A l'heure du loup

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Venu du nord-ouest, Dernier Frêne a longtemps marché pour arriver en vue du col de Saigneterre. Soixante jours durant, il a contemplé les vestiges de l’Ancien Monde : ponts effondrés, immeubles décapités, champs en friche, usines et centres commerciaux éventrés et lourds de silence. Que de villes… dont il ne reste que quelques murs, quelques rues — des flaques de goudron jonchées de restes automobiles, circonscrites ou percées par des touffes d’herbe et de jeunes arbres en bouquets.Au cours de ce voyage en solitaire dont il ne reviendra pas, plongé des heures durant dans les flots de la mémoire et du ressassement, Dernier Frêne a souvent évoqué les mots prononcés par Orme Vénérable lors de l’Assembée, la veille de son départ :« Tu es une créature du Nouveau Monde et le règne de l’Homme a pris fin. Seule la fanaison nous obligera à t’oublier, mon fils. D’ici là, tous nos vœux de réussite t’accompagnent. »
Publié le : jeudi 28 juillet 2011
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EAN13 : 9782843443657
Nombre de pages : 18
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A l’heure du loup
Thomas Day
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Thomas Day – A l’heure du loup
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Thomas Day – A l’heure du loup
Ce texte est extrait du recueilSympathies for the devil - Redux. Parution : juillet 2011 Version : 1.0 — 27/07/2011 © 2004, Le Bélial’, pour la première édition © 2011, Le Bélial’, pour la présente édition
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Thomas Day – A l’heure du loup
Venu du nord-ouest, Dernier Frêne a longtemps marché pour arriver en vue du col de Saigneterre. Soixante jours durant, il a contemplé les vestiges de l’Ancien Monde : ponts effondrés, immeubles décapités, champs en friche, usines et centres commerciaux éventrés et lourds de silence. Que de villes… dont il ne reste que quelques murs, quelques rues — des flaques de goudron jonchées de restes automobiles, circonscrites ou percées par des touffes d’herbe et de jeunes arbres en bouquets. Au cours de ce voyage en solitaire dont il ne reviendra pas, plongé des heures durant dans les flots de la mémoire et du ressassement, Dernier Frêne a souvent évoqué les mots prononcés par Orme Vénérable lors de l’Assembée, la veille de son départ : «Tu es une créature du Nouveau Monde et le règne de l’Homme a pris fin.Seule la fanaison nous obligera à t’oublier, mon fils. D’ici là, tous nos vœux de réussite t’accompagnent.» Et voilà que le périple touche à sa fin… Plus qu’un col à passer et il sera arrivé dans le pays tiède où il a décidé de planter ses racines. Une belle mort : des décennies d’agonie, un ou deux siècles peut être, durant lesquels l’esprit ira s’amenuisant et le tronc grandissant. L’homme-arbre retire son grand chapeau de paille et l’utilise pour s’éventer. Derrière lui et légèrement sur sa gauche, chauffant ses épaules noueuses, le crépuscule commence à rougeoyer : ivresse floue d’un soleil bien décidé à rejoindre les profondeurs de la terre, non sans avoir, au préalable, ébroué ses lumières — orange et incarnat — sur le ventre des nuages. Dans le proche environnement du col de moyenne montagne piqué d’une immense croix rouillée, la nature semble avoir eu plus de mal que les années précédentes à percer la neige, à s’ébruiter. Le printemps prend fin et, malgré son agonie, subsistent plusieurs congères qui blanchissent timidement le granit. Sur le versant septentrional des plus proches reliefs, une longue traîne de neige descend des sommets et ne laisse découverts que les ruisseaux et les plus acérés des rochers. Au terme de son ascension, rendue pénible par la trop forte déclivité, Dernier Frêne pose sa besace contre l’amoncellement de pierres qui emprisonne la lourde croix corrodée en lui dessinant un piédestal vaguement pyramidal. L’homme-arbre s’adosse à un arbre de petite taille torturé par le vent et le froid — un genévrier convulsé — et glisse jusqu’à s’asseoir sur le sol humide. Après avoir repris son souffle, il plonge ses grandes mains à travers le gravier jusqu’à l’humus glacé. Pénétrant ainsi le sol, il y puise de quoi reprendre des forces : substances minérales et organiques nécessaires à sa marche et à son ultime enracinement, si proche maintenant.
