la colère
noire, l’amour blessé par la rancœur d’avoir été trahi par
d’autres êtres humains. Le Mal, ce n’est pas une parole
sans consistance, ce sont des faits, des actions, des gestes.
Et, quand ces gestes sont l’œuvre de tout un peuple, c’est
l’Histoire.
Aussi, notre devoir, c’est de raconter, seconde après
seconde, mois après mois, ce que furent ces cent
cinquante-deux jours de malveillance endurée, ce que fut
cette chute éreintante dans une non-vie, imposée par la
volonté impitoyable d’autres personnes, cette injustice à la
fois singulière et désespérante, amère et horrible, parce
qu’infligée par ceux-là mêmes qui auraient dû être nos
amis.
C’est décrire le sentiment de déchirure face à un autre être
humain qui a du plaisir, s’il s’en amuse effectivement, en
faisant semblant de me tirer dessus avec un pistolet. Et qui
va ensuite s’agenouiller au premier rang des fidèles, pour
11
diriger la prière à son dieu. Monte alors de la gorge le cri,
non pas celui de la terreur, mais celui de la nausée, du
dégoût d’être aussi, soi-même, un homme, et on se sent
sale, comme souillé par une maladie, impur : le Mal, ainsi.
Il faut avoir éprouvé une sensation d'oppression dans la
poitrine, celle de l'angoisse et du désarroi, parce que des
milliers de Syriens, des vieillards et des enfants, des
adolescents, armés ou les mains nues, les vrais
révolutionnaires et ceux qui se faisaient passer pour tels,
bandits de grand chemin et islamistes enflammés, pendant
cinq mois, ont fait semblant de ne pas voir que deux êtres
humains subissaient cette injustice.
Et ils nous raillaient, d’un rire bruyant, strident, qui nous
lacérait, un rire qui nous faisait mal aux tympans, alors
qu’ils avaient sous les yeux un homme qui pleurait et
évoquait sa famille, avec laquelle il n'avait plus eu aucun
contact depuis plusieurs mois. Par leur faute.
Pour le connaître, le Mal, accompagnez-moi dans de
petites salles insalubres, dans cette cave, sordide, et dans
les prisons malsaines où des Syriens laissaient la lumière
allumée en permanence, pour que notre besoin d’un
sommeil sans cesse interrompu nous pesât davantage et,
irrésistible et angoissant, nous fît oublier tout et toute
chose.
Alors, vous les connaîtrez, ces hommes, qui nous ont
humiliés, aussi bien parce que nous étions des
Occidentaux que parce que nous étions des Chrétiens.
Pendant cinq mois. En nous imposant une solitude
insupportable, une solitude qui implorait, comme on
demande une aumône, de pouvoir revoir d’autres êtres
12
humains, de voir et d’entendre les yeux et la voix de
quelqu’un qui aurait eu pitié.
Pierre et moi, nous pouvons parler du Mal, parce que nous
l’avons vécu, lui plus encore que moi, lui qui avait été
torturé, à Homs et à Damas, lors d’un de ses précédents
voyages en Syrie ; et nous avons le droit de raconter la
souffrance des Syriens, bons et mauvais, justes ou injustes,
de chacun d’eux, même de nos bourreaux, parce que, ces
deux dernières années, nous l’avons vécue avec eux.
Oui, je le répète, la Syrie est le pays du Mal, parce tout s’y
est changé en une succession rituelle et devenue naturelle
d’une haine à une autre et de cruautés ajoutées à la
cruauté.
Notre histoire n'est qu'une petite histoire humaine, perdue
dans l’immense tragédie d'un peuple. C’est vrai. Mais je
ne veux pas faire ici le récit d’une vilaine fable ; je veux
rapporter dans ce livre l’histoire de ces Syriens, de ces
Musulmans cruels, par centaines, par milliers, de ce qu’est
le Mal : les actes de ces hommes, leurs actions, dénuées de
miséricorde. Si, pendant cent cinquante-deux jours, dans
ce pays que nous avons parcouru d’un bout à l’autre, du
sud au nord et vers l’est, je n’ai trouvé qu’un seul Juste,
alors -j’en suis désolé- la Syrie est le pays du Mal.
