A contre-courant sur le Pilcomayo

De

Camille, une jeune Française réalisatrice de documentaires, parcourt l’Argentine de l’après dictature – elle est née le 24 mars 1976, le jour du coup d’État – pour préparer un tournage. Elle cherche à travers des images et des histoires à rendre compte de la lutte des chômeurs et des peuples précolombiens dans la région de Salta sur les bords du Pilcomayo.

Elle retrouve Christophe, son ancien compagnon, attaché culturel à l’ambassade de France à Buenos Aires, mais leur vision du pays ne coïncide pas. Il idéalise les bienfaits du progrès technique et prépare une expédition sur les traces de l’explorateur français Jules Crevaux tué et mangé rituellement par un groupe de Tobas occupant les plaines du Grand Chaco entre le Paraguay, la Bolivie et l’Argentine au XIXe siècle. À l’époque, les grands espaces devenaient des terres de conquête pour les colons. Christophe croit que la situation des populations va s’améliorer grâce aux nouveaux produits électriques basés sur le lithium abondant dans ces régions.

Des agents de la dictature, trente ans après sa fin, interviennent encore de manière violente dans le pays.

Confrontation entre les idéaux progressistes de l’un et la joyeuse envie de l’autre de se livrer à toutes les rencontres et les expériences pour comprendre cette terre du Nouveau Monde qui a fasciné des générations d’Européens.


Publié le : vendredi 4 mars 2016
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EAN13 : 9791025202166
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Pierre Grenet

A contre-courant sur le Pilcomayo

Les disparus du désert

Roman

Pour Ana qui a traversé les années de feu de la dernière dictature civico-militaire argentine

Pour Quique et Victor, ses plus proches parmi les 30 000 disparus et les 15 000 assassinés

Pour tous ceux qui ont lutté de 1976 à 1983, avant et après

Pour les travailleurs auto-organisés de l’UTD (Unión de los Trabajadores Desocupados) du général Mosconi, province de Salta

Remerciements

Merci à tous ceux qui m’ont fait découvrir l’Argentine, le pays, son histoire et ses habitants passionnés et épris de liberté.

Merci aux militants argentins et français qui m’ont sensibilisé et informé sur le contexte politique.

Merci aux premiers lecteurs de ce texte qui m’ont encouragé et soutenu dans ma recherche d’un éditeur.

Merci à Georges Lewi et à l’équipe des Éditeurs Amoureux qui me donne l’occasion de trouver de nouveaux lecteurs.

Ce texte doit beaucoup à de nombreux ouvrages parmi lesquels : La Historia de Buenos aires de Carmen Bernand ; Argentine, Révolution et contre-révolutions de François Gèze et Alain Labrousse ; Voyage dans l’Amérique méridionale : l’Argentine d’Alcide d’Orbigny ; El río y la frontera: movilizaciones aborígenes, obras públicas y Mercosur en el Pilcomayo de Gastón Gordillo et Juan Martín Leguizamón ; Le mendiant de l’Eldorado, de Cayenne aux Andes de Jules Crevaux ; À la recherche de la mission Crevaux d’Émile Arthur Thouar.

« La conscience est conscience de l’Autre et l’Autre est l’être-autre de la conscience. »

Jean-Paul Sartre, Critique de la raison dialectique.

« Le sujet ne disparaît pas : c’est son unité, trop déterminée, qui fait question, puisque ce qui suscite l’intérêt et la recherche, c’est sa disparition (c’est-à-dire cette nouvelle manière d’être qu’est la disparition) ou encore sa dispersion qui ne l’anéantit pas, mais ne nous offre de lui qu’une pluralité de positions et une discontinuité de fonctions. »

Maurice Blanchot, Michel Foucault tel que je l’imagine

« Je hais les voyages et les explorateurs. »

Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques

Table des Matières

Première partie

1

2

3

4

5

6

7

8

Deuxième partie

1

2

3

Troisième partie

1

2

3

4

5

Première partie

1

À l’ombre d’un jacaranda en fleurs, Camille, rendue à elle-même, attend. Au loin, la multitude défile devant la gare de Retiro.

