//img.uscri.be/pth/057532a99eea6f27e46c9e02c1cd6cc5ab1fdd4f
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 7,90 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Les âmes électriques

De
279 pages
L'été dernier, celui de ma quarante-quatrième année, j'ai perçu l'image qui est à l'origine de cette réflexion romanesque. Je préparais alors avec application un savoureux petit déjeuner que j'allais déguster en terrasse par une belle matinée méditerranéenne. Armé d'une cuillère chargée de confiture à l'abricot, je surveillais la cuisson des toasts, quand mon visage se refléta dans le grille-pain en inox. Mon toaster venait de se transfigurer sous mes yeux! J'ai rajouté bloc et crayon sur mon plateau repas pour commencer le récit d'objets qui s'animaient et rêvaient de posséder une âme… « Les âmes électriques » est un conte moderne, sans château ni dragons, mais avec des usines de biomécanique et des aspirateurs dépoussiérant les codes du roman de jeunesse.
Voir plus Voir moins

2 Titre
Les âmes électriques

3Titre
Bruno George
Les âmes électriques
La colline aux bulles
Littérature pour la jeunesse
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-01924-7 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304019247 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-01925-4 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304019254 (livre numérique)

6





Pour Antoine, l’enfant de la colline…8 Les âmes électriques
PRÉ EN BULLES
Les jolies petites bulles de savon prenaient
vie à chacun de ses souffles. Elles naissaient au
bord de ses lèvres et s’envolaient au gré du
vent, gonflées comme de minuscules montgol-
fières, dansant et virevoltant sur le plus joli des
airs. Un ballet gracieux dont ne se lassait pas la
jeune Célia. Elle se rappelait quand, accompa-
gnée de son papa, ils se trouvaient réunis au
sommet de la colline pour le très sérieux
concours de la « méga bulle ». La règle du jeu
était des plus simples : nos deux concurrents
devaient fabriquer la plus belle des bulles ! Celle
qui serait assez solide pour atteindre le ciel et
s’éclater avec les nuages ! Pour être déclaré
vainqueur il fallait avoir du cœur et des pou-
mons « gonflés à bloc ».
Célia se souvenait d’une des paroles magi-
ques qui accompagnaient le vol des ballons de
savon :
– Regarde ma puce, lui avait dit tendrement
son père, celle-ci est allée si haut qu’en éclatant
elle a parfumé la peau d’un ange…
9 Les âmes électriques
A présent, Célia n’y venait plus que toute
seule. Sa mère ne l’accompagnait jamais. Elle
respectait ce moment d’intimité au cours duquel
son enfant revivait ces si beaux moments pas-
sés. Quand Célia se sentait fragile, ce petit jeu,
d’apparence futile, faisait disparaître son déplai-
sir par la magie du souvenir.
Caché dans chaque perle de savon, se trou-
vait un souhait, un mot doux et léger placé par
l’enfant pour caresser la joue de son père.
– La méga bulle pour parfumer les ailes de
mon papa ange, pensa Célia en soupirant.
Quand le dernier ballon d’air s’envola dans le
ciel, il vogua entre les nuages comme une bou-
teille écumant la grande bleue à la recherche de
l’être providentiel.
La lumière déclinait. Une légère brise fit fris-
sonner la petite souffleuse. Célia mit son joli
gilet jaune pour redonner un peu de soleil au
coin de verdure assombri et prolonger ainsi
cette belle journée. Elle observa encore avec
beaucoup d’attention le village de Rasval qui
l’avait vu grandir.
C’était comme une carte postale animée dans
laquelle chaque détail comptait : le square abri-
tait des dizaines d’oiseaux investissant les lieux à
des heures régulières. Les volatiles piaffaient
d’impatience en guettant les quelques miettes
jetées aux quatre vents par des promeneurs oi-
sifs. Ces braves gens qui, pour une bouchée de
10 Pré en bulles
pain, écoutaient les chants mélodieux des artis-
tes à plumes volant dans les cieux.
A quelques pas du square, avec son enseigne
en lettres dorées, se trouvait le commerce le
plus attractif du village : la belle boulangerie de
monsieur Fine ! Elle souriait aux gourmands et
embaumait la rue d’un parfum de pain chaud.
