A ceux qui nous ont offensés

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Fochette est une veuve ayant mené une vie simple. Elle est maintenant visiteuse de prison, et se retrouve face à un homme riche, bien éduqué, qui aime qu'on le regarde. Mais c'est en fait loin d'être un hasard s'ils sont face à face chaque semaine, et cet homme d'un autre univers n'est pas vraiment un inconnu pour Fochette...


Publié le : dimanche 15 novembre 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782371690592
Nombre de pages : non-communiqué
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Illustration de couverture : Shutterstock.com, maxriesgo.
Directrice de collection ReLIRE : Cécile Decauze
Première Publication : 1999, aux Editions de l'Olivier / Le Seuil
Exploitation en vertu de la licence non-exclusive confiée par la SOFIA dans le cadre de la loi n° 2012-287 du 1er mars 2012 relative à l’exploitation numérique des livres indisponibles du e XX siècle.
ISBN : 978-2-37169-013-4
Dépôt légal internet : novembre 2014
IL ETAIT UN EBOOK Lieu-dit le Martinon 24610 Minzac
« Toute représentation ou reproduction, intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur, ou de ses ayants droit, ou ayants cause, est illicite » (article L. 122-4 du code de la propriété intellectuelle). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon sanctionnée par l’article L. 335-2 du Code de la propriété intellectuelle. Le Code de la propriété intellectuelle n’autorise, aux termes de l’article L. 122-5, que les copies ou les reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, d’une part, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration.
A Marie-Paule Chavarot Valérie Dervieux et Brigitte Pesquié
Il faut choisir : se reposer ou être libre. Thucydide
1
Fochette finit d'enfiler la veste de cuir de Pierrot, elle tourna sa clé dans la serrure, la jeta dans le fond de sa poche, fourra trois doigts dans son sac pour vérifier qu'elle avait tout, des tickets, de la monnaie, sa carte, un roman pour le trajet, elle sortit.
Le bus était à moitié vide quand elle monta dedans. Il suivit l'avenue sur un kilomètre, passa entre les immeubles peints en jaune et bleu pâle qui portaient des noms de vents chauds, de montagnes hautes et de fleuves, entra dans la zone commerciale, longea des parkings d'hypermarchés, des entrepôts de tôle, poutrelles métalliques, panneaux publicitaires qui n'accrochaient pas la lumière, des terrains vagues où stationnaient des caravanes.
En trente ans, la campagne était rentrée sous terre. Un seul paysan avait tenu tête à tout. Il n'avait jamais voulu vendre. Il élevait encore ses vaches, dans son enclos, au milieu des immeubles. Les enfants leur jetaient des pierres en passant, pour qu'elles meuglent et qu'elles courent. Quelquefois son foin prenait feu. Il demandait de l'aide aux collègues. On arrivait de plus en plus loin, de moins en moins nombreux, pour lui en apporter.
À la hauteur de la déchetterie et des premières stations-service de la bretelle d'autoroute, le bus bifurqua et entama sa montée vers la foire-expo en rétrogradant avec des secousses et des toux.
Plus il s'approchait de la maison d'arrêt, plus il se remplissait de femmes au regard morose. Certaines se reconnaissaient, d'une semaine sur l'autre, pour avoir longtemps attendu ensemble la fois d'avant. On attendait toujours. Elles se donnaient des nouvelles des hommes, comme d'une maladie, en employant des mots savants, en leur donnant de l'importance. Mandat de dépôt, probation, libération conditionnelle. Il leur semblait alors être dans un secret.
Fochette compta les arrêts, comme si leur nombre avait pu changer depuis la dernière fois. Elle les comptait toujours, et toujours en anglais. Machinalement. Pour entretenir. Elle descendait à Briocherie. Ils n'avaient pas osé le baptiser Prison. Briocherie sonnait bien, ce qu'il faut de moderne, ce qu'il faut de gourmand. Et tant pis si l'usine se trouvait nettement plus bas, presque en face-de l'arrêt précédent qui lui de toute façon s'appelait déjà Gandhi.
