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Les embruns

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Depuis la défaite de son pays, Josem est emprisonné dans la forteresse d'Écrabanne, au large de la mer d'Éthis. Chaque jour, chaque nuit, il ressasse ses souvenirs, seul moyen d'échapper au découragement et à la monotonie d'un quotidien éprouvant. Parmi eux le hante celui d'une jeune femme muette rencontrée sur une plage enneigée, un hiver jadis ; un être authentique, insaisissable, fantasque, fascinant ; souvenir qui provoque cependant en lui un sentiment de culpabilité qu'il ne parvient pas à expliquer. Un jour, des rumeurs de déplacement se répandent dans la forteresse : les esprits s'échauffent, entre espoir et crainte. La nuit qui précède le jour du départ, Josem, insomniaque, se remémore sa longue incarcération, pense aux êtres aimés qu'il a dû quitter, à ceux qu'il a connus en cellule, et comprend enfin la raison de cette figure obsédante.
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Les embruns

 

 

DENIS BON

 

 

 

 

Les embruns

roman

 

 

 

 

 

LL

 

 

 

 

 

Éditions LittEralivres

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Une publication Bookelis

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1

 

 

 

 

Une volée de minutes avant la tombée de la nuit, une fin d’après-midi d’hiver. Des paquets de neige envahissent les airs, que malmène une brise de mer. Le nez au carreau, un homme observe des détachements de flocons virevoltants se poser avec audace sur les casques gris d’une vingtaine de soldats alignés sous sa fenêtre, qui, immobiles tels des échassiers, essuient les remontrances d’un gradé en charge de les former. Cérémonie quotidienne pendant laquelle seule la bouche du gradé s’anime, sur les lèvres de laquelle Josem, l’homme qui observe d’en haut tout ce beau monde, reconnaît la rondeur de quelques mots, dont ceux d’obéissance, d’ordre, de courage, de volonté, de dévotion, de conquêtes à venir et autres sottises militaires.

Au centre de la cour où se déroule cette mascarade – destinée, le croit Josem, à les impressionner, lui et tous les détenus qui les observent derrière leurs barreaux, afin de leur ôter toute velléité d’évasion –, trône un cognassier décharné, informe, unique rescapé d’un ensemble d’arbres fruitiers, jadis fierté des hôtes de la forteresse d’Écrabanne, ancienne ville fortifiée érigée sur l’île du même nom et dans laquelle Josem et ses codétenus croupissent depuis de longues années. Choisi par tous pour symboliser la course du temps, l’arbre sert de calendrier, par marquage sur le mur de la cellule de signes destinés à ponctuer le cycle des saisons : un trait vertical à gauche dès les premiers feuillages et les premières fleurs (printemps), un trait horizontal, en partant du haut vers la droite, à l’apparition des premiers coings (été), un autre trait vertical descendant à droite au premier brunissement du feuillage et quand tombent feuilles et fruits pourris (automne), enfin, un dernier trait horizontal rejoignant le premier trait à gauche, lorsque l’arbre n’a plus de feuilles (hiver), ce qui est le cas en ce moment. De cette manière, les prisonniers savent qu’ils en sont à leur douzième année, ou quinzième, voire plus… si personne n’a oublié de tracer un trait !

Sur la gauche, dans la cour, se dressent les potences où sont exécutés les condamnés. Près d’elles attendent les charrettes qui transporteront les corps jusque dans la forêt voisine, où ils seront versés dans d’immenses fosses pour y être immédiatement ensevelis sous quelques pelletées de terre. Ces mêmes individus que Josem voit régulièrement affluer par camions entiers, et disparaître aussi vite qu’ils sont venus.

À Écrabanne, il n'y a que des hommes. De tous les âges, de toutes les couleurs de peau, de toutes les origines sociales. Pas de femme. Jamais. On n’en voit ni dans les cellules, ni dans les baraquements des soldats, ni même aux cuisines ou dans les bureaux. Ni encore aux alentours. Pas de femmes ? Ce n’est pas tout à fait vrai, car les deux filles du directeur de la forteresse, monsieur Béroule, vivent ici avec leur père (l’homme est veuf), mais elles vivent cloîtrées chez elles, avec interdiction paternelle de montrer le bout de leur nez. Les détenues sont enfermées sur une autre île, à l’extrémité sud du continent. Mais personne n’a vu cette île et les rumeurs vont bon train.

