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A l'ombre de l'eucalyptus

De
172 pages
Wahid revient au pays natal après plusieurs années d'exil à l'étranger. Les retrouvailles, les sources de son enfance, atténueraient le souvenir de l'éprouvante déchirure de l'absence. Il rêvait d'une vive douce et agréable. Son plus grand souhait était de trouver la sérénité. Oublier sa déception.
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À l’ombre de l’eucalyptus Najib Redouane
Par le hublot entrait une mince noirceur. Le voyage remonterait
la nuit. Et l’arrivée serait baignée de la lumière nacrée du matin.
Il soupira. Lorsque les lumières à bord de l’avion se tamisèrent,
il posa sa tête sur l’oreiller et regarda sa montre. Il était vingt-trois
heures, ce serait le retour au soleil. Qu’est-ce qui l’attendait au
bout du voyage ? Comment trouverait-il ses parents, ses amis,
son pays ? Il était inquiet. Il était troublé et vulnérable. Il essayait
de prévoir l’inconnu : en fait, sa nouvelle vie serait-elle si différente
de celle qu’il avait vécue dans le silence, dans l’éloignement
et la solitude ? Les retrouvailles, les sources de son enfance, À l’ombre atténueraient le souvenir de l’éprouvante déchirure de l’absence.
Il retrouverait ce qu’il avait toujours connu, ce qu’il avait quitté
depuis dix ans : des contacts chaleureux, une autre façon de de l’eucalyptus
voir la vie et les autres. En tout cas, il n’y aurait certainement pas
de ces froids, de ces indifférences qui faisaient hésiter les gens
à saisir la main tendue amicalement. Le futur était devenu le
présent. Il songeait à ces jours chauds et intenses avec sa famille,
où les sourires effaceraient discrètement la douleur de l’attente. Roman
Il rêvait d’une vie douce et agréable. Son plus grand souhait était
de trouver la sérénité. Oublier sa déception. Il ferma les yeux et
dormit d’un sommeil calme.
Essayiste, professeur et poète, Najib Redouane est auteur de
plusieurs ouvrages critiques et nombreux articles dans le domaine
des littératures francophones du Maghreb, des Antilles, de l’Afrique
ainsi que des écrivains francophones en exil. Canadien d’origine
marocaine, il vit depuis 1999 aux États-Unis où il enseigne les
littératures de la francophonie du Sud. Il a déjà publié plusieurs
recueils de poésie qui s’inscrivent dans la réalisation d’un récit
poétique : Fragment d’une vie en vers. À l’ombre de l’eucalyptus est
son premier roman.
Lettres
du mondeISBN : 978-2-343-04544-3
17 € Arabe
À l’ombre de l’eucalyptus Najib Redouane








À L’OMBRE DE L’EUCALYPTUS
Lettres du Monde arabe

Fondée en 1981 par Marc Gontard, cette collection est
consacrée à la littérature arabe contemporaine. Réservée à
la prose, elle accueille des œuvres littéraires rédigées
directement en langue française ou des traductions.
Les œuvres poétiques relevant du domaine de la
littérature arabe contemporaine sont publiées dans la
collection Poètes des cinq continents et le théâtre dans la on Théâtre des cinq.


Derniers titres parus :

Jmahri (Mustapha), Les sentiers de l’attente, 2014.
Alessandra (Jacques), Café Yacine, 2014.
Heloui (Khodr), La rue des Églises. Il était une ville paisible :
Tripoli au Liban-Nord, 2014.
Abbou (Akli), Le terroriste et l’enfant, 2014.
Naciri (Rachida), Appels de la médina (tome 2), 2014. ida), 1), 2013.
Yalaoui (Mustapha), La manipulation, 2013.
El Yacoubi (Abdelkader), Le jardinier d’Arboras, 2013.
Bazzi (Rachid), Hélas sur le passé !, 2013.
Bejjani (Gérard), Daniel, 2013.
Bouchareb (Mustapha), Les transformations du verbe être par
temps de pluie, 2013.
Aït Moh (El Hassane), Les jours de cuivre, 2013.


