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Les Mille et une nuits et le récit oriental

De
479 pages
Cet ouvrage se propose d'analyser l'héritage des Mille et une nuits et du récit oriental en Espagne et en Occident. La première partie concerne les périodes du Moyen Age et de la Renaissance (avec les fables de Kalîla et Dimna ou les Sept vizirs qui ont circulé d'Orient en Occident), la deuxième regroupe les XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles avec l'introduction en France et dans toute l'Europe des Mille et une nuits, enfin, la dernière partie est consacrée au XXe siècle, période pendant laquelle de grands auteurs comme Borges, Calvino ou Rushdie, ont repris les Nuits à leur compte.
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Sous la direction deLes Mille et une nuits
Aboubakr CHRAÏBI et Carmen RAMIREZet le récit oriental
En Espagne et en Occident
En octobre 2008, des rencontres ont été organisées à Séville
(Fondation des Trois Cultures, Université de Séville, Institut National des
Langues et Civilisations Orientales de Paris) sur l'héritage des Mille et une
nuits et du récit oriental en Espagne et en Occident. Les différentes
interventions ainsi que les débats qui ont suivi forment l'essentiel de ce
èrelivre et ont été regroupés par ordre chronologique : la 1 partie concerne
les périodes du Moyen Âge et de la Renaissance durant lesquelles Les Mille et une nuits
d'importants textes, comme les fables de Kalîla et Dimna ou Les Sept
e evizirs, ont circulé d'Orient en Occident ; la 2 partie regroupe les XVII , et le récit orientale eXVIII et XIX siècles, avec, comme élément central, l'introduction des
Mille et une nuits en France et, de là, dans toute l'Europe par Antoine
Galland et ses conséquences sur les mouvements littéraires de l'époque ; la
e e3 partie est consacrée au XX siècle, période pendant laquelle de grands En Espagne et en Occident
auteurs, aussi différents que Borges, Calvino ou Rushdie, ont repris les
eNuits à leur compte ; la 4 et dernière partie est consacrée à la circulation
de certains thèmes et motifs, à l'échelle internationale, liés aux Nuits ainsi
qu'à leur devenir aujourd'hui. La présente publication est particulièrement
importante pour tous ceux qui travaillent sur la circulation des textes entre
Orient et Occident, par les traductions, par les adaptations et par les
remarquables dynamiques de création, induites notamment par les Mille et
une nuits, qui en ont été la conséquence directe.
Aboubakr Chraïbi est Maître de conférences habilité à l'Institut National des
Langues et Civilisations Orientales (INALCO, Paris). Il a dirigé plusieurs
ouvrages, notamment sur les traditions narratives médiévales, et publié,
dernièrement, Les Mille et une nuits. Histoire du texte et Classification des contes
(L'Harmattan, 2008). Il travaille actuellement sur un projet CNRS-INALCO sur
Les Mille et une nuits.
Carmen Ramirez est Professeur titulaire de philologie française à
l'Université de Séville. Elle a publié plusieurs ouvrages au carrefour de l'Orient
et de l'Occident et prépare l'édition critique des contes de Thomas-Simon
Gueullette, dont Les Mille et Un Quarts d'Heure, Les Aventures merveilleuses du
mandarin Fum-Hoam, Les Sultanes de Guzarate, Les Contes Péruviens,
(collection dirigée par Jean-François Perrin, Champion). Ses recherches portent
également sur la réception de la littérature française en Espagne.
Approches Littéraires§ISBN : 978-2-296-10240-8™xHSMCTGy102408z 42
Les Mille et une nuits
Sous la direction de
et le récit oriental
Aboubakr CHRAÏBI et Carmen RAMIREZ
En Espagne et en OccidentREMERCIEMENT S
FundaciónTresCulturasdelMediterráneo,Séville
UniversitédeSéville
JuntadeAndalucía,ConsejeríadelaPresidencia
InstitutNationaldesLanguesetCivilisationsOrientales
MM.EnriqueOjedaVila,GerardoRuizRico,DaríoMarimónGarcía,Mmes
Dolores Jiménez Carrillo,Gemma Arcos,Mariché SenaMalmagro,MM.
Daniele Adornato et Ramsés García Fernández,FundaciónTresCulturasdel
Mediterráneo,Séville.
Mmes TeresaGarcíaGutiérre z,Mary Cruz Arcos,MM. Juan JoséIglesias,
Rafael Campos-Bodineau,Agustín Martos,Mmes Rosario Sancho,Alicia
Clavijo,Isabel Moreno,Yolanda López,CarmenRamos,AnaCamposVega,
AnabelBrazo,CristinaParrales,MaríaJoséPeralta,UniversitédeSéville.
MmeMercedesAtienzaetM.FrancisMerino,InterprètesdeConférence.
MmeIsabelle Molinelli, MM. Christophe Balaÿ et LucDeheuvels,
INALCO,Paris.SOMMAIRE
Introduction (AboubakrChraïbi,CarmenRamirez)............................. 11
I–MoyenÂgeetRenaissance.............................................................. 17
Laportedel’Andalousie,AboubakrChraïbi....................................... 19
LeQuichotte,traduitdel’arabe?,AbdelfattahKilito......................... 43
Entreel Librodelos engañosylosSietevisires:las mily una caras
delSendebarárabe,MaríaJesúsLacarra.............................................. 51
Examen de données extra-textuellesenarrière-plan de certains
contesdesMilleetunenuits,JosephSadan..........................................75
II–PériodedesXVIIe,XVIIIeetXIXesiècles .................................. 93
Étude pour l’Histoire littérairecomparéeduconte oriental en
France et en Espagne (XVIIe,XVIIIe et XIXe siècles),Carmen
Ramirez................................................................................................... 95
Diderotetles Milleetune nuits:delareprise immédiate– Les
Bijoux indiscrets–àlatransposition médiate– Jacqueslefataliste,
Jean-PaulSermain................................................................................... 119
Le conteorientalérotique,deCaylusàPierreLouÿs,Jean-Paul
Goujon.................................................................................................... 129
L’itinéraire français desfables de Bidpaï(Kalila et Dimna) au
eXVIII siècle:deGallandàCaylus,RaymondeRobert....................... 139
Suite desMille et une nuits de Cazotte entretraduction et
réécriture,HediaKhadhar..................................................................... 157
Exotismo oriental en el teatro españoldel sigloXVIII,Francisco
Lafarga.................................................................................................... 165
The Thousand andOne Nights andEuropeanModernism:Hugo
vonHofmannsthal,Richard vanLeeuwen............................................ 175
Variations autour du récit-cadre des Milleetune nuits:laversion
Mardrus,LaurenceKohn-Pireaux......................................................... 193
III-AuXXesiècle.................................................................................. 213
Les Mille et une nuits,Jorge Luis Borges et Rafael Cansinos
ns:untriangleandalou,DominiqueJullien................................. 215Assé
9Deuxécrivains face au contedes deuxrêveurs «Le rêve du
trésor», JorgeLuisBorgesetNicolae Davidescudans le sillage
desNuits,ÉvanghéliaStead................................................................... 229
TheJinni answers theAngel of Revelation:The Tale of Saladin
andthe Wonderful Lamp in Rushdie’s Satanic Verses,Paulo
LemosHorta............................................................................................255
Unanoche entremil:elsueño de los arquetipos,Juan Antonio
Pacheco................................................................................................... 275
Si parune nuit d’hiverunvoyageurrencontre Shéhérazade.
L’influencedesNuitschezItaloCalvino,IlariaVitali........................ 293
GeorgesSéférisetles Mille et unenuits:àla recherchedesvisages
del’hellénisme,VassilikiKontogianni.................................................. 305
La souveraineté de la lectureou commentlireaux éclats:
AntigoneetlesMilleetunenuits,SélilaMéjri..................................... 319
IV-Poétique,thèmeset motifs dumondejusqu’au XXIesiècle...... 337
d’Alexandre, métaphore du désirinsatiable oL’orbe ula
permanence de réseauxinterprétatifstrès anciensdansun
proverbierglosé judéo-espagnol contemporain,Marie-Christine
Bornes-Varol........................................................................................... 339
The Arabian Nights in Englishand Chinese Translations:
DifferingPatternsof Cultural Encounter,Wen-chinOuyang........... 371
TheTaleofAladdininEuropean OralTradition,UlrichMarzolph401
¿Por qué el reyperdonaaSchehrazada?: Ficción y placerenla
teoríaliterariaindia,OscarPujol......................................................... 417
Laslanzasdelos reyesShariyary Sha Zamán: metáfora y
erotismoenLasmilyunanoches,JoséManuelPedrosa..................... 433
La«cruelle princesse»oulafille rebelle de l’Orientà l’Occident,
AgnèsEchène.......................................................................................... 453
ScherezadeenelsigloXXI,ManuelÁngelVázquezMedel................. 469
10INTRODUCTIONLes Mille etune nuits ont connuunénorme succès etunengouement
particulier en Europeà partir de la traductiond’AntoineGalland en 1704.
Leur succèss’est prolongéjusqu’ànosjoursavecdemultiplesrévisionsdans
le domainedela traduction, de l’éditionet des adaptations écrites,
dramatiques etvisuelles. Dans le cas de l’Espagne, citons l’adaptation
scéniqued’Els Joglars:la troupecatalane réaliseenmars 2006un spectacle
axé sur les Nuits de Shahrazâd. N’oublionspas non plus la dernière édition
illustrée par l’artisteFederic Amat, quiexposeenjuin 2006 une sélectionde
quarantedessinsoriginaux créés pour lestroisvolumes de Las mil yuna
noches, traduites et introduitespar l’arabisant espagnolJuan Vernet aux
éditionsGalaxiaGutenberg.
Lalointaine originedes contes «arabes» quenarreShahrazâd s’encadre
dans la riche traditiondestextesorientaux qui pénètrent en Occidentpar la
voie de la Méditerranée,del’Espagne et de l’Italie, des Croisades et des
caravanes commerciales,mais aussi par les imagomundi desvoyageurs et
des grands explorateurs. De l’Orientàl’Occident, autravers des fables,des
contes,des exempla,desproverbes,del’âgemédiévalà l’époque
contemporaine, Les Milleetune nuits ont irrigué une brillanteculture de la
parole et de la communication, comparable seulementàd’autressommes
littéraires de la culture occidentale, telles lesproductions d’unCervantèsou
d’unVoltaire. Les Mille etune nuitsfurentconsidéréescommelelivreinfini
par excellence par Asin Palacios etpar Borges; plus récemment encore,
Juan Goytisoloa revisitécette sommedelalittérature universelle et de la
créationartistique. Mario Vargas Llosaa annoncédernièrementson
intentiond’adapter certains contesdes Nuits pour la scène et ilanotamment
précisé sonintentionde rajouterunedizainedecontesde son proprecru.
A plus d’un titre, il nousa sembléimportant,en prenant comme
référence l’Espagne,deconsoliderun pont millénaireentreOrient et
Occident,endonnant la parole aux spécialistes del’œuvre, mais aussià tous
ceux qui s’intéressent aurécitoriental,à sestechniques narratives,à ses
modulations dusavoir,à ses images duquotidienet des imaginaires
partagés,aux expressions artistiques envisageables dans les Nuits. En ce
sens,les Milleetune nuits constituent le lieu incontournable pour réviser
l’importance de la formationd’une imaged’Orient en Occident,etun
passage obligéetprivilégié,matérielet créatif,del’Occidentvers l’Orient.