La cloche de l’église sonna l’heure bénie pour
les fidèles qui passaient sans se hâter. La vieille
école toute endormie, espérait en silence la fin
des grandes vacances ; la bâtisse désirait tant
reprendre vie, se ranimer au son de ces petits
cris joyeux qui s’élèvent dans la cour le jour de
la rentrée.
La mairie se dressait fièrement au-dessus de
la place où quelques boutiques aux belles vitri-
nes coloraient le regard des passants.
A quelques pas du village, l’imposant barrage
fermait la porte à une immense étendue d’eau :
le lac des « gardes errants » où les gens se bai-
gnaient quand le soleil inondait les belles heures
de l’été. Pour couronner le tout, se dressait la
majestueuse forêt de la « lune rouge » où les ar-
bres vieillissaient en secret protégeant l’écureuil
des regards indiscrets. Non loin de là, des ba-
dauds venaient prendre l’air et se reposer au
bord du lit de la rivière. Chacun de leurs soupirs
tombait du pont de pierres, se perdait dans le
ruisseau pour rejoindre l’eau vive et se laissait
porter le long de la rive.
11 Les âmes électriques
Tout n’était que musique douce et touches
de couleurs, dans ce paysage d’enfance que Cé-
lia portait dans son cœur.
Devant tant de belles images elle songea à
son âge, au temps qui chaque année lui décer-
nait un nouveau chiffre. Ce drôle de numéro
qu’elle porterait dans quelques jours lui trottait
dans la tête : « dix »… dix ans, dix bougies, dix
petites flammes pour boucler sa première dé-
cennie. C’était une nouvelle page qu’il faudrait
tourner et cela lui donnait un peu le vertige…
Après cette dizaine ce serait la grande aven-
ture, de nouveaux horizons ! Le départ de
l’école de son enfance pour le collège de la ville
voisine, la contrainte de prendre le bus à des
horaires impossibles et le devoir d’accomplir
une grande quantité de travail. En additionnant
toutes ces nouvelles données, la future collé-
gienne conclut qu’en somme, grandir n’était pas
une si bonne opération ! Mais surtout, elle ne
pourrait plus se rendre aussi facilement à la col-
line aux bulles et cela l’attristait profondément.
Dans ces moments de blues, chacune de ses
pensées s’accordait à jouer quelques notes mé-
lancoliques. C’était comme une de ces précieu-
ses boîtes à musique que l’on remonte pour ou-
vrir les portes du temps : sa petite mélodie du
bonheur. Célia revoyait toutes ces bonnes heu-
res partagées, les photos de sa vie de famille : la
merveilleuse licorne que lui dessina son père, sa
12 Pré en bulles
mère poursuivant le chat voleur de rôti avec un
pistolet à eau, grand-mère lui apprenant à faire
du vélo et perdant les pédales à cause d’une
crise de fou rire…
Toutes ces belles images dansaient, virevol-
taient le temps de leur passage se mêlant au
paysage de ses jeunes années.
Elle ferma les yeux, pour sentir avant de par-
tir, l’odeur du savon dispersé. Le temps de cette
tendre émotion, elle eut l’impression d’entendre
les bruissements d’ailes de l’ange parfumé.
13 Les âmes électriques
PREMIER CHAPITRE : LA PRINCESSE RENTRE
AU PALAIS
Mille pas et quelques pensées plus tard,
l’enfant se présenta devant la grille en fer forgé
qui protégeait la maison de famille. En farfouil-
lant dans son petit sac à dos, elle constata que
ses clés ne s’y trouvaient pas et actionna
l’interphone. Elle prononça le mot de passe
« Alice ». Elle avait choisi ce prénom en hom-
mage à son héroïne romanesque préférée. En
refermant la porte d’entrée, une douce voix se
fit entendre :
– Tu as encore oublié tes clés petite tête en
l’air ?
Célia ne répondit pas, entra dans la pièce,
contourna le bureau à petits pas de louve et se
réfugia dans les bras de sa maman.
– Où se trouvait ma petite princesse en tres-
ses qui n’a pas dix ans et s’empresse de quitter
le royaume sans prévenir la reine mère ?
L’enfant se prit à cet amusant jeu de rôle.
– C’est une énigme que reine Carole doit ré-
soudre, répondit Célia en faisant une révérence.