À droite, se dresse le grand portail d’entrée de la forteresse. Ou plutôt de l’ancienne ville fortifiée, qui comporte plusieurs bâtiments, d’anciennes maisons récupérées par les soldats en guise de logement, ainsi qu’une grande bâtisse, la prison proprement dite, haute de quatre étages et qui comprend une cinquantaine de cellules. Dehors, de l’autre côté du portail d’entrée, une piste d’herbes et de sable mène à la forêt, à quelques centaines de mètres de là. Au tracé sinueux, elle disparaît parfois dans la végétation, mais elle est facilement repérable par les sillons qu’y ont imprimés les roues des engins militaires. Elle s’enfonce ensuite dans l’épaisse forêt qui entoure la forteresse, où elle éclate en dizaines de petits chemins parfois impraticables. Aucun des prisonniers n’a envie de s’y risquer, d’autant que, aux dires des soldats qui les accueillent à leur arrivée, une mort certaine serait la récompense des petits malins qui tenteraient de s’échapper par là. Et, quand bien même un miraculé serait parvenu à s’en extraire, il terminerait sa longue et douloureuse fuite sur le rivage de la mer, de quelque endroit qu’il arrive. Aurait-il alors le courage de plonger dans une eau gelée et infestée de prédateurs aux dents aiguisées ? Dans une eau au sujet de laquelle on raconte que de forts courants sous-marins aspirent littéralement tout ce qui se présente à la surface ? Même accroché à un radeau de fortune (tronc égaré ou planche vermoulue jetée par les soldats), les lames de fond qui se dressent fréquemment au large l’engloutiraient, lui et sa barcasse de fortune. Depuis un demi-siècle d’existence que compte la forteresse, rares ont été les suicidaires : on en retrouve cependant deux ou trois par décennie, échoués sur le rivage, gonflés d’eau et le visage méconnaissable. De mémoire d’insulaire, aucun de ces héroïques évadés n’a pu toucher la terre de l’Oréanique, ce vaste continent d’où viennent tous les prisonniers, leur terre natale, à seulement une quarantaine de kilomètres…

Au-delà, par-dessus les baraquements, le regard se porte au sud sur une hauteur d’altitude modeste, petite montagne ou haute colline, au sommet très arrondi et touffu, aux pentes douces, ancien volcan jadis actif, aujourd’hui endormi, inoffensif, affirment les gardiens de la prison, bien que certains scrutent quand même son sommet avec inquiétude…

Le soir approche. Les contours des bâtiments se décomposeront dans la pénombre envahissante, la forteresse ne sera plus que masses sombres fondues dans la nuit. L’air se rafraîchira, de nouvelles odeurs s’exhaleront, quelques animaux de nuit appelleront au loin. L’œil à demi clos, Josem s’imprègne de la clarté laiteuse causée par la neige dans le ciel. Il scrute un lointain de moins en moins perceptible.

Que peut-il voir ? Rien. Un monde impénétrable se dresse devant lui, dont la seule connaissance qu’il en a est faite de rumeurs. Ou le fruit d’une imagination débridée.

Que découvrirait-il là-bas s’il parvenait à s’enfuir ? L’envie l’a longtemps taraudé, comme aux d’autres. Avec le temps, le découragement l’en a éloigné. Aujourd’hui, il le regarde sans enthousiasme. C’est tout.

Et puis, il y a tous ces dires récents qui le tracassent, ces paroles entendues ici ou là, dans un couloir, à la cantine, dans la cour pendant la promenade, et répétées entre codétenus. On a parlé d’un événement à venir, d’un événement important. Pour tous. Qui changerait leur vie. Mais ce ne sont que rumeurs stupides, se dit-il en balayant l’air d’un revers de la main. Pourtant, au fond de lui, une petite lueur d’espoir scintille. Et si c’était vrai ? Et si c’était pour demain ? Ou après-demain ? Peut-il accorder crédit à ces rumeurs de déplacement de prisonniers ? Ce ne sont qu’inventions de taulards déprimés, mais peut-être y a-t-il du vrai dans ces supputations ? C’est bien d’ailleurs la première fois qu’on fait circuler ce genre d’informations. D’habitude, on évoque plutôt des meurtres, des mises au cachot, des disparitions mystérieuses, des scènes de tortures, quelques libérations même (sous l’effet de quelque obscure tractation). Ces derniers temps, ils étaient plusieurs à prétendre la même chose, à répandre une information qu’un gardien un peu trop bavard leur aurait révélée : quelques-uns d’entre eux, un bon nombre même, pris au hasard, seraient déplacés, emmenés dans un lieu secret, mais n’en reviendraient pas, pour faire de la place ou tout simplement pour éliminer, éradiquer, réduire le nombre de détenus. Ni date, ni précisions concernant le comment de l'événement, ni qui le ferait. « On m’a dit que… »