Parce qu’elle est aujourd'hui habitée par des hommes qui
font le Mal, chaque jour et sans plus s’en soucier, comme
si c’était cela, la normalité du quotidien, de la vie. La
guerre, oui, les morts qui s’entassent de part et d’autre,
deux années de guerre ont entraîné cette partie du monde
dans l’ordinaire du Mal. Il a pénétré le cœur de chaque
homme, un après l’autre, et on peut en percevoir la trace
13
dans l'intimité profonde de ces âmes ainsi confondues et
contaminées.
Ils invoquent constamment leur dieu, en Syrie, le dieu de
l'Islam ; mais ils blasphèment par chacun des gestes qu’ils
posent. Les hommes que j'ai connus et qui, tout à côté de
moi, accomplissaient hypocritement leurs rites vides de
toute justice, étaient rongés par un venin qui était en eux et
dont ils ne voulaient pas être délivrés.
Tous les Syriens, bien sûr, ne sont pas ainsi. Je le dis parce
que, si je ne l’avais pas su, je ne serais pas allé dans ce
pays, depuis deux ans, pour témoigner des morts, des
milliers de morts, ces malheureux qui, bien souvent,
n’avaient choisi ni un camp, ni l’autre, et se sont faits
massacrer par les uns comme par les autres.
Le Mal, nous l’avons accompli, nous aussi, et tant et tant,
nous, les Chrétiens d'Europe occidentale. Mais
devonsnous nous taire pour autant ? Devons-nous taire que, en ce
moment, maintenant, la Syrie est le lieu où l’homme tue
l’homme et le martyrise avec le plus grand enthousiasme
et la plus brutale intensité ? En priant et en appelant à
témoin un dieu, avec la ruse des pervers et des menteurs ?
Que les armées du Mal brandissent des drapeaux qui
devraient être –que nous croyions être- les bannières
immaculées de la révolution ? Où, désormais, prévalent le
mensonge et l’arrogance, les caïds des ruelles, les truands
effrontés, les chefs de bandes cupides et autant de petites
frappes avides de violences et de forfaits, qu’ils
reproduisent à l’instar de l’ignoble cruauté de leur ennemi.
Le verdict est : coupables ! Coupables non pas de
violence, d’enlèvement, de vol, des bagatelles de
14
pandectes… Mais coupables de trahison, d’absence
collective de pitié, le plus grand des péchés !
La Syrie écoute jusqu’à l’ivresse, jusqu’à en devenir folle,
enregistrés sur les téléphones portables, retransmis
pendant des heures à la télévision, les discours de
prédicateurs infectes qui incitent à la haine, à tuer les
partisans du régime et les infidèles. Si vous traversez la
frontière, en venant du Liban –ce ne sont que quelques
kilomètres à parcourir-, vous trouverez à Yabroud un
enfant qui a chargé sur son téléphone la vidéo d’un
lynchage et qui vous la montrera volontiers, l’air satisfait,
comme s’il s’agissait d’un dessin animé ou d’un but,
marqué au football par son équipe préférée. Et il n’est pas
le seul à faire cela…
Où donc peut se dérouler une histoire comme celle-là,
sinon dans le pays du Mal ?
















15




































I
La souffrance, l’équivoque et le mensonge
Pierre Piccinin da Prata

« Prends la terre de Syrie et fais-en ce que voudras », dit
Dieu à Satan. « Je te l’abandonne, et tous ceux qui y
entreront. »
C’est ainsi que, paraphrasant le Livre de Job, je pourrais
résumer l’effrayante Odyssée qui nous a ballottés à travers
toute la Syrie, Domenico et moi. Une Odyssée de cinq
mois, qui fut scellée des trois sceaux du mensonge, de
l’équivoque et de la souffrance.