Celadoitserviraussià retravailleretà repenserlestraductionsexistantes,les
13influences,les manuscrits,les éditions,lesthèmes,lestraces de cette œuvre
dans la productiondes contesoccidentaux etorientauxengénéral,et dansla
culturenarrative qui vadel’Indejusqu’en Méditerranée, etplusloinencore,
sil’on se réfèreàla productionlittéraireet artistiquede pays comme les
États-UnisoulaChine.
Pour l’Occident, les contes des Milleetune Nuits sont devenus très vite
le paradigme de laculture orientale,de sonarsenalmythologiqueet de sa
structureidéologique; et en adoptant des formesvariées dans la création
artistique (cinéma,BD, peinture, musique, cuisine, théâtre, arts de la scène,
poésie,essais,architecture),les Nuits ont démontré une flexibilité poétique
d’une portée universelleexceptionnelle. L’ensembledesrécits quifondentle
recueila donnéau conte oriental la possibilitéd’être unespacecréatif d’une
profonde richesseesthétique, alimenté parunextraordinaire sentiment de
«libertédefaire»,dedétachement desvaleurs morales et des normes de
représentation,desvaleurspoétiquesetpolitiques,desidéauxdefictionetde
diction, qu’ilssoientfinalement« occidentaux» oumême« orientaux».
Par conséquent,l’objectif premier de cetouvrageest d’améliorer,à
travers les Milleetune nuits et l’héritagearabe, notreconnaissance des
réseaux de relations entreles littératures et,au-delà,entreles civilisations
quilesontportées. Dans cette perspective, l’undes moments lesplus forts,
etqui peut prendre valeur de symbole,a étél’introductionenEspagne, par
un savant d’origineet de culture juives convertiau christianisme,Pierre
Alphonse (XIe-XIIe siècles),de soncélèbre ouvragela Disciplinaclericalis,
un ouvragedont l’essentieldela matière provient commenous le savons du
domainearabe:nous avonslà en effetun point deconvergence remarquable
entrelestroiscultures.
Cependant, outrela Disciplinaclericalis et bien avant la traductiondes
Nuits de Galland, de nombreux autresrecueils de «contes»arabes,mais
ausside«leçons de sagesse» et de proverbes(qui les accompagnent
souvent), sontpassésen Espagne puis danstoutel’Europe, qu’il s’agissedes
fameuses«fablesdeBidpaï» (i.e. Kalîla et Dimna)oude recueilscommele
Romandes Sept Sages (i.e. Syntipas)ou encorede Barlaam et Josaphat.
Chacundecestextes aura une influence nonnégligeable sur la littérature
médiévaleeuropéenne, non seulement comme typede traitement
littérairemais également comme visiondu monde partagée. Ajoutonsàcela
desœuvresquine sontpas destraductions mais dont la matière recoupeici
et làlestraditions« orientales», en tantquegenre,avecle roman picaresque
ou bien en tantqu’œuvre singulière, avec par exemple le Livredu Comte
LucanordeDonJuanManuel.
Bien entendu,c’estàla suitedela traductiondeGalland au début du
XVIIIe siècle queles Milleetune nuits s’imposeront comme undouble réel
et fictionnel de l’Autre,àlafoisreprésentatives de toutelalittératurede
l’Orient et,demanièrenonmoins fantasmagorique, de l’Orient lui-même
mis en littérature. Nous avonssignalé ci-dessus les adaptations et les
14influencesquin’ont cessé, jusqu’àcejour,de se manifester en Espagne
comme ailleurs dans le monde. Le domainede recherche étant extrêmement
vaste, ilaétélimitéiciàl’héritagelittéraire,y comprisà travers la matière
sapientiale et lesproverbes, unhéritage qui peut s’exprimersous forme de
thèmeset demotifsinspirésdesNuits, sousformede techniquesdenarration
ou bien encore sous forme d’undiscours,dedésirou de crainte, communà
plusieursœuvres ouauteurs,dontlesMilleetunenuits.
En résumé,lesarticlesquiforment le présentouvrage ont été séparésen
quatre parties, qui suiventun ordrechronologique. La première partie,
intitulée«Moyen Âgeet Renaissance», traitedestextesou desthèmesqui
ont commencéàcirculeràla suitedel’installationdesArabesenAndalousie
et,danstous les cas,antérieurement au XVIIe siècleet, par conséquent,à
l’introductiondes Milleetune nuits en Occidentpar AntoineGalland. La
deuxième partie«Période des XVIIe,XVIIIe et XIXe siècles»est centrée
sur lesprémisses et, surtout,les conséquences de l’arrivée des Nuits de
Galland etsonimpactsur la littératureeuropéenne,avec notamment la
naissance du «conte oriental»etplus loin encoredu « roman». La
troisième partie concerne le XXe siècleet lesrapports des Nuits avec
quelques-uns desplus grands écrivains,commeJorge Luis Borgesou Italo
Calvino. Enfin, la quatrième partie«Poétique, thèmes et motifs du monde
jusqu’au XXIe siècle» regroupedestravaux trèsouvertssur la circulation
desthèmes et motifs liés aux Nuits,leurstraductions dans d’autres langues
ainsi queleurdevenirenceXXIe siècle.
15I
MoyenÂgeetRenaissanceLa portedel’Andalousie
AboubakrChraïbi,Inalco, Paris
Les chroniqueurs arabesont commencéàcomposervers la seconde
moitié du IIe/VIIIe siècledes livresspécialement consacrés aux premières
conquêtes, qui ont marquélespremiers siècles de l’islametsa rapide
expansionhors de l’Arabie. De telsouvragessont facilement
reconnaissables:ilsportent en général dans leur titrelenomd’action fath
/ouverture ou, plus souvent encore, son pluriel futûh. Ibnal-Nadîm recense
au IVe/Xe siècle une trentaine de textes de ce genre (Ibnal-Nadîm,
p. 682-3): sixutilisent le singulier fath etsonttous attribuésàal-Madâ’inî
: thBarqa, thal-Ubulla fathal-Hîra(m.225/840) Kitâb fa Kitâb fa , Kitâb ,
etc.; ving-troissont attribuésàdivers auteurs, dont le célèbreal-Wâqidî (m.
207/822),etutilisent le pluriel futûh : Kitâb futûhKhurâsân, Kitâb
futûhalShâm, Kitâb futûhal-‘Irâq,etc. Lestermes fath /futûh signifient bien
entendu «conquête/s»… de la Syrie,del’Iraq,etc. Ilss’appuientsur la
racine f-t-h, qui se rattache essentiellement ausens d’« ouvrir». Fathet
Futûh sont donc perçus commel’ouvertured’espaces initialement
inaccessibles,comme sicesterritoires étrangers avaientune porteetque
l’effortdeguerreconsistaità trouverlemoyend’ouvrircette porte.
Bien entendu,ilya quelquechosedeconcret là-dedans. Depuisune
hauteantiquitéet jusqu’àl’époquemédiévale, les villessontprotégéespar
des murailles. Et de nombreuses anecdotes historiques etpseudo-historiques
racontent le moyen par lequel une arméegrecque, égyptienne ou arabeest
parvenueà prendre une citéfortifiée en sefaisantouvrir lesportes de
l’intérieur. MuhammadIbn ‘AbdAllâh al-Iskâfî (début Ve/XIe s.) consacre
deux chapitres de sonlivreaux stratagèmesutiliséspourobtenir l’ouverture
desportes des forteresses et des cités(Iskâfî, p. 24-28). C’est ainsi quela
villedeHamadhân par exemple fut prise; et c’est ainsi, surun registre plus
large maisrelevant de la même zone géographique, dans la littérature
pharaonique, quela villedeJoppéeest tombéeet,danslesrécitshomériques
comme onle sait, quela ville de Troie fut enfinconquise, toujours lorsque
leursportesfurentouvertes(Lefebvre, p. 125).
Inversement,lespremièresversions de l’Histoiredela ville de cuivre
montrent l’échec pour MûsâIbn Nusayr etsonarméeàentrer dans cette
ville, car celle-cine possède pas de portes. Elle restedès lors inaccessible,
imprenable. Mais comment est-ce possible? Etquecontient-elle? Selon
19certainesversions,desrichesses sans nombreentreposées là,grâce au
pouvoir accordé par Dieuaugrand roietprophèteSalomon (Ibnal-Faqîh, p.
88-91). L’Histoiredela villedecuivre sert visiblement undiscours
idéologique spécifique. Il n’en reste pas moinsqu’elle est révélatricede
l’imaginairelié àces espaces clos entourés de murailles,extrêmement
riches,associés simultanément à un passémythique (pour ne pas dire
biblique ou coranique) d’où ilsproviennent etàl’avenir bien concret de
celui quiyentrerait, pourenjouirenfin,commedesjardinsduparadis.
Qu’en est-ildonc de l’ouverturedel’Andalousie? Quels en ont étéles
protagonistes et avec quellesmotivations? Quelle portefallait-il ouvrirpour
y entrer? Nouspouvons lireà ce propos dans les Mille etune nuits,etplus
exactement àlanuit271 de l’éditionBûlâq, un récitparticulièrement
remarquable de ce point de vueintitulé La ville de Labta(var.Labtît)et la
porteaux cadenas, ville généralement identifiéeà Tolède. C’est un récit
d’une pageà peine,àcaractèrefondateur.En voici,en substance,le résumé :
«Ily avait,dans la ville de Labta (altérationdeTulaytila, id. Tolède),
qui servait alors de capitaleà l’undesroyaumes d’al-Rûm (id. Chrétiens du
Nord), un palais maintenutoujoursstrictement fermé. Chaquefoisqu’un roi
mourait etqu’unautrelui succédait,ilajoutaitàla portedece palaisun
nouveau cadenas, sibien quele palaisse trouvait fermé parvingt-quatre
cadenas. Par la suite, unhomme quin’étaitpas de lignée royalefut désigné
comme le nouveauroi. Il décida d’enlever les cadenaspour découvrir ce
qu’ilyavait derrièrela porte.Lesgrandsdignitairesduroyaume tentèrentde
s’opposeràlui, de lui offrirtout l’or et les joyaux qu’il voudrait,mais en
vain. Lorsqu’il ouvrit la porte, il découvritàl’intérieur lesfigures d’Arabes,
sur leurs chevaux et leurs chameaux, portant lances et épées. Il y avait
égalementunécritoù l’on pouvait lire: lorsquecette porte sera ouverte, ce
pays seraconquispar des Arabes telsqu’ils figurent ici, alorsprudence,
prudence!Cette ville se trouvait en effet enAndalousieet cettemêmeannée
elle fut conquise par Târiq IbnZiyâd,durant le règnedu calife al-Walîd Ibn
‘Abdal-Malik (m.96/715).