Capharnaüm de vendeurs à la sauvette, de travailleurs qui enchaînent des petits boulots d’une extrémité à l’autre de la mégapole porteña, d’habitants de la Villa 31, de cadres arrivant de leurs banlieues chics. Choripans1, empanadas2, chaussures, sacs, journaux, lunettes de soleil, drogue, filles, tickets de métro, tout est à vendre.

La fatigue et la mondialisation ne sont pas venues à bout des regards échangés. À distance, Camille n’entend pas les piropos (mots de politesse), mais elle remarque les têtes dressées et les mouvements de nuque pour suivre les silhouettes croisées.

Sur son terrain gazonné, à l’écart du brouhaha, les sons lui arrivent atténués. Bus plus ou moins rafistolés, limousines glissant sur le bitume, camionnettes défoncées, pullmans sortant du terminal pour gagner des provinces éloignées, beaucoup de moteurs explosent leurs décibels.

Le vent du Rio de la Plata brasse le feuillage et les fleurs du jacaranda qui repeignent en bleu les rares défaillances azuréennes du ciel de la capitale argentine. Elle aime cet espace d’observation entre le Rio de la Plata et le centre-ville. Mini pampa apparue sans qu’elle ait eut besoin de gratter le décor. Lieu de rendez-vous avec Hippie choisi pour échapper au formalisme des cafés et à celui des militants réunis à l’hôtel Bauen pour le forum des entreprises récupérées.

Hier soir, Christophe Normier, le brillant attaché culturel de l’Ambassade de France avait encore une fois essayé d’infléchir son projet de documentaire. Camille y repense : « Il est incroyable. Je rêve ! Ce n’est pas parce qu’on a été proche sur les bancs de Sciences Po, qu’on a été ensemble quelques mois et que je lui ai parfois donné raison qu’il peut se mêler de ça ». Désir d’interférence pour prolonger nos études, là où il est question d’images. Que fait-il ici ? Aventurier progressiste, entrepreneur du Nouveau Monde pour entraîner l’Autre ! Il joue les intrigants depuis son bureau de la calle Basavilbaso. Quand ils étaient étudiants, elle avait été séduite par ses discours – il tenait tête aux professeurs, en prônant un écologisme libéral – et par sa gueule à la Gérard Philippe. Mais son opportunisme et son côté rebelle de façade l’avaient vite agacée. Après leur séparation, plus de nouvelles sinon celles parvenues par leur cercle d’amis communs qui lui avaient appris sa nomination à Buenos Aires. Elle regrettait presque de l’avoir contacté. Rapprochement de circonstances.

Un homme en costume, chemise blanche et cravate sombre achète le journal La Nación au kiosque avant de rejoindre son bureau. Un employé, classe moyenne. Dans les pays dit démocratiques où le pouvoir politique se gagne par des élections qui font basculer les majorités, quand des militants décidés à changer la donne perturbent la mécanique, cette classe moyenne se résigne à la guerre sale des militaires tortionnaires qui éliminent les rebelles. Elle ne se met en colère que si on touche à ses économies. Elle est alors capable de renverser des gouvernements élus. L’employé suit du regard celui qui traverse la gigantesque artère striée par des rails abandonnés, à contre-courant de ceux qui vont et viennent vers les gares et pense : « Encore un cabecita negra3 venu de je ne sais où. Aucun respect pour la circulation ! Sûrement un piquetero4 qui n’hésite pas à bloquer nos routes. Pour Pâques, on a du faire un détour pour aller à Cordoba, on a perdu au moins deux heures ! » Hippie rejoint Camille. Il marche tranquillement, porté par sa communauté. Ce n’est pas un passant ordinaire. Elle reconnaît l’homme qui racontait l’histoire des luttes à Coronel Saavedra dans la vidéo qu’on lui avait prêtée. Camille lui fait signe. Hippie esquisse un sourire dans la partie basse du visage, le haut reste impassible. Il ne sait pas encore à qui il a affaire. Travailleur bien campé, avec des airs du boxeur Monzon et du footballeur Maradona. Visage massif et régulier. Son surnom en décalage avec ses cheveux courts fait penser à un goût d’indépendance et de changement.