15 Les âmes électriques
– Fort bien jeune princesse, nous allons donc
relever des indices. Voyons… quelques brins
d’herbes dans les cheveux, de belles petites
joues rougies par le soleil… sentons… le doux
parfum du savon… je crois avoir élucidé ce
mystère.
– Ma reine, si vous n’étiez la première dame
du royaume, vous feriez un excellent détective
de série télévisée !
– Mais attendez gente damoiselle… je sens
aussi une légère odeur de fromage qui me fait
penser que la belle des champs devrait vite aller
prendre un bain !
A ces mots elle se mit à chatouiller son en-
fant en chantant une petite rengaine :
– Dame Célia du château fort sentait un peu
le Roquefort, mais avant que tous les nez se
bouchent on l’emmena prendre sa douche !
Célia en se pinçant le bout du nez, tira sa ré-
vérence pour se rendre à la salle de bain. Après
s’être lavée, la princesse parfumée aux senteurs
tropicales s’en alla se prélasser dans sa chambre.
Elle aimait tant à ses heures perdues regagner
son espace. Elle y retrouvait tout son univers,
l’histoire de son enfance, le décor de sa jeune
vie :
La malle magique dans laquelle s’entassait
tout un petit monde ludique composé de mille
et une choses : des poupées de chiffons qui
s’empilent, une poupée à piles qui se chiffonne,
16 La princesse rentre au palais
des dînettes en plastique, quelques princesses
endormies, une poignée de bijoux en toc, des
puzzles en vrac…
Combien d’heures de plaisir écoulées, de
bougies essoufflées, de matins de Noël, de tré-
sors éternels reposaient en paix dans ce coffre à
jouets ?
Sur tout un pan de mur s’imposait la char-
mante bibliothèque aux couleurs pastel. Sur
chacune de ses tablettes étaient soigneusement
rangées tant de gourmandises à lire ! Célia dé-
vorait tous ces livres si appétissants à pleines
dents. Elle grignotait les sujets, croquait les
noms communs, mâchouillait les verbes et dé-
gustait les adjectifs ! Cette jeune ogresse se
nourrissait de toutes ces lectures. Ces merveil-
leuses aventures donnaient à son enfance les
couleurs, les senteurs et les saveurs de mondes
engloutis. Chaque œuvre faisait son ouvrage et
délivrait un mystère : telle page ouvrait la porte
dérobée du repère d’un monstre enrobé, telle
autre révélait l’énigmatique création des planè-
tes ! De nouveaux mondes secrets se créaient
dans lesquels s’affrontaient à tour de rôle dé-
mons et preux chevaliers ! Tous ces héros cou-
rageux composés de lettres, vivaient mille aven-
tures ! Ils combattaient vaillamment pour ga-
gner l’amour d’une princesse couchée sur le pa-
pier !
17 Les âmes électriques
Ces univers découverts à livre ouvert la ravis-
saient. La jeune lectrice se glissait pendant de
longues heures dans la peau d’une Alice perdue
au pays des merveilles ! Ou bien devenait un
elfe féerique qui recevait l’anneau sacré du ma-
riage des mains d’un beau seigneur ! Ou encore
se baladait dans le ciel, à cheval sur un balai
magique, en compagnie d’un jeune magicien
myope et empoté !
La musique occupait aussi une place impor-
tante dans sa chambre. Elle affichait ainsi ses
goûts musicaux en épinglant quelques posters
de chanteuses sulfureuses aux rythmes endia-
blés, qui faisaient tant souffrir les oreilles de sa
mère. Toutes ces photos de starlettes d’un été
passaient vite de mode et rejoignaient impi-
toyablement le fond de la corbeille. Seul le des-
sin de son père, celui de la belle licorne, tenait le
haut de l’affiche depuis des années.
Une imposante armoire à glace en bois mas-
sif trônait sur tout un pan de mur. Ce meuble
rustique abritait la garde-robe de Célia compo-
sée essentiellement de pantalons et de « panta-
courts ». Elle adorait défiler et se pavaner de-
vant son beau miroir. Quand elle se sentait en
forme, princesse Célia interrogeait son reflet
pour savoir si elle était bien la plus intelligente
des écolières du royaume.
