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À travers l'orage

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On était à la fin de décembre, entre Noël et le Nouvel An, aux jours les plus courts de l’année.

Noël avait apporté un peu de joie partout, même dans la prison de Thornbury. Les détenus avaient participé à un festin, et leur triste chapelle avait été décorée de branches de houx, aux belles baies rouges. La vue de ces ornements champêtres avait reporté ces malheureux au temps de leur enfance. A cette époque ils ne connaissaient pas encore le vice, et s’en allaient avec des bandes joyeuses chanter des refrains de Noël par la campagne.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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Hesba Stretton

À travers l'orage

CHAPITRE PREMIER

UNE EMBARCATION FRAGILE

On était à la fin de décembre, entre Noël et le Nouvel An, aux jours les plus courts de l’année.

Noël avait apporté un peu de joie partout, même dans la prison de Thornbury. Les détenus avaient participé à un festin, et leur triste chapelle avait été décorée de branches de houx, aux belles baies rouges. La vue de ces ornements champêtres avait reporté ces malheureux au temps de leur enfance. A cette époque ils ne connaissaient pas encore le vice, et s’en allaient avec des bandes joyeuses chanter des refrains de Noël par la campagne. Ni le froid, ni le vent, ni la neige ne les arrêtaient ; ils étaient heureux dans ce temps-la et faisaient retentir le village de leurs joyeux accents.

Mais, au jour de Noël dont nous parlons, quelle différence ! Plus de rondes, plus de liberté, plus de joie ! Les centaines de prisonniers assemblés dans cette chapelle n’avaient pas même la satisfaction de se voir, de se sentir les uns les autres. Enfermés chacun à part, dans une sorte de boîte où leurs têtes seules dépassaient la cloison, chacun d’eux ne voyait absolument que le prédicateur. Leurs pensées se reportaient aux jours d’autrefois, mais chez les uns le cœur était encore trop endurci, chez les autres trop abattu pour s’associer véritablement à la joie de Noël.

Le prédicateur de ce jour était un étranger, venu à la place du chapelain malade. C’était la première fois de sa vie qu’il prêchait dans une prison, aussi l’aspect de tous ces sombres visages l’impressionna si douloureusement, que son cœur s’émut, sa voix trembla et toute sa journée de Noël en fut assombrie.

Après Noël, le Nouvel An. Si la plupart des prisonniers voyaient venir ce jour avec une complète indifférence, il y avait au moins une prisonnière dont le cœur était singulièrement ému à son approche. Le 30 décembre devait être le dernier jour d’une réclusion de six longues années, le 31 celui de sa libération !

La veille au soir, perchée sur un escabeau surmonté d’une petite cassette, elle s’efforçait, en s’élevant sur la pointe des pieds, de regarder à travers les barreaux de sa haute fenêtre. Le ciel, d’un bleu pâle, était seul visible ; une étroite bande de nuages dorée par le soleil s’étendait à l’horizon. C’était tout ce qu’elle pouvait voir ; ni la campagne, ni la ville, ni même un seul des toits du voisinage. De tous côtés, rien que le ciel, et ce ciel même s’assombrissait. Quant à la cellule de la prisonnière, elle allait devenir de plus en plus sombre, jusqu’au moment où, une heure plus tard, la gardienne viendrait y allumer le gaz.

La malheureuse entendit ensuite au loin un rouge-gorge qu’elle ne pouvait apercevoir ; puis elle vit un corbeau traverser le ciel. Ce fut tout.

  •  — Demain, se dit-elle, demain je serai libre comme ces oiseaux.

Elle se rappela le moment où la pesante grilla de la prison s’était refermée sur elle, six ans auparavant ; et le sentiment dé profond découragement qui l’avait saisie alors. Puis, elle se Représenta la joie qu’elle aurait le lendemain matin à l’entendre tourner sur ses gonds, dans l’autre sens, pour lui livrer passage et lui rendre la liberté.