«Târiq IbnZiyâd fitungrandbutin et découvritàTolède d’immenses
richesses:centsoixante-dix couronnesornées de pierresprécieuses; la table
de Salomon (qui se trouveaujourd’huià Rome,ajoutele texte); le grand
miroirde Salomon (qui permet de voir n’importe quel endroit du monde);
lespsaumes de David écrits en grec sur des feuilles d’orornées de joyaux ;
des livressur lesvertus despierres et desplantes, sur la fabricationdes
talismans et la science de l’alchimie;une grande salle rempliede poudre
pour transmuter lemétal en or; et d’autresobjets précieuxencore. Tout cela
fut envoyéau calife Omeyyadeal-WalîdIbn ‘Abdal-Malik,les Arabes
s’établirent dans les différentesvilles de ce pays, quiest,en réalité, l’undes
plusimportantsdumonde.» (Bûlâq,I,446)
Ce récit des Milleetune nuits secomposededeux parties. La première
explique quel’Andalousie aété« ouverte», sil’on se place dans la
20perspectivedes chroniqueurs arabes, parce que son dernierroi (identifié à
Rodéric ou Rodrigue) a violé une coutume locale et ouvert une porte
interdite, provoquant la chutede son royaume. Bien entendu,nous voyons
dès ce stadede quelle manièrel’imaginairea fonctionné: ilaassocié
l’ouverture/conquêtedel’Andalousieàl’ouverture effectived’une porte,
opérée de l’intérieur, parune instance qui transcendeles desseins humains,
comme uneirrésistibleinvitationàentrer(le roi,lui,étaitdans l’ignorancela
plus complètedece qu’il faisait). La deuxième partie, plus prosaïqueen
apparence,décrit lesrichesses,les livressacrés etprofanes et lesobjets
merveilleux,dont certainsremontentàSalomon ouàDavid, trouvéspar les
ArabesenAndalousie.
**
*
Examinonsà présentplus attentivement cette première
partie,c’est-àdirela séquence du « roideTolède qui ouvrela portedelamaison
interdite», particulièrement célèbredans le mondedela recherchedepuis
plus d’un siècle. Elleaeneffet fait l’objet de nombreux travaux,initiéspar
Eduardo Saavedra (1892,d’après RenéBasset), poursuivispar la première
monographie quia lancéen réalitéles débats de René Basset(1898),
monographiedont les conclusions furentremises en cause par Juan
Menendez Pidal (1901,d’après Alexander Krappe) et sonfrèreRamon
Menendez Pidal (1924, d’après MichelMoner),Alexander H. Krappe
(1924,1926 et1928)ou, plus près de nous encore, Georges Tyras(1988),
Michel Moner(1993) et, surtout, dansune longuenotice, Julia Hernande z
Juberias(1996),ensuite, après elle, sousd’autresperspectives,Marie-Claude
Dubois(2005), sansoublier lestravaux d’une importance majeured’Ahmad
Mukhtâr al-‘Abbâdî (1967-8et1971) commeéditeur de sourcesnouvelleset
ceux de MahmûdAli Makki (1957 et 1985-6) sur lesorigines égyptiennes
despremiers transmetteurs de cette tradition (pourtous ces auteurs, voir la
bibliographie).C’est quele sujetdébordelargementlecadredesMille etune
nuits (si tant est qu’il leur appartient,commenous le verronsplus loin).
C’est une pièce de l’Histoire, et elle est traitée comme telle,avec une
constance remarquable et beaucoup de sérieux,aussibien par les lettrés
musulmans évoquant la conquêtedel’Espagne que par les chroniqueurs
chrétiens de ce même pays. Autrement dit,notre récitoccupe une position
idéalecomme unhéritage partagédedeuxcultures.
Pour commencer, partons de la monographiedeRenéBasset, très
savante, très bien documentée,intitulée«La maisonferméedeTolède».
Sonauteuryrelève plusieursversions de cet épisode,d’abord, commeila
étédit,chez les historiens arabes,et il en dénombre une douzaine du IXeau
XVIIe siècle, la versionla plus ancienne étant attestée dans le Kitâb
al21masâlik wa-l-mamâlik d’IbnKhurradâdhbih (m.272/885 ou 300/912) et la
plus récentedans le Nafh al-Tîb d’al-Maqqarî (m. 1041/1632). René Basset
relèveencore, et c’est particulièrement intéressant, quecet épisodefigure
aussi, avec certainesvariantes,chez des chroniqueurs de l’Espagne
chrétienne,àdes datesplus tardives,à commencer par Lucas de Tuy et
RodrigoJimenez deRada (XIIe-XIIe s.), puisGutierrezDiazdeGome zdans
le Victorial,composéentre 1431 et1435, ou bienencore, au XVIe siècle, à
la fois dans deux romances de Lorenzo de Sepulvedaet dans le livre
(pseudo-Ali Abensufian, Histoiredes deux conquêtes d'Espagne par les
Mores)soi-disanttraduit de l’arabe par Miguel de Luna (1589). Le thème
aurait même migré, avec certaines altérations,jusqu’au Mexique. La
question qui se posealors est:commentune telle traditiona-t-elle vu le
jour?Qu’est-ce quilamotive ?
La thèsedeRenéBasset, qui reprenddonc et nuancecelle de
l’ingénieur et historienespagnol Eduardo Saavedra, est quel’épisode du
« roi qui ouvrela porteinterdite provoquant la chutede son royaume»
s’appuieraitsur un«faithistorique».Ilen vientàcetteconclusiongrâceàla
versiondonnéedecemêmeépisode par Ibnal-Qûtiyya (IVe/Xe siècle):ce
dernier,d’une part,ne parle pas des cadenasquel’onajouteà l’avènement
de chaquenouveauroimaissimplement d’unédifice qu’il était interdit
d’ouvrir(ce qui seraitselonBassetun signe d’archaïsme),d’autre part,il
spécifie quecet édificecontenait lesquatreEvangilessur lesquelson prêtait
serment. Ce qui signifierait, selonBasset, qu’il devaits’agir d’unlieusacré
ou de culteetque soncontenu devait correspondreà« un trésor d’église»,
d’où la reconstruction suivantedel’événementquiadûsusciter la légende,
toujoursselonRenéBasset :
«Malgrél’oppositiondu clergé,Roderic,à sonavènement,manquant
d’argent etobligédelutter contreles frères et lespartisans de son
prédécesseur Witiza, sedécide à ouvrirun trésor appartenantàl’églisede
Tolède et amasségrâceaux générositéssuccessives de ses
prédécesseurs(…) Le souvenir de cetteeffraction s’associadans l’esprit
populaireà la légende universelle de la chambre ou de la maisoninterdite.»
(Basset, p. 17)
Jusque-là,RenéBasset est en parfait accordavec Eduardo Saavedra.
Leur divergence se situe plus loin. AlorsqueSaavedra suppose quele roi
Rodriguea dûtrouver dans l’église qu’il voulaitpillerun parchemin qui
excommunierait l’auteur d’un tel acte, René Basset,lui, prendappui surun
autre témoignage,celuid’unhistoriendu XIIIe siècle, Ibn ‘Idhârî, quidit
queles suwar (quel’on pourraittraduireaussibien par« peintures» que par
« statues») des Arabes et des Berbèrestrouvéespar Rodrigueà Tolède ont
étéfinalementtransportéesàl’époquede ‘Abdal-RahmânIbnMu’âwiya (m.
788)àCordoue pour être placées,comme destalismans,dansson palais:il
s’agit donc nécessairement de statues. René Basset avance alors l’idée
suivante:
22«Cedétailnous fournit la solutionduproblème. L’imagination
populaire, sachantquedesstatues avaient été transportées d’une églisede
TolèdeàCordoue, voulut s’expliquerpourquoiellesavaient été placéesdans
cetteéglise; elleyarrivaenleur appliquantunecroyance quenous trouvons
répanduechez les Arabes d’Orient commechez ceux d’Occident: un
magicien pouvaitcomposerun sortilège parlequel une statue représentantun
ennemi,empêchait, tantqu’elleétait debout,le peupleauquel appartenait cet
ennemid’envahirle pays.» (Basset, p. 18)
En effet,denombreux chroniqueursrapportentpar exemple comment
une statueinstalléeenborddemer, près de ce qu’onnomme aujourd’huile
détroit de Gibraltar,était censée protéger le pays de touteinvasion, tant
qu’elle restait debout(al-Maqqarî, index «Sanam Qâdis/La statuede
Cadix»).On peut également évoquerl’épisodeassociéàAlexandreleGrand
etàlaconstructiond’Alexandrie,danslequel,afinde repousserdescréatures
marinesqui venaientdétruirelanuitce quel’onbâtissaitdejour, onfabriqua
desstatuesàl’imagedecescréaturesetonlespostaenborddemer…etces
talismanssuffirentàlesrepousser(par exemple IbnKhaldûn, citant
alMas‘ûdî pour le critiquer, p. 36; al-Maqrîzî, index«al-Iskandar»). Il s’agit
d’une traditionbienétablieaussibienenOrientqu’enOccidentqui sefonde
sur le lien de sympathieexistant entre un objet et sa représentation, qui
permet de contrôler l’un par l’autreetqui remonte vraisemblablementà une
trèshauteantiquité.
En somme,la thèsedeRenéBasset est que, d’une part,l’épisode du
« roi qui ouvrela porteinterdite provoquant la chutede son royaume »
correspondàl’amplificationdedeux faits historiques(pillage d’un trésor de
l’église, transfert de statues de Tolède vers Cordoue),d’autre part, quela
mauvaiseactionduroi,en ouvrantla porteinterdite,doitêtrecomprise,dans
l’imaginaire, comme la ruptured’uncharme ou d’un talisman qui protégeait
le pays.
Cependant,à ma connaissance, tous lestravaux qui vontsuivre, deJuan
Menendez Pidal (1901)àJulia Hernandez Juberias(1996), vontplus ou
moinsrejeter cetteinterprétation, privilégiantune création purement
fictionnelle,à partir duthème«dela tombe violée» ou, plus profondément
encore, du mythe du« paradisperdu». Plusieurs arguments sont en effet en
défaveur de la thèsedu«substrat historique» et du«talisman protecteur »
deRenéBasset :
1–Alorsquel’on rencontrece thème dansle domainearabedèsleIXe
siècle (voireleVIIIe siècle),aucunhistorienespagnolcontemporainn’en
parle avant le XIIe siècle; iladonc été vraisemblablement intégralement
importédel’extérieuretdonccrééde toutespièces;
2 –Georges Tyras montre sur des considérations internesqueles
premièresversions chrétiennesquel’on rencontre, par leur vocabulaire, leur
style et l’organisationdel’action sont caractéristiques des fictions
didactiques;
233–Ilexistedes versions d’une hauteantiquité où un roi, qui viole une
sépulture ou uncaveau,ytrouve une inscription quilecondamneà perdre
son royaume et à disparaître, marquant la finde sa dynastie; Alexander H.