Posée sur la table de nuit se trouvait la lampe
ornée de jolies fées. Ces petites créatures magi-
18 La princesse rentre au palais
ques veillaient depuis de nombreuses années sur
son sommeil. Le manège de lumière aux mille et
une couleurs tournoyantes chassait les démons
et les fantômes de la nuit. Bien sûr, Célia n’avait
plus à présent la naïveté de croire que les mons-
tres logeaient dans les placards ! Mais en ou-
bliant un peu son esprit rationnel, elle accordait
encore à sa veilleuse les bienfaits d’une gar-
dienne consciencieuse.
A côté de la fenêtre, se tenait le petit bureau
en pin repeint avec soin par son père d’un beau
ton rose pâle. Sur ce meuble artisanal furent
créés tant de merveilleux dessins : des bon-
hommes têtards, des hommes grenouilles, des
crapauds transformés en prince après le baiser
de la belle, des animaux plus grands que des
maisons, un papa géant dont la tête touchait les
nuages…
Que d’images imaginées, crayonnées et
rayonnantes, fruits d’une imagination juvénile et
délirante ! Chaque dessin connaissait un destin
bien particulier : s’il était jugé de qualité par
l’artiste en culotte courte, il figurait au tableau
d’honneur, affiché en héros sur la porte du fri-
go. Si par malheur l’œuvre n’était pas à la hau-
teur, elle finissait en boule de papier tout au
fond de la corbeille.
Maintenant Célia ne se servait plus de ses
crayons ou de ses feutres pour illustrer ses rê-
ves. Les technologies de pointe avaient fait ta-
19 Les âmes électriques
ble rase de tous ces coloriages que l’enfant ju-
geait d’un autre âge. L’ordinateur et son fidèle
clavier régnaient en maître, conférant au petit
bureau l’allure bien plus studieuse d’un secré-
taire.
Fort heureusement, une bande de joyeux
personnages avaient su traverser les âges en
conservant précieusement l’innocence des ver-
tus de l’enfance. Il s’agissait du fameux clan des
peluches ! Le gang était disposé hiérarchique-
ment sur le lit :
Tout d’abord, Jack, l’ours pirate qui perdit
son œil droit au cours d’une bataille épique
contre son ennemi juré, le chat. A sa droite, Ga-
lak, l’éléphant blanc craquant, plus doux au tou-
cher que le cou de maman. Au beau milieu de
ces deux mâles se trouvait Odile, le crocodile
vert de rage de n’avoir que des dents en
mousse. Enfin, la grosse boule rousse qui n’était
pas une peluche, se nommait Chester ; le chat
chasseur dormait paisiblement en pensant à
l’œil de Jack le pirate qu’il avait recraché et ca-
ché tout au fond de son panier.
Comme à son habitude, Célia s’étendit au
beau milieu de tous ses amis. Seul le gros matou
ronchonna car il était de mauvais poil quand on
osait le déranger pendant sa sieste. L’enfant
ignora les simagrées de celui qu’elle surnommait
le « petit singe à griffes » et se mit en position
de sommeil. Elle ferma les yeux pour garder in-
20 La princesse rentre au palais
tact tout en elle, le souvenir doux et léger des
bulles magiques qui montaient jusqu’au ciel.
– Ma chérie ! Maman est en bas qui a fait un
bon repas ! Mais pas de gâteau au chocolat…
ne rêve pas !
Un sourire illumina le visage de l’enfant qui
laissa derrière elle un peu de son chagrin.
Quelques frites et une cuisse de poulet rôti
plus tard, mère et fille s’attaquèrent au dessert.
Elles étaient toutes les deux follement gour-
mandes et avaient un bel appétit ! Aucun plat
ne leur offrait la moindre résistance. Leur seul
point de divergence était liquide, chaud et sou-
vent composé de légumes… la soupe ! Quand
Célia devait ingurgiter ce drôle de breuvage son
visage se liquéfiait et devenait livide ! Bon nom-
bre de déboires découlèrent de l’acharnement
de la fillette à refuser la moindre cuillerée de
potage.
– Quand tu seras grande, grâce à la soupe, tu
l’adoreras, ne cessait de lui répéter sa maman.
Fort heureusement, après les rares échauf-
fourées de l’entrée, tout se terminait souvent
par une crêpe au chocolat chaud fourrée à la
chantilly ! Pour le dessert, reine et princesse
étaient à nouveau réunies dans le même et
somptueux royaume, celui de la gourmandise !