« Hola, qué tal ? ». Ils s’assoient. Camille lui parle de son film. Hippie sort un thermos. Il prépare un maté. Il aspire une première lampée pour vérifier que l’herbe a bien infusé, puis il tend à Camille la calebasse avec la pipette fichée dans l’herbe verte. Yeux noirs fixant cette drôle de fille d’une trentaine d’années – elle est née le 24 mars 1976, le jour du coup d’État de la junte militaire, Videla, Massera et Agosti – venue de France, ce pays qui s’était toujours intéressé de près à la terre argentine, peut-être parce qu’elle lui avait échappé, au moment de la conquête de l’Ouest. Camille parait décidée. Elle soutient le regard de Hippie. Un visage ovale avec des joues rebondies, des cheveux courts soigneusement négligés avec une vague dans le cou et une mèche plus longue à l’avant, un jeans moulant, un foulard noir à triple tour, deux bagues fantaisies aux doigts affichent un désir de séduire, sans qu’on l’on puisse savoir s’il s’adresse plutôt aux hommes ou aux femmes.

La sirène d’une voiture de police couvre les bruits de fond. Tout a changé, rien n’a changé depuis trente ans. Les bavures dans les villas miserias (quartiers populaires) : des jeunes sont abattus par des flics qui font des descentes. Question de nombre : on est loin des rafles, des disparitions et des tortures systématiques vécues pendant la dictature. Les militaires tuaient les militants et apparaissaient sur les écrans de télé en noir et blanc. TNT et câble et le déversoir à couleurs de la télé qui repeint la réalité, plutôt que les explosifs et la gégène.

Quand un hélicoptère les survole un instant et que son vrombissement trouble leur conversation, ils échangent un regard. Camille décèle la gravité que provoque ce son à proximité du Rio de la Plata. Pour toujours. Elle sait que c’était un des outils du « transfert final », du centre de torture à la disparition.

Hippie se demande s’il a intérêt à aider cette fille. Des journalistes, des étudiants viennent souvent à Coronel Saavedra pour filmer la population depuis que le mouvement STD des chômeurs s’est organisé en collectif de production. Camille le surprend en lui parlant de sujet collectif et de l’âme des communautés indiennes au cœur de la ville. Le rapport à la terre, à la propriété. Le pétrole, le soja, la forêt, l’eau. L’Histoire des peuples du Chaco, au-delà des nations latino-américaines. Elle veut créer une histoire avec les habitants plutôt que faire des interviews. Il craint de ne pas pouvoir contrôler l’image de leur lutte. Elle développe :

– Je voudrais trouver une mélodie qui réveille le monde. Ce serait une exploration dans un espace désertifié, en cours de réanimation, une sorte de démarche coloniale inversée. Dans l’aventure spatiale, à la recherche de nouvelles planètes, on prétend chercher une vie extraterrestre. C’est paradoxal, parce que les conquérants ont tout fait pour transformer les terres découvertes en des lieux inhabités. De génocide en négation de l’autre, les colonisateurs ont détruit, escamoté les cultures existantes et les peuples qui les avaient précédés. Je pense que c’est une supercherie, que l’idéal d’exploration de la civilisation triomphante, c’est la lune comme annexe vide de la Terre. Personne à prendre en compte. Aucun autre avec qui engager des relations qui se concluent toujours par la guerre. Fascinant aussi cette surface poussiéreuse et grise qui paraît totalement vierge, malléable à merci. C’est bien pour y mettre les couleurs qu’on la veut. Tout rend bien sur fond gris.

Hippie lui fait part de son attente :

– Nous, nous avons besoin de populariser nos actions. Les images peuvent nous servir de bouclier anti répression. Ce n’est pas garanti, il ne faut pas trop s’y fier, mais cela peut faire hésiter le pouvoir. Si je comprends bien ce que tu veux faire, ce ne sera pas un film d’enquête ?

– Non, plutôt de conquête, mais dans le sens original, de chercher ensemble. Mon idée est de faire un premier voyage de reconnaissance, avant d’amener toute l’équipe de tournage.

– Bon, on verra. Dis-moi, on est tous les deux étrangers ici. Si tu veux assister à la réunion à l’hôtel Bauen, on pourrait partir ensemble à la découverte de cette ville et continuer à parler.

– Oui, je voulais y passer, mais je ne pourrai pas rester longtemps.