Elle ouvrit son roman. Le chapitre commençait par la description physique d'un des protagonistes. Nez droit, pommettes saillantes, yeux fendus en amande. Menton arrondi, front haut, bouche régulière. Rien sur les cheveux. Rien sur les oreilles. Fochette essaya de se représenter mentalement le personnage. Pas moyen. Ça ne disait rien. Ça ne ressemblait à rien. Ça ne servait à rien. Personne n'était comme ça. Elle pensa à Pierrot. Comment était son nez ? Ses pommettes ? Ses yeux ? Comment je le décrirais, si j'écrivais un livre sur lui ? L'idée la fit sourire. Écrire un livre sur lui, moi. Mais qui d'autre sinon. Alors, qu'est-ce que je dirais ? Elle referma le volume. Se rappela trois lignes lues jadis, le portrait d'un héros : « Mais, avec Langlois, il n'était pas nécessaire d'être belle, ni d'être jeune, ni d'être riche pour être quelqu'un ; il suffisait d'être avec lui. » Elle remplaça Langlois par Pierrot, et la phrase lui alla comme un gant.
De loin elle aperçut la maison d'arrêt, longue et grise comme un collège. Les barreaux des fenêtres étaient horizontaux. Personne ne savait pourquoi. Aux jours secs, les détenus y accrochaient leur linge. Quelque chose d'eux sortait, prenait l'air, paressait au soleil, s'agitait dans la brise. En enfilant, encore humides, les manches et les jambes des vêtements, ils collaient sur leur peau un peu de cet essor. Ils se touchaient juste après, les paumes bien à plat le long des avant-bras, des cuisses. C'était frais. En esquissant le geste de se prendre en main, de s'étreindre, en faisant mine de se rassembler, comme avant un sommeil ou avant un effort, ils se donnaient le large. Une chemise tombait parfois, parce qu'elle avait trop volé. Ce n'était jamais grave. Elle remontait sale de la cour. Il fallait la relaver. C'était tout bénéfice. Certains jours, ils étendaient leurs affaires un peu de travers, exprès.
Fochette se demanda quand les prisons avaient cessé de s'appeler des pénitenciers pour devenir des maisons d'arrêt. Elle était venue si souvent et elle ne s'était encore jamais posé la question.
Arrêts d'autobus, arrêts de la Cour, arrêts du Destin, mandats d'arrêt, maisons d'arrêt, tout parlait d'arrêter, et tout continuait. Les abris d'autobus et les noms des stations balisaient une route qui n'avait pas de fin, une routine de tous les jours. Les coups du sort tombaient, attirés comme la foudre. On disait qu'on avait la poisse, que c'était bien notre veine. On s'attendait au pire. On disait qu'on l'avait cherché. Les décisions de justice étaient rendues, comme des objets trouvés à leurs propriétaires. Et la prison logeait cette fatalité, depuis que le monde était monde et pour les siècles des siècles.
Elle doubla la file des familles, montra sa carte au gardien qui la salua d'un froncement de
sourcils.
Elle déposa son sac sur le petit tapis roulant du détecteur, vida ses poches et passa sous le portique. Chaque fois, elle se disait qu'elle allait prendre l'avion, qu'elle partait dans deux heures pour un pays lointain. Elle guettait les haut-parleurs, les voix suaves des hôtesses, les listes lumineuses des noms de capitales qui semblaient sortir au hasard des cahots d'un cornet à dés. La première fois, le portique avait sonné. Elle avait retourné ses poches, vérifié son cou, ses doigts, la doublure de sa veste de cuir.
Elle avait dû repartir. À l'accueil des familles, la sœur avait diagnostiqué :
— Soutien-gorge. Armatures métalliques. Suivez-moi. Fochette avait sursauté à l'idée de se faire ausculter par une religieuse en civil de l'ordre des clarisses.
— Ne vous en faites pas, vous n'êtes pas la première. Je leur ai pourtant dit vingt fois de prévenir les visiteuses.
Elle lui avait prêté un autre sous-vêtement, trop étroit, amidonné, qui grattait. Fochette s'était changée dans les toilettes de l'accueil, en se cognant aux parois froides.
— J'ai tout ce qu'il faut dans mon petit vestiaire, criait la sœur derrière la porte. Si vous saviez ce qu'on nous envoie ! Hier soir j'ai encore passé deux heures à trier des sacs. Il y avait de tout, et tenez, ce truc-là traînait dans un colis. Je vous rassure, j'ai tout de suite mis ça à bouillir. Je me disais bien que ça pourrait servir.
Maintenant, elle savait. Elle avait sa tenue pour aller en prison, une tenue spéciale des pieds jusqu'à la tête.
Elle franchit une série de portes et de portiques, répéta les gestes de soumission et de dépouillement.