Krappeciteàce proposunconte populairechinoisà propos du dernier
empereur de la dynastie Tsin et, surtout,des auteurs de l’antiquité grecque
comme Ctésias(Ve-IVe s. av. J.-C.)à propos duroi Xerxès de la dynastie
achéménide,ce quimontre, toujoursselonKrappe, le rayonnement de ce
thème depuis le Proche-Orient, où iladûprendrenaissance,à la foisvers
l’est,jusqu’enChine,etl’ouest,jusqu’enAndalousie ;
4– JuliaHernandez Juberias, quiadoptelemême point de vue
qu’Alexander Krappe, apporte une nouvelle versionarabedece thème,à
propos du dernier calife de la dynastie umayyade, Marwân IbnMuhammad
(m.132/750) qui, ayant accidentellementpénétrédans le tombeau d’une
princessedePalmyre,ytrouve uneinscription qui condamneàladéchéance
celui qui violeraitsa sépulture; et,eneffet, peu de jours après,Marwân
perditson pouvoir et ce fut la fin de sadynastie (p.205). J. H. Juberias
ajoute qu’il n’était certainement pasquestionà l’originede talismans
protecteurs(ceux-cin’apparaissentselonelle qu’à partir du XIIIe siècle),
maisqu’il devait bien être questionà l’origined’un tombeauoù il était
interdit d’entrer,et c’est une violationdecegenre quia coûtéauroi
Rodrigue son royaume (Hernandez, p. 207) ;
5– Alexander H. Krappe proposeencore une autreinterprétation, où il
ne s’agit ni de talismansprotecteurs donton rompt le charme ni même de la
violationd’une sépulture, mais dela réalisationd’une prophétie; il fournit
deux versionspersanes du Xe et du XIe sièclesoù le roiHurmuzdapprend
parunécrit conservédansuncoffre scellédanssa salle destrésors la fin
prochainede son règne (Krappe, 1926, p. 182-183).
6–Enfin, surunautre registre, quiassocienotre histoireau mythe du
paradisperdu,Alain Milhou (1992)puis Michel Moner(1993) analysent les
premièresversions chrétiennes, quinediffèrent guèreen réalitédesversions
arabes de la même époque, comme une résurgencedu mythe bibliqueet de
l’expulsiondupremier hommeduparadis; ilsprennent en considérationle
faitqueRodrigue, avant d’avoir forcé la porteinterdite,aétéégalement
coupable duviold’une jeune femme quiluiavait étéconfiée: « par
l’additiondeces deux fautes,nousvoicidonc bien près d’Adam (…) »
(Milhou, p. 369); Michel Monerrappelle quantàlui que, régulièrement,
dansses mêmessources chrétiennes,l’Espagne est explicitement comparée
auParadis(Moner, p. 139,note 10).
Même sices interprétations divergent, toutess’accordent cependant à
rejeter la thèsedusavant français. Il s’agit donc,d’une part,decomprendre
commentunérudit commeRenéBasset, qui, d’habitude,n’hésite pas à
ranger nombrede récits«historiques» parmi lescontes merveilleux,a pu se
méprendreet jusqu’à quel point il s’est réellement « trompé»,et,d’autre
24part,et afin d’y voirun peuplus clair nous-mêmes,d’essayer de classer les
différentesversionsettraditionsnarrativesenjeu.
D’après René Basset,le premier fait historiqueest induitpar la version
d’Ibnal-Qûtiyya (IVe/Xe s.), qui place des Evangilesàl’intérieur de la
maisonfermée, laissant croireimplicitementquec’est unespaceappartenant
àl’Eglise; le deuxième fait historique repose sur la versiond’Ibn ‘Idhârî
(VIIe-VIIIe/XIIe-XIVe s.), qui parle dutransfert de statues de cettemaison
interditedeTolède vers un palais de Cordoue, ce quia confortél’idée qu’il
s’agissaitde talismansprotecteursdontlecharmeavaitété rompu.
Aujourd’hui, nous disposons de quelquessources nouvelles auxquelles
René Basset ne pouvaitpas avoirpleinement accèsà sonépoque, et, surtout,
parmi cessources,del’ouvragede ‘Abdal-MalikIbnHabîb (m.238/853),le
Kitâb al-ta’rîkh, quiest plusanciend’unecinquantained’annéesquelesplus
anciennesréférencescitéespar le savantfrançais.
L’ouvraged’IbnHabîb (premièremoitié du IXe siècle),d’une part,
même s’il est en soiassezsingulier,confirme ce que rapportent
immédiatement après luiavec de légèresvariantes Ibn Khurradâdhbih (fin
IXe siècle)etd’autreshistoriensencore, signifiantqu’il s’agitd’une tradition
parfaitement établie. D’autre part,ilmontre queles deux versionsplus
tardivessur lesquelless’appuie l’interprétationdeBasset,c’est-à-direles
versions d’Ibnal-Qûtiyyadu Xe siècleet d’Ibn ‘Idhârîdes XIIIe-XIVe
siècles, sont altérées,lacunaires et, par conséquent,ne représentent
nullementunétatplus archaïque ou plus authentiquedenotre récit. Voicile
résumédece que rapporteIbnHabîb (p.140-141) :
« ‘AbdAllâh IbnWahbm’a raconté,d’après al-LaythIbn Sa‘d (m.
175/791), quelorsqueMûsâIbn Nusayr,au cours de ses conquêtes en
Andalousie,arrivaàla ville royaledeTolède,ilydécouvritune maison que
l’onappelait «lamaisondesrois». Il l’ouvrit ety trouva vingt-cinq
couronnes, toutesornées de pierresprécieuses,au nombredesroisqui
avaientrégné jusqu’alorssur l’Andalousie:chaquefoisqu’un roimourait,
onmettaitsacouronnedanscettemaison, onyinscrivaitsonnom, sonâgeet
laduréede son
règne.Onditquelenombredegouverneursmusulmansd’alAndalus,jusqu’àce qu’ilsperdentàleur tour le pouvoir, seraégalement de
vingt-cinq. »
«Il y avaitàcôtédecette premièremaison où l’onavaittrouvéles
couronnesune autremaison qui portaitvingt-quatrecadenas,chaquefois
qu’unnouveauroiétait désigné,il y ajoutaituncadenas. Maisquand
Ludhrîq(id. Rodrigue)prit le pouvoir,ildit:«Par Dieu,jene voudraispas
mourir d’affliction parce quej’ignorece qu’ilyadans cettemaison, il me
fautabsolumentl’ouvriretsavoirce qu’ilyaàl’intérieur!»Leshommesde
la chrétienté, les évêques et les diacresse réunirent ettentèrent de l’en
dissuader, promettant de luidonner ce qu’il voudrait,mais en vain. Le roi
enlevales cadenasetouvrit la portedecettemaison. Ilytrouva uncoffreen
bois contenant les figures d’Arabes avec leursturbans,leurs arcs et leurs
25épées. Il trouva égalementunécritquidisait:« sil’on ouvrecettemaisonet
onyentre,les hommesqui sontreprésentésicientrerontdansce paysets’en
empareront».LesMusulmansentrèrentcettemêmeannéeenAndalousie. »
«IlstrouvèrentàTolède desrichesses immenses : le solautour de l’une
des maisons était couvert de plaques d’or et d’argent. Ily avaitune telle
profusiond’objetsprécieux,d’or et de joyaux qu’ilétait impossiblede tout
emporter. ‘AbdAllâhIbn Wahb m’a raconté, d’aprèsal-LaythIbnSa‘d, que
lorsqueMûsâIbn Nusayra ouvert Tolède,il y avaittrouvéla table de
Salomon, ornéedejoyaux,faited’or,incrustée de diamants et de pierres
précieuses,ainsi qu’une autre table en onyx dontonne pouvait estimer le
prix,… »
Commeles Milleetune nuits,cette versionest également composée de
deux parties: une première partiecentrée sur l’épisode du« roi qui ouvrela
porteinterdite provoquant la chutede son royaume»;une deuxième partie
quidécritlesrichessesdécouvertesparlesArabesàTolède.
Mais leur traitement est différent:chez IbnHabîb,notreauteur le plus
ancien,la première partie est bien plus élaborée sur le plandel’intrigue que
celledes Nuits tandisqueladeuxième partie, qui relèvedel’inventaire (liste
desobjets précieux trouvés),estmoinsfournieet pluscourte.
Dupoint de vuenarratif,dansla première partie,commel’a relevéJulia
Henandez Juberias(p. 198),Ibn Habîb proposenon pasune seule maison
ayantquelque traitparticulier, mais deux maisons« trèsspéciales», côteà
côte, l’une,aux cadenas, pour l’arrivée du nouveauroi, l’autre, aux
couronnes, pour sondépart. Les deux maisons correspondent aux deux
phases essentielles de l’exercice dupouvoir,depuissoncommencement
jusqu’à sonachèvement.Surle plandela structure,le récitestdoncconstruit
de manière symétrique, avec des cycles complets,mettant naturellement en
regardl’undel’autrel’avènement et la disparitiondechaque roi. Cette
visioncycliqueet cette symétrie ne sontpas le fruit du hasard; elles
correspondentà quelquechosede réfléchiafinde transmettreau lecteur un
certain«message»; d’ailleurs, ellesont été poussées jusqu’à prédire qu’il
arriveraaux nouveaux maîtres de l’Andalousie exactement la même chose
qu’aux anciens:lenombredegouverneurs musulmansseraégalement de
vingt-cinq, puis,commeRodrigue,ilsperdrontàleur tourleur pouvoir.
Ilyadonc ici quelque« signification» liéeau nombre vingt-cinq,au
cadenas«à ajouter» quimarqueledébut de règne d’un roi, etàl’abandon
delacouronne quimarque safin, une signification première, qui remonteau
premiertransmetteur de ce récit,l’Egyptienal-LaythIbn Sa‘d (m.175/791),
etsurlaquelleilconviendrad’entreprendredesrecherches,maisquejelaisse
momentanément de côté, dans le présent développement,car cette
signification premièrene semble pas avoir étébienconservée par les
successeursd’IbnHabîb.
Précisément, qu’en est-ildonc des deux versionsplus tardivesutilisées
par René Bassetpoursadémonstration? Ce quifrappeimmédiatement
26l’attention, c’estquela symétrieaétébriséeet qu’il n’ya plusdeuxmaisons
côteà côte (la première, comme on l’a vu, pour marquer le départ de
l’ancien roi, et la seconde pour marquer l’arrivée du nouveau) mais une
seule,la plus dramatique, celle qu’il est interdit d’ouvrir. Qu’ytrouve-t-on ?
C’est là queles deux textesutiliséspar René Basset deviennent incohérents
etquel’on se rend compte qu’ils ont étéaltérés. Dans la
versiond’IbnalQûtiyya, cettemaison quel’onne doitpasouvrir, outrelecoffreavec les
figures des Arabes,contient lesquatreEvangilessur lesquelson va prêter
serment,et c’est aussidans cettemaisoninterdite quel’onconsigne le nom
duroilorsqu’il meurt!C’est quelque peu incompréhensible, puisqu’il faut
bieny entrerpour prêterserment etpourrédiger la nécrologieduroi qui
vient de mourir,et en même temps il est spécifié qu’elle est interdite
d’accès!Autrement dit,ilyaeuune erreur de copie dans Ibnal-Qûtiyya,
une lacune quia faitquel’onaconcentréen une seulemaisonlespropriétés
contradictoires,incompatibles,des deux maisons initiales. Le texteest
tellement embrouillé quelacouronne quel’ondéposait après la mort duroi
dansl’unedesmaisons estdevenue unecouronne quiindigneleshommesde
religionlorsqueRodrigueladépose… (les mots arabesutiliséspar les
manuscrits, ja‘alaal-tâj ou bien hamalaal-tâj, sont assez curieux et
confirment bien qu’ilyaeuune dégradationdutexte),alorsquece quidoit
lesindignerlogiquementc’est sonintentiond’ouvrirla porteinterdite.
