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Le Treizième homme

De
119 pages
« J’en ai suivi des belles femmes, j’en ai suivi pendant des heures, des jours. Je les ai suivies jusqu’à leur mariage avec un autre . . . » Le treizième homme est un sage qui donne de bons conseils à Treize. Lequel s’empresse de ne pas les suivre. Il faut dire que Treize et le treizième homme sont une seule et même personne. Ils dialoguent ensemble dans l’esprit d’un homme un peu trop solitaire, un peu trop pur qui cherche l’amour comme nous le cherchons tous. Seulement lui s’y jette entièrement, prêt à tout sacrifier. Il le paie cher mais il apprend puis il transmet son savoir, il vous transmet son savoir. Ecoutez le treizième homme, écoutez Treize, ils ont des choses à vous dire . . .
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Le treizième homme
Jean Treize
Le treizième homme


















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Jean Treize

I

“ On croit depuis toujours que Dieu a commencé en
créant Adam et Eve. En fait il n’en est rien, voici la
véritable histoire de la création de l’humanité.

Dieu fit d’abord une première créature, une sorte
d’ébauche taillée dans l’argile de la vie. Elle n’était pas
complètement ratée mais elle n’était pas parfaite non plus,
Dieu débutait. Par miséricorde il la déposa quand même
sur terre. A cette époque Dieu se refusait à détruire ses
créatures. Ensuite il décida d’en faire une autre en
s’appliquant davantage. La deuxième fut une réussite,
Dieu apprenait vite. Porté par l’enthousiasme du créateur
il lui fit aussitôt une compagne. Puis, tout à sa joie, il
réalisa d’autres couples. Lorsque le soir arriva il avait fait
six beaux couples. Sa création du jour était terminée, il
pouvait se reposer jusqu’au lendemain. ”
“ Quand Dieu se réveilla il se rendit compte qu’il
avait oublié de s’occuper du treizième homme. Lequel
errait seul à la recherche d’une compagne inexistante.
Dieu avait inventé le solitaire. Il n’y pouvait rien changer,
ce n’était plus le jour de l’Homme mais dans sa grande
bonté il offrit quand même un cadeau à ce déshérité. Le
treizième homme reçut un talent afin de pouvoir
s’exprimer, il serait seul mais artiste.

C’est depuis cela que l’on considère que le chiffre
treize porte malheur et ça ne date pas d’hier.

Voilà mesdames, maintenant vous connaissez mon
histoire, qu’en pensez-vous ? ”

Les trois femmes ne savaient plus quoi dire après un
tel récit. Elles avaient surtout envie de rire sans oser le
7Le treizième homme

faire devant moi. Il y eut un petit temps mort avant que
l’une d’elles ne me réponde :
“ Vous au moins vous en avez du baratin pour
vendre vos trucs. Jamais entendu ça ! ”

Puis elle reposa la bague qu’elle venait d’essayer
pour la dixième fois et s’en alla en entraînant ses deux
copines pour aller pouffer de rire quelques mètres plus
loin.

J’avais perdu mon temps, elles ne m’avaient rien
acheté mais c’était couru d’avance et ce n’était pas
important. Trois fausses blondes, fausses jeunes et fausses
riches ne pouvaient s’intéresser à des bijoux en vrai toc
comme ceux que je vendais. Je connaissais bien ma
clientèle et ces trois là n’en faisaient pas partie. Ce n’était
pas une question d’âge, j’en voyais de douze à soixante
dix ans qui s’intéressaient à mes babioles mais elles
étaient moins stéréotypées que ces trois guerrières sur le
retour, guerrières d’une guerre perdue d’avance.

J’occupais une partie de ma vie – je ne sais pas
comment le dire autrement - à vendre sur les marchés des
bijoux que je fabriquais moi-même. Je n’avais pas de chez
moi fixe, j’étais un itinérant, un homme du voyage. Je
parcourais la France au volant de ma vieille Volvo break.
Un modèle qui avait plus de vingt ans, des centaines de
milliers de kilomètres mais qui me restait fidèle. Elle me
servait à la fois de chambre à coucher, d’atelier et
d’appartement. De temps en temps seulement je
m’octroyais une nuit à l’hôtel histoire de pouvoir prendre
une douche.

Je travaillais beaucoup pour gagner peu. La
fabrication artisanale de ces bijoux en fil de cuivre et
8Jean Treize

éclats de verre colorés me prenait du temps et ne me
rapportait pas grand-chose mais j’aimais ce travail et le
temps n’avait pas tellement d’importance pour moi. Je
pouvais laisser mon imagination s’exprimer librement. Je
n’avais aucune contrainte de profit, aucun compte à
rendre. Je fabriquais ce que j’avais envie de fabriquer et
tant pis si ça ne se vendait pas ou peu. Je gagnais toujours
assez pour satisfaire mes maigres besoins.

