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Les réalités et les défis d'une renaissance africaine

De
344 pages
"À quand l'Afrique ?" : Le professeur Joseph Ki-Zerbo se situe dans la ligne de mire du savant sénégalais Cheikh Anta Diop, qui se demandait dès 1948 : "Quand pourra-t-on parler d'une renaissance africaine ?" La renaissance, le mot est lâché ! Les auteurs de cet ouvrage essaient d'apporter des éléments de réponse à la question du "comment" de la renaissance africaine, en perspective des réalités que vit l'Afrique d'aujourd'hui.
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EtudesLes réalités et les défi s
africafricafricafricaiaiaiainesnesnesnesd’une renaissance africaine
À quand l’Afrique ? Cette question, posée par le professeur Joseph
Ki-Zerbo (1922-2006), se situait dans la ligne de mire du savant
sénégalais Cheikh Anta Diop (1923-1986), qui se demandait dès
1948 : « Quand pourra-t-on parler d’une renaissance africaine ? ». S
La renaissance, le mot est lâché ! Mais, que renferme ce concept, S TOUNKARA, C A C LOLO
très souvent employé dans les mondes politique et intellectuel, voire
P-N MAVOUNGOU-PEMBAartistique et culturel ?
Les auteurs de cet ouvrage collectif essaient d’apporter des
éléments de réponse. À la question du Quand de Cheikh Anta Diop
et du professeur Joseph Ki-Zerbo, ils ont substitué la question du
Comment de la renaissance africaine. D’origines disciplinaires et
d’expériences professionnelles aussi diverses que riches et variées, Les réalités et les défi s
ils apportent des analyses très pertinentes et pointues sur les
réalités que vit l’Afrique d’aujourd’hui. En même temps, ils balisent d’une renaissance africaine
des pistes qui peuvent conduire à une renaissance de l’Afrique.
Les contributeurs montrent que le décollage de l’Afrique ne peut
se faire qu’à travers une prise en compte sérieuse des différentes
dimensions sociales et du respect des valeurs démocratiques.
Titulaire d’un Master 2 en Gestion sociale de l’environnement /
Valorisation des ressources territoriales du Centre universitaire
de formation et de recherche Jean-François Champollion d’Albi,
Sidy Tounkara fait actuellement sa thèse de doctorat en sociologie
sur la multifonctionnalité de l’agriculture « péri-urbaine » à Dakar,
au Laboratoire CERTOP CNRS UMR 5044 de l’Université Toulouse 2 -
Jean Jaurès.
Née à Abidjan, en Côte d’Ivoire, Chadon Adam Chantal Lolo est
présidente de l’association Fan’Educ, philosophe de formation et
diplômée en sciences de l’éducation à l’Université Toulouse 2 -
Préface du Pr Ernest-Marie MbondaJean Jaurès. Ses recherches actuelles portent sur la question de
la modernité de l’éducation domestique et la didactique du français.
Née à Pointe-Noire, en République du Congo, Pénélope-Natacha
Mavoungou-Pemba est philosophe de formation et diplômée de
l’IEP de Toulouse. Ses recherches actuelles portent sur la question
des inégalités sociales dans les démocraties contemporaines.
ISBN : 978-2-343-04791-1
35 €
S
Les réalités et les défi s
S TOUNKARA, C A C LOLO
d’une renaissance africaine
P-N MAVOUNGOU-PEMBA

































































































Les réalités et les défis d’une
renaissance africaine
















Collection Études africaines
dirigée par Denis Pryen et son équipe

Forte de plus de mille titres publiés à ce jour, la collection « Études
africaines » fait peau neuve. Elle présentera toujours les essais généraux
qui ont fait son succès, mais se déclinera désormais également par séries
thématiques : droit, économie, politique, sociologie, etc.


LOADA (Augustin) et WHEATLEY (Jonathan) (dir.), Transitions démocratiques
en Afrique de l’Ouest. Processus constitutionnels, société civile et institutions
démocratiques, 2014.
SIAD (Arnaud), L’intervention en Libye : un consensus en Relations
Internationales ?, 2014.
KOUASSI (Yao-Edmond), Colonisations et société civile en Afrique, 2014.
YOUGBARÉ (Sébastien), Attachement et délinquance des mineurs : déterminants
psychosociaux au Burkina Faso, 2014.
ANIGNIKIN (Sylvain Coovi), Les origines du mouvement national au Dahomey.
1900-1939, 2014.
BONKENA BOKOMBOLA (Papy), Routes rurales et développement socio-économique
de la région de Mayombé (Ouest-RDC), 2014.
MAKENGO NKUTU (Alphonse), L’essentiel de droit public. Le cas de la
République démocratique du Congo, 2014.
VILLASANTE CERVELLO (Mariella), Le passé colonial et les héritages actuels en
Mauritanie. État des lieux de recherches nouvelles en histoire et en anthropologie
sociale, 2014.
HINNOU (Patrick), Négocier la démocratie au quotidien, 2014.
CIJIKA KAYOMBO (Chrysostome), Quelles stratégies pour une éducation idéale en
Afrique ?, 2014.



Ces dix derniers titres de la collection sont classés
par ordre chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr

Sous la direction de
Sidy TOUNKARA, Chadon Adam Chantal LOLO et
Pénélope-Natacha MAVOUNGOU-PEMBA























Les réalités et les défis d’une
renaissance africaine






Préface du Pr Ernest-Marie Mbonda















































































































Des mêmes auteurs

Tounkara S., 2013, L’agriculture « péri-urbaine » et les déchets organiques
à Dakar : Conditions de valorisation, Sarrebruck, Éditions Universitaires
Européennes.

Mavoungou-Pemba P.-N., 2013, La place du corps dans l’Amitié, Paris,
Edilivre-Aparis, Coll. « Tremplin ».
































































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04791-1
EAN : 9782343047911
















Hommage à Nelson MANDELA (1918-2013),
le conquérant des libertés et de la dignité
humaine !













































Préface : L’Afrique peut-elle renaître ?