Toujours accrochée aux barreaux de sa fenêtre, la pauvre femme s’efforçait d’y demeurer jusqu’à ce que le soleil eût disparu à l’horizon. Mais la fatigue l’emporta, elle dut redescendre. Que la nuit allait lui sembler longue ! Comme elle en écouterait sonner les heures à l’horloge voisine ! Comment les traverser avec patience ?

Il lui semblait par moments qu’elle voudrait ébranler les barreaux de sa fenêtre, les verrous de sa porte ! Puis elle se rappelait les scènes de violence auxquelles elle s’était livrée les premiers temps de sa réclusion, et qui ne lui avaient procuré qu’un redoublement de sévérité. Si, par malheur, elle se laissait entraîner à les renouveler, que lui arriverait-il ? Probablement, au lieu de sortir le lendemain, elle aurait à subir quelques semaines de prison de plus.

Elle se souvint alors avec effroi de la cellule obscure où elle avait été si souvent enfermée après ses accès de rage. Cette cellule sombre, terrible, où nul son ne venait rompre le silence, où nul rayon de lumière ne venait faire distinguer le jour de la nuit ! S’il lui arrivait de s’y faire enfermer ce soir-là, le soir qui devait être le dernier de sa réclusion, il y aurait de quoi la rendre folle ! Elle allait donc tâcher de se tenir tranquille.

Mais comment y parvenir ? Les battements de son cœur et de sa tête étaient si violents qu’elle ne pouvait rester en place une minute. Après quelques instants d’agitation, elle grimpa de nouveau sur son petit escabeau, de manière à amener ses yeux au niveau de la fenêtre. Le soleil venait de disparaître derrière les nuages et les horloges de la ville sonnaient quatre heures et demie.

  •  — Seulement quatre heures et demie ! se dit-elle, et je ne serai certainement pas libérée avant huit heures demain matin ! Encore quinze heures et demie !

Et ces heures lui paraissaient autant de semaines, plus longues certainement que les semaines ne lui avaient paru trois ou quatre mois auparavant. Depuis quelque temps, en effet, les journées se traînaient péniblement pour la prisonnière. La perspective de sa prochaine libération lui rendait plus odieux les règlements de la prison, quoiqu’elle en réprimât la manifestation extérieure. L’orale grondait souvent dans son cœur, ce soir-là il redoublait de violence. Comment réussir à le calmer ?

  •  — Aide-moi ! aide-moi ! murmurait-elle à travers les barreaux de la fenêtre. Elle savait à peine à qui elle s’adressait. Elle s’efforçait de pénétrer du regard le ciel bleu où s’amassaient quelques nuages, et dans son trouble, il lui semblait apercevoir, au milieu du clair-obscur, un visage compatissant, une tête couronnée d’épines. Ce fut l’affaire d’un instant ; cette vision disparut à ses yeux. Alors, descendant de son élévation, la pauvre prisonnière s’accroupit sur le sol de sa cellule et se mit à pleurer.

Bientôt elle entendit des pas rapides, qui s’arrêtèrent devant sa porte. Elle sut par là que quelqu’un regardait à travers le trou grillé, d’où elle pouvait être surveillée à toute heure du jour et de la nuit. Il faisait presque noir ; et cependant elle se leva rapidement ; en un clin d’œil elle se trouva assise sur son tabouret, les mains croisées sur ses genoux. Elle entendit la clef tourner lentement dans la serrure, puis sa gardienne entra avec une petite lanterne et alluma le gaz, qui, comme tout le reste, était tenu sous clef.

