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Les deux larrons

De
Témine et Maher étaient les voisins de Jésus sur le Golgotha, ils trouvent refuge dans la chambre de Zahra, la prostituée. Ce n'est que provisoire, car les deux larrons ont la volonté de fuir loin de leurs méfaits, loin de leurs juges.
Mais échapper à ses poursuivants n'est pas fuir son être profond.Ne sont-ils pas condamnés par leurs instincts et leur passé ?
Tout en confessant une partie de leurs crimes, ils en gardent le poids.
Livre publié en 1929, par le célèbre médecin.

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LES DEUX LARRONS Charles NICOLLE 1929 Éditions la Piterne – 2016 Mise en page conforme à 1929 – Paris – Calmann-Lévy, éditeurs Couverture : Alibaba par Robida (1848-1926)
Charles Nicolle, un médecin exceptionnel, un écriva in méconnu. L’enfance et les débuts rouennais de Charles Nicolle (1866-1902)Charles Nicolle naît à Rouen, le 21 septembre 1866 dans le foyer d’Eugène Nicolle et d’Aline Louvrier. Eugène Nicolle est médecin, le premier dans une lignée d’artisans et de commerçants, un médecin dévoué, préoccupé par les questions d’hygiène et d’éducation sanitaire. Aline, sa femme, originaire de Bayeux, veille aux soins du ménage et à l’éducation de ses enfants : Maurice, l ’aîné né en 1862 et maintenant Charles. Comme il aimera à le répéter, Charles n’es t que le second des Nicolle. Marcel, un troisième garçon, viendra compléter la famille q uelques années plus tard. Charles fait de solides études au Lycée Corneille dans sa v ille natale. Il réussit particulièrement dans les matières littéraires et l’histoire. Mais s on père qu’il admire a d’autres projets pour ses enfants : Maurice, plus brillant q ue Charles s’installera à Paris ; Charles prendra sa suite à Rouen. Pour Marcel, trop jeune, on verra plus tard. On est au XIX siècle, on ne conteste pas les volontés d’un père. Charles fera donc médecine. Mais toute sa vie, il va garder le goût de l’écritu re et de l’histoire, comme une vocation contrariée. Premier choc dans la vie de Charles, son père meurt d’une crise d’apoplexie en 1884, alors qu’il donne à l’École Normale d’Institu trices un cours d’hygiène. Charles a alors dix-huit ans. Il commence ses études de médec ine à Rouen avant de les poursuivre à Paris. Second choc un an plus tard : C harles entend mal d’une oreille, il consulte, le diagnostic tombe : la maladie touche l es deux oreilles. De plus elle est évolutive. Handicap très sérieux, doit-il abandonne r ses études de médecine puisqu’il ne pourra ausculter correctement les malades ? Qu’à cela ne tienne, il lui reste la voie de la recherche et du laboratoire. C’est pourquoi, son internat achevé, il suit avec grand intérêt les cours de l’Institut Pasteur. Il rentre à Rouen en 1894, bien décidé à faire prof iter ses concitoyens des avancées de la science. Il a 28 ans. Un an après il se marie avec Alice Avice, une jeune rouennaise de bonne famille qui lui donne deux enfa nts, Marcelle en 1896 et Pierre en 1898. Ce mariage ne sera pas toujours heureux. Sur le plan professionnel, il essaie difficilement de se faire une clientèle, travaille à l’hôpital et donne des cours à l’école de médecine. Son premier grand combat, c’est la lutte contre la diphtérie, ce « croup » qui s’attaque aux jeunes enfants et fait de terribles d égâts. À l’Institut Pasteur de Paris, Émile Roux a trouvé le sérum qui permet de sauver l es petits malades. Mais l’Institut Pasteur ne peut répondre, à lui seul, aux demandes de la province. Charles Nicolle met toute son énergie