15 septembre 1831 / [Signé : F. A. S.]

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A. Mesnier (Paris). 1831. 1 vol. (84 p.) ; in-8.
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Publié le : samedi 1 janvier 1831
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15 SEPTEMBRE 1831.
........... Legem.
(TAC, Annal)
15 SEPTEMBRE 1831.
Legem.
(TACIT., Annal. )
PARIS,
CHEZ ALEX. MESNIER, LIBRAIRE,
PLACE DE LA BOURSE;
ET CHEZ DELAUNAY, LIBRAIRE,
PALAIS-ROYAL.
3831.
15 SEPTEMBRE 1831.
........... Legem.
(TAC, Annal.)
Nous avons bon et ferme espoir que l'ordre de choses si
éminemment raisonnable fondé en 1830 est destiné à donner-
au pays un long avenir de prospérité paisible et progressive.
Toutefois, en commençant ce peu de pages , nous sentons le
besoin de déclarer que, quelle que soit l'issue que la destinée
réserve à cette seconde expérience de nos doctrines de liberté,
expérience dont la crise se prolonge déjà au-delà de sa natu-
relle durée, nos convictions n'en seront nullement altérées.
Lors même, qu'à Dieu ne plaise, des erreurs de conduite,
l'entraînement de convictions exagérées ou dé basses passions
perdraient la noble cause à laquelle nous nous sommes voués ,
toujours , même après sa chute, sans doute passagère , nous
aurions foi à elle, à ses doctrines, à leur applicabilité, aux
trésors de civilisation et dé bonheur général renfermés dans
leurs développements sincèrement et sagement reconnus et
appliqués (1).
Il est au fond des sociétés humaines une idée indéfinissa-
ble, comme tout ce qui est nécessaire ici-bas, par laquelle
seule elles peuvent exister , celle de légalité. Toutes les fois
que la loi actuelle est supportable, qu'une voie légale est ou-
verte aux améliorations, la société , abdiquant une partie de
son activité vagabonde, l'accepte comme forme définitive et
normale. Sou action, ainsi circonscrite dans le cercle magi-
que tracé autour d'elle; se règle dans cette sphère constitu-
tionnelle, et l'ordre en résulte. Cette puissance merveilleuse
est d'autant plus forte que son point de départ est plus éloi-
(1) Quelques unes des premières pages de ce petit écrit ont été déjà
imprimées il y a quelques mois.
gné, et que le société à laquelle elle s'applique possède plus
de moralité. Alors que la théocratie et le droit extra-social
des rois ont successivement disparu des croyances , la loi ne
peut être que l'oeuvre de ceux mêmes qu'elle est destinée à
régir. Elle n'est pas un droit absolu, elle n'est qu'un fait, que
la nécessité d'un point d'appui fixe quelque part, et l'accou-
tumance, placent hors de la sphère contestée. D'un autre côté,
la morale, quelle que soit sa base, étant elle-même une loi
qui règle les rapports individuels , elle peut parfois, pendant
un provisoire plus ou moins prolongé, suffire à régler les
rapports sociaux. Ainsi, une moralité sévère peut protéger
une société pendant un interrègne de loi , prêter force à une
légalité: jeune encore; et une légalité entourée de fortes ha-
bitudes, d'un long respect, peut protéger long-temps une so-
ciété où toute foi, toute morale, ont fléchi;
En droit, dans le champ illimité de la souveraineté de
tous, pure abstraction, la résistance, l'insurrection , sont un
droit de tous les instants que rien ne modifie, car nulle vo-
lonté humaine ne fait loi. pour autrui. En fait, quand on a
adopté le principe de l'utilité sociale, la loi comme règle,
l'insurrection devient un mal inexprimable, un immense
crime; car elle bouleverse et remet en question toutes les
existences, tous les faits sociaux qu'on désigne sons le nom
de droits acquis , et qui constituent le patrimoine de l'huma-
nité. L'insurrection peut partir du gouvernement ou des gou-
vernés, suivant que la loi est violée par l'un ou par les au-
tres. Qu'elle vienne de l'un ou de l'autre côté, la résistance
de la part de celui qui se rallie à la loi est le plus saint des
droits, sinon des devoirs. C'est là cette sorte d'insurrection
défensive , nécessairement transitionnelle. de défense extra-
légale de la loi extra-légalement attaquée, que la déclara-
tion des droits de 89 proclama.
Tout ce que nous venons de dire, nous l'avons dit dans
l'hypothèse d'une loi supportable; par trop mauvaise, elle
n'est pas loi à nos yeux, En pure théorie, cet énoncé serait
bien vague; en fait, il sera suffisamment éclairci pour notre
usage, en ajoutant comme exemple explicatif que laloi mos-
covite avec le servage, la loi carolienne avec l'esclavage ,
nous semblent intolérables; que les gouvernements d'Espa-
gne et de Portugal sont en innsurrection permanence contre la
loi; qu'en Lombardie la nationalité violiée frappe de nullité
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toute loi émanée de l'étranger campé sur le sol. Nous dirons
que la légalité que nous avions sous la restauration , incom-
plète comme elle était, nous semblait acceptable. Nous ajou-
terons que, pour être acceptable, une législation doit offrir
un moyen légal de l'améliorer à mesure des besoins nou-
veaux. Car, l'humanité étant progressive, la loi doit l'être
aussi ; et si une voie régulière n'y est pas ouverte au progrès,
l'esprit du siècle venant un jour à se trouver en désaccord
violent avec elle, la force progressive brisera insurrection-
nellement cette loi, bonne jadis , devenue intolérable, sans
pourtant avoir changé;
Nous savons aussi bien que qui que ce soit combien la lé-
galité de la restauration était défectueuse, combien le pour-
voir chargé de l'appliquer lui était antipathique et hostile,
comme il s'attachait à l'éluder, à en fausser l'application, à
en empêcher le progrès; comme la prétention de l'octroi , à
laquelle sans cela nous eussions attaché peu d'importance;
comme à tout ce qui n'est que théorie, tant que la théorie
ne menace pas de passer à l'application , combien cette pré-
tention, dsons-nous, était inquiétante par la menace conti-
nuelle et intrinsèque qu'elle enserrait. plus ou moins latente,
de retirer un jour ce qu'on avait octroyé. Avec cela, nous
n'hésitons pas à le dire, la légalité était alors tolérable. La
nation s'y était franchement rattachée; elle n'attendait que
de la loi, ne voulait que par elle l'amélioration, le progrès
de cette loi. Depuis huit ans toute conspiration avait cessé.
L'opposition, d'irrégulière, d'insurrectionnelle, devenue lé-
gale , ne songeait même pas, comme la royauté contre la na-
tion, à conspirer contre la royauté avec la loi. Car nous ré-
duisons à leur juste valeur les prétentions émises depuis une
année de n'avoir jamais fait ni paix ni trêve avec la dynas-
tie, d'avoir durant quinze ans joué la comédie, et usé de la
légalité comme d'une arme offensive; Nos anciens adversaires
ont fait grand bruit de cette prétention pour imputer à l'an-
cienne opposition un long parjure , et excuser la dynastie
d'avoir recouru aux coups d'état pour s'arracher à une léga-
lité où la perfidie de l'opposition lui aurait rendu tout gou-
vernement impossible; Il n'en est rien, nous le savons de
science certaine. Cette prétention conspiratrice est émise par
quatre classes d'hommes : les premiers, par les motifs les plus
purs et les convictions les plus sincères, ont en effet toujours
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regardé la dynastie déchue comme incompatible avec le bon-
heur du pays, et ont sans relâche travaillé à sa chute. Les
seconds en ont fait autant par des motifs parfaitement égoïs-
tes et mesquins, qui se rattachaient soit aux regrets d'un passé
perdu, soit aux chances d'un avenir à conquérir. Les troisiè-
mes, sincèrement puristes de légalité pendant la restaura-
tion , se sont de bonne foi, par une illusion d'optique très
consciencieuse, imaginé après la révolution dernière qu'ils
l'avaient toujours appelée de leurs voeux ardents. Les quatriè-
mes, enfin, sont les fanfarons de conspirations, qui exploitent
maintenant ce qu'ils regardent comme leur victoire; Les deux
premières classes forment une minorité si faible, que, durant la
restauration , elle fut obligée, au moins autant dans l'intérêt
de sa popularité vis-à-vis de la nation que dans celui de sa
sécurité vis-à-vis du pouvoir, d'enfouir soigneusement son
drapeau, et de se rallier bruyamment à celui de la légalité
la plus puritaine.
Dans la nation, quoiqu'on eût, les uns pour la royauté, les
autres pour cette royauté peu de sympathie, même de la ré-
pugnance à cause de ses antécédents, des circonstances de
son retour, de son esprit, de ses tendances , de ses affections,
pourtant on l'acceptait comme une portion de la loi. Si la
dynastie, elle , eût accepté la loi, sa durée était indéfiniment
assurée, son existence indéfiniment rattachée à l'ère transi-
tionnelle peut être, mais susceptible de très longs développe-
ments , de la monarchie représentative. Ce fut l'époque de la
plus grande force de cette dynastie ; elle la méconnut. Stu-
pidement préoccupée d'une idée désormais cadavre, sa légi-
timité, elle fut parjure à la légalité, par qui seule elle vivait.
Elle s'insurgea; en trois jours elle avait cessé d'être.
Disons-le franchement: quand, au milieu de la période de
la restauration, des conspirations s'ourdirent contre la royau-
té, il n'est point vrai que les généreux jeunes gens qui portè-
rent alors leur tête sur l'échafaud, et ceux qui risquèrent de
les y suivre, jouèrent leur vie pour avoir voulu faire quel-
ques années plus tôt ce qui fut fait en juillet 1830. Nous serions
fiers, sans doute, nous qui ne reconnaissons d'autres tarifs des
actions que la conscience, d'avoir été associés à leurs entre-
prises avortées; car il y avait là, pour un grand nombre du
moins, conviction ardente , nobles pensées , courage et dé-
voûment. Mais, jugeant à tête reposée, nous pensons que
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tout cela était fourvoyé, que la société était gravement et il-
légalement compromise;
Il s'agissait alors pour les conspirateurs d'atteindre, à tra-
vers la loi, un pouvoir réputé hostile, mais qui, ne l'ayant
pas encore ouvertement violée , était protégé par elle. La na-
tion, amoureuse d'ordre, ne sympathisait point avec le voeu
de ceux qui croyaient se dévouer pour elle, et ne s'indigna de
leur sort que parce qu'elle ne crut pas à leur entreprise. Dans
les trois jours au contraire, la population prêta force à la loi
contre une dynastie qui tentait de la violer. Les combattants
des trois jours n'ont pas été plus braves , mais ils ont raisonné
plus juste que les martyrs de la Grève; le pays entier, qui
raisonnait comme eux , eût agi comme eux, si les événements
lui en eussent laissé le temps; et peut être cela eût-il jusqu'à
un certain point mieux valu : l'oeuvre eût mieux appartenu à
tous ; il né fût venu dans la pensée de personne de s'en con-
stituer l'interprète et presque le propriétaire. Quoi qu'il en
soit, c'est cette profonde conviction de la loi qui a marqué
tout le mouvement populaire; de juillet, d'un si merveilleux
caractère d'ordre, de modération et de respect pour le droit.