Ces dix derniers titres de la collection sont classés
par ordre chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr Najib REDOUANE









À L’OMBRE DE L’EUCALYPTUS


Roman














Du même auteur : Recueils de poésie

• Murs et murs, Montréal, Éditions du Marais, 2014, 108 p.
• Peu importe, Montréal, Éditions du Marais, 2013, 124 p.
• Pensées nocturnes3,
68 p.
• Remparts fissurés, Montréal, Éditions du Marais, 2012, 98 p.
• Le Murmure des vagues, Rome, Aracne editrice, 2011, 77 p.
• Ombres confuses du temps, Montréal, Éditions du Marais,
2010, 71 p.
• Ce soleil percera-t-il les nuages ? Montréal, Éds du Marais,
2009, 70 p.
• Lumière fraternelle, Montréal, Éditions du Marais, 2009,
66 p.
• Le Blanc de la parole, Montréal, Éds du Marais, 2008, 66 p.
• Paroles éclatées, Montréal, Éditions 66 p.
• Songes brisés, Montréal, Éditions du Marais, 2008, 66 p.














© L'HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04544-3
EAN : 9782343045443





Pour ma mère et mon père.








Il est des temps de décadence, où s’efface la forme en laquelle
notre vie profonde doit s’accomplir. Arrivés dans telles époques,
nous vacillons et trébuchons comme des êtres à qui manque
l’équilibre. Nous tombons de la joie obscure à la douleur
obscure, le sentiment d’un manque infini nous fait voir plein
d’attraits l’avenir et le passé. Nous vivons ainsi dans des temps
écoulés ou dans des utopies lointaines, cependant que l’instant
s’enfuit. Sitôt que nous eûmes conscience de ce manque, nous
fîmes effort pour y parer.

Ernest Jünger. Sur les falaises de marbre,
Traduction de Henri Thomas, Gallimard (1942),
1979, p. 38.



1



Le soleil le frappa de plein fouet. Il eut à peine le
temps de reprendre son souffle que déjà cinq ou six
chauffeurs de taxi l’avaient entouré, cherchant à saisir ses
bagages avant même de savoir où ils le conduiraient.
Mais une seule voix parvint à ses oreilles, car tous en
même temps ils s’étaient dépêchés de lui demander : « Où
vas-tu ? »
Étourdi par la chaleur accablante et cette clarté du
ciel que ses yeux, mais non son cœur, avaient oubliée, il
s’entendit répondre : « Je vais à mon village. »
« C’est où, ton village dit l’un d’eux.
- Quelque part sur la route qui mène de Ben Ahmed à
Settat. »
Visiblement, sa destination ne leur plut guère car,
sans mot dire, ils tournèrent les talons l’un après l’autre et
s’éloignèrent de lui.
« Viens avec moi, dit alors un homme qui de loin les
avait observés. Je connais quelqu’un de cette région ;
tu as de la chance, il part dans un quart d’heure, je
vais voir s’il peut t’emmener. »
D’une main, il s’empara de sa lourde valise comme
s’il prenait un poulet par les pattes. Il prit également l’un
de ses deux sacs et lui enjoignit de le suivre. Wahid
ramassa rapidement son autre sac et marcha derrière lui.
Ils traversèrent la rue et se dirigèrent vers un homme,
adossé à une vieille Mercédes grise, fumant
tranquillement sa cigarette. Les deux hommes
9 échangèrent une accolade chaleureuse et s’informèrent de
leur famille.
« Ba Omar, j’ai un client pour toi. Ce jeune homme
veut aller aux environs de Settat. »
« Où vas-tu, Ya Ouldi ? s’enquit-il en lançant un
regard vers les bagages de Wahid.
- Cet homme m’a dit que tu étais de la région, alors tu
dois bien connaître Dar Caïd à Oued Naânâa ?
- Oui, oui. Tu es de quel douar ?
- Le douar d’où je viens s’appelle Oulad Lafquih. Il se
trouve à cinq kilomètres de Dar Caïd.
- C’est une piste. Une piste, répéta-t-il, en hochant la
tête. Je pourrais t’y conduire pour 300 dirhams.
- 300 dirhams ! ... c’est cher, trop cher.
- Pour moins que ça, tu ne trouveras personne qui
acceptera de monter jusque-là. C’est déjà un prix de
faveur que je te fais parce que c’est mon ami qui me
l’a demandé. Les autres, ils t’auraient sûrement fait
payer pas moins de 500 dirhams. C’est à prendre ou à
laisser. »