Lestraces d’une telle altération sonttout autant manifestes dans le
second texteexploité par René Basset,celuid’Ibn ‘Idhârî, plus tardif. Il
comporteeneffet,luiaussi, une seule maison, où, simultanément,et de
manièreaussiincohérente, il est ditquechaquefoisqu’un roimouraiton
allaity déposersacouronneetrédigersanécrologie etqu’en même temps
cettemaisondevaitresteràjamais fermée. Toutefois,ici,les hommes de
religion s’indignent effectivement(c’est la même expressionenarabe pour
marquer l’indignation quiest utilisée iciet che z Ibnal-Qûtiyya: ankarat
alnasrâniyyadhâlika)non pasàcaused’unecouronnemaisseulementlorsque
le roi veut ouvrir la porte… Mais ici, lorsqu’il entredans la maison
interdite, il trouvebienentendu la représentationdes Arabes,mais aussiles
différentes couronnes desroisquil’on précédé…Comment ces couronnes
sont-elles arrivées l’une après l’autreàl’intérieur d’une maisonjusque-là
totalementclose ?
La solutionbienentendu est queles deux maisons initiales,l’une
accessible où l’onentreposeles couronnes etoù l’onconsigne la nécrologie
royale,l’autreinterdite sur la portedelaquelle onajoutedescadenas, ontété
fondues en une seule,concentrant l’attention sur l’aspect le plus dramatique
des deux,carune maisoninterditedontonignorelecontenu est toujours la
plus attractiveet la plus fascinante. Autrement dit,RenéBasset aété
certainement en grande partie victimedela qualitédessourcessur lesquelles
il s’estappuyé.
27Dans la plupart desversionsplus tardives,comme celles d’al-Himyarî
(m.727/1327),al-Nuwayrî (m.733/1333),al-Qalqashandî (m. 821/1418),
Ibnal-Wardî (m.861/1457) oual-Maqqarî (m.1041/1632),cesincohérences
ont étélissées. La leçonest désormais différente desversions les plus
anciennes. Le textea été réécrit pour donner de la cohérenceàl’existence
d’une seule maison, qui, en général, ne contientplus quelecoffre avec la
représentationdes Arabes. Parfois, pour donner de la chair aurécit,l’accent
aétémissur le débat entrele roi qui veut ouvrir la porteet ceux qui s’y
opposent, tandisqueles couronnes,les Evangiles,etune foule d’autres
objets précieux sont allés amplifier la deuxième partie, où il ne s’agissait
d’abordessentiellementquedelalégendaire table de Salomon, etquiest
devenue par la suite uninventaire sans findesobjets lesplus prodigieux
(miroirmagique, poudre pourtransmuterlesmétaux,etc.).
Par ailleurs,lacomparaisondecesdiversesversionsaveccelledesMille
etune nuits montre quecettedernièren’a riende spécifiqueetqu’elle
reprend, en réalité, etàlalettre, la versiondéjà«normalisée»au IXe/XVe
siècled’Ibnal-Wardî quidémarqueà son tour L’abrégédesmerveillesd’Ibn
Wasîf Shâh (IVe/Xe s.). L’aspect ‘ajîb wa-gharîb /étonnant etsurprenant de
cettehistoirel’aattirée sans doute vers le corpus des Nuits auquel elleaété
intégrée etoù il faudrait la classerà part avec d’autres anecdotessur les
merveilles du mondecomme al-Ma’mûnet les pyramides (Bûlâq,I,578),
Iramauxcolonnes (Bûlâq,I,451) oul’Histoiredurukhkh (Bûlâq,I,585)qui
figurenttoutes également dans la Kharîdat al-‘ajâ’ib / La perle des
merveilles d’Ibnal-Wardî,mais aussi, avec quelquesvariantes,dans le
pseudo-IbnWasîf Shâh (VIIIe/XIVe s.). Notonsquela première version,
assez courte, de l’Histoiredela ville de cuivre, celle quine possède pas de
porteetquel’onne peut donc ouvrir,faisait elle aussi partie d’un tel
répertoire. Et il s’agit bien entendu d’un répertoire spécifique, d’ungenre
littérairedont les enjeux pourraient nous aider à mieux comprendreles
versionstardives normalisées avec une seulemaisonàTolède (et non pasles
versionsanciennesàdeuxmaisons).
Reprenons en effet les différentes interprétations évoquées ci-dessus et
quiconcernent en réalité uniquement lesversions à une maison. Elles
expliquentlachuteduroiRodriguede quatremanières :
1–le roibriselecharmed’un talisman protecteur (R.Basset) ;
2 –le roi viole une sépulture ou unlieusacré (A. H. Krappe, J.
HernandezJuberias) ;
3–le roi prendconnaissanced’une prophétie (A.H.Krappe);
4– le roi viole uninterdit(tabou de la connaissance)quilui vaut
expulsionduparadis(A.Milhou,M.Moner).
Chacune de cesquatreinterprétations correspond àdestraditions
narrativesparfaitement établies, qui ontpu effectivement affecter à un
momentou à unautrenotre récit au cours de sacréation ou de son
évolution: le principedu « talisman protecteur»est explicitement évoqué
28dans la versiond’IbnKhallikân (VIIe/XIIIe s.), quifournit même une
histoire sur les origines de la maisonaux cadenas; la sépultureestprésente
dansune versionchrétienneetlemotarabe tâbûtdésignantle plus souventle
coffredans la maisoninterdite pourrait aussibien signifier cercueil;une
autre versionchrétienne est donnée simplement comme une prophétie, mais
la traditiondela prophétieest peut-êtrel’explicationla plusfaible,carilfaut
nécessairement luiadjoindrela violationd’unespace interdit; enfin,
confirmant la quatrième interprétation, un textearabedit explicitement,à
proposdel’Andalousie:«ilne s’agitpasd’uneconquêtemaisdel’entréeau
paradis» (voirIbnKhallikân,index«MûsâIbnNusayr»).
Notre récitvaattirer etporterprogressivement le lourdhéritagede
plusieurstraditions narrativesqui s’entrecroisent,avec une mention
particulière pour le quatrième thème. Le thème duparadisperdu est en effet
partagé par les chroniqueurs musulmans et chrétiens; en outre, il n’apparaît
passeulement dans la maisonfermée de Tolède,mais aussidans les autres
récits,du même genre, qui ont étéévoqués ci-dessus,c’est-à-diredans les
premièresversionsde La ville de cuivreet, surtout,dans La ville d’Iram aux
colonnes. Celle-ciaétéconstruite, et avec succès,exactementàl’imagedu
paradis. Hélas!Dieu l’a rendue inaccessible, précisele texte. Le seul
homme quia réussià y entrers’est exclaméen visitant la ville d’Iram :
«c’est le paradispromispar Dieu!» (Bûlâq,I, p. 451).Et d’après certaines
sources arabestardives(Ibnal-Wardî),les bâtisseurs d’Iram (ou le paradis)
seraient exactement les mêmesquelesbâtisseursdeTolède.Cesindicesfont
quel’épisodedu« roi qui ouvrela porteinterdite provoquantlachutede son
royaume» peut être raisonnablement interprété, danssonévolution
(normaliséeà une seule maison) et certaines de ses formestardives comme
une réactivationdumytheduparadisperdu.
D’unautrecôté, d’autres formes d’évolution (toujours desversions à
une seule maison)ont conduit,elles,à renforcer etàexpliciter le thème des
talismansprotecteurs. AinsiIbn Khallikân
(m.681/1282),déjàévoquécidessus,danssanoticeconsacrée au conquérant de l’Andalousie MûsâIbn
Nusayr,en profite pour rapportertoutel’histoire (légendaire) de l’Espagne,
en commençantparsespremiers habitants;par conséquent,ilest amenéà
raconter l’histoiredelamaisonferméedeTolède (il n’y ena qu’une
seule)et de saconstruction: elleaurait étéconçue parles anciensGrecs, qui
l’ont appelée Bayt al-hikma,commelefameuxBayt al-hikmat (Maisondela
sagesse) deBagdad consacré, entreautres,aux sciencesgrecques, sauf quele
Bayt al-hikmadeTolèdeestconsacré plus spécialementausavoirmagique, à
l’élaborationdestalismansprotecteurs. C’est pourquoiles Grecsy ont
déposé uncharme pourprotéger le pays,charme qui restera opératoire tant
queceBaytal-hikma (ici:Maisondessciencesdelamagie)resterafermé.
On peut ajouter deux autrestraditions de ce genre. La premièreest
attestée au XIIe-XIIIe siècledans le romandes Septsages de Rome,
adaptation occidentalecomme onle saitdurecueil orientaldesSeptvizirs ou
29Sindbâd le sage. Il y est ditqueRome disposait de plusieurstalismans
(fabriquésparVirgile)etnotammentd’unmiroirqui permettaitde repérerun
ennemi avantqu’iln’attaque; hélas!Trompé par des espionsquiluifont
croire qu’un trésor est caché sous le miroir,le roideRome fait creusersous
laconstruction, qui s’abîmeetavecellelemiroir.Le roiestmisàmortparle
peuple de Rome en colère (voir Chauvin,VIII, p.188,n° 228). La deuxième
traditionest attestée avec quelquesvariantes che z trois auteurs du IXe/XVe
siècle, al-Ibshîhî (m. après 850/1446),Ibn al-Wardî (m. 861/1457) et
alSuyûtî (m. 910/1505),etsemble remonter au moins,dans le domainearabe,
au IVe/Xe siècle (pour cestrois auteurs, voir index «mir’ât»). Elle est
probablementàl’originedel’histoireduroideRome,car nous avons
exactement le même schémad’intrigueet les mêmesobjets magiques
(miroir,horloge), sauf que, pourlesversionsarabes:1-l’action sedéroule à
Alexandrie;2-les concepteurs des divers talismanssont desGrecs(comme
pour Tolède);3-d’après al-Ibshîhî et al-Suyûtî, quidisenttenir ce passage
d’al-Mas‘ûdî (m.345/956),le roi malheureux est le calife
umayyadealWalîdIbn ‘Abdal-Malik (m. 95/715), sousle règneduquell’Andalousiefut
conquise, donc l’exact contemporain de Rodrigueet,en quelque sorte, son
double oriental. Par conséquent, la traditionévoquée par René Basset(un
roi, parce qu’il pense s’enrichir,détruit lestalismansprotecteurs de son
royaume) est parfaitement justifiéeet correspond effectivementà une série
de textes, relativement anciens(al-Mas’ûdî, premièremoitié du IVe/Xe s.)
qui ont assurément influencé le thème de la maison ferméedeTolède,dans
sesversionstardivesà une seule maison, ettelles qu’on peut lesrencontrer
auVIIe/XIIIe s.chezIbnKhallikân puisal-Maqqarî (XIe/XVIIe s.).
A présent, qu’en est-ildesversionsà«deux maisons»? La question se
pose, car aucune des interprétationsprécédentes,lorsqu’onentredans les
détails,n’expliquele rôle des cadenas,ce rituel quechaque roidoit
accomplirà sonintronisationet quidonneànotre texte toute sa spécificité.
Car,commeila étédit,ilne s’agitpas d’unaccidentou d’unajouttardif
mais d’undispositif réfléchi, quimarquela versionla plus ancienne,la plus
élaboréefinalement,etqui trouve sonéquilibreen rapport avecl’autre rituel
et l’autremaison, où l’on rédigelanécrologieetoù l’ondéposelacouronne
dechaque roidéfunt.Or ce sont cesdeuxmaisonsensemble,cesdeux rituels
autour des cadenas et des couronnesquifondent cette tradition. Comment
donclesexpliquer?