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Sustenté à satiété, il observe les dernières étoiles — au nombre de quatre — , puis la Lune, où vivent désormais ceux qui se surnomment « les Élus », des rescapés de l’Ancien Monde. Aucunement concerné par le sort de cesgens d’en haut, Dernier Frêne baisse les yeux pour contempler la vallée qui, en contrebas du col, s’estompe peu à peu dans l’obscurité et la distance, ondulant de loin en loin comme un serpent à la recherche de son trou. À l’exception d’une ferme isolée dont la cheminée fume un peu — une grande bâtisse qui ne doit pas se situer à plus de six cents mètres à vol d’oiseau — , le val encaissé, veillé par deux hautes barres rocheuses, est éteint, comme mort depuis des années. Non loin du bâtiment d’où monte un panache dilué par le vent du soir, près du poulailler et des clapiers, une lueur vacille dans la vieille carcasse d’une camionnette que le temps a transformé en épave. Tout autour du véhicule, une trentaine d’ovins bêlent et broutent, rassemblés dans un enclos. Assis là où il est, Dernier Frêne entend surtout gronder une rivière en crue. Caché la plupart du temps par les arbres de ses rives, longeant la ferme par la gauche, le cours d’eau boueux ne laisse voir de ses méandres que les plus lents et les plus larges. L’homme-arbre s’étire et saisit la longue-vue rangée, entre autres choses, dans sa besace d’écorce et de chanvre. Involontairement, il touche la grande croix rouillée qui, l’instant suivant, se transforme en fine poussière pulvérulente et disparaît dans le vent caressant le col sans vraiment s’y engouffrer. Et un vestige de l’Ancien Monde de moins. Qui s’en soucie ? Certainement pas les loupsEn utilisant sa longue-vue, Dernier Frêne observe les moutons ébouriffés par le vent du soir et détaille l’habitacle de la camionnette. Il devine la présence de quelques bougies allumées, collées au tableau de bord, et de deux enfants qui semblent se cacher là. Ils doivent être terrifiés puisque la nuit est en train de tomber… Comment pourrait-il en être autrement ? L’homme-arbre observe ensuite la Lune. Évidemment, il ne discerne pas les bases et autres infrastructures que les Élus ont construites sur les quatre mers du premier quartier : Mare Serenitatis, Mare Tranquilitatis, Mare Nectaris, et la plus orientale, Mare Fecunditatis. Tout juste peut-il deviner la présence des immenses champs de panneaux solaires couvrant une bonne partie de la surface lunaire, formant comme des plaques d’écorce argentée — la peau écorchée d’un bouleau. Tirant profit des ultimes lueurs du crépuscule, le voyageur pointe sa longue-vue sur l’orée du bois, qui, au nord de la ferme, part à l’assaut de la montagne pour se briser contre les falaises grises, parfois bleutées. À la lisière des conifères en voie de rétablissement, maintenant qu’il n’y a plus d’acide dans les pluies, l’homme-arbre perçoit l’attente des loups. De nombreuses meutes se sont rassemblées là, dans l’ombre ; des milliers d’animaux assis, occupés à copuler, ou énervés, glissant à la lisière des deux mondes, celui des proies et celui des prédateurs. Aucun de ces groupes ne se mélange à ses pairs. Chacun, mené par un couple dominant, occupe un petit territoire d’arbres et de rochers. Cela faisait plusieurs jours, peut-être même deux semaines, que Dernier Frêne n’avait pas vu de loups… Alors qu’il suit sans trop se presser le chemin en lacets paressant vers la vallée, un grand-duc se pose sur son épaule droite. L’oiseau bat des ailes et lâche un petit cri de prédateur nocturne
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avant de planter ses serres dans la chair de l’homme-arbre, traversant l’écorce fine qui recouvre ses muscles fibreux. Dernier Frêne s’en moque, il ne ressent pas de douleur, pas vraiment, tout juste se rend-il compte qu’il transporte maintenant un gros oiseau en sus de sa besace et de son chapeau de paille. L’obscurité est posée sur le monde depuis peu quand l’homme-arbre contourne un des enclos pour s’approcher de la camionnette et des deux enfants qu’elle abrite illusoirement des loups. Une fillette et une adolescente. Dans le véhicule abandonné près du poulailler, éclairé par une douzaine de bougies émergeant d’un lac de cire séché courant d’un côté à l’autre du dessus du tableau de