La première fois qu'elle était venue, c'était ce qui l'avait d'abord frappée : la prison, où personne ne veut entrer, d'où personne ne peut sortir, la prison, c'est l'endroit du monde où il y a le plus de portes. Elle les avait comptées, sur son trajet vers le parloir, en italien pour changer. Portes pleines, portes grillées, portes métalliques, portes en bois, portes de bureau, blindées, vitrées, portes ouvertes aussitôt refermées, portes fermées jamais ouvertes, portes à simple, à double tour, portes de la nuit, portes du jour.
Les boxes étaient distribués le long d'un couloir en demi-cercle. On attribuait à chaque visiteur, en l'appelant, un numéro. Fochette entra sans frapper.
Il était déjà installé.
— Bonjour, dit-il avec un sourire.
— Bonjour, répondit Fochette.
— Bonjour, répéta-t-il. Je vous ai demandé de venir parce que...
Et il ne continua pas sa phrase.
— Je sais pourquoi, coupa Fochette.
Elle s'efforça de sourire pour dissiper le malaise que son interruption un peu sèche avait pu faire naître.
— Je veux dire que je comprends bien. Vous changer les idées, voir autre chose que les gardiens et les autres détenus.
Comment démarrer, paniqua-t-elle. Depuis le temps que j'y pense. Je n'ai rien à lui dire. Et lui non plus n'a rien à me dire. Nous ne sommes pas du même monde. Nous n'avons rien à faire ensemble. Qu'est-ce qu'un type pour qui « acheter le journal » ne signifie pas « descendre au coin de la rue et donner sept francs au buraliste pour avoir les nouvelles de la veille », mais se rendre maître d'une rédaction, d'un courant d'opinion, de tant de pour cent de parts de marché, qu'est-ce qu'un type pareil pouvait comprendre à sa vie. Qu'est-ce qu'elle pouvait comprendre à la sienne.
— La situation est assez inégale, dit-il en la regardant dans les yeux.
Elle crut à une transmission de pensée. Mais il reprit :
— Je ne sais rien de vous alors que...
— Moi je suis une vedette nationale, compléta Fochette.
— La fiche ne disait rien du tout. Seulement votre prénom. Vous avez un joli prénom. Vous avez quelque chose d'unique. Je suppose que vous êtes la seule au monde à porter encore ce prénom.
C'était la première fois que quelqu'un lui parlait de son prénom en ces termes. D'habitude on disait plutôt : Fochette ? Ça existe ? On lui faisait répéter, écrire, épeler. On lui demandait d'expliquer. On le confondait avec un patronyme, on le tapait avec des fautes. Même Pierrot, le soir du bal, lui avait demandé de quel vrai nom il était le diminutif.
Fochette n'avait jamais souffert de son prénom, mais elle s'en était trouvée chargée, obligée, responsable — plus que d'un autre. Certaines de ses amies le trouvaient ridicule, elle savait qu'il était riche d'histoire, d'admiration, d'actions de grâces, de sacrifices. Certains de ses soupirants le déformaient, comme tout, quand on soupire, ils ne lui enlevaient pas de l'idée qu'il était grave, mieux fait pour un destin que pour des roucoulades. Absent des dictionnaires spécialisés, inconnu des études, ignoré des almanachs, il ne l'avait pas tant empêchée d'interpréter son caractère qu'il ne le lui avait trempé.
— Je crois bien que oui, dit-elle. Il reste peut-être quelque part une vieille dame de quatre-vingts ans...
Ma mère, pensa-t-elle.
— C'est un prénom magnifique. Patriotique. Plein de ferveur. Je croyais qu'on ne l'avait donné qu'après la guerre de quatorze. Et seulement dans les régions de l'Est. Il y a eu des Joffrette aussi, si je ne me trompe. Et même des Gameline.
— Je suis de la deuxième génération, dit Fochette. Ma mère est de 1919, elle avait promis à sa propre mère de continuer la tradition. Et je suis née dans l'Est, c'est vrai. J'ai déménagé à vingt ans, quand je me suis mariée.
— Parlez-moi un peu de vous. Vous travaillez, vous avez des enfants ?
— Je suis femme au foyer, dit-elle. J'ai deux enfants, des grands, un garçon et une fille. Et deux petits-enfants.
— Je crois que j'aurais aimé que ma femme soit une femme au foyer, dit Sarzeau. Si ç'avait été le cas, peut-être serions-nous encore ensemble.