En soi, le principedu cadenasquel’on pose surune porte semble
correspondreà la foisà unengagement, une sortede promessemorale, et à
un test, uneépreuvede qualification.C’est unengagement,car le roiaccepte
volontairement de réduire sondegrédeliberté, ausensproprecommeau
sens figuré: en ajoutantuncadenasà unespaceinconnu,il s’engagecomme
sesprédécesseursànejamais franchirune certaine limite. Autrement dit, on
pose symboliquement les frontières du champ d’actiondel’exercice du
pouvoir.Celui-cin’est pasabsoluetne pourra pasledevenir.
30C’est aussi un test,car la tentationest grande :Qu’y a-t-ildans cette
maisoninaccessible depuissilongtemps? Pourquoi ne faut-il pas l’ouvrir?
Quelstrésors cache-t-elle? Il luifaut par conséquent maîtrisersespassions,
sondésir de satisfaire sacuriosité ou saconvoitise. S’ilyréussit,ilaura
montré sondétachement des biens decemonde;s’il échoue, il se sera
montréindigne de régner. Le roiRodrigueéchoueet perdeffectivementson
royaume. Soncas paraît exemplaire,car facilement reproductible (nous
l’avons bien vu avec la profusiondestraditions analogues). Nous pourrions
êtreeneffet dansunelittérature quineditpassonnom, quine s’adresse pas
aux historiens mais auxgouvernants, une littérature« politique»didactique,
comme l’avaitsoulignéGeorges Tyras(p. 174),de type nasîhat al-mulûk
/conseils aux princesou bien «miroir desprinces», quiavance donc
masquée, quifait du w‘az/exhortation sous prétextedefairedu
ta’rîkh/Histoire, etqui proposefinalement des fables construites avec autant
d’attention quecellesdeKalîlaetDimna.
Comment interpréterà présent la maisonaux couronnes? Le fait de
dépouiller chaque roide sacouronne avant de l’enterrer et de déposer
celleci avec les couronnes de sesprédécesseursporte, semble-t-il, deux
significations. Après la mort, un roicessedel’être;onlui retire soninsigne
royal; il perd sesprivilèges; rienneledistingueradansla tombe des autres
hommes et il seraappeléà êtrejugé avec la même sévérité. D’autre part,
cetteaccumulationdecouronnes(vingt-cinq!d’après IbnHabîb) montre
quelesroissont appelésà se succéder, puisàdisparaître, et finalement
combien leur pouvoir est temporaireet illusoire, comme d’ailleurs est
illusoirel’espoir de découvrir dans cettemaisonfermée quelqueavantage
supplémentaire.Toutcela, sembledirele texte,n’est que vanité.
Lamaisonauxcouronnescomplèteainsilediscoursinduitparlamaison
aux cadenas; il étaitpolitique et didactique, il devient en outreascétique,
invitantavec plusdeforceencoreà sedétacherdesbiensdecemonde.
Pourquoià présentvingt-quatrecadenas etvingt-cinq
couronnes(version premièred’Ibn Habîb)? Ilyaeu jusqu’àRodrigue
vintcinqrois. Lesvingt-quatre premiers ont chacun posé uncadenas etàleur
mortont laisséleur couronne. Le vingt-cinquième,ayantpris couronnemais
ayantrefusédemettre uncadenas,a immédiatementperdu la sienne. Mais
cela n’explique toujours paspourquoiil ya spécifiquementuncyclede
vingt-cinq, quiest d’ailleurs, selonIbn Habîb, appeléà se répéterpour les
nouveauxgouvernants,etpourquoile vingt-cinquième roiarabe perdraà son
tour inexorablementson pouvoir. Notrehistorienandalou,Ibn Habîb, n’est
en réalité quele transmetteur de cettehistoire, qu’il tient,indirectement,
commeilleditlui-même,dutraditionnisteetjurisconsulteégyptienduVIIIe
siècleal-LaythIbn Sa‘d (94-175/713-791). Si l’on se réfèreaux travaux de
MahmûdAli Makki,c’estàl’Egypte quel’ondoit cettehistoire, et c’est
alLaythIbn Sa‘d ou l’unde ses contemporainsqui seraitàla source de cette
tradition telle que vontla rapporteretla transformerdifférentsauteursarabes
31et chrétiens(voir Hernandez, p. 196-197). Orque s’est-il passéde plus
remarquable en ce VIIIe siècle, du temps dusavant égyptien? Notre
transmetteur n’acertainementpas assistéàlalointaine conquêtedel’Andalousie
(92/711),car il n’étaitpas encorené. Il n’aurait pu la connaître quede
secondemain,maissa sourcenefigurenulle part (si tantest quelachaînede
transmetteurs d’Ibn Habîb soit fiable). En revanche,lui ou l’unde ses
contemporainsadû assisteràlachute, bien plus spectaculaireet bien plus
proche, de la dynastie umayyade, dont le dernier calife fut tuéenEgypte
même,et dontpresque tous les membres furent massacréspar les
Abbassides.
Nousavonsvuqu’àdeux repriseslescalifesumayyadespouvaientjouer
le rôle du double oriental duroiRodrigue, qu’il s’agissedela traditiondu
tombeauviolé (par le calife Marwân II)ou dutalisman protecteur dont le
calife par cupiditébriselecharme (al-Walîd Ibn ‘Abdal-Malik). En réalité,
il conviendraitpresquededire quec’est le roiRodrigue quiest le double
occidental des califesumayyades dont il jouele rôle,carà partir de là tout
prendraitson sens: quandnotre récit annonce qu’aprèsuncyclede
vingtcinq gouverneurs musulmans ceux-cidevrontàleur tourperdreleur pouvoir
comme leur prédécesseurs,cenouveau cycleneconcerne passeulement ce
qui se passedans la lointaine Andalousie,mais là où notreauteur égyptien
résideetoù il s’est effectivementplaint de ces nouveaux gouverneurs
abbassidesqui ont désormaispris le pouvoir etqui devraientàleur tour
prendreconscience des limitesqu’il leur incombe de respecter,etqueleur
règneest temporaireetpérissable (voirIshâqî, p. 235).Lenombre vingt-cinq
ne doitpass’appliquerseulement au nombrede rois wisigoths ayantrégné
en Espagne,mais,demanière plus procheencore,aunombredegouverneurs
umayyades de l’Egypteet,après eux,au nombredegouverneurs abbassides,
qui, secomportant comme lesumayyades,finiront assurément comme eux.
En somme, une histoireexemplaire,d’ordre politique, est d’autantplus
pertinente qu’elle présente une certaine analogieavec le contexte quiluia
donné naissance etoù elle est appeléeàcirculer, et c’est ce qui pourrait
justifierune telleinterprétation.
Ajoutonsqu’ilyadans cette version singulièred’IbnHabîb,centrée sur
une visioncycliquedel’Histoire, la manifestationd’uncourant idéologique
indifféremment applicableaux Chrétiens et aux Musulmans, qui peut se
comprendrecomme une forme universelle de«l’usuredupouvoir»mêlée
authème du«Retour» ou du«Recommencement». Elle se rencontredans
le passéchez lesshi’ites ismaïliens(voir Madelung,«Ismâ’îliyya») et dans
de vieillestraditionspersanesqueledeuxième calife abbassideal-Mansûr
(m.158/775)s’est chargé de remettreau goût du jour(voir Gutas et al.,
«Translations fromGreekand Syriac»). On verraencore réapparaîtrece
courant,notamment au VIIIe/XIVe siècle, comme le souligneAbdesselam
Cheddadi :«La théorie de l’évolutioncycliquedessociétés et de la
civilisationestfondamentalechezIbnKhaldûn (m.808/1406)».
32Le thème de «la maisonferméede Tolède»comportait au début du
IIIe/IXe siècleen réalité une première version très élaborée,avec deux
maisons,fortement marquée par «la théorie de l’évolutioncyclique des
sociétés» qui s’est altéréeàla foisàcausede soncaractère pessimisteet
universaliste (il arriveraaux Musulmans ce quiest arrivéaux Chrétiens) et à
causedecopies défectueuses…Les versionsplus tardives, oùl’onne trouve
qu’une seule maison, ont développé diversestraditions,avec de nouvelles
interprétations, qui ont marquéaussibienl’historiographiechrétienne que
musulmane,inscrivantl’ensembledansunhéritagecommun.
**
*
ANNEXE
Deux remarquessurle procédédelégitimation
La premièreconcerne le dispositifconstruit dans lesversions
postérieures autour duroiRodrigue pour le disqualifier et lui retirertoute
légitimitéàexercer le pouvoir. Outrelefait d’avoirouvertla porteinterdite,
il est précisé (comme dans IbnWâsif Shâh ou les Mille etune nuits)quece
roiRodriguen’étaitpas de sang royal; ensuite, qu’il auraitviolé la fillede
l’undes grands dignitaires duroyaume (voirpar exemple Ibnal-Qûtiyya ou
Ibnal-Athîr). Autrement dit, selonles normes de laculturearabe, il n’est
digneni par le nasab (lesqualités attachéesà sonnom) ni par le hasab (ses
qualitéspropres)d’occuperle trône.Maisalors, quienestdigne ?
Ladeuxième remarqueconcernelalistedestrésorsdécouvertsàTolède.
Dès le début,est mentionnéelafameuse table de Salomon, dont la place
naturelle, onl’imagine, aurait étédavantageJérusalem queTolède. Le plus
intéressant est que, par la suite,dans lessourcesultérieures,commeIbn
Wasîf Shâh ou les Milleetune nuits,nous allonstrouver, outrela table de
Salomon, les Psaumes de David,comme si tout unhéritage qui remonteaux
premiers prophètesse trouvait concentréenEspagne. Et manifestement,
comme l’ancienne dynastie, représentée par Rodrigue, n’est pas digned’en
êtrel’héritière, c’est la nouvelle religion qui se reconnaît elle-mêmecomme
continuationdela religiondeDavid et Salomon quidoit en toutelégitimité
enhériter,c’est-à-direl’islam;ilestnaturel quelesMusulmanshéritentdela
table de Salomonet des Psaumes de David comme des insignes du nouveau
pouvoir, souslahoulettedumêmeDieu.
33Del’usaged’un motifcélèbredu folklore
Cette remarqueconcerne encorela table de Salomon, mais d’unautre
point de vue. L’historienIbn ‘Abd al-Hakam (m.257/871),dèsleIXe siècle
donc,et après luiIbn al-Faqîh (début IVe/Xe s.), puis Ibnal-Athîr (m.