pour offrir sans attendre aux pet its Normands ce remède, lance une souscription, se procure les chevaux nécessaires à l’élaboration du sérum et le fabrique lui-même et c’est une grande réussite. Le sérum est distribué dans tout le département de la Seine-Inférieure, faisant chuter le taux de m ortalité. D’autres fléaux retiennent son attention, les maladies vénériennes, la tuberculose dont il soutient le caractère contagieux contre une partie du corps médical en pl ace. Il crée même un sanatorium à Oissel si bien qu’en 1900, le voici nommé chef de s ervice à l’hospice général. Mais est-ce en raison de son jeune âge et de ses mé thodes nouvelles, il est en butte à la jalousie des de ses confrères plus anciens et surtout du directeur de l’école de médecine, ce qui l’empêche de mener à bien ses proj ets. De plus il a des soucis de santé, un grand besoin de soleil. Il préfère quitte r Rouen. Le poste de directeur de l’institut Pasteur de Tunis est justement vacant. S on frère Maurice n’en a pas voulu, lui y trouve un moyen d’échapper aux mesquineries de sa ville natale. Il écrira « J’allais sombrer. Je décidais de tout quitter avant que tout ne me quitte. »La lettre aux sourds 1929
Mais l’affaire l’a marqué, il s’en délivre en la ra contant de manière voilée dansLa Chronique de Maître Heurtebise, son premier essai littéraire. Charles Nicolle à Tunis (1902-1936)En 1902, à la veille de Noël, il arrive avec sa fam ille à Tunis qu’il ne quittera plus sauf pour quelques visites au pays natal ou mission s à l’étranger. Tout de suite il aime cette ville, les larges avenues du quartier françai s, le pittoresque des quartiers arabes tandis que sa femme ne s’y plait guère. Elle redout e la chaleur et regrette la cuisine normande. Quelques années plus tard, les études des enfants à Paris (ils deviendront tous deux médecins) lui donneront une bonne raison de retourner en France. Charles Nicolle a sans doute souffert de cette séparation m ais a trouvé des consolations auprès de son amie Marthe Conor. Surtout il a fait de son travail sa priorité. La Tunisie est alors sous protectorat français. Les locaux de l’Institut récemment ouverts sont encore très modestes. Construire un no uvel établissement plus adapté à l’ampleur de la tâche est une des premières mission s que le nouveau directeur se donne. En 1905 c’est chose faite. Lors de l’inaugur ation du nouvel institut qui dépend administrativement du ministère de l’Agriculture, C harles Nicolle, reçoit en récompense la médaille du mérite agricole. Il s’en moque en ve rs : « Le ministre (un ex-morticole)Me dit : Mon vieux Charles Nicolle,Reçois le mérite agricole,— Je lui réponds d’un ton frivole :J’aime mieux ça que la vérole. »Ce qui prouve sinon les talents littéraires, au moi ns le sens de l’humour de cet ancien carabin. On se demande quand ce travailleur acharné trouve l e temps d’écrire ce genre de plaisanterie . Il est, en qualité de directeur de l ’institut, chargé de tâches administratives. Il doit travailler avec le corps m édical de Tunis ou se côtoient médecins français, italiens, tunisiens d’origine juive et de rares tunisiens d’origine arabe. Quand il ne visite pas le « bled », il est toute la journée dans son laboratoire. Il y étudie, avec ses équipes, toutes sortes de maladie, la lèpre, le paludisme, la fièvre de Malte, le trachome qui rend aveugle, diverses affections para sitaires et enfin le typhus, dans ses relations avec le pou, ce qui lui vaudra le prix No bel en 1928. Il rédige en outre de multiples communications pour des revues médicales. Mais