J’aimais aussi mes clientes, les femmes savent
acheter avec leur cœur. En groupe elles me faisaient de
véritables numéros tout en sensibilité, se félicitant l’une
l’autre ou s’admirant mutuellement avec des phrases du
genre :
“ - Cette bague c’est vraiment toi ! ”

Ou :
“ - Ce bracelet te va trop bien ! ”

Elles restaient longtemps à essayer, à fouiller, à
bavarder entre elles, tel était leur plaisir, leur consolation.
Moi je me taisais, je laissais venir, j’attendais patiemment
qu’elles se décident. Il n’y avait rien d’autre à faire. Mes
prix étaient élastiques, ils s’adaptaient à la sympathie que
j’avais pour mon acheteuse, j’étais libre.
Seulement j’étais seul, toujours seul, terriblement
seul. Difficile pour un errant sans domicile fixe comme
moi d’avoir des amis et encore moins une compagne.
C’était pour cette raison que j’avais inventé cette histoire
du treizième homme et que j’avais donné ce nom à mon
étal. J’étais ce treizième homme, cet exemplaire unique.
Quelque part ça flattait mon ego de savoir que j’avais un
destin diffèrent de celui des autres, on s’arrange comme on
peut.
D’ailleurs ce personnage m’habitait tellement qu’il
9Le treizième homme

s’était mis à me parler. Dans certaines circonstances il
venait commenter mes actes ou mes pensées. Au début ça
m’avait beaucoup inquiété. J’étais même allé consulter des
spécialistes à l’hôpital où j’avais subi une batterie de tests.
D’après les résultats je n’étais ni alcoolique, ni
toxicomane, ni psychopathe. Un médecin plus attentif que
les autres avait fini par me dire que j’étais simplement trop
seul, que ce syndrome était courant chez les personnes
isolées. C’était une réaction normale, une défense
naturelle de l’esprit. Il pensait que les moines qui
s’imposaient l’isolement le plus strict ne faisaient que
déclencher ce syndrome pour avoir l’impression de parler
avec Dieu. J’étais moins ambitieux que ceux-là, je me
contentais d’être en contact avec une de ses créatures et
encore la plus misérable. Après ces explications
rassurantes en quelque sorte je décidais de laisser libre
cours aux bavardages de mon ami.

En fait je n’étais pas toujours si seul que ça, j’avais
quand même fait quelques connaissances sur les marchés.
Des habitués comme moi que je croisais au hasard des
routes. Il arrivait parfois que l’on aille jusqu’à partager un
repas ensemble. Ces moments là étaient moments de fête
dont je me délectais à chaque fois avant de reprendre ma
longue route solitaire.

Mon vrai nom était Louis Brasque mais on
me connaissait uniquement sous le surnom de
treize. J’avais volontairement effacé toute trace
de mon passé. Mon histoire d’avant les marchés
restait un mystère pour tous et je crois que
même moi je l’avais oublié à la longue. La vie de
treize me convenant parfaitement.

Pourtant cette existence n’était pas toujours facile.
10Jean Treize

Elle était surtout très précaire. Il suffisait que je casse ma
voiture ou qu’on me la vole pour que je me retrouve sans
rien. Aussi je veillais sur elle comme sur une véritable
compagne. Je savais qu’elle ne serait pas éternelle, qu’un
jour il me faudrait la remplacer et que ce ne serait pas
possible. Que deviendrais-je ce jour là ? Ce n’était pas
mon souci du moment.

Pour ce qui était des femmes, je les connaissais bien
de par mon commerce et ma sensibilité d’artiste, mieux
que beaucoup d’hommes. Mais peut-être à cause de cela je
n’avais aucun pouvoir de séduction. Je n’étais pas non
plus, il faut l’avouer, un bel homme, plutôt un type très
ordinaire qui avait dépassé la quarantaine, pauvre et sans
avenir. Mon histoire du treizième homme était vraiment
du sur mesure. Il serait malhonnête de ma part de dire que
l’amour d’une femme ne me manquait pas mais j’avais la
chance de posséder une imagination supérieure à la
moyenne qui m’aidait à compenser. J’étais un doux rêveur
qui savait s’arranger avec la réalité.

De temps en temps j’accrochais sur le regard d’une
cliente, sur un sourire qui n’était que politesse. Je gardais
alors précieusement cette image dans mon esprit et je
m’en nourrissais pendant quelques temps, jusqu’à la
suivante. La faim justifiant les moyens.

La police et les gardes municipaux ne m’aimaient
pas car je n’étais jamais en règle. Je n’en avais pas les
moyens et il faut dire aussi que je m’en foutais un peu.
Cela me contraignait parfois à remballer mes affaires et à
décamper au plus vite. Ca faisait partie du jeu, drôle de jeu
quand même. Heureusement je ne me faisais jamais
arrêter. J’étais assez fin et diplomate pour toujours savoir
me retirer à temps, peut-être aussi assez lâche.
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