Dans ce fameux palais, tout ce qui était sucré
passait un sale quart d’heure ! Le chocolat se
mangeait en une bouchée, les pâtisseries en un
21 Les âmes électriques
éclair, la moindre glace était froidement absor-
bée et la confiture finissait grillée sur une tar-
tine ! Si bien que ces deux pécheresses
n’abandonnaient jamais la plus infime miette de
gâteau ! Elles ne renversaient jamais leur bol de
crème à la vanille et se concentraient pour ne
laisser aucune goutte de lait sucré au fond du
tube !
Quand le moment du dessert était passé les
deux guerrières « sucrivores » cessaient aussitôt
le combat, déposaient les armes et signaient la
reddition. Les amazones préparaient alors une
bonne infusion. Carole était très à cheval sur les
bienfaits de la boisson chaude aux saveurs du
soir. Elle en parlait toujours avec beaucoup de
verve et ne manquait jamais une occasion d’en
souligner les bienfaits :
– La tisane apaise le loup qui sommeille tout
au fond de nous. Sans les engloutir, il compte
les moutons avant de s’endormir. C’est la po-
tion magique qui donne un goût de miel à tous
nos rêves.
Elle notait aussi que Chester en aurait bien
besoin, car à ce moment précis de la soirée,
l’animal était possédé par les forces du mal et se
transformait en gros matou tout fou !
Ce soir là, une démonstration de sa posses-
sion diabolique fut des plus spectaculaires ! Le
félin fêlé débuta son numéro de cirque en tra-
versant le salon à toute allure. On avait
22 La princesse rentre au palais
l’impression que le diable voulait lui brûler sa
queue ! Il partit dans tous les sens se donnant
l’air, malgré son poids, d’une fusée de feu
d’artifice ! Après quelques courses et de multi-
ples dérapages plus ou moins contrôlés, il s’en
alla le minois contrarié, se mettre en boule
contre Célia sur le canapé. Il poussa alors quel-
ques légers miaulements, mi-grognements pour
exprimer son mécontentement de ne pas avoir
attrapé la souris fantôme. Enfin, il ronronna de
plaisir en retrouvant l’odeur familière de sa
jeune maîtresse.
Après que Chester eut terminé sa course
d’enfer, mère et fille se prélassèrent en regar-
dant la série télévisée que Carole ne manquait
jamais. Tous les vendredi soir le rendez-vous
était pris ! A la vingt et unième heure de la cin-
quième journée débutait le générique « d’Alix et
Phil ». Célia adorait ce moment de la semaine
où elle pouvait se blottir à loisir tout contre sa
maman. Elle respira à pleins poumons les efflu-
ves sucrés de son parfum fruité et se laissa ga-
gner par le sommeil. Peu à peu, les images télé-
visées se brouillèrent, les couleurs se mélangè-
rent et l’enfant somnolente n’entendit plus que
le son diffus de dialogues confus. Elle sombra
alors dans le plus doux des rêves annonçant la
trêve d’une longue journée. Le songe dans le-
quel Célia s’aventura se déroulait sur la col-
line…
23 Les âmes électriques
Une énorme balle ronde et rose s’approche d’elle puis,
grâce au savon, lui glisse tout au creux de l’oreille de
petites bulles de mots :
– Ma puce… allez ma puce !
Le vent souffle de plus en plus fort faisant trembler le
corps de la fillette…
Quand ses yeux furent à nouveau entrouverts
le coin de verdure avait disparu.
– Chérie, tu devrais aller te coucher.
Célia errant entre songe et réalité acquiesça
en dodelinant de la tête.
– Je regarde la fin et je viens t’embrasser, ra-
jouta sa mère.
Frémissante et plongée dans un demi-
sommeil, elle suivit les conseils de la bulle, du
vent et de sa maman.
A chacun de ses pas elle ressentait une im-
mense fatigue. Son corps semblait n’être qu’un
poids mort aussi pesant qu’un poids lourd. Au
bout du couloir et d’un gros effort, elle vit enfin
la « chambre des trésors » comme l’appelait son
père.
– Tu y feras des rêves qui valent mille pièces
d’or, disait-il en la portant dans ses bras quand
elle n’était encore qu’une toute petite fille.