  •  — Rachel Trevor, dit-elle d’un ton amical, le temps vous paraît long, n’est-ce pas ? Il vous est sans doute bien difficile d’attendre jusqu’à demain.
  •  — Oh ! oui, répondit-elle en sanglotant ; il me semble que je ne pourrai le supporter. Restez un peu, et causez avec moi. Je vous en prie, si ce n’est que deux ou trois minutes ; il me semble que je deviens folle, je crains de ne pas pouvoir me contenir jusqu’au bout.
  •  — Je vous dirai une nouvelle qui vous donnera à penser, dit la gardienne. Rachel, le chapelain est mort.
  •  — Mort ! s’écria-t-elle, mort, mort ! Non, il n’est pas mort ! Ne dites pas qu’il est mort.
  •  — Oui, nous l’avons perdu. Il a été un ami fidèle pour vous et pour nous tous. Il est mort la veille de Noël, au moment où l’on chantait des cantiques sous ses fenêtres, et où toutes les cloches étaient en branle. C’était dans la vieille maison où il est né ; nous ne l’avons appris qu’un jour ou deux plus tard. Et, peu avant sa mort, il a dicté une lettre à votre adresse pour vous être remise le dernier soir avant votre départ. Vous pourrez la lire toute seule ; car il la fait écrire en grosses lettres bien distinctes, afin que vous pussiez la déchiffrer vous-même.
  •  — C’est lui qui m’a appris à lire et à écrire, sanglota Rachel. J’ai perdu mon seul ami. Il s’est intéressé à moi quand j’étais au plus bas. Que ferai-je ? oh ! que ferai-je ?
  •  — N’avez-vous point d’amis à qui vous adresser ?
  •  — Pas une âme vivante n’est venue prendre de mes nouvelles depuis qu’on m’a mise dans cette maison, non, pas une seule. Mon mari, vous savez, on l’a envoyé à Gibraltar pour dix ans. Ma petite Rose, on l’a mise dans l’Hospice à Ashton. Elle est un vrai petit bijou ! J’espère au moins qu’on ne lui a pas dit où sa mère a passé toutes ces dernières années ! Mais je n’ai pas un seul ami dans le monde entier.
  •  — Tant pis, tant pis, dit la gardienne en soupirant. Elle ne savait quelle consolation donner à la malheureuse.

Le chapelain mort, à qui s’adresser en faveur d’une créature qui venait de passer six années en prison pour vol avec effraction ? L’attentat avait été des plus hardis, et Rachel y avait joué le rôle principal. Qui voudrait employer une telle femme dont le mari même portait encore la peine du forfait commis d’un commun accord ?

  •  — Hélas ! hélas ! c’est bien triste, murmurait la gardienne.
  •  — Oui, oui, répondit Rachel avec distraction. Elle tenait entre ses mains la lettre du chapelain et l’arrosait de ses larmes. Il avait été son unique ami, et dans ce moment elle le perdait, au moment où elle aurait eu le plus besoin de lui. Mais le motif de son plus vif chagrin, c’est qu’elle ne pourrait plus le voir, qu’elle ne pourrait jamais se montrer à lui femme libre ; cette pensée dominait entièrement celle du secours qu’il aurait pu lui porter à sa sortie. Il était venu si souvent et si patiemment dans sa cellule alléger le poids de sa longue réclusion, supporter son manque d’intelligence et sa mauvaise humeur, lui dire une parole d’encouragement ou de consolation, et pour tout cela, elle n’aurait pas l’occasion de lui témoigner sa reconnaissance ! Rachel avait compté lui amener sa petite Rose dès qu’elle serait sortie de prison. Elle l’avait aimé, ce cher pasteur, et avait désiré devenir bonne pour le réjouir ! Maintenant, se dit-elle, il ne le saura jamais ! Il est parti et je reste seule ! Que je sois bonne ou méchante, heureuse ou misérable, personne au monde ne s’en souciera.
  •  — Allons ! allons ! dit la gardienne, interrompant ses méditations, lisez votre lettre, j’espère qu’elle vous consolera.

CHAPITRE II

A LA VOILE !