Professeur Ernest-Marie MBONDA




























































De Cheikh Anta Diop à Thabo Mbeki, en passant par Kwame
Nkrumah, Gamal Abdel Nasser, l’idée d’une « renaissance africaine »
renvoie d’emblée au refus de considérer l’Afrique comme un
continent définitivement perdu malgré son histoire tumultueuse, et à la
1possibilité pour elle de « sortir de la grande nuit » . Elle constitue, en
somme, l’anti-modèle de l’afro-pessimisme. Mais l’espérance que
recèle cette idée n’a de consistance que si elle s’enracine dans la
conscience aigüe de cette trajectoire qui faisait dire à René Dumont
que « l’Afrique noire est mal partie ». René Dumont, à travers cette
déclaration apparemment alarmiste, pensait en réalité que même en
étant (très) mal partie, même en ayant pratiquement raté son entrée
dans la « modernité » politique et économique, l’Afrique conservait
toutes les chances de réussir sa construction, sa « renaissance », sa
refondation.
Il y a dans l’idée de « renaissance » deux présuppositions
fondamentales que ses prophètes ne mettent pas toujours
nécessairement en évidence. La première consiste à mettre l’accent
sur la profondeur de la déchéance africaine due aux péripéties
tragiques de son histoire (avec, comme il est convenu de l’invoquer, la
séquence « esclavage – colonisation – néocolonialisme »). C’est de
cette déchéance (« la grande nuit » comme dirait Achille Mbembe),
racontée par tous les livres d’histoire, qu’il s’agit de sortir ou de
renaître. La renaissance s’entend alors ici comme un processus de
« montée en humanité » (Mbembe), en particulier pour un peuple qui
a subi sa négation à travers la violence de l’esclavage et de la
colonisation, et qui perpétue cette négation de soi, selon une logique
plus ou moins inédite, à travers la violence postcoloniale.
La seconde consiste à remonter le temps de cette histoire tragique
jusqu’au moment où l’on retrouve le temps de la noblesse, de la
dignité et de la respectabilité. C’est ce temps de la noblesse et de la
dignité, avec l’Egypte des pharaons et autres grands empires et
grandes civilisations de l’Afrique qu’il s’agit de retrouver. C’est ce
paradis perdu qu’il faut remettre en pleine lumière, comme quelque
chose qui fut, qui appartient à l’histoire de l’Afrique, comme
témoignage de ce que l’Afrique a pu être, de ce que l’Afrique a perdu
par la force des événements, et de ce que l’Afrique peut être de
nouveau. La renaissance renvoie à une seconde naissance, à la


1Mbembe A., 2010, Sortir de la grande nuit. Essai sur l’Afrique décolonisée, Paris,
La Découverte.
11
possibilité de retrouver, certainement sous un autre visage ou dans ses
éléments les plus fondateurs d’humanité et de civilisation, la vie qu’on
vécut autrefois. C’est donc à une grandeur ou à une dignité perdue
qu’il s’agirait de renaître, en considérant le temps de la déchéance
comme une parenthèse, peut-être trop longue et trop grande, mais une
parenthèse qui doit se refermer, qu’il faut refermer, pour que l’histoire
retrouve son cours.
On peut voir derrière cette seconde dimension de la renaissance
tout le travail des historiens de l’Afrique et en particulier de Cheikh
Anta Diop. Mais il vaut mieux prendre la chose dans les termes par
lesquels il la présentait. En 1948 en effet, c’est par une question :
1« quand pourra-t-on parler d’une renaissance africaine ? » qu’il lance
cette idée de renaissance. Le titre de l’ouvrage de Joseph Ki-Zerbo,
2« A quand l’Afrique ? » , paru en 2003, fait un peu écho à cette
interrogation. La question de la temporalité apparaît ici comme
importante. Le temps donne à voir, effectivement, si la parenthèse du
temps de la déchéance est prête à se refermer. Ce temps de la
déchéance donnerait peut-être l’impression de poursuivre
inexorablement son cours. Il semble balayer sur son chemin les
événements qui ont semblé inaugurer une rupture, augurer d’un temps
nouveau, d’un temps différent. Où sont en effet les promesses de la
décolonisation ou de l’indépendance si on préfère ? Où sont les
retombées des mouvements politiques (démocratiques ?) des années
1990 ? Le temps permet de voir si ces événements ont fermé la
parenthèse de la déchéance, si les projections afro-optimistes se
3réalisent tant soit peu. Stephen Smith a cru pouvoir rendre compte de
l’histoire contemporaine de l’Afrique en termes de « négrologie », en
parlant d’une Afrique qui mourait, non pas de « mort naturelle »
(comme Thomas Sankara d’après ses meurtriers), mais de mort
provoquée par ses propres contradictions, sa propre cruauté, ses
propres absurdités. L’Afrique meurt parce qu’elle se suicide.
C’est ici que l’on voit tout l’intérêt et tout le sens de la question de
Cheikh Anta Diop. Le « quand » renvoie le temps de la renaissance
dans un avenir dont on a de bonnes raisons d’espérer la venue. Mais il
indique surtout que rien n’est donné d’emblée. Le devenir de