Alors, que faire ? Y croire ? Espérer que ce ne sera pas vous, mais votre voisin. Paniquer ? Ou alors, au contraire, se dire qu’il y a raison d’en tirer profit, échafauder un plan d’évasion au moment du transfert. Seul ou en groupe (« l’union fait la force »). La pensée de s’imaginer hors de ces murs, n’importe où, fait déjà chaud au cœur. L’esprit s’emballe : on respire l’air marin, on voit les côtes du continent qui approchent… la terre natale… les visages aimés qui accourent… Des bras qui se tendent… Une vie nouvelle qui recommence...

La mort ? On n’y croit pas. On va être placés ailleurs, c’est certain. Cela fera du changement. L’ennemi a eu pitié de nous. L’ennemi, c’est la Parnussie, un petit pays enclavé entre un gigantesque désert qui borde la mer du nord du continent et la Fralagnie, le grand pays de Josem et de ses compagnons, au sud. Petit pays envieux des richesses du grand pays voisin, qui, un jour, s’est décidé à l’envahir. Pays petit par sa superficie, mais puissant militairement, bien au-delà des forces dérisoires de l’armée fralagnienne, dont il n’a fait qu’une bouchée en quelques semaines.

C’est sûr, ils auront pitié d’eux. Les conditions d’incarcération seront meilleures pour les détenus. Certains seront même libérés. Les deux pays auront fini par s’entendre, s’apprécier même. Un accord de non-belligérance définitive aura été conclu. Tous les prisonniers seront peu à peu libérés…

La tête s’emballe, le cœur manque exploser dans la poitrine, le ventre gargouille de folles espérances. On deviendrait vite fou. On revoit ceux qu’on a oubliés avec les ans, qu’on a laissés au fond du lit de la mémoire. Et puis, soudain, tout redescend : ce n’est sûrement qu’une bêtise racontée par un gardien ivre, de cyniques racontars, une plaisanterie de mauvais goût… Alors, on déprime à nouveau. On se regarde et l’on ne dit rien : on a tous compris. Notre vie est attachée à cette cellule, à ces quatre murs de béton, et elle prendra fin ici.

Les soldats ont cessé leur mascarade. Le gradé a eu finalement pitié d’eux, ou alors c’est qu’il est lui-même épuisé et qu’il attend un bon repas, bien au chaud. Ils rentrent précipitamment dans leurs baraquements, les plus fatigués râlent. L’autre se dirige vers ses appartements, dans le bâtiment réservé aux gradés. Plus que quelques heures à dormir, pense Josem à son intention. Si jamais la rumeur dit vrai, il dormira peu. Le brave homme !

Josem retourne s’asseoir sur son lit. Ce soir, la cellule est déserte, les détenus qui la partagent avec lui se sont absentés. Il ferme les yeux, la tête dans les mains, les coudes sur les cuisses. La moindre émotion lui cause des vertiges insoutenables. Il lui faut s’asseoir, quand il le peut et quand on le lui permet, et attendre que ça passe. Ca va déjà mieux. Alors, calmement, il pense à son sort, à cette existence dans cette prison, à toutes ces années d’incarcération, et se dit qu’il y a vraiment très longtemps qu’il est là. Les souvenirs se sont froissés avec le temps. Que d’heures passées à ne rien faire dans cette cellule, à tourner en rond, à piétiner, à ruminer son désespoir !

Il faut redonner vie à la mémoire. Elle lui permet de tenir le coup. Et puis, on ne sait jamais, si c’était sa dernière nuit ? Il y a encore trop de souvenirs enfouis, qu’il aimerait bien faire revivre, ne serait-ce que pour partir avec des images réconfortantes. Et d’autres souvenirs, si proches, qui le hantent souvent, et qu’il faudrait expliquer…

Faisant un effort sur lui-même, Josem tente de se rappeler les premiers temps de son incarcération. C’était il y a si longtemps, une dizaine d’années peut-être – il ne sait plus très bien (il ne regarde plus l’arbre dans la cour)… Il se souvient de la souffrance endurée, des longues heures d’attente sans comprendre, de son découragement aussi. Apparaissent tout de même quelques images fatiguées, celles des premières heures de la tragédie qui l’a frappé. Celle du premier jour dans cette cellule qu’il allait devoir partager avec ses infortunés compagnons.