Il regarda ses mains, ses doigts trop gros sans alliance.
— Alors votre fille s'appelle Fochette aussi ?
— Non, Clémence. Je n'ai pas obéi au vœu de ma grand-mère.
— Pourquoi donc ?
— J'ai trouvé qu'il était temps que ça s'arrête. Que la guerre était finie.
— Et votre mari ?
— Pierrot ?
— Oui. Qu'est-ce qu'il fait comme métier ?
— Il est chauffeur de taxi, dit-elle très vite.
— Quel beau métier. Pas facile. Dangereux, même, de nos jours. Mais enfin, de nos jours, qu'est-ce qui n'est pas dangereux ? Si ça se trouve, je le connais, votre mari. Avec tous les taxis que j'ai déjà pris dans cette ville. Il fait l'aéroport ?
— L'aéroport, non.
— Non, enfin je suppose qu'il vous aurait parlé de moi. Et... Qu'est-ce qui vous a poussée
à... À venir ici, enfin... À devenir visiteuse de prison ? Ça fait longtemps ?
— Deux ans, dit Fochette. Et c'est toute une histoire.
Vous SAVEZ faire quelque chose.
2
Vous avez envie d'APPRENDRE autre chose.
VENEZ
au Réseau d'Échange et de Savoirs.
C'est GRATUIT et c'est POUR TOUS
VENEZ S'il Vous Plaît.
Fochette avait failli jeter le papier jaune avec les autres prospectus et les catalogues de supermarché qui encombraient sa boîte aux lettres. C'est le S'il Vous Plaît qui avait accroché son regard. Jamais vu ça. Jamais lu une chose pareille sur un tract. Elle ne s'était même pas demandé, au fond, si la chose lui plaisait vraiment. C'est le propre des formules de politesse que de givrer la jugeote de celui qui les reçoit. Suivaient la date, l'heure et l'endroit du rendez-vous, une salle au premier étage du Centre culturel.
Le Centre avait ouvert ses portes en grande pompe vingt ans plus tôt, avec un léger retard sur les autres quartiers. Il portait le nom d'un écrivain de gauche, mais pour parler de lui, on n'utilisait presque jamais ce nom trop méconnu. On disait le Centre tout court. Il n'y avait pourtant pas plus périphérique que ce lieu. Bout de la rue, fond du quartier, bord de la ville. Au début, on y était venu quand même, pour ça. C'était comme la messe. On se retrouvait entre soi, pour des mystères auxquels les incroyants ne pouvaient rien comprendre. Pour des activités. Et puis, comme à la messe, on y était allé de moins en moins. Il s'y passait de moins en moins de choses, toujours les mêmes, sans surprise. Les grandes salles refroidissaient. Leurs peintures vives s'écaillaient peu à peu. Le Centre s'était mis à ressembler à la salle de jeux d'une famille dont les enfants grandissent, et partent, et meurent, et n'ont pas d'enfants à leur tour.
Elle rentrait à pied du Jardin botanique. Il ne faisait pas froid. Le bus était bondé. Un ticket de gagné. Une heure de tuée. La marche, le printemps, la lecture au jardin lui rendaient doucement son humeur curieuse.
Au Centre, le soir dit, ils étaient une cinquantaine. Certains avaient repris le tract jaune à la main, et la mine incrédule de l'instant où ils l'avaient lu. Une très jeune fille leur avait souhaité la bienvenue.
— Je m'appelle Mady, je suis la nouvelle animatrice du Centre. Je vous propose de lancer ici, dans votre quartier, un Réseau d’Échange et de Savoirs comme il en existe maintenant un peu partout dans le pays. Il s'agit de prendre et de donner des cours. Tout est parfaitement gratuit, aucune pièce de monnaie ne circulera entre nous. Nous avons tous une passion que nous aimerions faire partager, un savoir-faire que nous avons cultivé, et nous avons tous également des lacunes. Pas le temps, pas les moyens d'apprendre ce qui nous intéresserait, pas d'horaires adaptés à notre rythme de vie, pas de professeurs disponibles. Ici vous trouverez tout cela, parce que tout cela, c'est vous qui allez l'organiser à votre guise. Je vous le répète : il ne sera pas question d'argent. Il n'y a aucun droit d'inscription, aucune cotisation à payer, vous ne donnerez pas un sou à votre professeur et vous n'en prendrez pas un à votre élève. C'est le principe de base de ce Réseau. Nous avons fini par ne plus être que des consommateurs, des contribuables, des comptables de nos vies.