bord, Lise — âgée de treize ans — lit un gros livre de contes slaves à sa sœur cadette, Anne, sept ans à peine. En dehors de leurs yeux, d’un bleu glaçant, la ressemblance n’est pas des plus évidentes entre la grande blonde inquiète et la petite rousse délurée. Derrière les gamines, quatre lampions asiatiques, vibrant de jaune et de rouge à travers leur papier crépon, sont accrochés aux doigts des râteliers que Grand-Père utilisait pour transporter ses fusils de chasse. Il y a longtemps que Grand-Père est mort. La camionnette a été belle, le temps de parcourir plus de trois cent mille kilomètres sur les étroites routes de montagnes. Grand-Père s’était évertué à la réparer encore et encore jusqu’à ce que le moteur décide, un jour d’hiver, de ne plus repartir. Vingt ans plus tard, les pneus du véhicule ne sont plus que poussière et plus personne ne se souvient de la couleur d’origine de la carrosserie désormais entièrement rouillée, corrodée par les sels que l’on mettait sur les routes en hiver, du temps où les routes servaient encore à quelque chose, du temps où le béton étouffait la nature et non l’inverse. Avec toutes ses vitres brisées à l’exception d’un rétroviseur, ses couleurs d’usine métallurgique défunte, l’épave ressemble à une étrange œuvre d’art que l’on aurait abandonnée là, sans véritable raison. À cause des quelques bougies qui, dans un doux vacillement, éclairent ses entrailles, cette carcasse évoque une chapelle — non point dédiée au dieu des Chrétiens mais au souvenir de l’ère automobile. Non loin, comme posée sur le dos d’un monde au sein duquel elle n’a plus de rôle à jouer, la ferme est déserte, silencieuse et sombre. Alentour, couvrant sans mal les chuchotements des deux sœurs, seuls les moutons, lapins et autres poules bruissent et caquettent — des bruits posés sur le grondement continu de la rivière en crue. « Bonsoir, je m’appelle Dernier Frêne », annonce l’étranger qui vient de poser ses longues mains sur le haut de la portière, côté passager. La voix de l’homme-arbre, profonde, a fait sursauter la cadette qui s’est mise à hurler jusqu’à ce que sa sœur Lise arrive enfin à la calmer en lui mettant la main gauche sur la bouche. Le grand hibou perché sur l’arrivant bat des ailes, perd deux plumes duveteuses, change d’épaule. Et se calme.
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À nouveau silencieuse, la petite Anne tourne la tête pour observer la chose étrange qui vient de leur dire bonjour, à elle et à sa sœur. Il est trop élancé pour un être humain ; ses yeux verts, grands et laiteux, brillent comme des joyaux et ses mains grisâtres à la peau lisse, aux rares taches brunes, sont couvertes de longs poils translucides — des radicelles. Ses cheveux, de longues feuilles vertes pareilles à des lames de sabre, coulent jusque sur ses épaules couvertes de plaques d’écorce. Un lien de lierre, tressé de fleurs jaunes légèrement fanées, maintient en arrière les longues feuilles de son front et dégage ainsi son regard de jade. Il porte une sorte de boîte en écorce et en corde sur le côté, ainsi qu’un grand chapeau de paille lui faisant comme un soleil froid dans le dos. Aux yeux de Lise, cette étrange créature est à la fois sûre d’elle et sensible, dure comme la carapace de ses épaules et souple comme sa chevelure. Et sans doute d’un calme parfait, prisonnière du rythme de sa sève — à jamais. « Qui êtes vous ? demande l’aînée. — Je suis venu porter mes enfants dans ce pays tiède. J’ai l’intention de progresser un peu plus au sud, pour y planter mes jambes dans le sol et enfanter par delà l’oubli de l’esprit, la fanaison de la raison. Telle est le destin de mes semblables. » L’homme-arbre déboutonne le haut de sa tunique pour montrer sa poitrine couverte de fleurs fanées ; chaque corolle est desséchée, recroquevillée autour d’un fruit galbé dont la couleur oscille entre l’orange foncé et le marron. « … Je cherche une étable où dormir cette nuit. Vos parents sont dans le coin ? J’aimerais leur parler. Ils se reposent, il ne faut pas les déranger, ment Lise, mais l’étable est à vous pour cette nuit. Faites tout de même attention de ne pas trop toucher aux petits chats qui sont derrière le soc de la charrue ; la minette a horreur qu’on les touche tant qu’ils n’ont pas les yeux ouverts. Ils sont trop jeunes pour