– Pour une fois, je ne viens pas à Buenos Aires pour une manifestation et cela me fait bizarre de ne pas partir en délégation depuis la gare de Retiro, je me sens un peu touriste comme toi.

– Cela fait une semaine que je suis ici, j’ai eu le temps de me balader et j’ai été surprise par ce rêve européen réalisé au milieu d’une végétation extraordinaire. J’ai trouvé du Paris, mais moins qu’on ne m’avait dit, et de l’Espagne, de l’Italie et de l’Allemagne et du style colonial et de la vie portuaire, à La Boca, et le tout complètement mélangé. La ville m’est apparue comme un grand damier sur un plateau, à l’abri des dangers du Rio de la Plata.

– Oui, tu sais que justement la première fondation de la ville en contrebas a échoué. Les Espagnols et leurs esclaves noirs mandatés par Charles Quint ont tenu quelques années enfermés dans un village de huttes entouré de palissades. Ils cherchaient à s’implanter sur les côtes de l’estuaire pour protéger l’accès à la fameuse sierra d’argent qui n’avait pas encore été localisée, mais qui les excitait tous. Ce sont les Charruas qui s’étaient massés du côté de l’Uruguay actuelle qui auraient incité les explorateurs à aborder au sud, là où les Querandies leur ont semblé plus accueillants. Ils ont créé le port de Nuestra Senora Santa Maria del Buen Aire (Notre Sainte-Mère Marie de Bel Air) au bord d’un petit affluent du Rio de la Plata qu’ils ont baptisé : Riachuelo, sur l’emplacement occupé aujourd’hui par La Boca. Au début tout s’est bien passé, les Querandies apportaient des vivres aux premiers colons. Mais, rapidement, leurs relations se sont détériorées. Ils n’ont pas su cohabiter, comme dans d’autres régions d’Amérique où les peuples natifs ont développé longtemps des échanges avec les bourgades installées par les colons. Résultat, après quelques mois, les Querandies ont perdu patience, ont regroupé des milliers de guerriers pour lancer un assaut contre les Espagnols qui ont perdu beaucoup d’hommes et se sont réfugiés sur leurs bateaux. Pendant cinq ans, ils ont survécu dans un milieu hostile, tenaillés par la faim, pour finalement abandonner cet embryon de port. Ils ont fui après avoir incendié le premier Buenos Aires colonial. Quand les Espagnols ont mis la main sur la fameuse montagne d’argent et commencé l’exploitation des mines de Potosi, dans l’actuelle Bolivie, ils ont voulu sécuriser l’estuaire qui apparaissait comme un gigantesque axe de pénétration dans l’Amérique méridionale et fortifier définitivement un grand port dans l’Atlantique Sud. La deuxième occupation a été planifiée en quadrillage sur un nouvel emplacement, un peu plus au nord que la première et surtout perchée sur un promontoire séparé du port.

– C’est ce qui donne l’impression que la ville tourne le dos à la mer et à son port. D’où aussi cette énorme friche au bord de l’eau.

– Oui, elle a été utilisée pour aménager des quais au fur et à mesure des besoins pour l’évacuation des marchandises, sans les contraintes du port de La Boca trop enclavé.

– J’ai vu des kilomètres de containers entassés, au bord des avenues qui menaient vers le parc de Palermo.

– Finalement, c’est un comptoir de colons européens qui a été conçu comme une oasis dans ce qu’ils voulaient voir comme un désert pour légitimer leur présence exclusive.

Ils remontent le grand toboggan vert qui relie le centre hyper actif de la ville à la zone des gares et des quais de débarquement. En haut de la place San Martin, baptisé ainsi en hommage au général, principal artisan de l’indépendance de l’Argentine, ils marchent à l’ombre d’une incroyable profusion de verdure.

– Pas mal pour un désert ! dit Camille.

– Oui, tu as vu l’ombù5, avec ses racines impressionnantes qui sortent à l’air libre comme un piédestal monumental. En fait, la terre de cette région forme une plaine d’une fertilité record, généreusement arrosée par les pluies. Les ombùs ont été plus résistants que les hommes, même si aujourd’hui on les confond avec les caoutchoucs géants qui ont été importés par les Espagnols.