Mais c’est la souffrance qui, d’emblée, devait imprégner
cette aventure, la détremper de peine et de chagrin.
Je l’ai rencontrée le jour même de mon arrivée au Liban,
le 4 avril 2013.
J’avais pris ce jour d’avance sur le rendez-vous dont
Domenico et moi avions convenu. Je devais rencontrer
quelques amis libanais, des Catholiques, inquiets de la
tournure que prenaient les événements en Syrie, de la
présence de plus en plus massive de combattants
djihadistes, des islamistes radicaux qui attaquaient les
villages chrétiens et pillaient les églises, menaçant leur
communauté jusqu’au Liban-même, où la contagion du
conflit commençait à dresser les différentes confessions
les unes contre les autres.
Envoyé spécial au Liban d’un magazine français, en mai
2012, j’avais déjà pu faire le constat, un an plus tôt, de ces
relents de guerre civile qui secouaient déjà le Liban.
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Mais, lorsque je me présente au guichet des douanes de
l’aéroport de Beyrouth, en fin d’après-midi, pour y
prendre un visa, la police m’arrête, à ma grande surprise…
Le douanier me fait entrer dans un petit bureau et
m’explique que quatre tampons apposés sur mon passeport
sont illégaux ; mon titre de voyage est invalide.
Il s’agit des visas que j’avais reçus en août et novembre
2012, l’année précédente, lorsque j’avais franchi la
frontière turque pour gagner la ville d’Alep. Le poste
frontière syrien d’Azaz était aux mains des rebelles, de
l’Armée syrienne libre (ASL), des citoyens qui s’étaient
soulevés contre le régime, encadrés par des officiers
déserteurs, des laïcs, des démocrates.
Les tampons que ces révolutionnaires avaient apposés sur
mon passeport ne semblent pas satisfaire les services de la
sécurité libanaise, de plus en plus contrôlés par les
partisans chiites du Hezbollah, le « Parti de Dieu », très
influent au Liban et allié de la dictature syrienne et de son
président Bashar al-Assad. Je ne suis donc plus le
bienvenu au pays du cèdre.
C’est là, dans ce bureau, que je rencontre Tarik, un jeune
Syrien d’une vingtaine d’années.
Il habitait al-Ghouta (précisément là où Domenico et moi
envisageons de nous rendre), dans la banlieue damascène,
d’où la guerre les a chassés, lui et sa famille.
Ses parents se sont installés à Beyrouth, où chaque jour
grossissent les rangs des réfugiés. Lui, il avait été hébergé
quelques temps à Istanbul, en Turquie, autre destination
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privilégiée des réfugiés syriens, et il vient à présent
rejoindre les siens.
Le jeune homme a l’œil vif, un beau visage, le regard clair
et les doigts fins. Son esprit est aiguisé ; il a la répartie
facile. La conversation est plaisante et instructive.
Il m’explique les raisons pour lesquelles il se retrouve,
comme moi, dans cette annexe des services de
l’immigration, sur le point d’être expulsé du pays ; sauf si,
par chance, un ordre favorable tombait du siège de la
sûreté, où son dossier vient d’être faxé : il était entré en
Turquie légalement, mais avait quitté la Syrie
clandestinement ; aucun tampon de sortie des douanes
syriennes ne figure sur son passeport. Ce qui semble le
désigner comme opposant au régime. Alors que, tout
simplement, dans le contexte troublé de la guerre, bon
nombre de postes frontières ont été abandonnés par les
autorités et sont passés sous le contrôle de la rébellion.
La décision tombe, après plusieurs heures d’une très
longue attente : il est refoulé.
Un policier l’emmène alors dans une cellule, où il attendra
encore, jusqu’au départ de l’avion qui le ramènera en
Turquie.