C'est là la cause de cet empressement de la masse à abdiquer
cette force insurrectionnelle, magnifique dans ses déploie-
ments nécessaires et subits, mais qui ne sauraient se prolon-
ger sans désordre au-delà de l'urgence d'un moment. Heureu-
sement les masses trouvèrent tout près d'elles un pouvoir en-
tre les mains de qui abdiquer j une chambre en qui je pays
avait confiance, puisque c'était elle qui, en 1828; avait en-
rayé la marche du pouvoir ; qui naguère s'était fait auprès du
trône l'interprète du grief national ; c'était elle qui, par sa
fermeté, avait empêché qu'une légalité fallacieuse ne demeu-
rât au pouvoir contre-révolutionnaire; elle enfin qui, réen-
fantée de nouveau avec effort par le pays, avait décidé le
parjure de cette royauté. Ce fut donc un bonheur que la cham-
bre, produit d'une pensée nationale hautement bien qu'incom-
plétement manifestée , se trouvât là , survivant seule au nau-
frage du gouvernement de France. Nous ne parlons pas de
la chambre des pairs , pouvoir sans racines dans le sol, et qui
d'ailleurs n'apparaissait nullement dans ces jours de dangers. La
chambre populaire était donc le seul débri de la légalité, la seule
source d'où elle pût renaître sans désordre. Soyons rigou-
seux. la chambre était ce qui se rapprochait le plus de la lé-
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galité; car , quoique élue par la nation; il faut bien avouer
qu'elle l'était pour défendre contre la royauté le statu quo de
la légalité. Elle n'avait donc nulle mission pour sa position
extra - légale : l'urgente nécessité l'en investit. La loi avait
triomphé, la royauté, par le fait de son aggresssion, était anéan-
tie. Une violation de la loi aussi directe, aussi fondamentale
que celle dont elle s'était rendue coupable, n'est pas de celles
que couvre la responsabilité ministérielle. Elle avait déclaré
guerre ouverte à la loi; la loi l'avait vaincue : mais, par le fait
même de sa victoire, la loi était gravement atteinte, car un
de ses principaux éléments! venait de disparaître; le. pacte
fondamental était brisé , la nation était forcément rentrée
dans sa souveraineté; la loi entière, suspendue, attendait
ne nouvelle sanction;
Personne n'a plusique nous un profond respect pour le droit,
nous le regardons comme la source de tout ordre, de toute
justice; Mais en exiger la rigoureuse application jusqu'à ses
plus extrêmes conséquences est souvent impraticable ; par?
fois ce serait, condamner un pays à périr; et l'utilité; sans
détruire jamais ledroit, doit le modifier ou plutôt le restrein-
dre souvent dans la pratiques, Si donc on veut faire de la lo-
gique de collége, il n'y a nul doute qu'une fois entré par la
force des événements dans le champ de la souveraineté natio-
nale; il eût fallu considérer le mandat de la chambre comme
annulé, et consulter la nation tout entière dans les assem-
blées primaires. Nous ne savons pas bien qui eût en le droit
de convoquer et de régler ces assemblées, qui eût dans l'in-
terrègne maintenu l'ordre, protégé la frontière, contenu les
éléments impurs qui menaçaient de souiller leur alliage les
rangs des vengeurs de la loi violée ; qui eût retenu les partis
prêts à en venir aux mains, prévenu l'invasion et la guerre
civile, en un mot gouverné; Pourtant un pays quelconque,
et surtout tel que le nôtre , ne saurait deux jours se passer
d'une unité centrale sans tomber dans une complète anarchie.
N'importe, le pays fût provisoirement tombé en dissolution ,
mais le principe eût triomphé; la théorie de la souveraineté
populaire eût été rigoureusement appliquée; l'on eût eu, com-
me le malade de Molière , la satisfaction de mourir dans les
règles ; et l'on eût pu espérer de satisfaire, un honorable vi-
comte,que nous émettons le voeu de voir faire marquis pour
prix de logique. Nous croyons, nous, que le pire des abus est
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celui de la logique ; qu'il n'y a rien d'absolu dans les choses
humaines, qu'elles ne font jamais que quasi-légitimes, que
les faits ne peuvent jamais être que des à-peu-près de logique;
qu'ayant de s'arranger pour être logique, il faut s'arranger pour
vivre, aussi près que possible de la logique sans nul doute; nous
croyons qu'il n'y a point de principe abstrait, quelque vrai ou
quelque faux qu'on le suppose, qui, tant qu'il demeure à l'état de
théorie, vaille la peine qu'on joue l'existence ou le bien-être
d'un pays pour le renverser ou l'appliquer. Nous croyons qu'il
n'en est point de si mauvais qu'il ne se puisse neutraliser en
pratique, et de si bon qui ne soit mortel, si on veut en tirer
toutes les conséquences; et qu'un ordre politique n'a pas de
plus dangereux ennemis que ses amis exigeants et les conséquen-
ces de logique pure. Ainsi, la restauration proclamait le prin-
cipe d'un droit extra-légal de légitimité, d'où elle faisait dé-
couler celui de l'octroi de la loi fondamentale. Cela ne sou-
tient pas l'examen, Eh bien, ce principe étant dans la prati-
que neutralisé par l'élément représentatif; certainement nous
n'eussions pas engagé lee combat avec la dynastie, et risqué
une révolution uniquement pour changer le titre de la charte,
et, au lieu d'octroy, placer en tête contract. La restauration eût
vécu indéfiniment avec ce principe faux et antipathique au
pays. quand il y songeait, si elle l'eût laissé en théorie, Si
parfois le pays s'en inquiétait uninstant, c'est que la menace
du retrait renfermée dans la prétention de l'octroi planait sur
l'avenir, et inquiétait des intérêts, très peu théoriques, Ce que
nous reprochions au gouvernement d'alors, c'était bien moins
le titre qu'il s'arrogeait, que l'usage qu'il tendait sans cesse à
faire de l'action sociale pour l'utilité de quelques uns, non pour
celle du plus grand nombre, Mais un jour la restauration
voulut être logique, tirer toutes les conséquences de son sys-
tème; elle prétendit retirer ce qu'elle disait avoir octroyé,
elle périt.
Dans la ligne contraire , le principe de la souveraineté na-
tionale est certainement parfaitement rationnel, ce qui se rap-
proche le plus de la logique rigoureuse. Eh bien, nous regar-
derions comme une inexprimable folie d'exposer ou plutôt de
sacrifier le salut du pays , tout le fruit de nos anciens efforts
et d'une lutte récente , uniquement pour vouloir donner à
une constitution dont l'anarchie saurait bien nous épargner le
labeur une source plus absolument conforme au principe de
la souveraineté nationale. Quoi qu'en puisse penser un hono-
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rable vicomte , il ne faut pas long-temps compter, pour faire
de l'ordre, sur l'héroïsme manifesté par les masses dans une
crise, ni s'imaginer que l'héroïsme puisse devenir un état per-
manent ou même un provisoire prolongé. Il y a dans ces ar-
dus problèmes de législation, comme dans ceux plus exacts
de mathématique, un certain à-peu-près dont il faut bien se
contenter dans l'application. Ajoutons encore, pour en finir
avec les principes absolus, que celui de la souveraineté popu-
laire, après s'être déployé instantanément, soit pour détruire,
soit pour fonder, ne peut subsister en permanence sous sa, for-
me absolue. Il doit s'abdiquer lui-même , ou plutôt se trans-
former dans un autre principe, la souveraineté de la loi.
Il est vrai que la loi fondamentale, la constitution, doit
être faite de manière à traduire le plus fidèlement possible la
pensée nationale; mais pourtant la souveraineté populaire
s'est restreinte, elle a imposé à sa volonté future sa volonté
passée; sous peine de mort pour la société, elle doit dormir
sous son ancienne forme, et ne plus apparaître que sons sa
palingénésie légale. Et encore cette souveraineté qui s'est ma-
nifestée un instant pour fonder la loi, ce pouvoir constituant,
à supposer même que d'heureuses circonstances permissent
de le consulter dans toute sa rigoureuse pureté, n'aurait en-
core qu'un à -peu-près de droit. Car, si nous voulons faire du
droit absolu, nous réclamerons pour le pacte fondamental,
non pas la majorité, mais l'unanimité des suffrages; puis, re-
montant au principe conventionnel, niais non naturel, sur
lequel la société est basée, celui de la propriété, nous lui con-
testerons sa légitimité. Alors nous aurions achevé de saper
toutes les bases de la société , nous serions parfaitement logi-
ges, parfaitement inapplicables, et tout-à-fait dignes d'être
enrôlés parmi les saint-simoniens.
Ce fut donc pour la chambre de 1830 un devoir rigoureux
de se faire constituante. Sans doute, elle pouvait faire ta-
ble rase ; elle eût ainsi renié tout le passé , tout remis en ques-
tion , et jeté le pays sur un terrain inconnu. Elle né le fit
point. Elle se rattacha à la loi subsistante, en se bornant à la
réviser partiellement pour l'améliorer. Ce parti, le seul sage,
avait l'immense avantage de présenter à la nation une léga-
lité déjà faite, déjà entourée d'un respect de plusieurs an-
nées, de l'attachement qu'inspire ce qu'on vient de défendre;
il rattachait l'avenir au passé. Une royauté nouvelle fut donc
fondée; la constitution révisée. L'assentiment du pays s'indi-
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qua par tous les signes naturels; Une légalité fut dès lors fon-
dée; c'est chose jugée. Il n'y a plus à revenir là-dessus.