– Au moins, ils s’imposent encore à la vue de tous alors que les Querandies ont disparu de l’environnement urbain et mental des porteños. Pour moi, c’est comme un défi dressé contre les révisionnistes de l’Histoire.

– J’imagine que tu as déjà travaillé sur des sujets politiques avant de te lancer dans ce projet sur Saavedra  ? demande Hippie pour en savoir un peu plus sur les intentions de Camille.

– Oui, j’ai fait un film sur les migrants qui vivent dehors sur la côte française en attendant de pouvoir passer en Angleterre. C’était assez didactique avec une voix off et des panneaux explicatifs, dans une optique militante. Il a pas mal circulé dans le réseau associatif pour alimenter des débats. Je t’ai amené un DVD pour que tu puisses avoir une idée, mais il n’y a pas de version sous-titrée en espagnol. Et puis, j’ai fait une expérience très intéressante dans un quartier près de Paris où il y avait eu des émeutes en 2005. J’ai travaillé avec un groupe d’adolescentes sur leurs rapports avec les garçons de la cité. À partir des leurs récits, j’ai élaboré une histoire pour un film réalisé avec un téléphone portable. Tous les rôles ont été joués par les habitants du quartier. Une fille est filmée, à son insu, par le garçon avec qui elle fait l’amour. La vidéo circule ensuite sur Internet. C’est un trophée pour le voleur d’images. Tout le quartier est obligé de se déterminer par rapport à cet événement interne à la communauté. Ce film a été primé dans un festival. Le mien, bien sûr, pas celui du téléphone ! Belle spirale et effet miroir, non ?

– Cela ne me rassure pas complètement sur les manipulations auxquelles tu pourrais te livrer, dit-il en souriant. Je t’aurai à l’œil.

Avant de s’engager dans l’avenue Maipu, les tipas6 leur font de grands signes. Comme des sémaphores à l’entrée du quadrilatère urbain, ils brouillent les cartes pour perdre les conquérants du désert. Mais, les nouveaux prédateurs ne se laissent plus guider par la Nature. Les branches se démultiplient comme une succession de bras levés vers le ciel en grandes ondulations. Trop compliqués, aléatoires et capricieux pour s’y fier.

– J’aimerais bien comprendre leur langage. Ils m’inspirent beaucoup. J’ai envie de me lover dans leurs ramifications et de les écouter. Tu parles tipa, toi ?

– Non malheureusement, mais j’essaye et en tout cas je les respecte.

Le vacarme des voitures et des bus les envahit. Un nombre incalculable de taxis noirs et jaunes plus ou moins récents et plus ou moins officiels foncent d’un feu à l’autre. Pour atteindre l’hôtel Bauen, ils doivent prendre le trottoir de l’avenue Sante Fe qui va croiser la Corrientes quelques blocs plus loin. Leur destination est juste au bout d’une diagonale qui n’existe pas, toutes les rues se croisent à angle droit. En ce mois d’octobre, la température permet à tous les marcheurs d’être habillés légèrement. Les cafés sont pleins. Tout le monde a l’air de bien connaître son chemin, pas de touristes hagards ou appliqués. En passant devant un disquaire, Hippie lui demande si elle sait pourquoi on l’appelle par ce surnom.

– J’imagine que tu avais les cheveux plus longs, il y a quelques années.

– Oui, c’est ça, tu as gagné, mais aussi parce que je faisais de la musique avec des copains. En plus je ressemblais à un des membres du trio Manal, un des groupes les plus connus à l’époque. Si ça t’intéresse, on trouve encore leurs disques alors qu’on n’a rien gardé de notre musique à nous. C’était pas évident dans une région où le folklore du rock était omniprésent. On reprenait des morceaux des groupes argentins de rock progressif. On voulait montrer que le rythm and blues n’appartenait pas qu’aux États-Unis et on partait du chamamé7 traditionnel qu’on électrifiait. Au début, on ne soignait pas tellement les paroles. Je me souviens de titres comme Jugo de tomate8. Pendant la dictature, le rock a été considéré subversif, comme tout ce qui bougeait. Alors tant qu’à faire on s’est intéressé aux chansons de contestation, surtout à la fin du régime dans les années 80.