Elle referma la porte pour qu’aucun de ses
trésors ne s’échappe et se mit au lit. Une fois
allongée, elle se sentit fondre comme un sucre
au fond d’une tasse de café. Elle se dilua dans le
noir de la nuit…
24 La princesse rentre au palais
Chester ouvrit un œil et constata avec dépit
que Célia était bien partie. Il ressemblait à s’y
méprendre à Jack, le pirate en peluche qu’il
avait éborgné ! Carole regarda tendrement le
gros rouquin en espérant pour une fois un peu
de sa compagnie. Elle appréciait que ce tigre si
doux lui réchauffe ses pieds toujours glacés.
C’était peine perdue, car après s’être étirée avec
une infinie lenteur, « la bouillotte à poils » s’en
alla rejoindre celle qui lui manquait déjà. Le fé-
lin nonchalant quitta les lieux en miaulant son
départ. Il dodelina de l’arrière-train en mépri-
sant la mère dévouée qui lui achetait pourtant
ses délicieuses croquettes au poulet.
Quelques pattes plus loin le chat ingrat trou-
va porte close. L’enfant, tellement épuisée, avait
oublié de la laisser entrebâillée. Malgré son em-
bonpoint, Chester bondit avec grâce sur la poi-
gnée.
« Shazam ! » Le voleur rentra à pattes de ve-
lours, sauta sur le lit, fit un brin de toilette et se
recroquevilla tout contre la fillette. Célia ne re-
marqua pas la venue de ce visiteur de la nuit car
elle était déjà tombée dans les bras de Morphée.
Le rêve interrompu se levait à l’horizon de sa
nuit…

La fillette est assise sur la colline. Le vent souffle en-
core très fort quand le ciel s’obscurcit chargé d’énormes
cumulonimbus dessinés en forme de savonnettes. Le ton-
25 Les âmes électriques
nerre se met à gronder ! La pluie fait mousser les nuages
et des milliers de bulles tombent du ciel. Chacune d’entre
elles éclate au contact du sol en jouant un « fa ». Célia
joue des claquettes en tapotant des pieds dans de petites
flaques musicales.
L’une des bulles reste en suspens en défiant les lois de
l’apesanteur. Célia s’en approche, intriguée par la sphère
en lévitation. A l’intérieur, flotte le mot « viens » dont
chacune des lettres est écrite à la plume pour l’alléger. La
boule magique s’éloigne lentement. Célia la suit pour se
retrouver au pied d’un escalier formé par des milliers de
bulles accolées. Un immense collier de perles s’étend entre
ciel et terre.
L’enfant se met en marche. De toutes petites ailes
blanches ornent ses chevilles pour alléger son pas et pré-
server de l’éclat chacune des marches en bulles. Quand
son ascension est terminée, elle se retrouve sur une im-
mense étendue de terre lumineuse ! Sa surface étincelle
comme une plage composée de grains de lumière
s’étendant à perte de vue. Au loin, d’immenses monta-
gnes se dressent, ne laissant s’engouffrer que le chant
d’un vent sifflotant.
Le souffle de la brise tourne court et le silence occupe
tout l’espace. Plus un son, pas le moindre bruit, tel un
jour plongé dans la nuit. L’enfant se sent seule comme
abandonnée. Elle cherche son chat, l’appelle mais il ne
répond pas.
Le rêve peu à peu se noie dans la pénombre et
s’achève quand au loin se dessine une ombre.
26 Les âmes électriques
DEUXIÈME CHAPITRE : SEULE AU MONDE
Le matin sonna sans réveil. Les oiseaux for-
mèrent un cœur, entonnèrent un chant d’amour
pour annoncer le lever du jour et celui de
l’enfant. Cette musique de chambre bucolique la
berça et transforma son éveil en douce mélodie
du bonheur.
Elle sortit toute entière de son demi-sommeil
et s’étira comme son chat Chester le lui avait
appris. Instinctivement, elle scruta le dessus de
lit pour s’apercevoir que la boule de poils n’était
plus à sa place. Elle ne s’en étonna pas car le
matou se transformait en redoutable prédateur
dès les premières heures du jour. L’animal sa-
vait être matinal pour chasser dans le jardin le
mulot scélérat.
En regardant filtrer les rayons de lumière à
travers les volets, elle fut saisit par un souvenir
éclair : elle se revit en petite fille de cinq ans,
bondissant comme un cabri sur le lit de ses pa-
rents. L’image de son enfance, à l’abri de ses
deux amours endormis, lui sauta au visage avant
27