Il est absurde de dire que, la nation ayant combattu pour
la loi, cette loi, défendue par elle, ne devait pas être tou-
chée; que, n'ayant jamais demandé que l'exécution franche et
entière de la loi dans toutes ses conséquences, elle ne devait
pas demander davantage après la victoire; enfin, qu'elle de-
vait se tenir heureuse d'avoir conquis ce qui avait été le nec
plus ultra de ses voeux avant la bataille. Le propre de l'esprit
de légalité , pour lequel nous nous sommes si hautement dé-
clarés, est de tirer de l'a loi tout le parti possible, de la déve-
lopper, de l'améliorer par elle-même; d'avancer lentement,
niais régulièrement; de ne jamais hâter par un coup de main
un perfectionnement, dans la conviction d'abord qu'aucun
ne peut entrer en balance avec le danger possible et les maux
nécessaires d'une révolution violente; eh second lieu, que la
légalité nouvelle que fonderait l'insurrection , quelque per-
fectionnée qu'elle fût, ne vaudrait probablement pas l'ancienne
sous le rapport de la force et de la stabilité: car on improvisé
difficilement à volonté une légalité. Ainsi que nous l'avons
dit, l'ancienneté, l'habitude, augmentent incalculablement
son prestige; des circonstances , souvent sévères, lui rallient
les assentiments divergents. La légalité est une plante qui ,
ainsi que l'a dit de sa fantastique légitimité M. de Maistre,
d'ordinaire ne croît que dans le sang. Mais l'esprit de légalité
n'est pas celui de routine , de servitude. Toujours prêt à ac-
cepter le combat, qu'il n'engage jamais, sa crainte de l'anar-
chie ne va pas à laisser porter atteinte à la loi par peur des
dangers du combat. Les hasards , quels qu'ils soient, sont à
la responsabilité de l'agresseur. Et quand d'une résistance
légale est née une révolution , il y aurait par trop de duperie
à n'en pas profiter pour acquérir en un jour tout ce que de-
mande et comporte l'esprit du temps. La conséquence d'une
révolution doit être de faire franchir d'un bond l'espace qu'en
temps calme un peuple se fût résigné à mettre des semaines
d'années à parcourir, de le faire entrer sur-le-champ en jouis-
sance d'un avenir qui semblait éloigné, et de lui épargner
ainsi les efforts pénibles, la dépense de force et de temps qu'il
eût consumée à le parcourir pied à pied. C'est bien le moins
que la révolution ait cette compensation de ses sacrifices, de
ses hasards.
Au dénouement du drame des trois jours, il était donc
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dans la mission de la chambre, devenue constituante, de
donner au pays toutes les améliorations possibles sans danger,
soit en dedans soit en dehors de la constitution dont il s'était
jusque là contenté, et que la royauté abolie avait tenté de
déchirer. Dans la hâte et la préoccupation d'une position aussi
extraordinaire, encore entourée de dangers graves , la cham-
bre a-t-elle fait, tout ce qu'il lui était donné de faire? Question
oiseuse, car la loi fondamentale est faite. Notre première né-
cessité est de la tenir pour sacrée et irrévocable. Quels que
soient les changements qu'on puisse regretter n'avoir pas été
faits, aucun d'eux, tous ensemble, ne valent pas, que la loi
soit remise en question. Faits par le peuple, ou par une por-
tion du pouvoir au profit du peuple, Dieu nous garde des coups
d'état autant que de ceux contre le peuple.
Le regret, l'irritation contre le passé, sont dans la nature ;
mais, mis en action, ce sont choses tout-à-fait déraisonna-
bles, car elles portent l'activité humaine là où elle ne sau-
rait s'exercer. Il y a folie à lutter contre la destinée accom-
plie. Or, notre propre volonté; aussitôt qu'accomplie, se re-
tourne derrière nous; vers nous , avec l'irrévocable sceau du
destin;, Mais une singulière et pénible illusion nous détourne
de considérer comme, destinée , comme indépendant de no-
tre volonté, ce qui a été notre volonté. Cette portion de nous,
qui s'est immobilisée derrière nous , nous semble nous appar-
tenir encore , et nous ne pouvons d'abord nous résoudre à ac-
cepter comme immuable ce qu'a fait notre libre arbitre.
Plus ce passé est récent, moins il nous semble absolu. Pour-
tant hier est aussi irrévocable que ce qui a précédé notre
naissance, L'occasion que nous venons de manquer est aussi
loin de nous que si elle n'eût jamais été. Il faut à chaque in-
stant de la durée accepter comme fait, comme irrévocable,
tout le passé, et partir du présent pour conquérir l'avenir.
De même en politique , nous l'avons reconnu en commençant
ces observations , plus la loi est récente , moins les masses se
trouvent disposées à l'accepter comme définitive. Il leur sem-
ble que cette loi, à la naissance de laquelle elles viennent
d'assister, qu'elles ont vu faire ou faite , il doit dépendre
d'elles de la refaire ou de la réformer : mais il y a là illu-
sion, Par une fiction sous laquelle nous, ne sonderons pas,
fiction nécessaire à la stabilité, à l'existence de la société,
dont elle est la base, la loi, règle et limite imposée à la li-
berté absolue, la loi doit être considérée comme irrévocable,
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comme portion du destin , et l'imagination du citoyen qui
vient de la voir naître doit s'imposer d'en oublier la date,
qui toujours doit être immémoriale dans la cité.
Les bases consacrées dans notre Charte sont suffisantes. Au
lieu de predre le temps en vains et dangereux regrets, met-
tons-nous à l'oeuvre pour en tirer tout le parti possible. Rien
d'irrévocable ne nous domine ; aucun obstacle invincible
ne nous barre le chemin. Tout dans notre législation fonda-
mentale constitutée se peut supporter, et de plus modifier,
améliorer, sans sortir de l'arêne légale
Toutefois, il est une lacune importante que nous voulons
signaler dans cette législation constitutionnelle, parce que
nous ne doutons pas qu'on ne se voie incessament forcé de
la remplir : nous pensons qu'un article de la constitution
eût dû organiser le progrès en organisant l'omnipotence par-
lementaire qui n'est que l'omnipotence nationale, sous la
seule forme habituelle, compatible avec l'existence de la so-
ciété. Nous pourrions dire l'omnipotence de la civilisation.
Il eût fallu et il faudra constituer avec une grande pruden-
ce un moyen extraordinaire et régulier de recours à la souve-
raineté électorale pour modifier, quand le besoin en est géné-
ralement reconnu, tel ou tel point de la loi fondamentale.
Ainsi l'on évitera à l'avenir tout mouvement irrégulier pour
satisfaire ces nécessités , puisqu'on pourra toujours régulière-
ment les introduire dans la loi. D'un autre côté, l'on échap-
pera à la doctrine subversive de toute stabilité, de toute sécu-
rité; qui ne considère la loi fondamentale que comme de la
même nature que les lois ordinaires; pouvant comme elles
être altérée par une simple délibération législative. Alors seu-
lement la loi sociale sera tout à la fois stable et progressive.
Qu'on nous permette encore de regretter que les distinct
lions nobiliaires:, non-sense en ce qn'elles créent des pré-
tentions sans créer, et très heureusement sans créer de droits,
aient été oubliées dans un coin de la constitution révisée; et
ce, nous le croyons , grâce à la noblesse impériale, qui aurait
sauvé son aînée, bien qu'elle soit encore un peu plus injusti-
fiable, puisqu'elle est née du sein d'une révolution faite en
grande partie contre le principe nobiliaire. Toutefois, l'opi-
nion fera rapidement justice de ce hors d'oeuvre vide de sens.
Déjà depuis un an les titres féodaux sont presque tombés en
désuétude.
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Nous pensons qu'après avoir accompli sa mission consti-
tuante, il était opportun que la chambre provoquât de nou-
velles élections. Quoi qu'il en soit, cela a été fait maintenant :
c'est encore là un texte oiseux puisque c'est du passé. Pour-
tant nous ne l'abandonnerons pas sans déplorer de fâcheux
symptômes d'instabilité capricieuse donnés par une portion
bruyante de l'opinion. Nous l'avons vue faire du titre de 221,
c'est-à-dire de son mandat récent, un stygmate, un titre de
réprobation ; se hâter de honnir en massé une assemblée qui
avait été si évidemment l'élue de l'opinion en dépit du
pouvoir contre-révolutiorinaife ; une assemblée qui, bien
bien qu'elle n'ait pas eu le don d'infaillibilité, avait rendu
de bien réels services , et, quoi qu'on ait fait pour baffouer
cette assertion, deux fois avait sauvé le pays. Car un événe-
ment peut avoir et à d'ordinaire plusieurs causes tout-à-fait
indépendantes les unes des autres, et chacune tellement né-
cessaire que sans elle l'événement n'eût point eu lieu. Dans les
grandes crises un pays peut avoir besoin d'être sauvé plus d'u-
ne fois en peu de jours ; et si l'énergie des masses le sauva
seule dans les derniers jours de juillet, la chambre l'avait sau-
vé avant par sa résistance parlementaire, qui força le pouvoir
à jeter le masque. Elle le sauva après en le réorganisant, en
lui rendant la légalité, ce qu'elle seule pouvait faire, ce qui
ne pouvait être l'oeuvre des masses , quelque héroïques qu'on
les prenne.
L'ordre social étant ainsi rassis sur une base nationale
et régulière, toutes les questions radicales hors celle de la
pairie étant réglées, il semblait qu'il n'y eût plus qu'à entrer
avec sécurité dans la voie constitutionnelle pour la premièfe
fois franchement ouverte. Ce fut alors qu'au moment d'in-
terpréter, d'organiser la victoire, de gouverner, une scission
profonde, radicale, naturelle, et pourtant assez générale-
ment inattendue, se manifesta au sein du parti progressif,
qui jusque là avait eu peu de peine à se maintenir compact
pour l'agression. Dans la grande latitude donnée à toute li-
berté, d'innombrables individualités apparurent avec une
grande anarchie de volontés entre elles et chacune en soi-
même. Pourtant il est facile de classer les diverses opinions en
ne tenant compte que des traits fondamentaux. Nous ne
compterons que les deux opinions parlementaires : celles qui
admettent la révolution de juillet comme légitime et comme
13
close, l'ordre sorti de son sein comme faisant loi, qui enfin
se meuvent sur le terrain légal. Indiquons cependant trois
opinions parmi les opinions extra-parlementaires ; c'est-à-
dire qui nient la loi nationale. L'une est celle qui n'est bien
désignée que par le nom de légitimistes; car le sobriquet de
carliste, outre qu'il est inexacte , n'indique que des affections
ou des intérêts personnels accessoires peu nombreux dans le
pays. Le mot de légilimiste rappelle l'idée à laquelle se ral-
lient les masses de ce parti, qui pensent que la légitimité est
le seul palladium de l'ordre et de la sociabilité. Cette opini on,
en séparant les passions ignorantes et les préjugés, enracinés
sur quelques points du territoire , qui s'y rallient, ainsi que
quelques intérêts cupides, qui peuvent parfois devenir conspi-
rateurs, mais dont il serait injuste de faire rejaillir l'odieux
sur des masses entières; cette opinion, tant qu'elle demeure
spéculative et se borne à l'inaction, n'est point inquiétante.