1Diop Ch. A., 1948, « Quand pourra-t-on parler d’une renaissance africaine », Le
Musée vivant, n° spécial 36-37, pp. 57-65.
2Ki-Zerbo J., 2003, A quand l’Afrique ? Paris, Éditions de l’Aube
3Smith S., 2003, Négrologie. Pourquoi l’Afrique meurt, Paris, Calmann Lévy
12
l’Afrique n’est pas une équation qu’on pourrait résoudre par de
simples opérations logico-philosophiques ou des projections
historiques. Au moment où l’on pose la question, on peut développer
les conditions culturelles, sociales, économiques et politiques de la
réalisation de ce rêve comme l’ont fait Cheikh Anta Diop, Kwame
1 2Nkrumah et plus récemment Thabo Mbeki . Ces conditions, on peut
les voir très clairement, et leur belle combinaison théorique peut
donner la certitude de leur efficacité, de la possibilité de générer le
devenir dont elles sont les conditions.
La force des constructions les mieux élaborées est
malheureusement tributaire des situations qui ne sont pas assujetties à
cette force, qui rendent cette force particulièrement fragile, précaire.
Ils sont certainement nombreux à attendre de voir l’Afrique « sortir de
la grande nuit » ou, pour le dire dans des détails plus poignants, qu’il
y ait moins de tyrannie, moins de cruauté et de génocide, moins de
corruption, moins de guerres civiles, moins de coups d’Etats.
L’actualité se charge à tout moment de « répondre » à pareille attente.
De sorte qu’au milieu des « cadavres » des personnes tuées par les
armes blanches ou les armes plus « modernes » dont les Etats
revendiquent le monopole de l’usage « légitime », des personnes tuées
par la misère entretenue par les kleptocrates qui confisquent le
pouvoir en Afrique, attendre que se referme la parenthèse de la longue
tragédie et que commence la remontée en dignité pourrait s’apparenter
à un symptôme de schizophrénie.
L’Afrique peut-elle renaître ? La renaissance africaine n’est-elle
qu’une incantation qui produit, de manière performative, la réalité du
fantasme, plutôt que la réalité d’un nouveau devenir ? Des initiatives
« concrètes » pour la renaissance de l’Afrique sont nombreuses, qu’il
s’agisse de celles qui sont prises au niveau des institutions
internationales comme l’ONU et la Banque mondiale (Programmes
d’ajustement structurel, Initiative pays pauvres très endettés, Objectifs
du millénaire pour le développement, Conférence internationale de
Tokyo sur le développement de l’Afrique…) ou celles qui sont
élaborées sur le continent (Plan d’action de Lagos, NEPAD, issu de la
fusion entre le Plan Omega et le Millenium African Plan, Mécanisme


1Notamment dans Le Consciencisme et L’Afrique doit s’unir et Le
néocolonialisme : dernier stade de l'impérialisme.
2Crouzel I., 2000, « La ‘’renaissance africaine’’ : un discours sud-africain ? »,
Politique africaine, n° 77, pp. 171- 182.
13
africain d’évaluation par les pairs, Charte africaine de la démocratie,
des élections et de la gouvernance, etc.) Les effets de ces initiatives
sont en revanche objets de controverses, dans lesquelles on retrouve
encore les deux camps opposés, les « afro-pessimistes » et les «
afrooptimistes ». Les premiers estiment en effet que ces initiatives ne sont
que de pures incantations, qui ne produisent aucun résultat tangible.
Les optimistes les plus astucieux soutiennent, étant donné la
quasiévidence de la détresse, et en général au moyen de l’argument par
l’absurde, que si les effets de ces initiatives ne sont pas spectaculaires,
au moins ont-elles permis d’éviter des situations plus dramatiques.
L’argument par l’absurde est toujours efficace, mais son
inconsistance, voire sa supercherie tient à cette efficacité toujours
établie. Les afro-pessimistes peuvent encore se prévaloir de leur
recours à des données statistiques dont ils diraient, à la limite, qu’elles
parlent d’elles-mêmes.
La Charte africaine de la démocratie, des élections et de la
gouvernance n’a été signée et ratifiée que par dix Etats. On peut y
ajouter les 28 qui l’ont signée sans la ratifier, et les 16 autres qui ne
1l’ont ni signée ni ratifiée . Le refus de signer ou de ratifier pareil
document a l’avantage de traduire un souci de cohérence. Pour les
gouvernants qui ne veulent pas s’engager dans la voie d’une réelle
démocratisation, avec comme implications le partage du pouvoir et
surtout la redoutable alternance politique, signer et/ou ratifier une telle
charte c’est s’inscrire soi-même en faux contre ses propres pratiques
de fraudes électorales et de manipulation des constitutions.
Le second exemple concerne le Mécanisme africain d’évaluation
par les pairs. Lancé en 2003 dans le cadre du Nepad, ce mécanisme
constitue un instrument de mise en œuvre des principes de bonne
gouvernance, de transparence et de reddition des comptes qui sont,
comme la charte de la démocratie, les piliers normatifs de l’objectif de
renaissance de l’Afrique. De nombreux Etats rejettent cet instrument
en prétextant de son caractère exogène, alors qu’il est présenté, non
sans une certaine fierté, comme étant une « propriété africaine ». Et


1Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, Tableau des
ratifications : Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance,
[en ligne], http://www.achpr.org/fr/instruments/charter-democracy/ratification/,
consulté le 31/12/2013.
14
sur les 29 Etats qui jusqu’en 2010 y avaient adhéré, seuls 14 ont
1accepté de s’y soumettre entre 2003 et 2010 .
Ces deux exemples ne sont certes pas décisifs et ne constituent pas
une confirmation absolue de l’afro-scepticisme (une autre manière de
désigner l’afro-pessimisme). Ils portent cependant sur des points
essentiels de toute idée de renaissance africaine. La longue litanie des
maux qui minent l’Afrique tourne autour de la problématique de la
gouvernance, de la démocratie, des politiques de l’éducation, du
développement, de la pauvreté, etc.
Les rapports les plus récents sur l’Afrique annoncent un avenir plus
radieux, au moins sur les plans économique et social. Le potentiel
minier et énergétique africain, avec 90 % de réserves non encore
exploitées est décrit comme considérable. Alors que le monde des
pays riches était durement secoué par une crise financière en
20092010, l’Afrique a conservé un taux de croissance global de 5,4 %
(quatre fois plus que celui produit par l’Union européenne) et pourra
2d’ailleurs atteindre 5,9 % en 2014 . La pauvreté est dite en recul,
« avec une proportion de la population vivant avec moins de 1,25
dollar par jour qui est descendue à environ 48% en 2010, contre 58%
3en 1996. » . Mais il est bien connu que la croissance économique n’est
pas synonyme de développement humain. Très souvent en effet,
comme le montrent les mêmes rapports, non seulement les taux de
croissance masquent de grosses disparités dans la répartition des
ressources, mais encore, un taux de croissance élevé ne va pas
toujours de pair avec un indice de développement humain significatif.
L’accès à la santé et à l’éducation, composantes essentielles du
développement humain, est encore loin d’être assuré dans de
nombreux pays d’Afrique, y compris dans ceux qui comme la Guinée
équatoriale, ont connu des taux de croissance économique très élevés
de l’ordre de plus de 7%. Le rapport 2013 du PNUD sur le
développement humain insiste avec raison sur l’exigence d’équité et
de justice : « L’équité et la justice sociale, qui ont une valeur
intrinsèque, sont importantes pour développer les capacités. La