Lorsqu’il la découvrit pour la première fois, c’était un soir à l’heure du dîner (de cela il se souvient). Quatre bras musclés l’y avaient amené de force, puis l’avaient jeté au sol sans ménagements. Face à lui, ou plutôt au-dessus de lui, trois individus, assis ou couchés sur leur paillasse, l’observaient. Ils ne paraissaient pas étonnés. Seulement dérangés. Peut-être intrigués : avait-il lui aussi été torturé avant d’être incarcéré ? Avait-il senti cette boule au ventre qui se durcit quand les gardes viennent chaque jour vous chercher au mitard où l’on vous a jeté sans boire ni manger ? Avait-il lui aussi parlé ? Répété ce qu’on voulait lui faire dire ? Savait-il d’ailleurs quelque chose ? S’il était dans la même situation qu’eux, il n’avait rien dit car il ne savait rien. Peut-être avait-il hurlé de douleur, tenté de s’échapper, demandé pitié, donné des noms, inventés sans réfléchir, pour stopper un temps les coups qui pleuvaient ?

Ils étaient donc trois, ce jour-là, dans cette cellule d’à peine quinze mètres carrés qu’il n’a pas quittée depuis, à le regarder se tortiller de douleur, le nez en sang : un homme de grande taille à la figure hâlée et à la chevelure noire, mince mais large d’épaules, un blond chevelu à la carrure de marin et un petit brun malingre à l’air fragile. Ils s’approchèrent de lui et l’attrapèrent sous les aisselles puis le hissèrent délicatement sur ses jambes tremblantes et le firent asseoir sur le bord d’un lit. Ils l’observèrent ensuite sans rien dire. Ils n’avaient rien à lui dire d’ailleurs, ils savaient déjà tout. Ils savaient que son sort ressemblait au leur : qu’on l’avait cueilli un jour sans ménagements et amené sans explications dans cette forteresse, que l’absence des siens rongeait son cœur, qu’il avait d’abord lutté contre la fatalité, contre la cruauté de ses geôliers, qu’il avait haï ce peuple d’envahisseurs, ces Parnussiens pourtant leurs voisins depuis longtemps, venus soudainement envahir leur pays et brouiller les cartes du continent, qu’il avait, malgré les coups et les menaces, nié avoir jamais participé à quelque action terroriste que ce fût, qu’il s’était juré, au fond de lui-même, ne jamais renier ses origines, sa culture et ses modes de vie, et de tenir, coûte que coûte, certain qu’un jour il parviendrait à se libérer du joug de l’oppresseur et reverrait enfin les siens... Mais ils savaient aussi qu’un jour plus lointain il finirait pas céder, par baisser les bras, par se lasser de cette lutte inégale, parvenant même jusqu’à supporter sans broncher la douleur lors des « interrogatoires » quasi quotidiens qu’on lui faisait subir les premiers mois. Douleur qu’il accepterait comme si elle faisait partie de son corps, émanant tout naturellement de l’un de ses organes, comme une sensation normale. Ils savaient qu’il regarderait, impuissant, s’éteindre lentement la petite flamme de vie qui brûle en lui…

L’homme au teint bruni s’appelait Ben. Il lui demanda son nom avec un large sourire. Josem le cracha plus qu’il ne le dit – il avait du sang dans la bouche –, sans pouvoir le regarder – il avait du sang dans les yeux. Ben lui tendit un mouchoir en papier pour qu’il s’essuie la bouche et le visage. Les plaies étaient encore fraîches et du visage le sang coule facilement. Il souffrait atrocement : il avait une large coupure à l’arcade sourcilière gauche. La douleur irradiait jusqu’à la mâchoire et lui serrait la tête.