Nous avons la bien intime conviction qu'elle ne triomphera
pas par les conspirations; elle n'aurait de chance de résur-
rection qu'à force de faute de notre part, ou si, ce qu'à Dieu
ne plaise, la révolution était emportée des voies de la léga-
lité et de la modération : c'est à nous de ne pas donner une
telle chance à cette opinion. Là où elle s'agite , il faut la sur-
veiller sévèrement; si elle conspire, il faut la frapper dans
les coupables', jamais dans les catégories. Mais il faut bien
reconnaître que, hors quelques départements du Midi et
de l'Ouest, c'est-à-dire dans la majeure partie de la Fran-
ce , cette opinion appartient, en général, à des hommes
peu nombreux , importants par leur position , qui ne sont
point homogènes aux légitimistes du Midi, et qui, en gé-
néral, justement considérés, ne méritent pas l'animad-
version qu'attire la turbulente et violente population des dé-
partements dangereux. Nous avons entendu dans quelques
uns de nos départements se plaindre que ces hommes à regrets
d'un passé récent conspirent contre ce qui est pas une sorte
d'abstinence de consommation. Quand cela aurait été et se-
rait encore vrai pour un petit nombre de boudeurs, on peut
compter que ce ne sera pas long; on se lasse vite d'une oppo-
sition dont on fait les frais en se privant de jouissances inces-
samment tentantes. Et qu'on demeure bien convaincu que la-
diminution dans la masse du travail que peut produire une
cause si limitée est peu perceptible; que l'abstinence qui ré-
ellement se fait sentir à l'industrie et restreint si fort la con-
sommation , à laquelle il faut se hâter de porter remède, c'est
celle non d'une petite catégorie boudeuse, mais celle générale
à tous, à ceux-mêmes qui s'en plaignent, et que cause l'in-
quiétude, le manque de foi à ce qui est, à ce qui sera. Qu'on
croie, et l'on ne s'abstiendra plus. Tant qu'elle ne conspire
pas, l'opinion légitimiste mérite la tolérance que, sous peine de
s'abdiquer lui-même, pour son propre honneur et dans son
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intérêt au moins autant que dans le leur, un régime de li-
berté doit à toutes les opinions qui ne sont que des opinions ;
elle appartient en général à des hommes qui veulent par-
dessus tout l'ordre, bien que leur opinion exclusive sur. le
moyen de l'obtenir soit erronée, et dont la plupart ne
sont point radicalement hostiles au régime nouveau de
liberté, mais s'y rallieront sitôt qu'ils verront que notre ba-
nière peut aussi bien que la leur protéger l'ordre , quoiqu'elle
lui adjoigne la liberté , et signaleront leur assentiment par
leur retour à l'exercice de tous les devoirs , de tous les droits
de la cité. Ce mouvement vers nos rangs a déjà commencé, et
sa rapidité dorénavant sera proportionnée à notre sagesse.
Mais, pour obtenir ce résultat, il faut se défendre d'étroits
préjugés d'intolérance, d'ignobles haines, de mesquines pué-
rilités de triomphe. Il ne faut pas , parce que le pouvoir dé-
chu a vexé la liberté, vouloir aujourd'hui, au nom et pour
la vengeance de la liberté, vexer ceux qui furent les amis du
pouvoir déchu; car nous ne conserverons notre identité de
parti de la liberté qu'autant que nous ferons, arrivés au pou-
voir, autrement que ceux que nous avons attaqués, et consé-
quemment à nos doctrines essentielles. Sans doute un système
politique ne peut être appliqué et administré que par ses
hommes; mais, après avoir confié les postes influents à des
hommes sûrs, il ne faut pas exagérer un zèle d'épurations,
sous lequel on pourrait parfois soupçonner une avidité peu
patriotique; il ne faut pas proscrire, au risque de tout désor-
ganiser en masse, absolument tout ce qui a servi le pays du-
rant les quinze années passées; car il y a long-temps qu'on a
reconnu que, quel que soit le nom propre du pouvoir, il faut
que le pays soit servi. Enfin prenons garde que l'extension
logique de ce principe de proscription n'atteigne des hommes
que nous sommes fiers de revendiquer pour nous appartenir,
n'atteigne nos doctrines mêmes, et la marche suivie par
le parti national. Pour nous, entrés dans l'activité sociale
après la république, après même l'empire, formés à la
vie politique pendant la restauration, nous qui l'avions
acceptée franchement, sans arrière-pensée , jusqu'au mo-
ment où une révolution, devenue nécessaire par le par-
jure du pouvoir, est venue fonder ce que nous avions voulu
que la restauration devînt, nous nous garderons de faire à
personne un titre de dater de la restauration. Ce serait une
doctrine aussi par trop excentrique que celle qui, à chaque
phase politique, ou même législative, réclamerait des hommes
nouveaux, prétendrait faire table rase dans le personnel de
la popularité, et exigerait du pays, un assortiment complet de
toutes nouvelles capacités. Nous pensons donc qu'il ne faut
pas se hâter de grossir à la légère la liste de ses ennemis, ou
des gens qu'on proclame tels, et que parfois l'on risque de faire
tels; et il n'y a jamais d'ennemi tellement à dédaigner qu'il
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ne vaille mieux l'avoir pour ami. Cette liste, il faut n'y in-
scrire qu'à bon escient; on le peut sans tomber dans une
confiance stupide et dangereuse, ce qui serait un autre excès;
Il faut tenir ses rangs ouverts à tous les hommes honorables,
car il faut tendre à la fusion des partis, à l'anéantissement
progressif des scissions politiques;
Pour en revenir, et de loin; au parti vaincu par la révo-
lution , il ne faut pas blesser des convictions respectables par
cela même qu'elles sont convictions , ni les désigner, tant
qu'elles ne sont que cela, aux haines peu éclairées. Il faut
respecter les convictions religieuses qui, à tort ou à raison ,
sympathisent avec elles. Il rie faut pas arguer, pour les vexer;
de décrets de l'empire tout-à-fait contraires à l'esprit de li-
berté de notre époque. Plutôt que d'établir l'égalité de tous
les cultes, en défendant, en restreignant l'exercice extérieur
dé tous, il vaut beaucoup mieux l'établir en permettant cet
exercice à tous. Parce que dans une église a feu lieu une cé-
rémonie parfaitement impopulaire, imprudente, il ne faut
pas laisser assaillir les églises, les demeures ecclésiastiques; et
quand un excès populaire de ce genre a eu lieu, il vaut
mieux ne pas se défendre comme d'un crime d'en effacer les
traces. Il ne faut pas intervenir arbitrairement dans la disci-
pline intérieure d'un culte, introduire dans ses temples les
morts qu'il ne reconnaît pas pour siens. Quelque abus qui ait
pu être fait des idées religieuses, du culte et du ministère sa-
cerdotal, il faudra, si cela se peut, et ce n'est pas au
pouvoir central que nous adressons , lâcher de ne pas traiter
l'idée de chrétien comme synonyme de celle d'ennemi de la
civilisation, de ne pas faire du mot de dévot une injure, et
honnir un prêtre par ce qu'il est prêtre. Si on ne persuadait
pas aux masses croyantes, peu éclairées, que quand on est
chrétien on est hostile au gouvernement, probablement sans
cesser d'être chrétiennes, elles cesseraient assez vite de lui
être hostile; si on ne criait pas aux prêtres qu'ils sont ses en-
nemis, probablement parmi ceux d'entre eux qui le sont, ou
à qui on en donne l'attitude , plusieurs cesseraient de l'être.
Enfin, nous qui aimons la liberté autant que qui que ce
soit, et depuis plus longue date que beaucoup de gens qui
crient très haut, nous déclarons, quelles que soient nos pro-
pres croyances, que nous comprenons peu l'hostilité aveuglé
à toute idée religieuse, à toute pensée de culte, et que nous
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aurions un profond remords de rien faire pour ôter aux autres
leurs convictions religieuses, à moins que nous n'en eussions
nous-mêmes à mettre à. la place. Nous ajouterons même que
la foi nous semble une noble et féconde chose, à quelque
dogme qu'elle s'attache. Que ce soit au culte antique, à un
culte nouveau, à l'humanité, ou à quelque autre dogme vrai
ou erroné, nous la vénérons; et nous plaignons tout homme
qui n'a point de foi ou ne regrette pas de ne point en avoir.
La seconde opinion extra-parlementaire que nous indique-
rons est celle qui ne s'est pas ralliée à l'ordre politique fondé
en juillet, parce qu'elle l'a trouvé trop en arrière de ses ar-
deurs. Dans son sein les uns, inspirés par un respect puri-
tain, exclusif pour les théories et la logique ; reprochent au
pouvoir l'insuffisance de son titre, et son refus de tirer toutes
les conséquences de la mission qu'ils lui attribuent. II en est,
ce sont les républicains, qui lui reprochent son; existence
même. Les autres, moins théoriciens, feraient volontiers
bon marché des abstractions, pourvu qu'ils pussent donner à
la victoire nationale une tout autre direction. Cette victoire
leur semble confisquée, pervertie; et, désespérant de ce qui
est pour obtenir ce qu'ils veulent, ils en appellent de leurs
voeux, et quelques uns de leurs efforts, la prompte sub-
version.
Dans ce parti, presque entier dans Paris, où même il est
peu nombreux, il y a de jeunes écervelés, des rêveurs, bon nom.
bre d'hypocrites, puis quelques hommes parfaitement conscien-
cieux, honorables et dévoués ; gens systématiques, qui sacri-
fieraient tout au monde , eux, et le pays y compris , à une
théorie , à une chimère , à un syllogisme. Ardents dans leurs
convictions, pleins d'énergie et de noble dévouement, plu-
sieurs de ces derniers ont joué un rôle glorieux dans le combat
de l'été dernier ; et parfois , dans l'argumentation , ils cèdent
à la tentation d'arguer de la part active qu'ils ont prise à la
révolution, pour réclamer le droit de l'interpréter, de la di
riger, pour se bercer de l'espérance de pouvoir , au gré de
leurs idées, agir encore une fois sur le pays. Mais ils se trompent.