1NEPAD, Mécanisme d’évaluation par les pairs, [en ligne],
http://www.nepad.org/fr/
economicandcorporategovernance/m%C3%A9canisme-africaind%E2%80%99evaluation-par-les-pairs-maep, consulté le 31/12/2013.
2Caslin O., 2013, « Croissance à plusieurs vitesses », « L’Afrique en 2014 », Jeune
Afrique, Hors-série, n°35, p. 53.
3Banque mondiale, Rapport annuel 2013, p. 24.
15
progression en matière de développement humain est difficile à
1maintenir face aux inégalités croissantes ou persistantes. » Thabo
Mbeki a fait récemment un bilan très global, et à ses yeux satisfaisant,
de la renaissance africaine : « Le continent africain a accepté la
nécessité d’une renaissance… Le continent a évolué sur le plan
politique : désormais, la grande majorité des pays sont dirigés par des
gouvernements élus démocratiquement. On observe aussi un net recul
des conflits violents. Depuis 2002 environ, le G8 invite des
délégations africaines à ses réunions annuelles. Il ne peut plus
désormais discuter de l’avenir de l’Afrique sans notre présence. Le
continent a également évolué sur le plan économique, continuant de
progresser pendant et après la crise financière de 2008. La
2« renaissance » africaine est incontestablement en marche. » Si l’on
examinait tant soit peu la pertinence empirique de l’affirmation selon
laquelle « la grande majorité (c’est moi qui souligne) des pays sont
dirigés par des gouvernements élus démocratiquement », pour ne s’en
tenir qu’à cet indicateur, on aurait quelque mal à partager le diagnostic
particulièrement optimiste de Thabo Mbeki.
Les réflexions proposées dans cet ouvrage analysent, en ciblant les
différents domaines concernés par la renaissance africaine
(développement, démocratie, éducation, santé, citoyenneté, genre,
agriculture), les conditions politiques, économiques et éthiques de
cette renaissance. C’est un travail qui rassemble de jeunes chercheurs
qui se sentent interpelés par les questions cruciales du devenir de
l’Afrique. Il s’agit pour eux de reprendre pour leur propre compte la
question de Cheikh Anta Diop : « Quand pourra-t-on parler d’une
renaissance africaine ? ». Reprendre cette question, c’est sans doute la
confronter à des nouveaux défis, avec l’angoisse de voir qu’il y a
risque de rester encore pour longtemps dans le registre de la projection
fantasmatique, mais aussi l’espoir que cette idée puisse jouer un rôle
régulateur, mobilisateur. C’est là que se trouve le pari le plus
important : sortir du registre de la simple projection, enthousiaste ou
angoissé, pour entrer dans celui des programmes d’action.


1PNUD, Rapport sur le développement humain, 2013, p. 93.
2Enskog D., « La renaissance africaine selon Thabo Mbeki », Crédit Suisse, [en
ligne],
https://www.credit-suisse.com/ch/fr/news-and-
expertise/news/economy/middle-east-and-africa.article.html/article/pwp/news-andexpertise/2013/06/fr/thabo-mbeki-s-vision-of-an-african-renaissance.html, consulté
le 16 janvier 2014.
16















Introduction générale : Pourquoi parler de renaissance
africaine ?

Sidy TOUNKARA



























































Les 6 et 7 décembre 2013, nous avons constaté que presque toute
l’Afrique s’était déplacée à Paris pour assister au Sommet de l’Elysée
sur la Paix et la Sécurité en Afrique. Ce Sommet a été considéré par
les autorités diplomatiques françaises comme « un événement
historique qui témoigne de l’évolution politique des relations de la
1France avec les pays africains » . En réalité, il n’a rien d’historique
dans la mesure où il montre à la face du monde l’incapacité de
l’Afrique à assurer sa propre sécurité et à entretenir la paix intérieure.
Ce qui a d’ailleurs précipité le déclenchement de l’Opération
2Sangaris en Centrafrique en proie à une guerre politique qui se
transformait en une guerre entre Musulmans et Chrétiens.
La tenue de ce Sommet fait suite à la guerre au Nord-Mali. Une
guerre entre les rebelles touaregs et le gouvernement du Mali qui
s’est transformée en une guerre contre le terrorisme. Le Mouvement
National pour la Libération de l’Azawad (MNLA) veut
l’indépendance pendant que le mouvement salafiste Ansar Dine veut
instaurer une République islamique avec l’application stricte de la
Charia. En même temps, il y a eu une coalition stratégique entre ces
deux mouvements et l’Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI). Dans
ce contexte, le coup d’Etat du 22 mars 2012 a ouvert une brèche dans
laquelle se sont engouffrés ces trois mouvements pour conquérir tout
le Nord-Mali et menacer Bamako. Là encore, face à la tergiversation
3des forces africaines à prendre les devants , c’est la France qui a
4engagé l’Opération Serval le 11 janvier 2013. Face à ces événements,
nous nous associons au Pr. Joseph Ki-Zerbo (1922-2006) pour nous
5demander A quand l’Afrique ? La question posée autrement, on ne
peut qu’actualiser le savant sénégalais Cheikh Anta Diop (1923-1986)
qui se demandait dès 1948 : « Quand pourra-t-on parler d’une