écrire pour le plaisir lui est une récréation, une manière aussi de renouer avec l es goûts de sa jeunesse, la littérature et l’histoire. Il y consacre les premiè res heures de sa journée avant de regagner son laboratoire. L’écriture est son jardin secret. Pourtant il aimerait tant être publié. Les récompenses qui saluent sa carrière scientifique, Prix Osiris, Prix Nobel de médecine, élection au Collège de France ne lui suffisent pas. N’oublions jamais que sa surdité grandissante limite sa vie sociale, que sa famille n’est pas tou jours auprès de lui, que les plaisirs des échanges vifs lui sont interdits. Alors il écrit et il écrit beaucoup tout au long de sa vie et sous différentes formes : correspondance, romans et nouvelles et, à la fin de sa vie, œuvres mêlant biologie et philosophie. De l’esprit qu’il met dans sa correspondance, nous pouvons juger par ces quelques lignes envoyées à la jeune Simone, la fille d’un am i tué à la guerre 14. « Pourquoi vous entêter à m’appeler docteur. Il ser ait si simple d’écrire ami, en en corrigeant ce qui peut vous choquer par un qualific atif de choix comme : vieil, respectable, éternel, sempiternel, excellent, congruent, éminent… »
La correspondance qu’il entretient avec Georges Duh amel médecin devenu écrivain est d’une autre tenue. Charles Nicolle fait la conn aissance de l’écrivain après la grande guerre. Les deux hommes ne sont pas de la même géné ration mais tout de suite ils se comprennent profondément. En 14 ans, jusqu’à la mor t de Charles Nicolle, ils échangent environ 450 lettres. Ce dernier en profit e parfois pour solliciter de son ami une intervention qui faciliterait la publication de ses écrits. Car si notre grand docteur compose des romans, il a beaucoup de mal à se faire éditer. Avant sa rencontre avec Georges Duhamel il a déjà publié trois ouvrages :Le pâtissier de Belloneune (1913), histoire dont le héros est un gentilhomme normand d u XVIII siècle, Monsieur de Tierceville,Les feuilles de la Sagittaire, (1920)un recueil de nouvelles variées dont une inspirée par la Tunisie et laNarquoiserécit de voyages en bateau, dans ce (1922)un même XVIII siècle, entre la Corse, la Tunisie, Veni se. Dans le premier ouvrage paru après sa rencontre avec Georges Duhamel,Les menus plaisirs de l’ennui, on retrouve le chevalier de Tierceville de son premier roman. P uis viennentMarmouse et ses hôtes(1927) etL e s contes de Marmouse et ses hôtesmélange fantaisiste (1930), d’histoires merveilleuses. Le roman suivantLes deux larrons nous ramène aux premiers temps du christianisme. Nous le voyons, Ch arles Nicolle n’a pas perdu son goût pour l’histoire.L’écriture lui permet de laiss er libre cours à une part de sa personnalité que les travaux scientifiques ne peuve nt combler : le goût de l’imaginaire, de la fantaisie, du romanesque. Enfin, dans la dernière période de sa vie, il fait le bilan de ses découvertes et réfléchit au sens de la vie. Il rédigeLa biologie de l’invention(1932) », La nature, conception et morale biologiques(1934) et enfinLa destinée humaine, (1936) testament philosophique et spirituel publié après s a mort. Il aura donc tenu la plume jusqu’aux derniers jours de sa vie, fidèle aux aspi rations de sa jeunesse. Sur sa tombe à Tunis sont gravés un rameau d’olivie r et une branche fleurie de pommier, hommage aux deux pays qu’il a aimés. En 19 44 l’hôpital civil français de Tunis prend son nom tandis qu’en 1961, c’est Rouen qui l’honore en créant le CHU Charles Nicolle. Ainsi des deux côtés de la Méditer ranée son nom est-il préservé de l’oubli.