La révolution, quels qu'aient été ses champions, n'appartient
qu'au pays; lui seul a le droit de l'interpréter dans le sens de ses
intérêts. Or comme le pays ne semble pas toujours interpréter
la révolution et ses, conséquences de même qu'eux, il en résulte
que, par une assez bizarre inconséquence, souvent ceux qui se
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disent les champions exclusifs de la souveraineté du peuple
professent un ineffable mépris pour l'opinion vulgaire. Mais
la souveraineté nationale, cette traduction officielle de la
souveraineté de la justice et de la raison , que personne ne
la méconnaisse dans sa seule traduction possible à elle-mê-
me : la grande voix de l'élection ! Hors des crises insurrec-
tionnelles, nécessairement instantanées, cette souveraineté
du pays , et non d'une capitale , non de la presse qui se peut
fourvoyer, ou d'une presse, car il y a aussi des pressés dans
les départements ; cette souveraineté du pays ne se manifeste
que par l'élection, et son jugement est forcément sans ap-
pel. La souveraineté électorale, réglée dans sa manifestation,
restreinte dans son action par le pacte constitutionnel, acte
primitif de cette même souveraineté , par lequel elle s'est
liée elle-même, voilà la loi actuelle du pays. Notre légalité,
c'est la liberté actuelle, régularisée par la liberté dit passé:
Que ceux donc qui se croiraient en avant du pays se mettent
à sou pas. Pas plus que de toute aristocratie nous ne voulons
de celle qu'on s'arrogerait de civisme ou de lumières. Nul
n'a le droit de se prétendre plus patriote, plus logique que
le pays. Tout progrès fait en avant de l'opinion et de l'état
réel du pays est sans durée, car il est factice! Qu'on ne
songe donc ni à tourmenter l'opinion , ni à la simuler, ni à
lui donner le change sur elle-même, ni à la braver même par
patriotisme. Dans son activité vagabonde, la presse, libre
de tout mandat, peut prendre place où bon lui semble ; par
fois malheureusement hors de la vérité et de l'utilité sociale.
Mais tout pouvoir agissant, mandataire du pays, n'a pas
plus le droit d'être ou de se prétendre en avant, que d'être
eu arrière, ou peut-être en dehors de l'opinion. Nous pro-
fessons une immense reconnaissance pour les services rendus
au pays dans la grande crise insurrectionnelle; mais nous pen-
sons pourtant que nul n'a été nécessaire au pays. Habitués
qu'ils avaient été jadis à livrer au gouvernement des combats
inégaux, quelques hommes ont été les premiers prêts à engager
le combat légal dont la dynastie contre-révolutionnaire ve-
nait de donner le signal. Mais un jour plus tard le pays l'eût
engagé sans eux; et il n'ont été forts que parce que celte fois
le pays était avec eux. Peu nous importe donc ce qu'ils ont
voulu en combattant ; c'est à nous à savoir ce que nous vou-
lons.
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Il y a là une illusion assez décevante, que nous voulons si-
gnaler, parce que les deux partis extrêmes s'en emparent, les
uns pour en conclure que la révolution n'a pas été l'oeuvre de
la légalité attaquée par le pouvoir; les autres pour confisquer
la révolution et s'en faire les suzerains, ou du moins les com-
mentateurs privilégiés. Parmi les combattants de juillet, plu-
sieurs des chefs déclarent avoir toujours, et bien antérieure-
ment aux ordonnances illégales, voulu le renversement de là
dynastie. Quant aux masses qui ont combattu , le sentiment
dominant parmi elles était, dit-on, non l'indignation d'actes
illégaux, mais l'hostilité à la dynastie. De tout cela, et il y
aurait beaucoup à expliquer, les uns tirent la conséquence
que la dynastie est tombée non devant l'illégalité commise
par elle, mais devant une hostilité conspiratrice et des anti-
pathies populaires non raisonnées et circonscrites dans Paris;
les autres concluent, de ce que le mouvement auquel ils ont
pris part a réussi, que le pays partageait toutes leurs idées,
tous leurs voeux. Or, voici la vérité : le pays ne conspirait
pas; la légalité était son dogme. Qu'il affectionnât ou non la
dynastie, il l'acceptait. Depuis plusieurs mois, prévoyant,
sans presque y croire, tant cela semblait insensé, les projets
contre-révolutionnaires de l'administration , il avait préparé
sur tous les points du territoire des moyens de résistance dont
l'emploi à peu près simultané eût bien certainement équi-
valu à ce qui s'est fait. Lors donc qu'éclata soudain le coup
d'état auquel on commençait à ne plus croire, les hommes
ardents qui les premiers commencèrent la résistance active
autrement qu'on ne l'avait prévue n'eurent de force que par-
ce que les masses les laissèrent faire. Un an plus tôt, s'ils avaient
voulu faire la même chose, ils auraient vu ce qu'ils pou-
vaient à eux seuls. Ils l'avaient vu il y a neuf ans. Au moment
du combat reparut le vieil instinct antipathique à la dyna-
tie, qui réellement dormait dans les masses, et plus vivant
peut-être dans la portion la moins éclairée, sentiment qu'il
n'eût tenu qu'à la dynastie d'éteindre, et qui n'eût jamais fait
explosion si la dynastie n'eût violé le pacte qui la protégeait.
Les masses prudentes, qui ont des intérêts, qui ne ris-
quent rien qu'à la dernière extrémité, qui aiment a donner le
moins possible au hasard, qui mettent un certain temps à
prendre un parti, à s'ébranler, qui avaient prévu autrement
la résistance, ces masses, qui sont la nation, n'entrèrent sur
le champ de bataille que le dernier jour. Mais la victoire na-
tionale ne fut obtenue que parce qu'elles y parurent. Elles y
auraient paru, quand elles n'y auraient pas été devancées;
et la France entière y eût paru aussi si Paris lui eût laissé
quelque chose à faire. Au lieu de la résistance prévue et pré-
parée d'avance sur toute la face du pays, un henreux coup de
main, que dans les plans de résistance on n'avait osé prévoir,
a réussi dans Paris. Mais que ceux qui en ont donné le signal
sachent bien, qu'ils aient ou non été les champions de la lé-
galité, qu'ils n'ont triomphé que pour elle et par elle. Qu'ils
sachent qu'ils n'ont réussi que parce que les masses les ont
d'abord laissé faire ; puis bientôt, voyant le signal, sont venues
achever ce qu'elles eussent à elles seules fait quelques in-
stants plus tard. Qu'ils sachent que, si la légalité n'eût pas
été violée quand ils ont pris les armes, ils eussent eu contre
eux ces mêmes masses. Enfin, c'est à cette nation, dont les
éléments remplissent la garde nationale, qu'il appartient de
tirer de la révolution les conséquences qui lui conviennent,
de dire comment elle la veut. Et nous, que l'absence a privé
de l'honneur de combattre en juillet, nous nous croyons au-
tant de droit qu'un des soldats de cette époque de dire notre
pensée sur les résultats qu'elle doit avoir.
C'est avec une profonde douleur que nous avons vu, parmi
les convictions qui réclament le nom de républicaines, plusieurs
admettre pour certains cas la nécessité, ou simplement l'oppor-
tunité des moyens de terreur. Ces convictions, nous ne pou-
vons les flétrir si elles sont sincères, car toutes convictions
sont sacrées pour nous; mais nous les déplorons avec une inef-
fable horreur. Et pourtant nulle conviction rie serait dange-
reuse si ou y joignait celle de cette vérité si vulgaire, qu'un
bien, quelque grand qu'on le suppose, ne peut s'acheter par un
crime. Comment peut-il se rencontrer une volonté humaine
de trempe à dévouer des catégories d'hommes entières à une
idée? Car enfin l'intelligence la plus convaincue doit parfois
douter de son idée. Quel homme n'a assez vécu pour avoir
éprouvé qu'on revient de telle idée qui avait semblé éviden-
te, et qu'elle ne semble plus alors qu'une chimère. Mais la
guillotine , mais des têtes abattues , mais des existences dé-
truites ou désolées , ce sont de bien horribles réalités, on n'en
peut douter, et on n'en revient pas. Les crimes de la Conven-
tion , au lieu de sauver la liberté, l'ont perdue pour bien des
20
années, et lui ont nui pour un temps qui n'est pas encore fini ;
nous ne comprenons pas qu'il puisse y avoir de doute sur ce
point.
Nous concevons le fatalisme, politique. Pour peu qu'on
ait vécu de jours dans les temps de crise , il est difficile qu'une
involontaire conscience, quoique vague , obscure et mal dé-
finie, ne saisisse pas l'esprit de l'impuissance des efforts humains,
de l'entraînement des événements, de la prépoterice presque
invincible d'une force de choses, qui semble à la fois être dans
l'humanité et hors d'elle , jaillir de la liberté humaine et s'y
substituer. Mais de cette triste pensée il y a loin à prétendre se
rendre l'instrument de cette fatalité conjecturale dans ce
qu'elle semble amener ou de voir amener de rigoureux, d'horri-
ble. C'est une bien étrange inconséquence que cette foi aux néces-
sités politiques, qui, dans les dernières années apparut d'abord
dans quelques oeuvres historiques, dont nous aimons à croire
que les auteurs eussent repoussé les conséquences de leur prin-
cipe , puis s'est proclamée sans pudeur comme une donnée
applicable et féconde. Elle est également indéfendable dans
la bouche des deux écoles qui l'ont abordée : les sceptiques et
les croyants. Aux yeux des croyants, qu'est-ce que la terre ? Un
lieu d'épreuve pour l'humanité, qui a son but hors de la ter-:
re. Aux yeux de cette doctrine, de quelle importance peut
être le progrès de l'humanité considérée en masse ici-bas ?
L'épreuve ne fut-elle pas aussi valide pour l'individu éprou-
vé dans les âges contemporains du berceau de l'espèce, que
pour celui qui le sera dans l'hypothèse de la civilisation la plus
perfectionnée? A quoi bon la progressivité de la civilisation ?