1http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/afrique/sommet-de-l-elysee-pourla-paix-et/article/sommet-de-l-elysee-pour-la-paix-et-109445, consulté le 08 janvier
2014.
2L’intervention militaire française a porté ce nom en référence à un papillon rouge
présent en Centrafrique.
3Les forces africaines ont participé aux combats où les militaires tchadiens se sont
distingués par leur maîtrise des combats en zone de désert.
4L’intervention militaire française a porté ce nom en référence à un félin africain.
5Ki-Zerbo J., 2003, A quand l’Afrique ? Entretien avec René Holenstein, Paris,
Edition de l’Aube, Coll. L’Aube poche essai.
19
1renaissance africaine ? » . La renaissance, le mot est lâché ! Mais que
2renferme ce concept très souvent employé dans les mondes politique
et intellectuel, voire artistique et culturel ?
Du point de vue historique, on peut dire que la renaissance prit sa
esource en Italie au XV siècle avant de se propager en Europe
eoccidentale au XVI siècle. Elle correspondit à une période de
fécondité intellectuelle et artistique. Celle-ci fut perceptible à travers :
la naissance de nouvelles disciplines (Droit, Humanités), l’invention
de l’Imprimerie par Gutenberg (vers 1400-1468), les découvertes que
la boussole a permises, les avancées mathématiques de Galilée
(15641642), l’usage de la poudre à canon dans l’art militaire, le passage de
l’économie agricole à l’économie urbaine et commerciale. Cette
effervescence intellectuelle, artistique et culturelle permit de poser un
regard critique sur les croyances séculaires. Le monde païen, pourtant
condamné au Moyen-Age, commença à bénéficier d’un regard
nouveau et positif. L’emprise de l’Eglise s’affaiblît. Les liens avec le
système féodal se brisèrent progressivement ; le Protestantisme se fit
jour contre l’Eglise romaine ; le pouvoir impérial perdit un peu de ses
forces. Tout cela conduisit à la mise en place progressive d’un
système de gouvernement renouvelé et à la production d’hommes
encore plus libres, moins soumis au joug de la religion et du système
3féodal .
Cependant, nous apprend la Première Conférence des Intellectuels
4d’Afrique et de la diaspora sur le thème de la renaissance africaine , la
renaissance est un concept qui peut remonter jusqu’à l’Egypte
pharaonique. En effet, à cette époque, « re-naissance », appelée aussi
ouhem mesout/uhem mesut, signifie littéralement « répétition-des-


1 Diop Ch. A., 1948, « Quand pourra-t-on parler d’une renaissance africaine ? », Le
Musée Vivant, n° Spécial 36-37, pp. 57-65.
2L’ancien Président du Sénégal, Maître Abdoulaye Wade a inauguré un monument
de la renaissance africaine à Dakar le 4 avril 2010.
Son dernier Premier Ministre a souhaité la renaissance du Sénégal pour ses vœux
du Nouvel An 2014 après avoir caractérisé 2013 d’ « Annus Horribilis »
(http://ww
w.seneweb.com/news/Politique/nouvel-an-2014-le-message-de-l-ancienerpr_n_114602.html, Consulté le 1 janvier 2014).
3Ngando B.A., 2005, Le Prince Mandela. Essai d’introduction politique à la
renaissance africaine, Paris, Maisonneuve & Larose, p.21.
4Première Conférence des Intellectuels d’Afrique et de la Diaspora organisée par
el’Union africaine sur le thème général : « L’Afrique au XXI siècle : Intégration et
renaissance », 6-9 octobre 2004 à Dakar, p.14-15.
20
naissances » suite à une période marquée par des troubles
socioepolitiques. Sous la XII dynastie (vers 1991-1784 avant notre ère),
l’Egypte connut une renaissance sociale, administrative, culturelle,
er artistique et littéraire. Sethi I (1291-1278 avant notre ère), le père de
Ramsès II, fut un Pharaon de la renaissance.
Dans l’histoire moderne, les Etats-Unis, sous Franklin Delano
Roosevelt (1882-1945), ont connu leur renaissance dans les années
30-40 avec le New Deal basé sur des programmes et des politiques
permettant le redressement économique et l’instauration de la sécurité.
Le Japon du Meiji a connu lui aussi la renaissance sous le règne de
l’Empereur Mutsuhito (1852-1912). L’Europe a entamé sa renaissance
après la Seconde Guerre mondiale avec la création de la Communauté
1économique européenne (CEE) en 1945 .
En réalité, c’est encore la Première Conférence des Intellectuels
d’Afrique et de la Diaspora qui met en exergue le fait que depuis le
eXVIII siècle, l’idée et l’esprit de renaissance africaine font leur
chemin dans les milieux des intellectuels du continent africain et de la
diaspora noire en partant de Dominique Toussaint Louverture
(17342 31803) , en passant par Harriet Taubman (1820-1913) pour arriver à
The Harlem renaissance (1917-1940). The Harlem renaissance « fut
un mouvement culturel et artistique complet, comprenant des peintres,
compositeurs, musiciens, chanteurs, poètes, romanciers, dramaturges,
traitant de tous les problèmes, fierté raciale, identité culturelle,
4héritage, genre et sexualité, politique, relations raciales » . Au tout
edébut du XX siècle, le Sud-Africain Pixley Ka Isaka Seme (1881-
1951) avait prononcé un discours à Columbia University en 1906 –
The Regeneration of Africa. En 1937, le premier Président du Nigéria,
5Nnamdi Azikiwe (1904-1996), publiait le livre Renascent Africa .
6Selon Ndongo Ndiaye , le terme de renaissance africaine a été lancé
pour la première fois dans les slogans de l’Association universelle