— Des cons tout court, oui ! affirma une voix d'homme.
— C'est vrai, reprit Mady. Avec qui entretenons-nous encore des rapports où l'argent ne tient aucune place ?
Il y eut un silence soudain. Chacun cherchait sa réponse et ne la trouvait pas.
— Vous ne croyez pas qu'il serait temps de changer un peu tout ça, tout doucement, petit à petit, de redécouvrir qu'il est possible de se fréquenter gratuitement, et que ça fait du bien ?
— Ma parole, elle devrait faire de la politique, la petite, avait dit le voisin de Fochette.
— Elle en fait, avait répondu celle-ci.
— C'est comme le S.E.L., ce truc, cria une voix.
— C'est la même idée, acquiesça Mady. Vous connaissez tous le S.E.L., le Système d’Échange Local ? Non ? Je vous explique en deux mots : c'est une nouvelle forme de troc qui permet d'échanger par exemple un pot de miel maison contre une heure de peinture, un tricot fait main contre la réparation d'un tuyau. Pour éviter de tomber sous le coup de la loi sur le travail au noir, les inventeurs de ce système ont prévu une banque centrale dont la monnaie est le « grain de sel ». Nous essayons d'élargir ce système de troc de biens matériels et de travaux à des choses moins concrètes, moins mesurables, comme les talents, les savoirs et les savoir-faire. Installez-vous, j'espère qu'il y a assez de sièges. Je vais vous distribuer des feuilles de papier et des stylos et si vous voulez bien, pour entrer directement dans le vif du sujet, vous allez dans une colonne écrire tout ce que vous savez faire et que vous êtes d'accord pour transmettre à un autre, et, dans une autre colonne, tout ce que vous avez toujours rêvé de savoir faire, et que vous êtes décidé à demander aujourd'hui. Pour chaque offre, une demande, et vice versa. Si vous n'aimez pas écrire, ou si vous préférez prendre le temps de rassembler vos idées, vous pouvez aussi revenir me voir un soir de cette semaine, ici même. Je tiendrai une permanence. Ce week-end je m'occuperai d'afficher dans le hall du Centre toutes vos réponses, et nous pourrons commencer à former les équipes. Je vous laisse vous concentrer.
Les présents se regardaient, un peu interloqués. Certains prenaient ça comme un jeu, plaisantaient à chaque ligne. D'autres, comme Fochette, se demandaient avec une certaine gravité : Qu'est-ce que je SAIS faire, au juste ?
Elle avait fini par noter sur sa feuille :
JE SAIS JE VOUDRAIS SAVOIR
Coudre Conduire
Faire la cuisine
Gérer un budget
Danser
Faire des mots croisés
Pêcher des poissons
Et vite elle avait plié le morceau de papier en quatre et elle l'avait jeté dans le carton que la jeune fille faisait circuler dans les travées.
— Vous avez bien inscrit votre nom et votre adresse ?
— Non.
— Je vais le faire. Dites-moi tout.
Fochette n'avait pas osé refuser. Elle avait eu honte tout à coup. Elle se trouvait à la fois prétentieuse, inutile et médiocre. J'ai mis six fois plus de trucs dans la colonne de gauche. Est-ce qu'on peut être plus ridicule ? Je sais pêcher des poissons. Ça regarde qui ? Et pas une rivière propre à trente kilomètres à la ronde. Je sais gérer un budget. Tu parles d'une réussite. En rouge à la banque depuis trois mois, et cette pension qui n'arrive pas. Je sais coudre. Et j'aurai l'air maligne si quelqu'un me demande de lui apprendre à faire un ourlet. Dans la colonne de droite elle avait mis n'importe quoi. J'ai mon permis depuis trente ans. Je n'ai même pas de quoi louer une voiture pendant deux heures. Des fous rires éclataient, du papier se froissait sous les ratures, des conversations excitées se liaient entre des inconnus, une rumeur de rentrée des classes réchauffait tout à coup la salle.
La semaine suivante elle reçut un coup de fil de Mady.
— C'est pas mal pour un début, vous savez ! J'ai déjà deux personnes à vous présenter. Il y a une dame pour votre offre et un monsieur pour votre demande. Je vous propose de les rencontrer au Centre, vous prenez contact et ensuite vous vous débrouillez. Dites-moi quand ça vous arrange, ou plutôt quand ça ne vous arrange pas du tout.
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