Avait-il vraiment le choix ? Fatigué, il ne voulait que
rejoindre sa famille et peu lui importait à présent la
somme exorbitante qu’on cherchait à lui extorquer.
Intransigeant, l’homme n’avait même pas considéré son
offre, dérisoire à ses yeux. Ce jeune, fraîchement arrivé de
l’étranger, pouvait ouvrir plus grand sa bourse. À ce prix,
c’était plus qu’un service qu’il lui rendait.
L’autre homme qui n’avait pas pris part à la
négociation intervint pour faire diminuer la somme. Étant
donné que ce gars était de sa région, son ami pouvait-il se
contenter de 250 dirhams ?
10 « Bon, c’est d’accord, mais c’est bien parce que c’est
toi.
- C’est un bon prix, l’assura-t-il en se retournant vers
Wahid. À ta place, je sauterais sur cette occasion.
Crois-moi, c’est un prix que personne d’autre ne
t’accorderait. Qu’en dis-tu ? »

Avait-il vraiment le choix ?
À la surprise de Wahid, le chauffeur satisfait de la
transaction plaça les bagages dans le coffre. Il prit place à
l’avant, à sa droite. Ainsi installé, il put à loisir observer le
paysage qui se déroulait devant lui. Il inspira
profondément l’air matinal, qui annonçait une journée
chaude, et demanda en même temps à Ba Omar de ne pas
rouler à vive allure, afin de lui permettre de s’emplir les
yeux et de satisfaire son cœur. Il avait besoin de revoir
son pays, de s’imprégner de son odeur.
Ba Omar remarqua l’excitation qui se lisait sur son
visage et son regard qui oscillait d’un côté et de l’autre de
la route. Chaque détail lui faisait redécouvrir ce pays que
tout au long de son séjour à l’étranger il n’avait cessé de
chérir et de souhaiter revoir un jour.
« Ah ! Que j’aime voir des gens travailler la terre ! Ça
me manquait, ce paysage.
- C’est beau à voir, mais c’est dur à faire. Ces jeunes
filles que tu vois là travaillent de l’aube jusqu’au
coucher du soleil quasiment pour une bouchée de
pain.
- Est-ce que parfois elles se plaignent ?
- Non, jamais. Elles n’oseront jamais se plaindre. Elles
sont très heureuses de travailler. Ce n’est pas la
maind’œuvre qui manque dans ce pays, c’est le travail. Il y
11 en a deux fois plus qui chôment. La vie devient dure
et tout est de plus en plus cher. »
Ba Omar s’aperçut que ses propos l’avaient fait
sourciller et se retourna vers lui :
« Qu’est-ce que tu faisais en France ?
- Comment, en France ?
- Mais, tu n’arrives pas de ce pays ?
- Non, j’arrive du Canada.
- Ah ! Le Canada, c’est loin, ce pays. Qu’est-ce que tu
faisais là-bas ?
- J’étudiais.
- Tu étudiais ? C’est bien ! J’ai un ami qui m’a dit que
beaucoup de gens sont partis au Canada pour
travailler. Est-ce qu’il y a vraiment du travail ?
- Bien sûr, il y a du travail. Mais il y a aussi du
chômage et beaucoup de compétition. La vie là-bas
est dure. Ce n’est pas aussi facile que beaucoup de
gens le pensent.
- Alors, le Canada, ce n’est pas comme l’Italie.
- Pourquoi dis-tu cela ?
- J’ai des cousins qui sont là-bas. Ici, dans leur douar,
ils étaient sans travail. Ils se sont débrouillés pour
avoir le passeport et sont partis pour l’Italie.
- Et puis après ?
- Ils ont travaillé au noir plusieurs années jusqu’au
moment de recevoir leurs papiers officiels. À présent,
ce sont des marchands ambulants ; ça a l’air de
rapporter de l’argent. Il fallait les voir, cet été. Deux
d’entre eux sont rentrés au mois de juillet, roulant
dans de belles voitures. Ils avaient rapporté des
cadeaux pour toute la famille. D’ailleurs, cette
chemise que tu vois m’a été offerte par l’un d’eux.
- Ils sont restés combien de temps ?
12 - Deux mois. Ils viennent juste de repartir. Salah,
l’aîné a acheté une maison à Settat et son jeune frère
Mustapha, s’est marié. Ah ! Quel mariage ! »
Ba Omar ralentit devant une charrette qui traversait
la route à Berrechid sans prendre garde. « Ces charrettes
sont de vrais dangers publics », s’exclama-t-il en freinant
brusquement. « Ces gens-là se moquent du code de la
route même devant les agents de circulation. Le drame ici,
c’est de toucher quelqu’un. Dès qu’un accident implique
des blessés, les policiers s’en donnent à cœur joie. Ils
s’empressent de te retirer ton permis. Et si, par malheur, il
y a un mort, on t’envoie directement en prison même si tu
n’es pas coupable. »
Sa réflexion fut suivie d’un silence. Wahid avait
compris que son discours s’arrêtait là et il n’insista pas
davantage. Et, tandis qu’il promenait son regard sur les
usines qui avaient envahi l’espace réservé jadis à
l’agriculture, de nouveau, Ba Omar ralentit sa vitesse et
Wahid fut étonné cette fois de ne rien voir devant la
voiture qui justifiât cette action.
« Qu’est-ce qu’il y a ? questionna le jeune homme
intrigué.
- C’est un barrage de gendarmes », bredouilla-t-il
tout en fouillant dans sa poche, d’où il sortit un billet de
20 dirhams. Aussitôt la voiture immobilisée derrière un
camion, il ouvrit la portière et se dirigea sans hâte vers le
gendarme qui venait à sa rencontre. Wahid resta perplexe
lorsque, après que les deux hommes se furent entretenus
quelques secondes à peine, il remonta dans la voiture et
démarra comme si rien ne s’était passé.