Qu'elle avance , recule , ou reste stationnaire, qu'importe de
perfectionner une épreuve? Rien de mesquin dans cette don-
née , comme l'idée du gouvernement temporel de la provi-
dence: de M. de Maistre, qui au premier abord offre un aspect
imposant de grandeur. Pour le sceptique, au contraire , quelle
singulière inconséquence ou quel charlatanisme, au sein des
doutes , des incertitudes , des contradictions de l'histoire,
du conflit de mille causes entrelacées, d'élever je ne sais quelle
fantastique idole de nécessité; de proclamer je ne sais quelle
arbitraire loi qui régirait tous les événements à venir , et que
révéleraient les événements passés; d'attribuer à l'humanité
je ne sais quelle force que rien ne prouve? Quel singulier
spectacle de voir notre génération, critique et doutante, tout-
21
à-coup saisie d'une inexplicable facilité de foi, ne tenir nul
compte de l'incalculable variété des volontés individuelles, de
toutes les petites causes accidentelles qu'on range sous le nom
de hasards, des éclatants démentis de l'histoire , enfin, de l'ab-
sence d'aucune démonstration pour une aussi vaste théorie;
de la voir proclamer le dogme et la nécessité historique ; et
s'y rattacher avec assez de conscience pour que ce dogme puisse
espérer des martyrs et des séides?
Pour nous , ce n'est pas sur ce point que nous nous sentons
disposés à devenir dogmatiques. Nous ne nous croyons pas le
droit de nier, mais nous nous garderons d'affirmer aucune
des soi-disant lois de la civilisation que l'on prétend nous ré-
véler. Nous croyons la civilisation progressive, c'est-à-dire
susceptible de progrès; mais nous ne savons si elle est né-
cessairement progressive; nous sommes assez portés à en débu-
ter. Quant à ses voies de progrès ou de marche, si elle en a
de réglées , nous déclarons les ignorer proforidément ; et nous
engageons les docteurs de la fatalité à venir consciencieuse-
ment se reposer dans notre nuit. Surtout nous les supplions
de ne pas sacrifier ou seulement exposer au profitde leur
chimère le moindre des faits positifs de l'humanité.
C'est à la catégorie des séides des nécessités de l'hu-
manité, à celle aussi des logiciens , des théoriciens inflexi-
bles, qu'appartiennent la plupart des partisans de la républi-
que. Nous n'aborderons pas ici la question théorique de la
valeur intrinsèque de la forme républicaine, que nous som-
mes assez portés à regarder comme inapplicable dans la posi-
tion donnée. Le grand argument , selon nous, contre la ré-
publique , le seul dont nous voulons nous servir en ce mo-
ment , son grand tort, c'est de n'être pas ; et son second
d'être repoussée par l'instinct et le voeu des masses.
Qu'on nous permette en passant de baffouer d'une indigna-
tion mêlée de dégoût ces niais et hideux fanfarons de la
guillotine, terroristes dandies , qui font de la république
conventionnelle avec des gilets et des chapeaux à la Robes-
pierre; parodistes ridicules d'une horrible , d'une injustifia-
ble époque; grands enfants moitié ridicules , moitié odieux ,
dont, s'ils attachent à leur mascarade conventionnelle tout
le sens qu'elle semble trahir, la place est entre un magasin
de mannequins de modes et le pilori de l'opinion publique.
Il est une troisième opinion extra-parlementaire dont un
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théoricien rigoureux nierait à priori l'existence, car en vé-
rité c'est un effet sans cause. Il s'agit du bonapartisme. Nous
le nommons sans le comprendre. Nous savons qu'il est, mais
nous ne savons ce qu'il est Le républicanisme est chiméri-
que et dangereux, nous le pensons; mais enfin on s'en rend
compte , il a une idée , une grande et noble idée; et plût à
Dieu qu'elle fût applicable ! Mais le bonapartisme , où est son
idée? Si jamais ce parti fut personnifié dans une existence
individuelle, c'est le bonapartisme , qui, pour tout dogme,
avait un homme. Ce parti, si peu intelligent, si peu adapté,
ce semble, à une époque indépendante et raisonneuse, ce
parti semblait devoir disparaître avec son héros. Le héros est
mort, et il subsiste encore. Que veut-il? ou plutôt que veut
cette coterie routinière, servile et despotique, avide et men-
songère, que veut-elle avec son langage démagogique qu'elle
s'essaie à balhutier, et qui sied si singulièrement à sa bou-
che? A-t-elIe sous la main une seconde édition du vieil em-
pereur , avec son génie , sa force, et de plus l'intelligence des
besoins de l'époque qui manquait au grand homme? Est-ce
son fils avec une auréole autrichienne qu'on présente à notre
pavoi. Incohérent et stupide amalgamme d'antipathiques
principes, avec sa légitimité dans l'usurpation; ses souve-
nirs de despotisme, ses promesses de liberté, sa nationalité
tudesquement éduquée, le bonapartisme a son organe mas-
qué d'un titre populaire, ses cadres composés de vieux dé-
bris, de la hiérarchie impériale; mais il n'a pas de masses
pour les remplir, il n'a pas de public derrière lui. Pourtant
si, à la faveur d'une émeute, d'une bagarre, un coup de
main dans Paris lui eût donné le pouvoir, il eût, à défaut
d'une idée , trouvé au fond des masses uu souvenir d'autant
plus vivace qu'on descend plus bas sur l'échelle de l'intelli-
gence , une popularité absurde dans son existence et dans sa
survivance. Car enfin Napoléon est bien mort depuis huit-
ans, et on ne gouverne pas avec une mémoire. Car enfin
jamais popularité ne fut plus injuste , plus honteuse pour qui
l'admet. Sans doute, d'immenses services furent, dans les
premières années de sa gloire, rendus par lui au pays. Tou-
tefois Napoléon , qui confisqua à son profit tout ce que la ré-
volution avait fait de bon avant lui, toutes les forces de la
nation après son avénement, qui gaspilla, pervertit tout le
pays, qui personnifia la révolution clans toutes ses aberra-
23
tions, éteignit la liberté, comprit l'égalité dans l'égale ty-
rannie, et pourtant assaisonna cette égalité d'une féodalité
bâtarde; Napoléon, qui sacrifia tout à lui, pesa sur tous et
ne fonda rien , voilà la popularité la plus immense de l'épo-
que, popularité telle que sa mémoire n'est encore pas saris
dangers.
C'est une singulière tendance que celle des masses à
personnifier, à incarner bien ou mal toutes leurs idées, toutes
leurs affections; c'est une incroyable préoccupation que celle qui
les porte ensuite souvent à sacrifier la chose même à la per-
sonnification , alors que celle-ci a cessé de représenter ce
qu'elle était censée représenter. Ainsi les masses avaient vou-
lu une amélioration radicale dans le vieil ordre politique;
elles avaient voulu plus de bien-être, des institutions indé-
pendantes, de la liberté , de l'égalité. Pour cela elles opérè-
rent une révolution. Puis elles personnifièrent cette révolu-
tion dans Napoléon, qui était et surtout devint l'antipode
de tout cela. Elles lui sacrifièrent toutes les causes, tous les
principes, tous les fruits de la révolution. Et, à l'heure qu'il
est, l'illusion n'est pas encore détruite au fond des classes illet-
trées.
Nous éprouvons un vrai soulagement à quitter enfin le
terrain extra-parlementaire, où chaque opinion est, par le
fait même de son existence, une menace de subversion , et à
entrer sur le terrain parlementaire, dans le champ de la lé—
galité. Pourtant ici encore nous serons loin de rencontrer
l'harmonie de voeux et de vues. La scission est établie sur
deux ordres de questions parallèles, et intimement liées et
enchevêtrées : la question intérieure et la question extérieu-
re, La première est sans comparaison la première à nos yeux.;
elle est même la seule qui soit but : l'autre n'est que moyen.
Sans doute en théorie nous sommes hommes avant d'être ci-
toyens; mais en pratique , nous ne pouvons nous charger du
bonheur de l'humanité : c'est beaucoup de celui de la cité.
Prenons garde, à force d'être citoyens du monde, d'être de
fort mauvais citoyens de la cité. Dans la recherche du bien-
être pour la cité nous semble toute la question politique. Si
nous portons nos regards au dehors de la cité, ce n'est qu'au-
tant qu'il le faut pour protéger ce qui se passe à l'intérieur.
Et la liberté elle-même, pourquoi la voulons-nous ? c'est
comme latitude aussi indéfinie que possible dans la recherche
du bonheur, du bien-être. Elle est gravement erronée l'as-
sertion répétée plusieurs fois dans le plus belliqueux de nos
journaux, que les questions de constitutionnalité et de politi-
que intérieure, en première ligne sous la restauration, sont
maintenant en sous-ordre, que la question de nos rapports
avec l'étranger est la première. La même tendance à déna-
turer les idées en les oubliant pour les représentants qu'on
leur à donnés, tendance que nous avons signalée à propos
du bonapartisme, se retrouve ici sous une autre forme. Ce
n'est plus, dans un homme qu'on personnifie une idée, c'est
dans un des moyens ou dans une des garanties de cette idée.
Ainsi, nous voulons la liberté comme un moyen de bien-être.
Eh bien ! on peut en venir à la vouloir d'une manière telle-
ment absolue, illimitée, qu'on lui sacrifié le bien-être mê-
me dont elle n'est que le moyen. On a fait une révolution
pour entrer dans des voies où l'on espérait plus de liberté et
de bien-être pour la nation ; on trouvera des gens qui n'hé-
siteraient pas à compromettre tout ce qu'on avait espéré,
tout ce qui était déjà acquis en liberté et en bien-être, pour
sauver, disent-ils , la révolution. Nous voulons la force et la
considération du pays vis-à-vis des étrangers comme garan-
tie que notre tranquille prospérité , notre liberté, ne seront
pas troublées par des agressions possibles de la part de ces
étrangers. Eh bien ! on peut en venir à se préoccuper assez de
ce besoin d'attitude imposante, à l'exagérer assez, pour sacri-
fier le bien-être et la liberté a un plus grand déploiement
de forces. Nous tenons à avoir des alliés comme garantie de la
paix , et surcroît de forces pour la guerre. Eh bien ! on peut
imaginer de faire la guerre sans urgence pour conquérir des
alliés, d'encourir un mal actuel pour détourner un danger
éventuel, problématique.:
C'est donc la question intérieure qui doit être notre pre-
mière pensée. D'un côté sont ceux qui, comptant pour peu
tout le passé, acceptant plus ou moins complétement le pré-
sent comme un provisoire qu'ils ne se font pas faute de dépri-
ser, veulent que l'ordre politique et, jusqu'à un certain point,
l'ordre social qui datera de la révolution de 1830 soient
purement rationnels. Leur voeu est de considérer le sol comme
à peu près table rase; de se reporter à 89, époque glorieuse,
dont le tort fut de marcher en avant dans des théories rigou-
reusement logiques, sans presque tenir compte des faits pré-
25
existants , des intérêts actuels, des obstacles, des dangers,
du prix que pourrait couler tel on tel détail de logique.