Josem ne se rappelait plus très bien ce qu’on lui avait fait : tentatives – vaines ou réussies ? – pour qu’il avoue ce qu’il ne savait pas, pour qu’il ânonne des vœux d’allégeance à il ne savait qui ou quoi, renie des idéaux qui ne lui effleuraient même pas l’esprit, implore d’humiliants pardons, trahisse des amis qui n’en étaient pas. Il se souvenait seulement que les coups étaient ponctués d’insultes haineuses, que les sévices qu’on lui faisait subir duraient des heures, qu’on lui gueulait inlassablement les mêmes questions, sans même s’intéresser aux réponses qu’il balbutiait entre deux pluies de coups de poing ou de pied. De temps à autre, ils s’arrêtaient, faisaient mine de le laisser tranquille, puis revenaient et frappaient de plus belle, alors qu’il s’y attendait le moins. Ou encore mimaient la compassion, le redressaient un peu, pleurant presque son état, lui parlaient doucement, comme l’on parle à un enfant malade, puis tout à coup le frappaient avec une violence inouïe.

Josem avait fini par devenir l’ombre de lui-même, un pantin sans vie, aux membres désarticulés, sans vigueur, aux nerfs tellement insensibilisés par la douleur qu’on pouvait le pousser, se le passer de main en main, le laisser choir, le piétiner sans qu’il réagisse.

Malgré quelques tentatives de résistance, son corps avait fini par céder. Il n’était plus, au terme de longues heures de ce traitement, qu’un amas de chairs en sang. Il perdit connaissance. Il se réveilla aux mains de deux costauds qui le traînèrent dans les couloirs, puis le jetèrent dans cette cellule sans plus de formalités.

Ben lui présenta les deux autres « colocataires » : le blond chevelu à la carrure de marin s’appelait Erluze, le petit brun malingre à l’air absent, Yven. Ils saluèrent distraitement le nouveau venu. Ben lui conseilla de s’allonger et de dormir un peu : il y verrait certainement plus clair après un bon repos. À la suite de cette recommandation qui ne manquait pas d’humour, il tendit à Josem un quignon de pain que ce dernier grignota en souffrant atrocement dès qu’il le portait à ses lèvres, puis une gamelle dans laquelle une sorte de mixture brunâtre clapotait et qu’il laissa sans y toucher, avec un rictus de dégoût, puis il s’allongea sur le lit qui serait dorénavant le sien et s’endormit aussitôt.

À son réveil, la cellule était sombre et silencieuse. Ses trois codétenus s’étaient endormis. Il crut que c’était la nuit, qu’il avait un peu dormi, mais, en balayant la pièce du regard, il aperçut une faible lueur qui glissait de la fenêtre jusqu’au sol. Ce devait être le matin, très tôt, à l’aube. Ses voisins respectaient un rythme de vie régulier, tandis que lui en avait perdu l’habitude.

Une veilleuse, fixée au bas du mur près de la porte, éclairait faiblement la cellule. Josem pouvait voir à quoi elle ressemblait, malgré la pénombre, une cellule tout ce qu’il y a de plus banal : quatre murs jaunis par le temps, un sol aux carreaux creusés par les ans, quatre lits de fer superposés par deux, une petite table avec des restes de repas.

Josem avait d’ailleurs très faim. Un rapide coup d’œil sur la table pour s’apercevoir qu’il n’y avait rien d’appétissant. Il décida d’attendre le réveil de ses nouveaux amis pour leur demander s’il y avait quelque chose à faire dans ce sens. Ses plaies ne saignaient plus mais elles lui faisaient atrocement mal. Surtout à l’œil gauche. Il ne savait pas pourquoi, mais ils s’étaient acharnés de ce côté-ci de son visage et il craignait de ne plus pouvoir retrouver face humaine. Au loin, on entendait des cris, ceux des soldats ou d’infortunés que l’on molestait pour leur soutirer quelque aveu. Pas de répit pour les condamnés, de jour comme de nuit, se dit-il.

Josem voulut se rendre à la fenêtre. Il lui fallut se tenir aux barres de fer des lits superposés pour se hisser debout puis se jeter dans l’espace central de la cellule et avancer en titubant sans perdre l’équilibre. Le sol se dérobait sous ses pas, comme s’il se déplaçait sur des sables mouvants ou empruntait un escalator devenu fou. Il parvint finalement à atteindre son but et attrapa la poignée de la fenêtre pour se maintenir en équilibre.

Dehors, l’aube se redressait. Malgré une luminosité blafarde, il parvenait à distinguer les contours des bâtiments et la silhouette de quelques individus qui remuaient au pied de l’édifice, très certainement des soldats ; plus haut, dans le ciel, se hissait une masse plus sombre, la haute colline de l’île. Ce spectacle lui parut surnaturel, d’autant que sa vision était faussée par ses blessures au visage.