I – Le souffle Le potier de Guallala Rêve, où me conduis-tu ? Vers quelles nouvelles ima ges ? À quels fantômes ? Pourrai-je cette fois toucher tes fictions ? Ne von t-elles pas se perdre à mon approche, légères comme la pudeur d’une femme, infidèles comm e ses serments ? Cependant, arrête, cher imposteur. Que mes yeux, du moins, emp ortent un larcin du spectacle. Une vive lumière m’inonde. Sous ton beau ciel, Djer ba, ma préférée, c’est toi qui m’apparais avec tes rares palmiers, piqués sur tes plages d’or. Je découvre la falaise sinistre, surplombant le noir village. Des fumées. Les dômes des fours dressent leurs carapaces d’amphores mutilées, telles on voit les v alves des grands mollusques de tes mers, incrustées de coquilles difformes. Approchons . Dans les cours, les gâteaux d’argile arrondis s’ass ouplissent sous les pieds des gamins qui les foulent. Mon rêve me précède. Il me fait signe. Sur la table tournante, le cylindre de terre brune s’anime. Il monte. Il s’éla rgit, comme une fleur, entre les mains limoneuses qui le pressent. Un enfant est né de ton ombre, mon rêve. Il questio nne. L’homme interrompt son travail, entrouvre un œil vitreux, hoche la tête, répond. J’évoque Habib. Le voici. — Habib, que demande l’enfant ? — Il demande au potier que son pied fasse aller le tour dans l’autre sens. — Bien. Le potier, que répond-il ? — Il dit qu’il ne peut pas, qu’il eût fallu qu’il l ’apprît dès l’enfance, qu’il l’a bien essayé ; mais que le vase se brisait et que les pie ds de l’ouvrier reprenaient, malgré lui, le chemin qu’ils suivent toujours. Potier, sage fantôme, dissipé à l’instant comme mon rêve, j’ai reçu ta leçon. J’écris. La porte des ordures Aux premières heures de la nuit, le plus robuste de s deux hommes rouvrit les yeux. Il les tint quelque temps immobiles. Avec le tendre éc lat des étoiles suspendues au zénith, une faible lueur pénétrait son âme. Elle ne l’éclairait pas assez pour en chasser l’épouvante. Rebelle à l’incroyable réalité, craignant une brusq ue confirmation de sa torture, l’homme ne détacha point la tête de ce sol mou qu’i l sentait sous sa nuque et qu’il jugeait mensonger. Il rassembla ses forces afin qu’ elles l’aidassent à rentrer dans la torpeur. La morsure du froid ne le leur permit pas. Dissipant les dernières vapeurs de l’apaisant breuvage qu’on verse aux suppliciés, un espoir trouble, grandissant, plutôt que sa raison défaite, réveillait la conscience du misérable. Il ose un mouvement, gémit de toutes ses chairs dou loureuses et il s’aperçoit qu’il git bien, étendu, les membres rompus, mais libres. Domp tant l’atroce souffrance, il s’assied d’un tour de reins. Devant lui, à cent pas , c’est la longue bande obscure des murailles. L’homme reconnaît la porte voisine à sa masse. Il voit les feux allumés sur les remparts. Comment se trouvait-il au pied de ce monceau de déc ombres, alors qu’il s’était assoupi tantôt, exposé sur le bois, les vautours fr ôlant sa tête ? Laquelle des deux visions croire ? Il serre sa langue entre ses dents et sent qu’il ne rêve pas. Quel qu’ait été l’événement auquel il doit son salu t : geste pitoyable, erreur, rapt, fait méprisant des hommes, acte mystérieux d’un dieu, il le cherchera plus tard. La justice est trop vindicative pour oublier. Il faut fuir. L’ homme se traîne lentement, péniblement, au ras de la butte d’ordures. Et, soudain, dans sa route, il s’arrête. Un autre misérable, nu comme lui, comme lui se traî nait, agité de tels frissons qu’on entendait grelotter ses mâchoires. Un homme tout pa reil, si semblable qu’avant qu’il