C'est là la doctrine que l'opinion d'extrême gauche a pro-
fessée d'habitude, et notamment par la bouche d'un de
ses chefs à l'époque de sa première candidature, et par
celle d'un de ses plus imperturbables organes, ardent néo-
phyte de la souveraineté du peuple; qu'il suit sans s'inquiéter
de nul péril jusque dans ses plus exorbitantes conséquen-
ces. Ce qui caractérise cette opinion est donc une logique
imperturbable, qui n'est pourtant pas toujours à l'abri des
erreurs,; un profond dédain explicite ou implicite pour les
faits, les intérêts existants et immédiats, les données d'ex-
périence, les calculs d'applicabilité. Hommes de la logique
à tout prix ! qu'ils l'avouent ou non, leur devise est : Périsse
tout intérêt plutôt qu'un principe.
L'autre opinion au contraire , celle qui formait la gauche,
alors que, pour trouver crédit auprès des masses, l'opinion
d'extrême gauche actuelle était forcée de s'effacer derrière
elle; l'opinion qui maintenant siége dans le centre, consé-
quente avec sa vie populaire et ses longs antécédents, veut
rattacher la législation actuelle à celle de la restauration,
quoique bien décidée à profiter de la crise qui a eu lieu pour
conquérir, après, toutes les nombreuses améliorations qu'elle
regardait comme possibles et désirait avant, et même aussi
celles nombreuses que la victoire a rendues réellement possi-
bles. Elle veut ce point de départ, cette non-interruption
dans la législation, parce qu'elle est convaincue que celle ac-
tuelle vaut mieux que celle de 89, ayant pour elle les ensei-
gnements de quarante ans de civilisation de plus, et une ex-
périmentation dé quinze années, tandis que les théories de
89 ne furent pas complétement mises en pratique un seul
jour.
Elle veut surtout se rattacher à cette législation, parce que
cette législation est, et que nous savons ce que c'est; ce qu'est
une solution de continuité dans la durée de la loi sociale, ce
qu'il en coûte de fonder un ensemble de loi. Cet ordre poli-
tique de la restauration, nous le connaissons, nous hommes
de la France actuelle, étrangers aux vieux débris, aux vieux
regrets, aux vieilles rêveries, aux vieilles préoccupations des
vieux régimes déchus, au caput mortuum de tous les vieux
partis; nous qui n'avons que faire de nous remettre aux théo-
26
ries révolutionnaires, ou aux routines de l'empire. Nous le
connaissons comme on connaît son patrimoine, sa conquête,
un sol défriché à la sueur de son front. Il est tout acquis,
tout apprécié, tout expérimenté, exploré en tous sens. Il n'y
a pas un recoin que nous n'ayons visité , et dont nous ne sa-
chions quel parti on peut tirer, comment l'améliorer sans
presque rien donner au hasard.
Et quand nous parlons avec reconnaissance de la restaura-
tion, que nous en revendiquons les résultats, il faut bien nous
entendre pour échapper aux objections de mots. Ce que nous
aimons de la restauration , ce n'est pas la circonstance , indi—
quée par l'élymologie de ce nom , du retour en France d'une
ancienne dynastie qui, se rattachant à un ancien ordre so-
cial détruit, a pu sembler par là invoquer un passé contraire
au présent. Sans nous occuper ici du titre du pouvoir, sans
nous inquiéter de l'étymologie, nous appelons restauration ,
parce que c'est le nom vulgairement adopté, cette période
de quinze années pendant laquelle la vieille dynastie fut
contrainte de céder, plus ou moins rapidement, aux consé-
quences de l'esprit du temps, du voeu national, et de la loi
fondamentale que la force des choses lui avait arrachée à son,
retour. Nous appelons restauration cette époque, la seule pen-
dant laquelle les institutions constitutionnelles furent en vi-
gueur en France, et quoique contrariées par le pouvoir, don-
nèrent au pays une grande prospérité matérielle, un grand
développement de la pensée; parce que l'action spontanée du
pays, sa force productive, fut alors plus libre que jamais.
Durant cette époque, celle de notre histoire qui, par un con-
cours de circonstances très indépendantes de la dynastie,
combina le mieux un alliage de paix au dehors, de sécurité
et de liberté à l'intérieur, nous conquîmes pied à pied le dé-
veloppement de nos institutions; nous les étudiâmes et nous
nous y attachâmes dans les luttes constitutionnelles soutenues
pour elle. Voilà ce que nous entendons par restauration , ce à
quoi nous voulons que l'ordre politique se rattache plutôt
que de se jeter dans des vagues, hasardeuses théories; de s'a-
venturer sur un sol inconnu , inquiétant par cela seul qu'il
est inexploré.
Et, quand nous parlons de rattacher le présent, l'avenir
au passé, qu'on ne prétende pas se méprendre à nos paroles,
faire de nous des adversaires du progrès, et supposer que
27
nous prétendons, nous, immobiliser la civilisation. Nous vou-
lons le progrès, nous le voulons d'autant plus que nous voil-
ions qu'il s'opère sans compromettre ce qui est déjà acquis;
qu'il s'opère sur un sol exploré, avec des chances de durée;
qu'il s'opère dans la latitude, avec la rapidité que compor-
tent la nature des choses et l'état actuel de la société. Si
nous avons pu apparaître les hommes de la résistance, en ac-
cepter même le titre, c'est relativement aux hommes d'un
progrès aussi rapide que la pensée, que l'imagination , que la
logique; d'un progrès sans mesure et sans égard pour les faits,
d'un mouvement rapide à faire prendre feu à tous les rouages
de la machine sociale. Ces hommes qui, dés deux grands in-
stincts de l'humanité, le progrès et le repos, ne tiennent compte
que du premier, qui chaque jour joueraient, sans hésiter, sur
une carte, même d'un intérêt secondaire, le va-tout de la so-
ciété; ces hommes veulent-ils donc condamner cette société à
la destinée du Juif errant : une course incessante et sans repos?
Non, la société n'est pas condamnée à ce supplice, qui pour-
rait faire le pendant de celui de Sisiphe ou de Tantale ; à cou-
rir à perte d'haleine vers un but de perfectibilité qui tou-
jours fuirait devant elle; à aller sans cesse, sans halte, né-
gligeant de jouir de ce qu'elle acquiert, pour se dévouer à
acquérir encore. La loi habituelle de la civilisation est le pro-
grès calme , inaperçu, s'effectuant par la force progressive de
ce qui est, des institutions elles-mêmes. Si dans ces institu-
tions le progrès est suffisamment organisé, si une voie suffi-
sante y est ouverte à sa force invincible, si, ainsi que nous
l'avons proclamé en commençant, comme une condition de
première importance, la constitution est douée d'une sorte
d'élasticité intelligente, c'est-à-dire si cette constitution est
pourvue d'un moyen régulier d'admettre ce que la nécessité
du temps réclame, manifestée par la volonté générale : alors
toute crise, toute transition violente, parce qu'elle est brus-
que-, est épargnée à la société; alors jamais une révolution
ne peut devenir nécessaire, ni même utile et excusable. Nous
croyons avoir le droit d'espérer qu'il en sera ainsi désor-
mais. Qu'on parcoure l'histoire : jamais dans une société
assise révolution sociale, religieuse ou politique, n'eut lieu
que parce que la constitution n'était pas suffisamment pro-
gressive, et qu'une force hostile, immodifiable, faisait ob-
stacle à la régularisation d'un progrès accompli dans le fait,
28
qui demandait à se sanctionner par la loi. Il en fut ainsi de là
révolution religieuse du seizième siècle, de la révolution so-
ciale de la fin du dix-huitième, de la révolution politique,
uniquement, exclusivement politique, de 1830.
Mais avoir été forcé de faire, une révolution n'est point une
raison pour prétendre demeurer, se constituer dans un état
révolutionnaire. Il faut, sitôt qu'elle est close, et le plus tôt est
le mieux, se hâter de rentrer dans la voie du progrès régu-
lier, dans la voie légale; car le combat n'a pu avoir d'autre
but que de nous mettre à même de jouir des fruits dr la vic-
toire.
Un homme qui porte dignement un nom honorablement
connu dans la seule fraction honorable de la Convention a
mieux que personne caractérisé cet insatiable désir de mou-
vement qui distingue le parti qui s'en attribue le nom. Il
compare la société, arrachée de son état normal, et livrée à
cet esprit aveugle et effréné, à Lénore de la ballade de
Schiller, emportée sur un coursier de feu par le spectre de
son amant. Le coursier infernal vole avec une incroyable fa-
pidité. Lénore, épouvantée, dit à son guidé : « Où allons-nous?
pourquoi courir si vite? arrêtons-nous ici , nous y serons
bien, » Et à chaque question, à chaque cri d'effroi de la jeune
fille, le spectre répond : « Les morts vont vite ». Ils conti-
nuent leur course rapide. Tout fuit derrière eux, cieux, ter-
res, abris, jusqu'à ce que tout deux, bientôt arrivés au ter-
nie fatal de leur course, s'engloutissent dans un abyme : car
les morts vont vite;
Il n'en sera pas ainsi dé nous. Notre société a en elle une
puissante sève de vie. Mais il ne faut pas qu'elle se livre à
l'esprit de vertige ; qu'elle se laisse emporter loin du mondé
réel des faits , des intérêts , des possibilités, dans un ordre de
choses fantastique , et peuplé de chimères.
Après avoir revendiqué pour nous le nom d'homines du
progrès, nous revendiquerons encore avec une véritable in-
dignation le nom de patriotes, que l'extrême gauche semble
vouloir accaparer; et nous serons plus justes qu'elle, car
nous ne le revendiquerons pas exclusivement ; nous né lui en
contesterons pas sa part; nous ne risquerons pas de calomnier
ses intentions et sa sincérité.