– Ah, c’est super, mes parents étaient hippies aussi à l’époque, mais pas trop musiciens, ils voyageaient sur un voilier que mon père avait construit.

– Et maintenant, qu’est-ce qu’il fait, il est ex-ouvrier du pétrole comme moi ?

– Non, pas vraiment, il est devenu vendeur dans un supermarché de livres et on s’engueule dès qu’on parle politique.

Ils arrivent rapidement sur la plus grande avenue du monde, celle qui a été nommée avec la date de l’indépendance du pays, le 9 juillet 1816. Cela montre un rapport particulier à l’histoire, c’est comme si en France, il y avait l’avenue du 14 juillet, du 18 juin, du 11 novembre, du 22 mars. Quand la ville a été modernisée dans les années 30, on a imaginé que cette artère centrale nord-sud soit reliée aux grands axes routiers. On en a fait une autoroute où circulent de chaque côté de la voie principale sept files de voitures. En utilisant les contre-allées, vingt caravanes défilent dans un sens ou l’autre aux pieds d’un obélisque construit avec le sable du Rio de la Plata, sans pillage du patrimoine d’une civilisation antique, mais sans hommage non plus aux cultures ancestrales des Querandies. Des Champs Élysées deux fois plus longs et beaucoup plus larges qu’à Paris, conçus à l’époque de la bagnole triomphante pour lesquelles on a englouti beaucoup de carrés de cent mètres du damier où vivaient des milliers de porteños9. Camille et Hippie entreprennent la longue traversée. Ils se rassurent mutuellement. Parvenus au milieu, ils se regardent, c’est une expérience unique. Le flot est interrompu par les feux.

– C’est magique, la horde est immobilisée, c’est comme le miracle de la mer Rouge, dit en souriant Camille.

Ils jettent des regards rapides vers les falaises, ces gratte-ciels de trente étages qui sont plantés sur les rives latérales avec des panneaux publicitaires sur les points culminants du damier.

– Tu imagines le monde et la force de la manifestation, quand on occupe toute la largeur. Tu verras les banderoles presqu’aussi hautes que les affiches et avec les bombos (gros tambours) et les slogans, c’est énorme, la ville gronde, les bagnoles sont bannies, dit Hippie.

Arrivés sur le terre-plein qui sépare la voie centrale des contre-allées, ils ont le temps de souffler et de profiter de la végétation abondante. Ils marchent en oubliant l’autoroute. Devant l’obélisque, ils bifurquent dans Corrientes. Malgré les trottoirs parfois défoncés, ils se faufilent au milieu d’une foule affairée entre librairies, disquaires, théâtres, cinémas, galeries de bijoutiers et de vente d’or et de pierres précieuses, cafés pimpants, restaurant de grillades aux braseros spectaculaires. Les fresques qui annoncent les spectacles sont américano-italiennes, c’est-à-dire hautes comme les immeubles pour accrocher les passants avec l’idée que le choix se fera au vu de la scène affichée et fellinienne pour le baroque des tenues, des coiffures et du maquillage. La compétition fait rage d’une salle à l’autre. Le boulevard du théâtre ne propose pourtant pas que du « boulevard ». À côté de Quienquiera que hubiera dormido en esta cama et de Arráncame la risa, Nacha Guevara est Evita pour toujours et le postier de Pablo Neruda adapté du roman de Antonio Skàrmeta vous invite à Isla Negra.

– Le théâtre argentin est très présent à Paris avec Copi, Arias, Lavelli, Goldenberg et ils sont plutôt avant-gardistes et souvent politiques. C’est assez loin de ce Broadway latino, commente Camille.

– Oui, mais vous avez nos exilés, ce n’est pas représentatif du pays médiatique et dominant.

Ils approchent de l’hôtel Bauen. Avant que Hippie soit aspiré par le tourbillon militant, Camille prend date pour son périple salteño (de la province de Salta). Hippie se veut rassurant :

– Tu devrais pouvoir te faire accepter. À toi de te rendre utile et de montrer que tu ne viens pas seulement pour exploiter un terrain exotique.