Aux abords de la ville de Ben Ahmed, il chercha
quelque chose de familier sur cette route qu’il avait tant
13 de fois parcourue depuis Casablanca. L’air pur de la
campagne lui remplirait-il les narines comme autrefois ?
Rien que d’y penser, déjà qu’il éprouvait une douce paix.
Il s’empressa d’ouvrir la fenêtre. Il avait besoin de
retrouver cette sensation. Mais plus ils approchaient de la
ville, plus l’assurance de retrouver ses souvenirs intacts le
quittait. À peine étaient-ils entrés dans la ville qu’il se
sentit soudain agressé par l’odeur envahissante du
carburant qui régnait dans l’air. Il remarqua alors tous ces
camions stationnés devant un café et reconnut le grand
jardin d’autrefois, aux plantes luxuriantes, où les saisons
se succédaient au rythme de la vie des gens. Est-ce à
cause de la chaleur matinale que tout lui apparut
désolant, désertique même ? Quel contraste avec
l’animation des jours de souk ! Il se rappelait le temps où
son père venait le réveiller dès l’aube afin qu’ils se
préparent pour la longue route qui les attendait. Les yeux
encore bouffis de sommeil, mais le cœur tout excité, il se
levait et se dépêchait de rassembler ses affaires, puis ils
partaient. Son père le faisait grimper derrière lui à dos
d’âne et, tout au long du chemin, ils échangeaient propos
et confidences. C’était pour lui des jours de fête. Il avait
rarement l’occasion de se rendre au souk, tandis que,
pour son père, cette activité avait cours chaque lundi.
Il se laissa bercer par ce souvenir qui le remplissait
d’émotion, si bien qu’ils traversèrent la ville sans même
qu’il prête attention à ce qui s’y déroulait. Ils prirent la
route de Settat et virent un lointain barrage de
gendarmes. Ba Omar se prépara à arrêter la voiture et
sortit de sa poche un billet de 20 dirhams.
À Oued Naânaâ, ils tournèrent à gauche pour
prendre la route qui mène à Dar Caïd. Les poteaux
électriques qui s’arrêtaient à la maison de l’ancien Caïd
14 du protectorat étaient les seules traces empruntées à la
ville dans ce bled ; car, dans tous les douars, la vie était
réglée à un autre rythme, celui de la campagne.
Les soubresauts que la route imprima à la vieille
Mercédès indiquèrent qu’ils étaient alors engagés sur la
piste rocailleuse qui avait fait hésiter Ba Omar.
« Je déteste cette piste, grommela-t-il. Presque à
chaque détour, il faut que j’évite un tas de cailloux.
- Je vois » répondit Wahid distraitement, tout occupé
à regarder deux jeunes filles qui puisaient de l’eau. Ils
roulaient lentement pour ne pas heurter un troupeau de
moutons traversant devant eux. Aux bêlements de ces
bêtes se mêlèrent les aboiements de quelques chiens
courant dans tous les sens, excités par le bruit du moteur.