1Ibid., p. 15.
2Général haïtien, fondateur de la Première République noire (Ibid., p.15).
3Femme Africaine Américaine, abolitionniste qui organisa la fuite de nombreux
esclaves du Sud des USA (Ibid., p. 15).
4Ibid., p. 16.
5 eM’bokolo E., 2000, « L’Afrique et le XX siècle : dépossession, renaissance,
incertitudes », Politique Etrangère, n°3-4, pp. 717 – 729.
6 Ndongo Ndiaye est un diplômé en Biochimie de l’Université Pierre et Marie Curie
de Paris. Il est membre fondateur du Mouvement International pour la renaissance
d’une Afrique Unie (MIRAU) en 2002.
21
pour le progrès des Noirs (UNIA) fondée par Marcus Garvey
(188711940) lors de sa Convention internationale en août 1920 à Harlem .
Au tout début des indépendances de l’Afrique, le Président Kwame
Nkrumah (1909-1972) inaugure le Premier Congrès international des
africanistes sur le thème de la renaissance africaine. En 1998, quatre
années après l’abolition de l’apartheid en Afrique du Sud, le Président
Thabo Mbeki organise la Première Conférence sur la renaissance
africaine à Johannesburg. La suite logique a été la création de
l’Institut de la renaissance africaine.
Pourquoi tant d’engouement autour de l’idée de renaissance
2africaine ? Parce que le concept de renaissance suppose une volonté
farouche, pour un peuple, de se remettre d’une situation traumatisante,
cataclysmique ou tout au moins négative sur bien des plans pour se
reconstruire et aller de l’avant. La destruction et la reconstruction sont
les deux faces de la médaille renaissance. En ce qui concerne
l’Afrique, elle a bel et bien vécu la destruction dans son histoire,
lointaine et immédiate (Traite négrière, Colonisation, Mondialisation,
etc.). Ce qui justifie le recours au concept de renaissance pour se
remettre en selle de l’Histoire. Cependant, même si le sens de la
convocation du concept de renaissance et l’esprit de ce dernier sont
toujours d’actualité, compte tenu de l’état dans lequel se trouve
actuellement le continent africain, les formes d’intervention ont
évolué en glissant progressivement du terrain de la réhabilitation de
l’Histoire de l’Afrique et celui de la reconquête des libertés du peuple
noir à travers le monde, vers le terrain du développement
socioéconomique et celui de la paix et de l’intégration. Quand Marcus
Garvey défendait une vision englobante autour du monde noir, Cheikh
Anta Diop mettait en avant la réappropriation par les Africains
euxmêmes de leur propre histoire et culture. Aujourd’hui, avec la
nouvelle génération des élites africaines, la renaissance africaine
épouse une orientation plus politique tournée vers une conception de
la renaissance africaine qui aspire au développement économique,
social et culturel dans un contexte rénové sur le plan politique par


1Ndiaye Nd., 2006, Théorie sur la renaissance africaine. Ensemble, changeons
l’Afrique !, Bonneuil, Editions MENAIBUC, p. 12.
2Cheikh Anta Diop est considéré comme le premier à conceptualiser le terme de
renaissance africaine en lui donnant un contenu scientifique dès 1948 dans son
article cité ci-dessus.
22
l’ancrage de la démocratie et de la bonne gouvernance mais aussi par
l’intégration africaine.
Mais cela suppose des préalables comme la disparition de la
conception patrimoniale du pouvoir, l’affaiblissement jusqu’à la
disparition de la domination multiforme des pays dits développés, la
1résolution de la crise de leadership qui secoue le continent africain .
Ce grand bond qualitatif n’est possible qu’à la condition d’un travail
d’introspection individuelle et collective, d’un travail critique et
d’évaluation des mentalités, des coutumes, des traditions, bref, la
manière d’être Africain à l’aune des aspirations secrétées dans le
concept de renaissance. L’Afrique aura connu la bonne gouvernance
et la démocratie, le fraternalisme, le continentalisme et le culte du
2travail. Ce réexamen des consciences et des mentalités doit
impérativement conduire inéluctablement à une révolution qui, à son
tour, déclenchera la renaissance sur tous les plans.
3Néanmoins, le Sociologue Alioune Sall voit deux obstacles
majeurs à l’éclosion de la renaissance africaine. En effet, il considère
que l’appauvrissement des sociétés et la négligence des langues
nationales constituent des verrous qu’il faudra faire sauter si on veut
une renaissance pour l’Afrique. L’essor économique est un canal
d’irrigation des voies de la quête du savoir et vice versa. L’essor
intellectuel passe par la promotion des langues nationales pour mieux
outiller les Africains à penser un projet de société, ancré dans leurs
propres valeurs et judicieusement ouvert sur le monde. Comme
eFlorence au XV siècle, ces deux conditions furent réunies. A
Sophiatown aussi. Ce dernier, un quartier de Johannesburg, a connu,
selon l’Ecrivain Es’kia Mphahlele (1919-2008) cité par Lydia
4Samarbakhsh-Liberge , une effervescence intellectuelle, artistique,
voire politique qui a contribué à la fin de l’apartheid en Afrique du