Au croisement de Callao et de Corrientes, la tour de vingt étages est la coopérative la plus visible du centre de Buenos Aires. Entreprise récupérée, palace aux mains des travailleurs. Après la débâcle économique et politique de 2001, l’hôtel a été fermé. Les propriétaires ont eu peur des émeutes du centre ville. Quinze mois de fermeture. Et, en mars 2003, une trentaine d’employés qui avaient perdu leur gagne pain et vivaient d’expédients ont déboulé dans Corrientes. Épaulés par des ouvriers d’entreprises déjà récupérées et des militants de syndicats combatifs, ils ont forcé la porte du parking et se sont emparés de la tour. Guillermo raconte à Camille les événements qui sont restés gravés dans sa mémoire. Embauché comme portier après la fin de la dictature en 1983, il insiste pour dire qu’il n’a pas eu à porter les valises des assassins. Camille se rappelle qu’à Paris, un groom de l’hôtel Meurice où était descendu l’amiral Massera, à l’époque de la dictature a refusé de porter ses valises. Il avait été immédiatement viré par la direction qui ne voulait pas offenser ce représentant de la junte argentine. Guillermo revient sur l’origine de l’hôtel, quand le pays était aux mains des militaires. YPF, le pétrole nationalisé, Aerolineas, les avions, les rues, les routes, les stades, la télévision. En 1978, pour détourner le peuple de sa conscience, les militaires ont organisé la Coupe du monde de football et ils ont voulu un hôtel cinq étoiles pour faire briller les leurs. Quatre généraux associés à un homme de main ont fait construire la tour Bauen grâce à un prêt de la Banque nationale. Les dictateurs eurent ainsi un palace pour fêter la terreur qu’ils faisaient régner et honorer leurs visiteurs attentionnés. Le Président de la FIFA garantissait que le pays organisateur était aux standards du Mundial. Camille se rappelle que l’équipe de France a fait le voyage au complet et que la seule manifestation pendant la compétition a été de noircir les bandes blanches de la marque Adidas pour exiger d’être payé plus. L’enjeu était de taille, le football français n’avait pas participé aux phases finales des deux précédentes Coupes du monde, il devait donc se rattraper à n’importe quel prix. Avant de quitter la France, l’entraîneur avait été victime d’un étrange enlèvement. Une revendication avait été envoyée à l’AFP au nom d’un groupe qui dénonçait les complicités de la France avec la dictature et qui faisait un appel au boycott. Or, le collectif animateur de la campagne de boycott, apprenant par la radio la disparition de l’entraîneur avait réagi rapidement en prenant les devants. Ils avaient envoyé de leur côté un communiqué affirmant qu’ils n’étaient pour rien dans cette action. Le Monde avait publié les deux communiqués côte à côte. Les auteurs du prétendu enlèvement n’ont jamais identifiés. Cela ressemblait aux opérations de déstabilisation des mouvements de solidarité qui pouvaient être faits en concertation entre les agents de la dictature et ceux du gouvernement français. L’équipe de France a pu oublier ses malheurs, son élimination au premier tour à l’hôtel Bauen plutôt que d’aller visiter l’École de Mécanique de la Marine (ESMA) où les militaires torturaient les militants avec les méthodes enseignées par les spécialistes français de la lutte anti-guérilla. Avenue Libertador, à huit cents mètres du stade River Plate. L’ESMA installé dans trente-quatre bâtiments au milieu d’un parc arboré de dix-sept hectares est devenu un lieu de mémoire. Camille a lu des témoignages des rares survivants parmi les cinq mille disparus passés par ce centre de torture. Elle ne veut pas visiter ce lieu sinistre. Horreur des tortures aux chalumeaux, à la scie électrique, à la gégène. Enfants arrachés à leur mère après l’accouchement et confiés à des militaires pour des adoptions forcées. Évacuation des corps mutilés encore vivants par expulsion sauvage des hélicoptères et des avions survolant le Rio de la Plata. En 1978, dans l’hôtel Bauen des militaires, Michel Poniatowski, ministre de l’Intérieur de Giscard pouvait rencontrer le général Harguindeguy, son homologue argentin qui se vantait que son pays était le plus blanc du monde. Il était venu négocier les ventes d’armes de la France à l’Argentine et discuter de l’avancée du Plan Condor qui planifiait l’élimination de tous les opposants aux régimes militaires d’Amérique Latine. Moteurs Snecma pour équiper les avions Pucaras qui mitraillaient la guérilla rurale, hélicoptères Puma pour les commandos de l’armée et de la police, automitrailleuses Panhard, ordinateurs Bull pour la gestion des fichiers de renseignement.