l’eût contemplé, rampant à sa rencontre, il avait d eviné qui était cet homme. Pouvaient-ils être autres qu’eux ce soir ? Cependant, avec des gestes timides, les deux larron s se tâtèrent ; puis, rassurés par la tendre pression, les yeux en pleurs, ils s’étrei gnirent sauvagement, tels des parents qui se retrouvent et tels des bêtes. Dans la maisonnette du rempart Zahra, la prostituée, dormait étendue sur une natte , dans la petite chambre blanchie à la chaux de l’étage, ses socques posés sous sa tê te. Pour le reste, lourds vêtements, parures compliquées, elle les gardait, de nuit, aut our d’elle. Il est si fatigant d’assujettir l’attirail somptueux où se prennent les hommes. Zah ra, la prostituée, dormait vêtue, les pieds libres, odorante comme une cassolette. Un bruit léger qui traînait au long du rempart l’év eilla. Elle s’accoude, retient son souffle, enquête de l’oreille. On marchait à pas re tenus dans l’étroit jardin, suspendu au-dessus de la brèche du rempart. Devait-elle appeler par la fenêtre grillagée, donne r l’alarme, éveiller ses compagnes qui reposaient parées, ainsi que des idoles, chacun e à l’étage de sa loge étroite ; car ce quartier d’El Kods [Jérusalem] était celui des femmes publiques ? Assise, Zahra, la prostituée, songe. Elle songe aux caprices des amants qui, parfois, choisissent ce chemin détourné pour se rendre chez leurs maîtresses aux heures défendues par la Loi. Hier, on consomma l’agneau, l e pain sans levain, et les herbes amères. Un rôdeur ? Les rôdeurs savent que les cour tisanes cachent leur pécule chez elles. Celui de Zahra repose dans un creux du mur, derrière le coffre. Elle se lève, touche le bois de la main et, rassurée, saisie par l’obscur désir, elle souhaite que ce soit vers elle que se rende le visiteur. Zahra trie ses souvenirs. Les pas se rapprochent. E lle tremble un peu. La curiosité est la plus forte. Pieds nus, elle descend le petit escalier tout droit, ouvre. Seul, un chien rôde dans la ruelle déserte. Le cri du veille raie l’ombre. Rien. Lorsque, désappointée, Zahra eut regagné sa chambre , deux hommes l’occupaient. Ils étaient descendus par la terrasse. Aussitôt, l’ un d’eux renverse le chandelier de terre, marche sur la femme et la courbe vers le sol . — Tais-toi, fait une voix assourdie, inexorable, qu ’elle ne connaît pas et qui l’emplit d’angoisse. Elle allait murmurer : « Ne me tue pas. Homme, je s uis la chose, je me tais. » Déjà la main de l’agresseur lui enfonçait entre les dents l a bourse, arrachée à la ceinture. elle sentit ensuite que deux autres mains liaient diffic ilement ses poignets derrière son dos. Réduite, elle se tasse dans un coin, yeux énormes. L’affreuse nuit. Muets, les étrangers s’allongent. Et, tandis que la femme demeure figée, leur souffle se ralentit, devient doux, tel celui du gibier lass é, enfin au repos, ou bien des mâles assouvis. Il s’éteint. Zahra comprend qu’ils dormen t. Le jour vient lentement, délayant les ténèbres dans son eau terne. Zahra suivait ses progrès, immobile en apparence. Mais les ongles ava ient desserré les nœuds maladroits et les mains délivrées avaient libéré la bouche. Elle ne cherchait pas à s’enfuir. Peut-être parce que le plus robuste des d eux tendait une barrière devant la porte. Plutôt par respect pour le pacte qui unit la prostituée à l’homme. Maudite celle qui y contrevient ! Un tel mépris n’est bon que pou r les hommes libres. Zahra voyait se dégager de l’ombre les deux corps. Là-bas, reposant sur le dos, le plus fort offrait sa charpente puissante. La tête, coiffée de cheveux bruns serrés et courts, glabre et luisante, avait quelque chose de l’airain. Entre les lèvres retroussées, la bordure des dents blanches paraissait, des dents basses, rivées aux mâchoires solides. L’homme semblait rire d’un rire impie, cru el. Zahra eut peur du rictus et envie d’être pressée par ces lèvres. Elle s’émouvait de l a force des chairs.