que l’on joue avec. Papa a dit qu’il ne faut jamaisimprégnerun chaton qui vient de naître… mais je ne sais pas ce que ça veut dire,imprégner. » Une fois que l’étranger s’est éloigné en direction de l’étable, la petite Anne s’empresse de poser de nombreuses questions à sa sœur : « C’était quoi, c’était qui ? Tu crois qu’il a un zizi ou une zézette ? Où il va comme ça ? Pourquoi il a un hibou sur l’épaule, et des fleurs fanées sur la poitrine ? — C’est un homme-arbre… La dernière fois que l’un d’entre eux est passé ici, tu étais trop petite pour t’en souvenir. D’habitude, quand ils migrent, ils évitent la saison froide et le col de Saigneterre à cause des… » Comprenant qu’elle a failli dire quelque chose de terrifiant, Lise préfère se replonger dans la lecture à voix haute. L’étranger est passé par le col pour gagner du temps au mépris du danger que représentent les loups. Et elle sait très bien qu’elle ne doit pas parler des loups, en aucun cas, surtout en présence d’Anne. « Ce soir, il n’y a plus que quatre étoiles dans le ciel. Tu crois que les autres étoiles sont tombées par terre? » demande la cadette. Par terre, cette expression semble à l’aînée aussi naïve que cruelle.
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Elle s’arrête de lire, referme le gros livre illustré afin de répondre à sa petite sœur — lui donner une belle réponse, lui expliquer pourquoi les étoiles ont déserté le ciel : « Personne n’a jamais été tué par la chute d’une étoile, car elles tombent toujours dans les cimetières et creusent en partie les trous dans lesquels nous mettons nos morts. Chaque fois qu’une étoile s’éteint, c’est que quelqu’un vient de mourir. Et chaque étoile qui apparaît annonce la naissance d’un enfant. Les étoiles déchues brillent sous les cercueils jusqu’à ce que plus personne ne se souvienne du mort. C’est comme ça que la vie s’arrête vraiment, quand les vivants ne pensent plus à leurs morts. — Et les Élus ? Ils meur… — N’en dis rien ! Il ne faut pas parler de ça ; Pap’ nous l’a interdit. — D’accord, d’accord, te mets pas en colère… On peut rentrer, maintenant ? J’ai faim et la nuit me fait un peu peur. Et puis je sens les loups… On ne les entend pas, mais ils sont là. » Les deux sœurs regagnent la ferme, main dans la main. Elles allument les lampes à alcool de la salle à manger, remettent du bois dans le poêle et prennent sur une étagère, en hauteur, un pot de sanguins à l’huile d’olive qu’elles ont ensuite le plus grand mal à ouvrir. Lise met des coussins sur les chaises. Elle prend la place du Père, Anne celle de sa mère. Installées devant leur petit tas de champignons respectif, elles se servent chacune un grand verre de vin rouge et le boivent d’un trait, réservant un sort de grenadine estivale à la boisson alcoolisée. « Où sont Mam’ et Pap’ ? demanda la petite Anne. — Dans leur chambre. Ils dorment. — On va les embrasser et les border ? — D’ac’… » Sans oublier de prendre une lampe à alcool une fois les autres éteintes, les deux gamines gravissent l’échelle de meunier desservant le premier étage. Après avoir frappé à la porte, elles entrent dans la chambre de leurs parents. Là, la lumière de la lampe leur révèle deux silhouettes serrées l’une contre l’autre, sous les draps et les couvertures, enlacées poitrine contre poitrine comme s’il régnait un froid mortel dans la pièce, ce qui n’est pas le cas. Au printemps finissant, le froid ne mord vraiment sur les contreforts méridionaux du col que deux heures avant l’aube, quand le poêle s’éteint. La petite Anne reste sous le chambranle, se léchant les doigts encore plein d’huile d’olive. Lise entre dans la chambre, s’approche du lit et soulève le drap et la couverture. Prenant bien soin de se placer de façon à ce qu’Anne ne puisse rien voir, Lise observe les visages noirâtres de son père et de sa belle-mère, leurs ventres gonflés par les gaz putréfactifs. Chacun des deux corps pourrit, mais continue de vivre plus ou moins ; comme en témoignent les cœurs battant à l’unisson, les poitrines animées de légers mouvements. Si lents. Deux par minutes. Jamais plus. « Ils dorment ? » demanda Anne. Lise hésite avant de répondre. « Ils sont malades. Ils ont le mal des semailles ratées, la fièvre du printemps absent… comme les autres. Ne restons pas là. C’est extrêmement contagieux.