Dès qu’elle fut seule, Rachel, d’une main tremblante, ouvrit sa lettre. Elle était loin de savoir lire couramment, car, depuis deux ans seulement, elle s’était mise à apprendre, pour faire plaisir au chapelain. Il lui fallut donc beaucoup d’efforts pour déchiffrer l’écriture. Enfin, après une longue étude de chaque ligne et de chaque mot, le sens général se fit jour dans son esprit.

Voici ce qu’elle y lut :

 

« Ma chère Rachel,

 

Je suis mourant, et vous ne me reverrez plus. J’ai été votre ami, mais à présent, il faut vous tourner vers un Ami. qui ne vous sera jamais enlevé, et qui jamais ne vous abandonnera. Souvenez-vous que Christ, mon maître, est venu chercher et sauver ce qui était perdu. Vous savez que vous êtes perdue ; Il vous cherche, et Il vous sauvera. Rappelez-vous qu’il est toujours à vos côtés ; cet Ami fidèle mènera deuil sur vous, plus encore que je ne pourrais le faire, si vous tombez de nouveau dans le péché. Il est mort pour vous libérer et pour vous ouvrir le ciel. Ma pauvre Rachel, pourrez-vous pécher, tandis que le Sauveur vous regarde ? pourrez-vous prononcer des paroles coupables, pendant qu’il vous écoute ? Oh ! si seulement je pouvais vous faire sentir la réalité de ce fait, que Jésus voit et entend toutes vos paroles et toutes vos actions, je serais assuré que vous ne voudriez jamais l’affliger. Vous ne pourrez pas avoir une vie heureuse et facile, telle qu’elle aurait été si vous n’étiez pas tombée si bas. Vous avez rendu votre vie plus orageuse que Dieu ne l’avait faite. Mais à travers l’orage, Christ se tiendra près de vous, et Il vous sauvera si vous vous confiez en Lui. Sachez mourir plutôt que de céder au péché. L’orage sera pressé un jour ; et vous arriverez au port auprès de Dieu, où jp, vais maintenant. Encore un mot. Apprenez à vous dire, où que vous soyez : « Le Dieu vivant me voit. »

« Je vous aime, Rachel. Christ vous aime. Dieu vous aime. Conduisez-vous bien. »

D’une voix entrecoupée, Rachel arriva au bout de cette lettre d’adieu de son fidèle ami. Les heures ne lui paraissaient plus longues ; elle se sentait calmée. Elle s’agenouilla, sa lettre à la main, persuadée que Dieu l’en écouterait plus volontiers. Mais elle ne sut rien dire que cette parole : « O Dieu vivant, tu me vois ! »

A partir de ce moment, Rachel se sentit persuadée de cette vérité. Oui, Dieu l’avait vue à travers toute sa vie coupable, dans ses journées d’iniquité et ses nuits de péché. Il n’y avait presque pas une heure dans toute sa vie, même depuis son enfance, qu’elle ne vît noircie par le péché, trop souvent même par le vice, soit par le sien propre, soit par celui des compagnons qu’elle s’était choisis. Elle avait suivi sa mauvaise voie sans obstacles ; mais ensuite il lui avait fallu souffrir la peine de tant de péchés, et se voir prisonnière sans qu’il lui restât un seul ami au monde ! « Et Dieu a tout vu, » se dit-elle.

Terrible et solennel avait été pour la coupable le moment où elle avait entendu prononcer sa sentence en tribunal. Mais cent fois plus terrible et plus solennelle encore lui paraissait, à l’heure présente, la perspective de comparaître devant un Juge dont l’œil avait été fixé sur elle toute sa vie, et qui, lui, n’avait besoin d’aucun témoignage d’homme pour confirmer ses nombreuses transgressions. La conscience de Rachel venait de se réveiller pour tout de bon. Cette lettre, arrivant comme de l’autre côté de la tombe, lui parlait avec plus de force que la voix du chapelain vivant n’avait jamais pu le faire. « O Dieu vivant, tu me vois, » murmura-t-elle, et ce Dieu entendit le soupir de son cœur.