Bientôt, au jour croissant, des marbrures, des sill ons, des plaies s’accusèrent sur la peau ferme. Ils enserraient les poignets, couraient au-devant des épaules, meurtrissaient les genoux, creusaient des rigoles a vivées autour des chevilles. On devinait, sur le tronc, les marques sanglantes des lanières. Zahra, la prostituée, souffrait des plaies d’un tel corps. Elle détourna les yeux. Replié, la face perdue parmi les gerbes de sa cheve lure noire, l’autre ne montrait de ses traits que la courbe du nez et de fines lèvres ombragées. Le torse demeurait souple malgré l’offense d’égales meurtrissures. Le misérab le poursuivait, sans doute, dans son rêve une vision atroce, car on l’entendait gémi r. Tout son corps tressaillait, tandis qu’on sentait que son compagnon abandonnait au somm eil une âme sans peur. Ils paraissaient du même âge, de jeunes hommes. Ras surée par la lumière amie, Zahra songeait qu’elle aimerait sans peine ces étra ngers s’ils le lui demandaient, que le plus frêle devait être tendre et que toute femme s’ enorgueillirait des caresses de l’incirconcis. Il s’éveillait. Il leva la tête, examina la chambre , son compagnon assoupi, la femme déliée et il se retrouva. — Tu t’es détachée, grogna-t-il. — Seigneur, les liens me blessaient. Pourtant, tu l e vois, ta servante ne s’est pas enfuie. — Va nous chercher à manger. Zahra obéit. Elle poussa la porte de la terrasse, l a referma au jour espion et courut à la chambre haute où elle logeait ses provisions. El le revint bientôt, portant un gâteau de raisin, des dattes sèches et une cruche. Les deux étrangers s’étaient mis debout. Le premier pressait des mains ses membres ; il tendait et détendait les ressorts avec la joie de les retrouver non brisés. Sensible à d’autres soins, son compagnon avait foui llé le coffre, tiré le miroir, le peigne, les onguents, et il s’occupait, gémissant, de lisse r les bouches retombantes de ses cheveux et sa barbe conique. Zahra le reconnut. — Témine. Puis, soudain, troublée devant ce revenant : — On disait, murmura-t-elle… Brutalement, le plus fort interrompit. — Sur ta vie, chienne ; nul ne doit savoir. Donne c e que tu apportes. Son gosier était comme un parchemin ; l’homme se je ta sur la gargoulette. En les servant, Zahra se répétait la surprenante av enture. Ce Témine, tendre autant que le petit de la chèvre, plus inconstant que l’ab eille butineuse, libéral et incertain, de quels crimes s’était-il vu convaincre ? La sentence avait terrifié la prostituée. Mais, dès qu’elle l’eut connue certaine, sa révolte s’assoupi t. Tant de familiers de sa chair habitaient le schéol. Elle pensa que l’autre devait être Maher, le brigan d africain, dont la tête était mise à prix si haut que les Phéniciennes du quartier rêvai ent traîtreusement de sa visite. Elle leva les yeux pour l’admirer. Le bandit, sa soif et sa faim calmées, la fixait d’ un œil dur, Zahra prit peur. — Maître, je t’obéirai. Je suis moins que l’eau de tes pieds. Généreux Maher, ne me tue pas. L’Africain répondit, brutal : — Puisque tu me reconnais, putain, écoute et compre nds. Expert dans les résolutions rapides, le larron avai t bâti son plan. Sans consulter Témine, il le dicta. Sur le danger qui les menaçait , il ne s’expliqua pas. Trop de choses demeuraient mystérieuses. L’important était de dégu erpir, de se terrer dans la brousse ou le désert et d’attendre. La guérison de leurs pl aies exigerait plusieurs jours. Zahra pouvait-elle assurer qu’elle les garderait chez ell e, ignorés de ses voisines et des visiteurs ?