1 eSangaré L., 2004, Les défis de la renaissance africaine au début du XXI siècle. Du
pouvoir patrimonial à la souveraineté collective, Paris ; Budapest ; Torino,
L’Harmattan, Coll. Etudes Africaines.
2Ndiaye Nd., 2006, Op. Cit., pp. 18 - 22.
3Sall A., 2008, « La renaissance africaine : un défi à relever », dans Ba Konaré A.,
Petit Précis de remise à niveau sur l’histoire africaine à l’usage du Président
Sarkozy, Paris, La Découverte, pp. 293 – 304.
4Samarbakhsh-Liberge L., 2000, « L’African renaissance en Afrique du Sud : de
l’utilité ou de l’utilisation de l’histoire ? », dans Fauvelle-Aymar F.-X., Chretien
J.P. et Perrot C.-H. (dir.), Afrocentrismes : l’histoire des Africains entre Egypte et
Amérique, Paris, Karthala, Coll. Hommes et Sociétés, pp. 381 – 400.
23
Sud. Pour arriver aux essors économique et intellectuel, l’Afrique
dispose des ressources diverses et variées qu’elle peut mettre à
contribution. Il s’agit des ressources : démographiques, naturelles,
culturelles. Pour ces dernières, le Pr. Joseph Ki-Zerbo parle même
d’« industries culturelles » pour bâtir un projet de société à l’image de
l’Afrique mais seulement après avoir répondu à quelques questions :
1qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où voulons-nous aller ?
Conscients de ces préalables et de ces verrous structurels, il est
pertinent de poser comme problématique les voies par lesquelles
l’Afrique pourrait emprunter pour arriver à son objectif supérieur pour
ne pas dire suprême c’est-à-dire la renaissance. Ainsi, comment
l’Afrique peut procéder pour renaître sur tous les plans ? Quelles sont
les conditions à satisfaire ? Comment l’Afrique pourrait-elle s’y
prendre ? Faudrait-il, d’abord, qu’elle parte d’elle-même comme nous
y a invité Cheikh Anta Diop, en portant un regard critique sur
ellemême tout en ne perdant pas de vue d’où elle vient et où elle veut
aller, comme le suggère le Pr. Joseph Ki-Zerbo ? C’est à ces
interrogations que les auteurs de cet ouvrage collectif essaient
d’apporter des éléments de réponse. A la question du Quand de
Cheikh Anta Diop et du Pr. Joseph Ki-Zerbo, ils ont substitué la
question du Comment de la renaissance africaine. D’origines
disciplinaires et d’expériences professionnelles aussi diverses que
riches et variées, ils apportent des analyses très pertinentes et pointues
sur les réalités que vit l’Afrique d’aujourd’hui mais, en même temps,
ils balisent des pistes qui puissent conduire irréversiblement à une
renaissance de l’Afrique d’où le titre Les réalités et les défis d’une
renaissance africaine.
Chaque auteur ayant la liberté entière et totale de choisir le sujet de
sa contribution est pleinement et totalement responsable du contenu de
celle-ci. L’ouvrage se présente comme suit. Dans la première partie
(Culture, éducation, identité et renaissance africaine), il est question
de démontrer l’enjeu stratégique de la culture (chapitre 1) et de
l’éducation (chapitres 2 et 3), deux éléments qui contribuent fortement
à définir l’identité d’un peuple (chapitres 4 et 5). C’est à partir de cette
construction identitaire que les Africains pourront amorcer une
renaissance à leur image. Dans la deuxième partie (Démocratie,
citoyenneté, droits de l’homme et développement), les auteurs portent


1 Ki-Zerbo J., 2003, Op. Cit., p. 184.
24
un regard critique sur la notion de démocratie qui est très souvent
perçue comme la condition sine qua non du développement des pays
considérés comme en développement (chapitres 6 et 7). Ils essaient de
poser la question de l’antériorité de la démocratie au développement
ou l’inverse. Ils s’interrogent également sur les notions de citoyenneté
et de gouvernance considérées comme le socle de la démocratie
(chapitre 8). Une évaluation de l’état des droits de l’homme est faite
pour en identifier les réalités et les défis qui restent à relever tant sur
le plan conceptuel que sur le plan opérationnel (chapitre 9). Enfin,
dans la troisième partie (Ethique politique, agriculture, genre et
environnement), dans un contexte de déficit d’éthique en politique
(chapitre 10), de mondialisation et d’écologisation croissante des
politiques de développement, il est fait état d’un exemple concret de ent agricole (chapitre 11) et de la
responsabilité de la femme africaine dans la gestion de
l’environnement (chapitre 12).














25

































PARTIE 1 : CULTURE,
EDUCATION, IDENTITE ET
RENAISSANCE AFRICAINE








































































Chapitre 1 : Un Etat à l’école du mécénat de la culture

Bénédicte Rosine BIDJECK SONG



























































Introduction
Les castes sont un sujet que l’ère actuelle, en raison de son héritage
humaniste, condamne très officiellement. La raison le commande, tous
les hommes ont droit à une égale dignité. Toutefois si la nature de
l’humain est la mieux partagée, force est de reconnaître que la culture
va distinguer subrepticement les individus. Ceci est un constat qui
peut être aisément repris, seulement il faut s’interdire de conclure
prématurément à la diversité des cultures sans s’attarder sur le contenu
de cette réalité qui, comme la suite permettra de le voir, est
problématique.
La culture n’est pas, c’est-à-dire elle n’est pas un substrat
monolithique définitif, sa pluralité et sa dynamique interdisent de la
confiner à une forme. Revenant sur la négritude, Fanon démontre que
le mouvement culturel ainsi nommé s’est déployé pour s’opposer à
une culture européenne, elle a ainsi reproduit le schéma classique de
1l’historisation des hommes . Puisque le but de cette analyse est de
problématiser l’éduqué dans le contexte africain, il est fort utile de
préciser de quelle culture il s’agit, en rappelant que le concept de
culture peut sursoir à plusieurs usages.
Le sens de culture, quand il s’agit de l’éduqué africain, ne saurait
être du registre agricole, ce n’est pas la culture de l’igname. Il ne
s’agit pas non plus de l’activation par stimulation de
microorganismes, tel le bouillon de culture auquel le laborantin soumet un
échantillon qu’il vient de prélever ; la culture à laquelle il faut
s’intéresser est l’usage adapté, son sens figuré qui, cependant, est
parfaitement illustré par son sens premier. En effet, si la culture est
par extension la « civilisation », c’est parce que cette dernière est
fondamentalement vivante, traversée par le temps, pétrie par les
évènements qui la constituent, et qu’elle ne se contente pas de
répertorier ; la culture est l’essence du projet à laquelle des hommes se
rallient.