630/1233) reproduitpar al-Nuwayrî (m.733/1333) et d’autres encore
certainementrapportent la curieuseaffaire qui suit:lorsqueTâriq IbnZiyâd
s’empara pourla premièrefoisdela tabledeSalomon,illui retiral’unde ses
pieds; aussi, quandMûsâIbn Nusayr offrit cette table au calife en
prétendantquec’était lui quil’avaittrouvée en Andalousie,Târiq dit au
calife:«demandezàMûsâce qu’il en est de son pied?»Mûsâ répondit
qu’il l’avaittrouvée dans cet état; Târiqproduisit alors le piedmanquant
démontrant ainsi quec’était lui le véritable conquérant de Tolède et le
premieràavoirtrouvécette table. Cet épisode relèveindiscutablement du
folkloreinternational,caril ne s’agitni plusni moinsquedela transposition
de l’undes motifs lesplus célèbres du «Tueur de dragon»,analysé par
Vladimir Propp, où,lefaux héros prétendant êtrecelui quia tuéledragon
dont il rapportela tête, le véritable héros confondl’imposteur en faisant
remarquerqu’il manqueàla têtecoupéelalangueet en produisant,lui, cette
languemanquante (Propp, p. 162 ; conte typeATU 300,
TheDragonSlayer). Ce n’est pas effectivement MûsâIbn Nusayr mais Târiq IbnZiyâd
quia conquis l’Andalousie,carsiMûsâIbn Nusayrala table de Salomon,
Târiq,lui,commele tueurdedragon,enagardéle pied.
AproposdesMilleetunenuits
Il convient de soulignerquel’étude de ce récitparticulier,même s’il
figuredansles Milleetunenuits,nousaentraînéimmanquablement versdes
livres d’auteurs, versla versiond’Ibnal-Wardî d’abord,dontil est unecopie
conforme,et au-delà vers une littérature savante, où les
encyclopédistes(alQalqashandî,al-Nuwayrî) et les chroniqueurs(IbnHabîb,Ibn al-Qûtiyya,
Ibnal-Athîr) tiennentune place importante. Il convient encorede souligner
quece quiest vrai pour ce récit l’est égalementpourune centaine d’autres
histoiresquifigurent dans les Nuits et dont l’identification, la connaissance
et l’analysedépendent de notreconnaissance,non passimplement de la
littératuremoyenne commecelle propreaux Nuits ou du folklore, mais
encoreetsurtout de notreconnaissance de l’ensembledelalittératurearabe
médiévale,eten particuliercelledite savante.
**
*
34Listedessources arabespour «la maisondeTolède» (parordre
chronologique) :
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d’aprèswww.alwaraq.com. Identiqueen réalitéàl’ouvrageattribuéci-après
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IbnAbî al-Fayyâd,Abû Bakr Ahmad IbnSa’îd IbnMuhammad (m.
459/1067),d’après la trad. espagnole de Santiago Simon, Emilio de,«Un
fragmento de la obradeIbn al-Sabbât(s. XIII)sobreal-Andalus», dans
Cuadernos de Historia delIslam,5, 1973, p. 7-100 et, pour l’extrait d’Ibn
Abîal-Fayyâd, p. 29 (identifié d’après al-Dhahabî, Târîkh,entrée année
459).
al-Ghâfiqî, al-Yasu‘ Ibn ‘îsâb. HazmIbn ‘AbdAllâh (m. 575/1179),
d’après la trad. espagnole de Santiago Simon, Emilio de,«Un fragmento de
la obradeIbn al-Sabbât(s. XIII)sobreal-Andalus», dans Cuadernos de
Historia delIslam,5, 1973, p. 7-100,etpour l’extrait d’al-Ghâfiqî, p. 30
(identifiéd’aprèsal-Maqqarî,index« ‘AbdAllâhal-Ghâfiqî»).
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mécanismeattentatoiredansla«PrimeraCronicaGeneral»),dansMélanges
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postclassique,éd. Jean-Claude Chevalier et M.-F. Delport, Ibérica (num.
spécial),éditionsHispaniques,Paris, 1988, p. 165-175.
**
*
CommentairedeRaymondeRobert
La communicationdeM. Chraïbi ouvredenombreusespistes de
réflexion toutesimportantes.
–La premièreconcerne la complexitédesrelations entreHistoireet
Légende dans certainsrécits des Mille etune nuits. Le lecteur nonaverti
serait en effettentéde s’en teniràl’arrière-planhistoriquefortementprésent
dans le contede La VilledeLabta. Desréférences claires désignent
concrètement la conquêtedel’Espagne:les nomspropres(«Labta»
transcriptiondeTolède,confirmée par la référenceàl’Andalousie,«le
royaume d’al-Rûm» autrement dit le royaume des «Roumis», soumis à
Rome),ladatation par le califatomeyyaded’al-Walid,la présentationdu
nouveauroi« quin’étaitpas de lignée royale»,Rodrigue, ducdeCordoue,
s’étant autoproclamé roi, enfinl’actiondu célèbreTariq IbnZiyad etson
rôle essentieldans la conquête, auxquelless’ajoute, dans les analyses
lexicales,l’utilisationde termesquiévoquent, sur le plan symbolique, la
prisedecitésfortifiéesetdes richessesqu’ellesreprésentent.
Ortoutes les étudesque rappelle M. Chraïbi montrentqu’il est
impossible de s’en teniràcette vision simpliste: la transformationen
légendedela prisedeTolède,devenueemblématiquedelaconquêtede
l’Espagne. Le problèmeest infinimentplus complexeet les faits plus
concrets. La questionexaminée devient alors:dansquel sens doit-ellealler
l’interprétation? Faut-il privilégier le fait concretsur lequel la légende s’est
greffée, ou la fictionet l’inventiondelalégende sont-ellespremières? Le
lecteur découvrealorsqu’ungrand orientalistecommeRenéBassetprend
parti pourla premièrehypothèseetpostule quedeuxfaits trèsconcrets sont à
l’originedelalégende:le pillage d’unégliseet de son trésor,le
déplacement de statuestalismaniques etprotectrices. Les analyses modernes
suivent la secondedémarcheetprivilégienttoutes le primat de la fiction.
Ellesrattachent le récit de La VilledeLabtaàdes motifsuniversels:la
destructiond’un talisman,lemalheur quifrappecelui qui viole une sépulture
(on penseévidemmentà tout ce quientourelespyramidesetleur ouverture),
la découvertede prophéties désignant la find’un règne,la violationd’un
interdit.
39–Ladeuxième pistede réflexion obligeraità sedemandersi, dansun
recueilcommeles Milleetune nuits,les contraintes narratives –en
particulier la nécessitéde retenir le lecteur, ou l’auditeur, par le plaisir du
divertissement – ne l’emportentpassur toutesles autresconsidérations. J’en
veux pour preuve la façondont le schémanarratif initialà deux maisons –
l’une où le roimourant dépose sacouronne,l’autre où son successeur ajoute
un verrou –, schéma plus compliqué, un peurépétitifetàforte valeur
didactique, finitpar êtreéliminé auprofit durécitplus simpleà une seule
maison. Même sila signification paraît moins claire, le plaisir dutexteet de
l’émerveillement devant l’extraordinaireest nettementplus affirmé et
explique queles collecteursdes Mille etunenuits (à supposerqu’ils aient eu
accès aux deux versions) ontretenu celle quifrappait les imaginations en
évoquant,de surcroîtetdefaçondirecte, unmomentglorieuxdel’histoirede
l’islam.
–Ceci renvoie à une troisième pistede réflexion: l’absence de
contrainteet de règles esthétiques–autresquecellede plaireau lecteur ou à
l’auditeur– quigouvernenttouslesrecueilsissusdeformesoralesouécrites
diverses. Commelesautresrecueils,lesMilleetunenuits se sontconstituées
au hasarddes collectesopéréespar les éditeurs,avec desvariations
considérablesselonles différents manuscrits et éditions,aussibiendans la
compositiondurecueillui-même quedans lesversions desrécits. Dans le
cas de La VilledeLabta,le problème secompliquedu fait durapport étroit
quele récit introduit entrehistoireet légende. Laconclusiondela
communication soulignebienlefaitque toutes les hypothèsessontà retenir
cartoutes lesvariantes durécit ontpu exister à unmomentouà unautreau
fildesannées,deslieuxetdesconteurs.
ère1 question: Les autresrécits de villes extraordinaires(La Cité
d’airain et Iram)ont-ils fait l’objet d’analyses par lesspécialistes comme
danslecasdeLaVilledeLabta ?
ème2 question: Elle concerne la lecturedidactiquedu récit àdeux
maisons. Je l’ai trouvée d’autantplus convaincante qu’elle rappelle la
quantitéde récits qui, dans desrecueilsoùonnel’attendraitpas,dressent la
figureidéaledusouverain.Je medemandece que signifiecette obstinationà
prêcher,non seulement la bonnegestiondes affaires,mais aussila
modération (le verrou) et le renoncement aux biens de ce monde (le trésor à
respecter), voire, dans Les QuaranteVizirs,le partageet le dévouement
absolu,avec un tel décalageavec la réalitéetsi peu d’efficacité. Dans la
même perspective, avez-vous une hypothèse sur le faitquelespremiers
exemples de«miroirs desprinces» sont nés en Orient alorsquelesrégimes
occidentauxn’étaientguèremoinsautocratiques?
**
*
40Réponsed’AboubakrChraïbi
Tellesqueles Milleetune nuits se présententpar exemple dans la
traductiondeBencheikh et Miquel, il est toutàfait naturel en effet de
regrouper Iram, La Citéd’airain, Les Pyramides et La VilledeLabta. Bien
entendu,chacune de ces histoires possède sestraitspropres mais l’ensemble
relèvedes «constructions étonnantes»etàce titre se retrouvedans les
ouvragessur les ‘ajâ’ib oumerveillesdumonde.Ilneme semble pasqueles
Nuits aientprocédéà une sélectionentrela version premièreàdeuxmaisons
et lesversionsultérieures,en partie accidentelles(erreur de copiste),à une
seulemaison.Al’époque oùcette partieducorpusdesNuits s’estconstituée,
forcément aprèsle XVe siècle, puisqu’ellesreproduisent la
versiond’IbnalWardî (m. 861/1457),iln’y avait plus de choix: on s’est contentéd’aller
puiserdanslesouvragesexistantsdumêmegenre. Celadit,ilyaeneffetdes
travaux en cours de publication sur ce sujet, quidevraientparaîtredans les
actes d’uncolloque sur les Milleetune nuits qui s’est tenusousla direction
deMirellaCassarinoen 2006àRaguse.
En ce quiconcerne la deuxième question, l’outil didactique par
excellence sembleavoir été, aussibienenOrient(Inde)qu’en Occident
(Grèce),lafable.Le recueild’Esope oulePantchatantra ou Kalîla et Dimna
de Bidpaï ont affectéces deux régions du mondedepuis l’époquemédiévale
etont continuéàlefaire par l’intermédiaired’auteurs commeLaFontaineet
ilfautcroire queleursvieux ouvragesde sagesse sonttoujoursd’actualité.
41Le Quichotte,traduitdel’arabe?
AbdelfattahKilito,UniversitéMohammedV,Rabat
Ilyabienlongtemps,au coursd’unemolleconversation sur lesArabes,
et donc sur les Européens(peut-on parler desunssans mentionner les
autres?), un physicienfrançaisquienseignait au Marocm’assura que Don
Quichotteétaitl’œuvred’unArabe,SidiAhmedBenEngeli.