Camille voit circuler derrière Guillermo tous ceux qui sont passés à l’acte. Le hall de l’hôtel et le bar de l’entrée accueillent tous les employés devenus des patrons collectifs. Guillermo les connaît pour la plupart. Ils ont déjà fait plusieurs congrès des entreprises récupérées. C’est un pays inversé. Imprimeurs, métallurgistes, céramistes, fabricants de vêtements, de bateaux, de pâtes, de conserves, maçons, hôteliers. Qu’ils partent tous ! Just do it ! Les survivants ont occupé. Ils ont mis en marche la production. Voilà tout ! Ils ont bravé l’interdit, le tabou. Le bureau du patron est vide.

Camille pense aux Lip. En 1973, ils avaient occupé, résisté et réquisitionné le stock de montres de leur usine déclarée en faillite. Un énorme mouvement de solidarité avait arraché une relance de l’activité avec un patron de gauche en 1974. Pour Giscard, l’ami de Martínez de Hoz, le ministre de l’Économie de la junte, l’épopée des Lip était un dangereux précédent. Il fallait en terminer, liquider cette expérience ouvrière. Pendant que la dictature argentine faisait disparaître les subversifs, Giscard a asséché les finances de Lip. Retrait des commandes de Renault, entreprise nationalisée, trahison des accords annulant la dette de l’ancienne entreprise. Nouvelle faillite. Reprise de l’occupation pour forcer l’arrivée d’un repreneur pendant encore un an. En 1977, liquidation définitive de Lip. Des survivants ont créé six coopératives, dont certaines existent encore comme la Lip Précision Industrie.

Festival d’énergies, ondes positives, Camille est immergée. Pays projet. Unique terre habitée émergée au sud de la planète. Grand Sud. Elle renoue avec son rêve argentin. Liberté de créer plus que d’entreprendre. Far South. Amérique latine, méridionale. Fantasmée par des millions d’immigrants comme pays neuf où tout est possible. Recommencer à zéro. Nouvelle société. La page blanche où l’écriture des destins est plus libre qu’en Europe. Eldorado. Fleuve d’argent. Se croise la vision des colons de la conquête du désert, de la sauvagerie et de la barbarie des Indiens. Pillage des ressources, négation des populations présentes dans l’espace. Réalité argentine. Poids de l’Histoire et des cultures ancestrales. Civilisation et Barbarie écrit par Sarmiento en 1845. Les exilés militants argentins de Paris lui avaient parlé des luttes des piqueteros, des usines occupées, des paysans sans terre, des grèves et peu des Indiens. Ils pouvaient citer les Guaranis, les Mapuches, les Araucano, et depuis peu les Toba. Ils ne connaissaient pas le nom des peuples originaires des terres sur lesquelles ils avaient vécu enfants. Les marxistes analysent les modes de production dans les sociétés et valorisent les forces productives qui, selon eux sont le moteur de l’histoire. Dans l’Empire romain, les principales forces productives étaient les esclaves. Les grandes révoltes menées par Spartacus ont été le fait de ces esclaves. Les Romains pauvres étaient des parasites, des lumpen-prolétaires perdus pour la révolution. Les militants marxistes sont mal à l’aise avec les revendications indigènes. Amérindiens, lumpen-prolétaires, or de l’économie ? Pour eux, les sociétés sont classées selon leur niveau de développement, des plus arriérés aux plus avancés. Les sociétés précolombiennes sont associées au mode de production asiatique. Le peuple et sa production étaient subordonnés à l’État représenté par l’empereur. C’est le premier stade de développement avant la société antique dominée par l’agriculture et l’esclavage qui a accéléré le progrès économique. Égypte, Grèce, Rome, Renaissance, Europe industrielle. Fil de l’Histoire. À côté, accidents, péripéties. Les classes populaires bénéficient des techniques et du progrès économique et ce sont les seuls producteurs qui ont les moyens de s’opposer aux détenteurs du capital.

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