1La négritude s’est retrouvée pour Fanon dans une impasse ; « la culture nègre, la
culture négro-africaine se morcelait parce que les hommes qui se proposaient de
l’incarner se rendaient compte que toute culture est d’abord nationale et que les
problèmes qui maintenaient Richard Wright ou Langston Hughes en éveil étaient
fondamentalement différents de ceux que pouvaient affronter Léopold Senghor ou
Jomo Kenyatta ».
Fanon F., 2002, Les damnés de la terre, Paris, La Découverte, p. 204.
31
En optant pour une telle définition, la culture devient un marqueur
identitaire et dans cette perspective la culture devrait se définir à partir
d’un groupe culturel, auquel cas il devrait y avoir une culture selon les
nations et peut-être selon les races. Mais est-ce là vraiment le but de la
culture ?
Notre réponse est négative et elle part d’une mise en garde contre
une éventuelle perversion de ce concept. Ce qui subsiste de ce premier
contact avec les multiples déclinaisons de la culture c’est qu’il s’agit
d’une construction, d’un ensemble auquel un individu se réfère dans
son interaction avec l’ordre social auquel il appartient. L’importance
qu’elle revêt explique l’implication de l’Etat à travers le ministère de
la culture. L’Etat a légitimement la charge de veiller sur ce patrimoine
et de le transmettre. Nous proposons ici de questionner le rôle de
l’institution étatique dans la vulgarisation de la culture en Afrique.
Cette tâche, qui reprend la démarche phénoménologique, consistant en
une interprétation critique de données, exigera premièrement que nous
analysions les implications sémantiques et l’importance stratégique de
la culture dans la vie d’un peuple (1). Ensuite aurons-nous le loisir
dans la deuxième étape d’examiner le processus du dévoiement de la
culture en Afrique (2).
Ce parcours conduira à identifier un acteur inattendu de cette
« basse besogne ». Alors que le fait de culture devrait théoriquement
être porté aux cimes dans les arcanes nobles de l’école, nous devons
sans complaisance admettre que l’institution scolaire en Afrique
figure au nombre des pourfendeurs de la culture africaine (3). C’est en
réponse à ces inquiétudes sur la déshérence de l’éduqué en Afrique, si
souvent confondu avec le scolarisé, que nous pourrons appuyer les
propositions que nous tenterons d’apporter pour assurer une
adéquation entre L’enfant noir de Camara Laye qui est, comme
l’Emile de Rousseau, celui qu’il faut éduquer, c’est-à-dire
accompagner à la découverte, à l’apprentissage, au savoir, à
l’imagination et au rêve.
Comment comprendre que l’école porteuse de promesses et de
sacrifices comme l’avait parfaitement perçue la Grande royale
(Cheikh A. Kane, L’aventure ambiguë) ne soit pas parvenue, malgré
les légions de diplômés dont elle a pourvu les pays africains, à opérer
le miracle tant espéré du développement ? Cette situation n’est pas
imputable uniquement à la tragique rencontre avec l’explorateur ou le
missionnaire. Si nous nous gardons de juger le passé, nous devons
nous en servir pour récupérer les mots, autant que les pépites d’or qui
32
tombent de la bouche des « barbares » venus de la côte, et en faire les
nôtres (Pablo Neruda, J’avoue que j’ai vécu).
La culture n’est pas une simple valeur ajoutée à l’enseignement
scolaire, c’est la nervure qui traverse structurellement un peuple et qui
lui permet de définir ses actions. Les civilisations, comme dans les
monuments qu’elles érigent ou les valeurs qu’elles défendent, se
disent aussi dans ce qu’elles veulent transmettre à travers l’institution
scolaire. Avec la prison, Foucault désigne l’école comme un haut lieu
de structuration du pouvoir moderne à travers la discipline, il n’est
toujours question que de « dispositifs de normalisation et toute
l'étendue des effets de pouvoir qu'ils portent, à travers la mise en place
1d'objectivités nouvelles ». Comme un aveu d’impuissance, la société
des Lumières où l’esprit est plus puissant que le corps, décrète ainsi,
l’incapacité de l’institution scolaire à apporter la culture, elle n’est que
la caisse de résonnance du séisme qui traverse une société.
Aussi faut-il se garder du rejet de l’étranger mais se réapproprier
les circonstances de la relation que nous les enfants d’Afrique devons
aujourd’hui tisser avec le reste du monde. En commençant par prendre
acte de la flexibilité de l’institution scolaire qui n’est pas une entité
autonome, elle n’est que le reflet de la vision du monde d’une
communauté et se greffe à un lieu. Ceci est davantage complexe pour
le cas africain parce que cet ancrage ne s’est pas réalisé, notre école
ne nous est pas utile parce qu’elle ne permet pas au sujet d’enrichir sa
culture. C’est un avion sans pilote.
1 Le peuple et la culture
Pour pouvoir davantage expliquer l’objectif de l’analyse que nous
entreprenons ici, il est utile de préciser les outils qui vont nous
permettre de collecter les indices susceptibles de nous éclairer sur la
difficulté et l’importance qu’il y a aujourd’hui pour les jeunes nations
africaines, à produire un discours sur leur perspective culturelle. À la
2suite d’Adorno, il est opportun pour l’Afrique qui n’est pas


1Foucault M., 1993, Surveiller et punir, Paris, Gallimard, p. 313.
2Le primat de l’esprit sur la matière a produit dans le domaine des arts un effet
inattendu. Comme dans toute sa critique de la modernité, Adorno veut montrer que
l’art moderne réitère cette déconnection. « Plus l’exigence de spiritualisation devient
rigoureuse et intransigeante, et plus les œuvres d’art s’éloignent de la réalité qui
devrait être spiritualisée […] entre cet esprit et son substrat sensoriel, le vide est
béant » (Adorno T. W., 1967, « L’art et les arts », dans Leymarie J. et al, L’art dans
33