Sur le moment,jene saisispas le sens de son propos; d’ailleurs,je
n’avaispas encorelu le roman. J’en avaisune vagueconnaissanceà travers
les illustrations de GustaveDoré et les extraits des livresscolaires,les
moulinsà vent etc. Je dois avouerquejen’aimais pas le récit des échecs
s du héros; j’en souffrais. J’étais loin e seulà réagir ainsi.successif d’êtrel
HeinrichHeine lisait DonQuichotte en versant de chaudes larmes. C’est
seulement en 1985 quejel’ai lu en entier,enfin presque… Je devais alors
participerà uncolloque sur ce chef-d’œuvre, organiséà Ronda par Juan
Goytisolo. J’ai ainsiattendu la quarantaine (l’âgecanoniquedesprophètes)
pourlireCervantès…
Je me remémorai le physicienfrançais lorsquej’arrivai au neuvième
chapitre où Cervantès affirme que l’auteur duroman est unMaure, Sidi
AhmedBenEngeli.Il s’agit,évidemment,d’unefiction.Or,le physicienn’a
visiblementpasreçu ainsil’affirmationdeCervantès; il l’a priseàlalettre.
Il avait mallu,mal entendu. Il lisaitsans méfiance. Il avait lu Cervantès
exactement comme DonQuichottelisait lesromans de chevalerie,en y
ajoutant foi, eny croyant. On pourraitsedemanders’il n’étaitpas,lui, le
véritable lecteur souhaité par Cervantès etpeut-être partout romancier, un
lecteuradhérantspontanémentetsansréserveaucontenudutexte.
Tout de même, tant de naïvetéde sa part…J’ai tendanceaujourd’huià
penserque sa remarqueétaitloind’êtreinnocente…
«Tissersa toile» est uneexpression queCervantès aimeemployer dans
le sens d’écrire. La métaphoredutissage, de l’écrivaincomme tisserand, est
récurrentedans le Quichotte. Elle prend un relief particulier lorsque
Cervantèsparle de la traduction, plus exactement lorsqu’il fait direà son
protagoniste (je me réfèreàla traductiond’AlineSchulman)que«traduire
d’une languedansune autre[…],c’est comme regarder l’envers d’une
tapisserieflamande: ondistingue toujourslesfigures,maisbrouilléesparun
43tas de fils, sibien qu’ellesont perdu la netteté et l’éclatqu’elles avaientsur
l’endroit.»Dans la langued’arrivée (l’envers), un tas de fils altèrent et
ternissent les figures de la languededépart (l’endroit). On lesreconnaît,
maisflétries,affaiblies.Paradoxedufil:il peutrelier, rattacher, unir,maisil
peutaussi séparer,dissocier,désunir.
La traductionest le grand problèmedeDonQuichotte quin’arrive pas à
ressembleràAmadis de Gaule,à êtreconformeà son modèle. L’écart est
grandentrel’original et la copie.Aaucunmoment, sa quêten’aboutità une
adéquationavecl’endroit.
Mais la traductionest aussilegrand sujet de Cervantès. Au chapitreIX
de la première partie,jel’ai dit,ilaffirme que son romanest écritparun
historienarabe, SidiAhmedBen Engeli. Tel quenouslelisons,le Quichotte
est de la sortela versioncastillane d’un textearabe, un simulacredonc,
l’enversdumanuscritoriginal.
C’estàTolède queCervantès découvrecemanuscrit,de vieux cahiers
qu’unjeune garçon s’apprêteà vendreà unmarchandde soie. Est-ce un
hasard siladécouvertealieu à Tolède, quifut longtemps uncentrede
traductionet de rencontredescultures? (QuandlesgensévoquentTolède,je
remarque qu’ilssont émus; c’est tout juste s’ils n’écrasentpasune larme).
Est-ce unhasardaussi silemanuscrittrouvéest enarabe? Est-ce unhasard
enfin sila scène se passedans la ruedes Merciers,la ruedes marchands
d’articles de mercerie (aiguilles,fils,boutons, rubans,etc.),bref l’ensemble
des marchandisesservant aux travaux de couture: une fois de plus,la
proximitédutexteetdutissu.
La rue, le marché, lieu desrencontres du hasard. Cervantès est sortide
chez lui, de salangueet est allé vers l’autre, sonautre, en l’occurrence un
auteur arabe. Or, s’il reconnaît les caractèresarabesdu manuscrit,iln’arrive
pasàles déchiffrer. Ilssontpour luilettres mortes,amas de fils d’où ne se
dégage aucune figure. Mais, précise-t-il, il est curieux de tout ce quiest
écrit; il lit même les bouts de papierqui traînent dans la rue…Pourtrouver
unbonlivre, il faut tout lire, chaqueécrit
étantvirtuellementunchefd’œuvre…
Tout lire, même dans la languedel’ennemi. L’auteur du manuscrit
trouvéest en effet de la racedeceux queCervantès appelle «nos grands
ennemis». Cela sonnecomme un titredenoblesse (ce sont eux qui
comptent) ou une marquedecomplicité: nos ennemistellement grands,
tellementuniquesqu’ils en deviennent familiers. Carplus l’ennemi est
grand, plus il est proche. Il faut alorssauver les cahiers que transportele
gamin, sinonils deviendront dupapier d’emballage. Sauver le livred’un
auteur ennemi,non pastoutefoisdanssalangue propre,maisdansuneautre.
Le textearabe recevra unnouvelhabit, uncostumecastillan.
Le sauver en le convertissant. Dansun roman où l’on parle tant de
traduction,ilfaut s’attendreà undiscours surlaconversion.Entre traduction
et conversion, quel dieu ferait la différence? Quedeconvertis,de renégats,
44dans le Quichotte qui s’achèvedureste parune conversion– profondément
ambiguë- du héros!Etquede traducteurs(voirpar exemple l’histoiredu
captifetdela belleZohra) !
Pour connaîtrele contenu du manuscrit achetéau jeune garçon,
Cervantèss’adresseà« unMorisque parlant notrelangue». Bilingue,ayant
unenvers etunendroit,ce personnage est unintermédiaire, unmédiateur.
Mais ce quiest encore plus remarquable,c’est que cet êtredel’entre-deux,
qui occupe une placemédiane, ouvrelemanuscritetcommenceàlelire,non
pasà partir du début,mais au milieu. Età peine lit-il quelques lignesqu’il
éclatede rire.Illitauxéclats.
Il faut ajouterqu’il n’est pas bien gourmand. Contre quelques livres de
raisinssecs etquelques boisseaux de blé, il acceptede traduirelemanuscrit
«fidèlement et aussi vite que possible». Cervantès l’emmène chez lui…
Mais auparavant,ill’entraîne dans l’octroidela cathédrale. Pourquoice
détour? Sans doute pour donner au marché qui vient d’êtreconcluun
caractère solennel, une cautiondivine. Mener le Morisqueàl’église...
Cervantès ne va pas jusqu’àluifaire prêterserment,mais c’est tout comme.
Or, peut-on s’attendreàdelafidélitédela part d’uninfidèle (la foidu
Morisqueest incertaine,n’est-ce pas?), qui, en outre, est un traducteur,en
tantque tel traître par essence,etqui, parsurcroît etpour couronner le tout,
litauxéclats ?
«Pour plus de sûreté, car je ne voulaispas laisser échapperpareille
trouvaille, je l’emmenaichez moi, où,enl’espace de quelque sixsemaines,
il me traduisittoutel’histoire, telle quejela rapporteici». Chezmoi: après
la scènedela ruedes Merciers, après le pacteconclu dans la cathédrale, le
retouràlamaison, la réappropriationde soi, la réintégrationdans la langue
propre, maisà travers celle de l’autre. Le Morisque traducteur seral’hôtede
la demeuredeCervantèstout au long dutemps requispour son travail,
quarantejours. L’isolement luiest imposé; il est coupédu monde. La
Cuarentena, sichèreàJuanGoytisolo.
PourquoiCervantès a-t-ileurecoursàlafictiondu manuscrittrouvé ?
Vieilleconvention, dira-t-on. Maispourquoiconvoquerunauteur arabe,
précisément? Au XIIe siècle, AdélarddeBath, un philosophe scolastique
(onluidoit entreautres desversions latines de textesscientifiques arabes),
ayant constaté que ses contemporainsrefusent d’admettre tout ce qui semble
venirdesmodernes, recourtà un subterfuge :
«Pour éviter l’inconvénientqu’on pense quej’ai,moi, ignorant, tiréde
mon proprefond mes idées,jefais en sorte qu’onles croie tirées de mes
études arabes. Je ne veux pasque sice quej’ai ditadépluàdes esprits
attardés ce soit moi quileur déplaise. Je saisquel est auprès duvulgairele
sort dessavants authentiques. Aussicen’est pas mon procèsqueje plaide,
maisceluidesArabes. »
45AdélarddeBathécrit en s’abritant derrièreles Arabes,cautionet
protection.Enest-ildemêmedeCervantès?
Maisrisquonsune autrehypothèse.Ace qu’il semble, le procédé du
manuscrit arabe trouvé remonteà bien plus loin que Cervantès. Si c’est le
cas, pourquoice privilège (sic’enest un) accordé aux Arabes? Cervantès
souligne que«tous les gensde cette race sont naturellement menteurs». Or,
ce mot doit être compris dansun sensparticulier. Quelques décennies après
la mort de notreauteur,le pèreJean-DanielHuet,dans Traité sur l’origine
desromans,laisseentendre queles Arabes,experts «enl’art de mentir
agréablement», sont lesmaîtres delafiction. L’art dementir agréablement !
Ils n’ontpas leurspareilspour raconter des histoires; c’est leur signe
distinctif,leur titredegloire.
Grandmalentendu:les Arabesse considèrent, se sont considérés,
comme un peuple poétique, voirele peuple poétique, mais les Européens
voient en eux desraconteurs d’histoires. Unefois de plus,l’envers et
l’endroitdela tapisserieflamande.Maiscoupons lefilici.
**
*
Commentaired’EvanghéliaStead
J’étais entrela réjouissance et l’appréhensionà l’idéededevoir discuter
Abdelfattah Kilito; la réjouissancecar lors de notre précédente rencontre, à
Raguse, le hasardavait bien fait les choses: tard dans la nuit,la veillede
notredépart,ilm’avait mise sur la voie de son passeportperdu; et
l’appréhension, caril maîtrisedeuxalphabets,deuxlangues et deuxcultures,
dont l’une est lettremorte pour moi. Et comment aurais-je pu discuter des
arabesques, s’ilavaiteul’idéeetl’envied’écrireenarabesques?
Àla réceptionde son papier,j’ai vu de suite qu’ilme rendait le service
dupasseport.Son papierétaitun sauf-conduit,immédiatementlisible.Mais à
peine avais-je soupiréd’aise quejeme retrouvais comme dansune ruelle
sombredes Mille etune nuits:ilétaitquestiondefils,de tapisseries
inversées,de traîtres,deconversions,d’inversions,delivreslus par lemilieu
et de Morisquesquin’ont ni foiniloi. Il avait choisile terraindelalangue
quenous avons en commun, pour qu’ondiscute serré: original/traduction,
fidélité/traîtrise, création/copie,inversion/conversion. Ettel quel, son papier
immédiatementlisibleétaitunebelle tapisserie pleined’attrapes.
Loin de moil’idée de le faire passerpar la cathédrale, ou par la
mosquée.S’ilyavaittraîtriseici,le traître seraitplutôtmoi, quifaisparfois –
impunément– office de traductrice. Traduire, c’est passerà travers, prendre
l’endroit etpasseràl’envers de la tapisserie. On se sentsouvent comme le
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