Il se tenait maladroitement debout, le corps appuyé contre le mur, la main tenant fermement la poignée de la fenêtre. Son regard se perdait dans le lointain. C’est alors qu’une autre main se posa sur son épaule, le tirant de sa noire rêverie. Il sursauta : Ben venait de se réveiller et l’avait aperçu songeant à la fenêtre. Il lui demanda s’il allait mieux. Josem lui répondit qu’il avait bien récupéré et que ça allait mieux maintenant, la douleur s’était dissipée, mais il avait faim : ne restait-il pas quelque chose pour lui ? Ben tira aussitôt de sous son lit une boîte en plastique dans laquelle il avait conservé de la nourriture. Josem prit la boîte et alla s’asseoir sur son lit. Il se jeta sur ce maigre repas, sorte de bouillie froide faite de morceaux gélatineux d’une viande innommable et de petits pois écrasés qu’il avala sans se soucier d’y prendre plaisir, empressé qu’il était de calmer la faim qui le tiraillait. Il ne fallait pas mégoter, la ration était la même pour tous, et il devait bien s’y habituer. Lorsqu’il fut rassasié, il tendit la boîte à son « sauveur » et le remercia en hochant de la tête et en esquissant un léger sourire. Le grand Ben lui répondit avec un sourire plus large, qui en disait long sur sa satisfaction de lui avoir rendu service.

Josem regarda cet homme au visage sympathique : il sut tout de suite qu’il allait être un appui solide dans sa nouvelle vie. Sa présence et ses gestes attentionnés lui furent d’un grand secours les premiers temps. Sans lui, il se serait effondré. Les jours qui suivirent sa brutale incarcération le virent plongé dans un profond abattement, subissant le contrecoup de l’interrogatoire musclé qu’il avait subi, mais aussi parce qu’il réalisait lentement que sa cause était définitivement perdue, ce qui l’angoissait au plus haut point ; ces quatre murs devenaient pour lui sa tombe et il ne voyait pas comment en sortir.

À chaque fois qu’il le voyait trébucher, le grand Ben était là pour le soutenir. En l’assistant au quotidien, en lui parlant pour le maintenir constamment en confiance. Il l’obligeait à raconter ce qu’il avait fait dans la journée, ce qu’il prévoyait de faire le lendemain ; il lui faisait répéter son nom, sa date de naissance, ses origines, les noms de ses proches, des codétenus qu’il connaissait ; il le forçait à raconter des événements de sa vie passée – sans aborder les sujets douloureux, auquel cas Ben en changeait aussitôt – ; bref, il faisait en sorte qu’il ne sombre pas dans un profond abattement. Il s’attachait à ce qu’aucun gardien ne découvre son état, car, si tel avait été le cas, il aurait été déclaré malade et aurait été envoyé dans cette infirmerie que tous maudissaient car on savait qu’on n’en sortait quasiment jamais vivants.

Peu à peu, Josem oublia sa douleur, physique comme morale. Il s’adapta à sa nouvelle vie, sans trop y réfléchir, se laissant faire, se laissant mener par ses compagnons de cellule, par les gardiens qui étaient toujours sur lui. Mais, dans un petit coin de sa tête, son passé battait comme un cœur au ralenti. Il devait cette résurrection à celui qu’il considérait déjà comme son ami. Ami qui, sans pudeur, lui raconta très vite son parcours de vie, sa traversée d’une drôle d’existence, qui l’a mené là, en cette prison éloignée de tout.

 

 

 

2

 

 

 

 

Ben était originaire de l’île de Grapani, une très grande île située au sud-ouest du continent l’Oréanique, à plusieurs dizaines de milles marins des côtes du pays, une île peu habitée. Il s’était fait capturer en Fralagnie par les milices parnussiennes alors qu’il tentait de retourner dans son pays en voyageant clandestinement dans un porte-conteneur qu’elles avaient décidé de contrôler, juste avant son départ. Il était devenu trop dangereux pour lui de rester dans son pays d’adoption, l’atmosphère y devenant malsaine. Il avait donc préféré retourner dans son île natale, aux immenses plages de sable roux, sauvages et désertes. Là-bas, l’ennemi parnussien était inconnu de la population, qui vivait dans une relative sérénité ; Ben aurait pu s’y déplacer librement et sans méfiance, il aurait pu exprimer son opinion à qui veut bien l’entendre sans craindre qu’elle ne fût censurée. Cela dit, il ne savait pas trop ce qu’il ferait dans son village, le village de ses ancêtres, craignant ne pas y trouver de travail. Il faut dire que l’économie de son pays était exsangue, bien que certaines régions disposaient de grandes ressources naturelles, que des firmes étrangères exploitaient pour leur seul profit, n’en partageant les bénéfices qu’avec quelques oligarques indigènes corrompus. Ben était bien décidé à se débrouiller seul, à trouver n’importe quel travail, refusant d’être une charge pour sa famille.