Une femme sortit de sa demeure, jeta un regard curieux
sur le véhicule et rentra aussitôt.
Sur le chemin qui conduisait à son douar, il fut
frappé par la stérilité du paysage ; tout était plat et désert.
Mais, dès qu’il aperçut de loin leur maison, son cœur se
mit à battre de plus en plus fort dans sa poitrine et il eut
du mal à contenir sa joie. À distance, il reconnut la
silhouette familière de son père et demanda à Ba Omar de
klaxonner pour avertir la famille de son arrivée. Il avait
envie de bondir hors de la voiture et de s’élancer à la
rencontre des siens. C’est alors que son père se retourna.
Il le vit cligner des yeux à sa descente du taxi ; il semblait
intrigué par cette visite soudaine. Il se précipita à sa
rencontre et l’étreignit de toutes ses forces. Le vieillard
portait un turban blanc qui contrastait avec le teint foncé
du visage d’où émergeaient des yeux grands et noirs. Son
nez se perdait au milieu des joues creuses, couvertes
d’une barbe blanche. Son père.
Il le serra très fort contre lui et fondit en larmes.
15 Il la voyait venir vers lui aussi vite qu’elle le pouvait ;
le rythme accéléré de ses pas balançait son corps robuste
et de temps à autre elle portait les mains à son visage
pour essuyer avec un coin de son foulard les larmes
impossibles à refouler. À présent, elle courait quasiment,
tenant d’une main sa longue jupe ; avec la force de
l’amour longtemps réprimé durant ses années d’absence,
elle referma les bras sur lui en sanglotant. « Mon fils !
Wahid, tu es là » murmura-t-elle à son oreille.
Prisonnier, ô combien ravi, de cet embrassement, il
reconnut l’odeur maternelle qui symbolisait jadis
l’assurance et la sécurité. Sa mère avait conservé
l’habitude d’enfouir dans son corsage un délicat mélange
de gingembre et de cannelle, qui la rendait
délicieusement coquette et dont elle seule connaissait la
recette infaillible.
Abdeljalil, qu’il avait quitté jeune adolescent, apparut
dans l’embrasure de la porte. Il était homme à présent. Il
s’avança vers lui, le visage rayonnant et les bras tendus.
« Mon frère, quelle joie de te revoir !
- Tu m’as manqué, tu sais » répondit-il, dans une
chaleureuse accolade.
Il prit sa main dans la sienne et l’entraîna aussitôt à
l’intérieur de cette maison qui l’avait vu grandir, de cette
maison qu’il avait quittée dix ans auparavant. Elle aussi
avait vieilli, mais elle incarnait toujours la valeur du
passé. Rien n’avait changé, tout était encore à sa place.
« Zohra, Fatima, venez, venez vite voir qui est là ! »
cria-t-il.
Zohra, Fatima... ses sœurs. C’étaient deux gamines
lorsqu’il était parti. En les voyant, il fut saisi de la
générosité de leurs corps. Elles étaient devenues femmes.
16