La prostituée sentait qu’on lui demandait un périll eux service, qu’elle y risquait les verges ou la potence. Elle regarde Témine afin de p uiser dans ses yeux un encouragement. Le charmant visage était parcouru d’ éclairs troubles. Déçue, Zahra reporta son regard sur l’autre. La dureté des trait s de Maher avait fait place à une expression confiante. — Prononce. Si tu crains, nous partirons. La femme n’hésita qu’un instant. — Je n’ai pas l’âme de boue. Je tiendrai la porte d e la rue fermée. Je ne répondrai à personne. — Non, trancha l’homme ; une belle fille a toujours des mâles à ses trousses. Tes rivales te jalousent. Nous resterons cachés ici, ta ndis que tu vaqueras en bas à ton métier. Zahra reconnut que la proposition était sage. — Tu n’as pas mis, dit-elle, l’anneau devant le nez d’une truie. Lorsque le soleil eut perdu de la force, la prostituée rouvrit sa porte. Pas un instant la pensée d’une trahison ne la hanta. Elle se tenait a ccroupie sur le banc de la logette, vêtue de son lourd costume, peinte et parée, les se ins remontés, saillant du corsage étroit comme deux oranges brunes. Un bouquet de nar cisses parait une des tempes. De ses yeux qu’alourdissait le kohl, elle provoquai t les chalands, allumait les feux de leur chair et, quand l’un témoignait le désir de l’ étreinte, elle poussait la traverse de bois. Au heures de la prière ou des repas, ses socques dé tachés, Zahra gagnait la chambre haute de la terrasse. Elle trouvait ses hôt es couchés silencieux, poussant les cailloux ou les dés. Elle posait devant eux l’eau p our les mains, le vin noir et les vivres. La nuit, comme un bon chien, elle couchait sous la première marche. Ils s’endormaient au rythme monotone de ses chansons : La Colombe mue tte au loin ou la Gazelle de l’aurore. Enfin, le septième jour, à l’heure où les portes co mmençaient de s’assombrir, les larrons reprirent le chemin de la brèche. À plat ve ntre sur la terrasse, Zahra les regardait s’éloigner, un frémissement dans le cœur. Lorsqu’ils se furent confondus avec l’ombre, la prostituée se releva. Les mains tendues vers l’Orient, elle adressait à son dieu l’hymne de reconnaissance. — Sois béni, toi dont le nom ne doit pas être prono ncé, pour m’avoir donné la force de chasser les pensées impies que l’ange de la perd ition me soufflait. Par ta protection, ma chair n’a pas reçu la semence de l’infidèle. Éte rnel, notre dieu, ta servante est pure. En dehors de la ville Ils allaient, pressant le pas de leurs forces recon quises. Un pacte silencieux les liait, décidé par le plus robuste, suivi de l’autre sans m urmure. Hors ces mornes jours passés chez la prostituée, ils ne reconnaissaient r ien d’eux-mêmes. À peine Témine se souvenait-il d’avoir entendu parler du brigand redo uté ? Les criminels de toutes sortes ne manquaient pas à El Kods. Maher ignorait Témine. ils eussent éprouvé une gêne confuse à s’avouer l’un à l’autre. L’Africain mépri sait trop son compagnon pour se soucier de le connaître et Témine craignait ce qu’i l pourrait apprendre de Maher. Pourtant, ce fut Témine qui parla le premier. Il po sa la question obsédante qu’une même entrave les avait empêchés d’exprimer. — Et lui, penses-tu qu’il vive ? Maher ricana. — J’espère que les corbeaux s’en sont engraissés. Sur le tertre chauve
Le pardon donné aux bourreaux, le Juste avait tourn é ses yeux défaillants vers les indignes comparses de son martyre. Il amassa ce qui lui demeurait d’énergie afin que la flamme séductrice forçât les portes des conscien ces. Quel prodige ne peut le regard d’un mourant ? Le Jourdain Ils allaient par les sentiers de cailloux, évitant les villages perdus sur les mamelons pierreux, suivant le fond des ravins où couraient e ncore les eaux. Au matin, ils firent halte dans un abri de rochers. Chacun tira les provisions que lui avait remises la prostituée, des dattes sèches, des galettes, un peu d’huile. Ils descendirent s’abreuver au ruisseau. Regagnant leur retraite, ils dormirent jusqu’à l’agonie du jour. Alors, ils reprirent leur marche. Lorsque le soleil parut de nouveau, l’ouverture de l’étroit défilé leur fit apercevoir un croissant blanc liquide. C’était la corne de l’Asphaltite. Ils couchèrent au flanc de la montage, devant la pl aine immense où s’élève, dans une verte corbeille, la Ville des palmiers [Jéricho ]. Le fleuve déroulait...