Il était arrivé en terre fralagnienne quelques années plus tôt, comme nombre de ses compatriotes, pensant y trouver ce qu’il ne pouvait acquérir dans son pays natal : un travail bien rémunéré, le confort, une vie facile… Quelques-uns de ses compatriotes, membres éloignés de sa famille, voisins de voisins, ou Grapaniens rencontrés au hasard de ses errances adolescentes, avaient eux aussi fait ce voyage quelque temps plus tôt. De retour au pays pour les vacances, pour affaires ou pour visiter un parent malade, ils en avaient vanté les conditions de vie, la générosité des salaires, la beauté et la variété des paysages, le pittoresque d’une population toujours en mouvement, dynamique, attachante, quoique perpétuellement mécontente de son sort – sort qu’aurait envié n’importe lequel d’entre ses compatriotes –, ainsi qu’une certaine liberté dans les rapports humains, notamment amoureux, qu’ils avaient eu du mal à accepter en arrivant, mais qu’ils avaient finalement tolérée, voire adoptée pour certains.

Ces migrants, sortes de héros dans leur pays, qui subvenaient au tiers des besoins des habitants de leur pays par l’envoi régulier et conséquent de devises, ainsi que par les nombreux présents qu’ils apportaient lors de leurs visites – il fallait les voir, chargés de dizaines de bagages, se présenter devant les stations de taxis affolés ! –, avaient cependant prévenu que le pays d’accueil, la Fralagnie, allait traverser une période trouble, économiquement, mais pas seulement : un État voisin du nord, la Parnussie, un assez petit pays qui n’avait ni mers ni montagnes (ou si peu élevées) convoitait depuis longtemps les merveilles naturelles de la Fralagnie, surtout la région du sud et ses longues plages de sable fin, région de villégiature où l’on s’arrachait la moindre parcelle de terrain pour y terminer ses vieux jours, dans la promiscuité parfois, en des cités balnéaires surchargées. Cet État s’était déjà fait menaçant à plusieurs reprises, en lançant des missiles sur la zone frontalière, au nord-ouest, tuant des centaines de civils et mettant en déroute les quelques unités de soldats fralagniens qui avaient été placées là de manière préventive. À chaque provocation, les membres de l’État-major fralagnien se réunissaient en urgence et se querellaient sur la meilleure conduite à tenir, n’en retenant finalement aucune, attendant de voir, l’ennemi ayant déjà été jadis coutumier du fait. La dernière offensive, affirmèrent les migrants-héros, avait coûté la vie à un nombre de soldats plus important que toutes les autres fois réunies et cela avait franchement inquiété en haut-lieu. On rassembla donc plusieurs bataillons qui se massèrent à la frontière nord-ouest et attendirent les ordres. Mal leur en prit car l’ennemi en profita pour creuser une percée plus loin, plus au nord, à travers la Montagne noire, là où on les attendait le moins. Les troupes ennemies purent ainsi pénétrer dans le pays sans rencontrer de résistance et occuper toute la région nord en quelques mois, au grand désespoir des membres de l’État-major qui en firent supporter la responsabilité sur les officiers des bataillons réquisitionnés. Les frontaliers avaient fui vers les régions voisines, en zone non occupée, vers le centre et le sud. Ils avaient tenté de se réfugier dans les villes et les villages traversés pendant leur exode, pensant y trouver refuge, mais leurs occupants, incapables de nourrir toutes ces nouvelles bouches, furent souvent obligés de les rejeter sur les routes, vers d’autres villes et villages, qui firent de même.

Une grande confusion régna à la tête du pays. On avait limogé, démissionné, enfermé, condamné puis discuté, argumenté, imposé, on s’était souvent fâché. Après de longs palabres, aucune issue ne fut retenue. Les armées ennemies approchaient, elles seraient bientôt aux portes de la capitale, située dans le centre du pays, aux défenses fragiles, quoique protégée par une auréole de montagnes difficilement franchissables.