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— Alors, ils vont mourir… — Oui. — On ne peut rien faire ? — On peut juste continuer à les aimer pour qu’ils ne meurent pas complètement. » Le silence explose, et devient insupportable. « C’est quoi ça ? demande la cadette en désignant un cahier posé sur la table de nuit. — Le journal de Pap’. — Ça dit quoi ? — Regardons. » L’aînée prend le cahier et ne trouve que quelques lignes à la dernière page, comme si ce journal avait été destiné à être rédigéà reculons. « L’homme est un arbre qui s’ignore, lit-elle à voix haute. Aujourd’hui, nous disparaissons. Demain les loups viendront. Ce n’est que justice. Le monde que nous rêvions n’avait pas assez de force ; des hommes issus de tribus plus anciennes que l’invention de la monnaie nous avaient prévenus et nous ne les avons pas écoutés. Ils se sont révoltés et nous les avons massacrés, affaiblissant le Rêve, le condamnant. L’homme moderne n’écoute jamais ceux qui refusent de posséder. Aujourd’hui, il ne reste que nous et les loups. Des loups qui sont là pour rendre au Rêve sa puissance passée ; faire de ce songe un monde sans homme et sans étoiles, un monde de jours froids et de nuits noires. Un monde sur lequel ils laisseront leurs empreintes, de pluie en pluie. Sur la neige, dans la boue, dans l’humus et parfois sur l’écorce des arbres. Des empreintes, beaucoup d’empreintes, mais aucun viol. » Lise ouvre le tiroir de la table de nuit et y prend la bible familiale, se souvenant que son père avait l’habitude d’y glisser des notes. Elle trouve une page arrachée glissée entre les deux premières pages de l’Apocalypse : « J’ai trouvé plusieurs références précises sur les différentes races de loup. Ceux qui nous observent semble tous appartenir à la même race :Canis lupus chanco… le loup mongol. Pour arriver à cette conclusion, je me suis basé sur les observations que j’ai faites d’un individu ayant passé beaucoup de temps sur le toit de la grange. Sa taille au garrot avoisinait le mètre. Il ne bougeait pas, restait immobile dans le vent d’hiver, observant les moutons. Depuis l’apparition de ces loups dans la région, aucun de mes moutons n’a été attaqué. Étrange. » Après avoir relu à voix haute chacun des deux textes, les sœurs vont se coucher dans leur grand lit. À peine allongées sous le drap et la couverture, elles entrent dans le Rêve, serrées l’une contre l’autre pour ne pas avoir froid. Elles rêvent d’étoiles qui tombent du ciel, d’hommes-arbres comme dansLe Seigneur des anneaux, de loups gigantesques qui hurlent à la lisière des mondes… Qui attendent leur heure… Et des mâchoires gigantesques aux canines développées mordent la Lune pour ne laisser d’elle qu’un croissant flou qui saigne sur le monde Depuis le ciel dénué d’étoiles, du sable rouge s’écoule dans de petites mains que le travail a épargnéLise se réveille en sueur, en pleine nuit, encore troublée par son cauchemar, par cette nuit où les yeux des loups brillaient à la place des étoiles. Elle pense qu’elle a crié, mais n’en est pas sûre.
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