Lorsqu’on l’emporte, je le suis du regard, impuissant à
l’aider ; et je peux lire dans ses yeux le désarroi et la
peine, qui s’ajoutent, une fois encore, à la désolation de
son état...
J'espère moi-même une décision. Le capitaine a téléphoné
à l’un des amis chrétiens que je dois rencontrer ce soir. Cet
ami est journaliste. Il a confirmé notre rendez-vous, qui
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doit se doubler d’une interview à propos de mon dernier
livre.
Mais rien n’y fait, semble-t-il : peu avant minuit, l’ordre
d’expulsion arrive. On me renvoie à Bruxelles…
Je demande aussitôt la possibilité de prendre un autre vol,
pour Amman, en Jordanie, où des contacts m’aideront à
entrer en Syrie et à ainsi poursuivre mon voyage. On me
l’accorde et un agent me conduit dans la cellule où Tarik
attend toujours, recroquevillé sur un canapé défoncé.
Je lui souris en y entrant, d’un rictus timide et navré ; il me
répond d’un sourire franc. « Dieu le veut ainsi, mon
ami ! », me lance-t-il. Mais sa résignation apparente laisse
tout de suite la place à la tristesse. Il poursuit le récit de
ses derniers mois d’angoisse, loin des siens, dans le
dénuement ; il me raconte comment les réfugiés, en
Turquie, sont méprisés par les autochtones et comment les
autorités turques s’acharnent à leur compliquer la vie pour
les pousser à repasser la frontière. Il ne sait pas, me dit-il,
comment il va se débrouiller une fois de retour à Istanbul.
Surtout, il aurait tant voulu revoir sa mère et son père.
Je tente de le réconforter, maladroitement, et, incapable de
le soulager, je préfère me taire et l’écouter.
Quand vient le moment de la prière, Tarik étend son
manteau à terre. Il s’agenouille et, visiblement très
concentré, il récite lentement la louange à son dieu.
Je suis admiratif de sa foi, de cette foi implacable dont j’ai
si souvent été le témoin en Orient, cette foi que sa
condition rend plus intense encore : il prie, sans
distraction, alors que son dieu le sépare de sa famille.
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Il s’incline et se relève dans la douleur, qui déforme les
traits de son visage. Il souffre à chaque mouvement,
réprimant un geignement pitoyable, et, pourtant, il
s’applique à poursuivre le rituel jusqu’à la dernière
salutation.
Assis à côté de lui, j’ai le cœur brisé, à le regarder. Tarik,
déjà, scelle terriblement mon retour au Pays de Satan, un
nouveau plongeon au cœur de la souffrance.
Le jeune Syrien est bossu, contrefait, presque invalide ; et
il va repartir seul pour la métropole turque, loin de la
chaleur de son foyer et sans avoir pu serrer dans ses bras le
sourire de sa mère.
Lorsque surviennent deux policiers, j’ai à peine le temps
de le saluer. Ils m’informent qu’un contre-ordre est arrivé
à mon propos : mon visa est prêt et je peux donc entrer au
Liban.
Je n’ai jamais réussi à savoir qui était intervenu, ni dans
quel but. Mes amis m’ont assuré que, de leur côté, ils
n’avaient rien pu faire, ni rien obtenir… Je n’ai jamais
revu Tarik, ni entendu parler de lui.
Quelle est donc l’origine de l’une ou de l’autre, de la
souffrance et de la cruauté humaines ? Laquelle des deux
a-t-elle originellement commencé le cycle ? Est-ce la
cruauté qui, tapie dans le cœur de l’homme, s’exerce au
moment-même déjà où il sort du ventre de sa mère et
éclabousse le monde de la souffrance qui naît au fond de
sa gorge ? Est-ce la souffrance, dont Dieu a teinté sa
création, qui ruine l’âme souffreteuse de l’homme et
l'introduit à la cruauté ?
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