Nous ne savons s'il n'y a pas quelque niaiserie à nous ar-
rêter pour rejeter sérieusement le stupide sobriquet d'homme
29
du juste milieu. Cependant les appellations mêmes les plus
absurdes exercent une telle influence sur l'appréciation de
ceux, en grand nombre, qui réfléchissent et examinent peu ,
qu'il ne sera pas tout-à-fait inutile de souffler en passant sur
ce non sense.
Juste milieu définirait avec exactitude, s'il pouvait exister ja-
mais, un parti qui serait assez prodigieusement: niais, peureux
et nul, ponr n'avoir point d'idées en propre, mais qui, effrayé
de deux forces rivales , s'essaierait entre elles deux à se tenir à
une distance mathématiquement égale de toutes deux, à les
neutraliser l'une par l'autre. Ce serait ainsi un parti tout-à-
fait relatif. Cette pensée ne peut donc appartenir à un parti
ayant des masses, et par conséquent des idées derrière lui,
Tout au plus pourrait-elle être celle de quelques intrigants à
courte vue , qui, pour un temps nécessairement assez bref,
tiendraient à vivre au jour le jour au pouvoir.
Or, ici d'abord , il serait absolument impossible que les
amis modérés et prudents de la liberté , que l'on a si sagace-
ment essayé d'affubler de cette épithète, se tinssent au juste
milieu de deux opinions ; car il n'y en a sur la scène politi-
que qu'une seule autre, qui est celle d'extrême gauche. En-
suite, jamais opinion n'a été plus intime, individuelle , com-
plète dans ses vues , plus indépendante de toute autre, plus
irrélative, plus elle-même en un mot que celle des hommes
de la vieille gauche. Cette opinion est tellement forte , telle-
ment fondée, que , durant toutes nos luttes nationales sous
la restauration , il a fallu , pour avoir un public , que les dis-
sidences s'effaçassent derrière ses doctrines consciencieuses,
expérimentées et légales, qui seules ont soutenu le combat
jusqu'en 1830 inclusivement, et qui, victorieuses à cette
époque glorieuse, doivent, pour consolider la victoire, en
dominer le lendemain et l'usage,
Oui, nous pensons que la légalité est l'unique palladium
possible de notre société. Et nous savons bien que la légalité
n'a pas une valeur absolue intrinsèque. Nous savons que la
haute loi qui doit régir, l'humanité c'est la justice tempérée
par l'utilité, ou, plus exactement peut-être, l'utilité res-
treinte par la justice. Mais cette loi, qui domine et régit les
faits sociaux, dans une société qui n'admet aucune autorité
hors d'elle, qui peut avoir le droit de la reconnaître et de la
déclarer? Ce droit, dans nos états populaires, est attribué à la
30
majorité nationale; c'est ce qu'on a appelé, avec plus ou moin
de justesse, souveraineté du peuple. Ce droit n'est qu'un à-peu-
près de droit; car d'abord il faut se contenter d'une majorité
au lieu de l'unanimité; en second lieu, le pouvoir législateur
ne fait pas la loi, il se borne à déclarer, à formuler une loi
préexistante , ou que du moins il croit préexistante à la
promulgation : loi d'utilité sociale et de justice. La lé-
galité, c'est l'opinion de la majorité sur l'utilité et les
droits sociaux ; et, forcément, il faut que cette opinion
s'oit comme souveraine et fasse loi. La légalité, c'est la légi-
timité dans l'acception normale du mot, déclarée par la so-
ciété, reconnue dans des formes' et par une délégation natio-
nale convenues. Car, dans l'indéfinie variété des intelligences
et des passions individuelles , il faut, sous peine de mort so-
ciale, qu'il y ait une forme sacramentelle qui d'une opinion
fasse une loi. Il faut se résoudre à supposer l'infaillibilité là
où elle n'est pas; à placer quelque fait social hors de toute
contestation. Ce fait, c'est une forme, la légalité. Si celle
forme est tolérable, il faut la respecter comme l'arche sainte
qui frappe de mort qui la louche. Si elle est organisée de ma-
nière à traduire aussi fidèlement que possible la pensée de la
majorité, si une voie régulière y est ouverte au progrès, elle
est aussi parfaite qu'on le peut désirer.
Il est des doctrines qui ont reposé soit sur lé principe de
l'autorité, soit sur celui de l'infaillibilité, et sur lesquelles
des sociétés ont reposé, ou reposent. Les premières de ces
doctrines ont attribué à un certain pouvoir le droit d'or-
donner, de faire la loi par l'acte de sa volonté, indépendam-
ment de tout droit préexistant. Les secondes ont attribué
à une certaiue puissance la faculté de connaître et de décla-
rer, sans pouvoir se tromper, la loi préexistante que la so-
ciété avait besoin de savoir. Les premières sont, par exem-
ple, celle de la théocratie et celle du droit-extra-national des
monarques, en qui l'autorité, le droit , se seraient, suivant
cette dernière, pour ainsi dire incarnés. Parmi les secondes,
nous citerons celles qui ont foi à l'infaillibilité des masses des
nations. Malheureusement nous ne pouvons partager cette
dernière conviction, démentie par le passé, et qui ne nous
semble basée sur aucune théorie plausible. Nous ne pouvons
avoir foi à un collectisme hypothétique, dont tout au moins
les manifestations, ou plutôt les bouffées, sont tellement ano-
31
males qu'on ne peut songer à fonder sur lui. En admettant
qu'il apparaisse parfois , héroïquement désintéressé et isolé
de l'individualisme , dans quelques grandes crises, et dans
quelques circonstances rares, l'individualisme n'en est pas
moins la force qui préside à l'état normal de la société. C'est
donc l'individualisme qu'il faut mettre en oeuvre : car on ne
peut employer que les matériaux qu'on a sous la main. En
soumettant l'individualisme à l'association , à la légalité qui
en est la conséquence, on produit le seul collectisme qu'on
puisse espérer comme fait habituel , qui est la garantie, des
intérêts communs par les intérêts individuels justes, contre
ceux injustes. Un tel collectisme est une extension, un moyen,
une assurance mutuelle de l'individualisme. Dans notre
temps de scepticisme universel, d'anarchie dans toutes les ap-
préciations, de rapides fluctuations d'opinions, de négation
de toute autorité, on peut encore vivre. Mais, sous peine de
mourir d'anarchie, il faut se donner une foi, ou du moins
faire tout comme. Alors il y a la foi à la légalité. C'est
la seule qu'on puisse se donner. Il faut dans l'espace social ,
désert de dogmes, créer, fonder un point d'appui à l'abri de
tout mouvement, de tout doute , de toute atteinte; car il
faut un point d'appui pour baser et mouvoir la force sociale.
Honte donc et malheur à qui ricanerait au nom d'ordre lé-
gal. Les partisans de la légitimité avaient voulu constituer en
elle ce point d'appui. Mais un tel dogme ne peut avoir de for-
ce pour remplir cette mission de stabilisation qu'autant que
les masses y ont foi. Comme toutes les forces d'opinion , l'in-
crédulité la dénature et l'annule. Or c'est là un dogme mort
chez nous , car on n'y croit plus. Le défendre comme utile,
qu'on ait tort ou raison, est donc une oeuvre oiseuse, un non
sense, une oraison funèbre: c'est le cadavre de son cheval
que Roland traîne après lui , c'est ce je ne sais quel autre des
guerriers de l'Arioste qui andava combattendo ed era morto.
Il ne reste donc que la légalité; à elle seule nous avons tou-
jours eu foi. Donnez-nous ou laissez-nous ce point d'appui, et
la société sera fondée. Et vous qui traitez de bien haut avec
tant de dédain cette foi conventionnelle, seul lien possible
d'une société que toute force prise hors de son sein a cessé de
comprimer, qui est obligée de compter, pour se tenir ensem-
ble, sur une force de cohésion intérieure prise en elle-même,
d'émettre elle-même la loi qui la doit régir; d'une société qui,
32
dans l'anarchie de ses croyances , les réserve au for intérieur
individuel de chacun, et n'a plus à mettre en commun que
des intérêts à garantir, des libertés , des individualités à pro-
téger, à resteindre les unes par les autres, ce qui suffit pour
vivre. Eh bien , voyons, quelle foi avez-vous à nous propo-
ser? Qu'avez-vous fait quand vous avez bien démontré l'uti-
lité dont était une ancienne foi , dont serait maintenant une
foi nouvelle, commune à tous , pour servir de base et de lien
à tout ? Prouve-t-on une foi quelconque, ou en fait-on sur-
gir une du néant en la prouvant opportune ? 'En crée-t-on ,
en recrée-t-on une par le désir ou le regret ? En est-il une
autre que celle conventionnelle à la légalité qu'on puisse se
donner à volonté. Que si vous n'avez par devers vous au-
cune foi à nous offrir, ne pouvez-justifier d'une mission,
fournir un dogme, imposer une conviction ; que si vous par-
tagez noire pauvreté, ne cherchez pas à l'agraver. Nous,
vous en adjurons , si vous ne voulez encourir une pesante
responsabilité , ne baffouez pas , ne sapez pas la seule foi,
imparfaite ou non, qui vous puisse appuyer et sauver.
Il est deux forces par lesquelles vit la société. Chacune seule
est mortelle et ne ne peut vivre. De leur ensemble, de leur
combinaison seule peut résulter la vie. Ces forces qui, dans un
état normal, seraient dans un équilibre parfait; qui , dans
l'état imparfait essentiel aux choses humaines, sont dans un
antagonisme, qu'il faut autant qu'il se peut régulariser,
en protégeant sans cesse l'une contre l'autre, en réglant
l'une par l'autre , c'est la force de stabilité et celle de pro-
grès. Avouons-le avec franchise, une seule est chez nous actuel-
lement compromise : c'est celle de stabilité, c'est le pouvoir.
Il nous semble que le courage maintenant est à défendre le
pouvoir, et que le premier devoir de tout homme qui dans
ce moment touche aux affaires de son action ou de sa voix,
c'est d'accorder au gouvernement, garant lui-même de l'or-
dre et de toute liberté, toutes ses conditions d'existence; de
faire qu'il soit possible , en un mot, d'être suffisamment
gouvernemental. Il y a; ce nous semble, une bien dange-
reuse puérilité, parfois peut-être aussi quelque mauvaise
foi , à faire au pouvoir actuel , sorti de nos rangs, exacte-
ment même guerre, et la même dose de guerre, qu'à tous
les pouvoirs précédents; à lier stupidement l'idée de servilité
à tout appui prêté à tout pouvoir; à attacher exactement le

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