A un ami, &c. ou Histoire de l'abbé de Buquoit . Seconde édition

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A Paris, chez Bailly, chez les marchands de nouveautés, 1788. 1788. 70 p. ; in-8.
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Publié le : mardi 1 janvier 1788
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A UN AMI, &c.
ou
HISTOIRE
DE L'ABBÉ DE BUQUOIT.
S E C 0 Vp E Ê DIT I OLJ«^
A PAR l s;
Hiftoîre
dur que les quatre cinquièmes des
hommes de notre fiècle.
II m'a femblé ne trouver dans
l'Hiftoire de M. de T qu'une
anecdote dont il s'étoit reffouvenu,
dont il vouloit ie donner pour
le héros. Voilà en vérité la feule
caufe de cet air de diffraction.
J'appréhende que vous ne m'en
croyiez pas & que vous ne vous
imaginiez que c'eil une défaite à
laquelle je veux recourir je me
hâte de vous raconter l'anecdote que
je connpUïbis vous y appercevrez
tous les rapports qui fe rencontroient
dans ma mémoire, avec FHiftoire
de M. de T. hiftoire auffi
inîéréffante pour moi que pour vous,
à préfent que j'ai lù fon imprimé,
& que j'en ai apperçu tous lès.
détails.
Jean-Charles de BuqitoiTj né de
parenf nobles 1 devin' orphelin de'
.de l'Abbé de Buquoit.
A iij
père & ùe mère, à l'âge de quatre
ans. Le Comte de Buquoit fon oncle
& fon tuteur, lui fit bientôt faire fes
études. Doué de beaucoup d'efprit
& d'intelligence il fit de grands
progrès.
A dix-fept ans, il entra au Service.
Sa vie n'y étoit pas exemplaire. Etant
tombé dans un très-grand péril, dont
il avoit échappé comme par miracle,
il fit le voeu d'examiner les myûères
de la Religion. Pour l'accomplir, il
alla en retraite chez les Jéfuites.
Les ouvrages de S. Paul lui furent
d'un grand recours. Ayant lu avec
application le quatrième chapitre de
l'Epître de cet Apôtre aux Romains,
il s'écria J'adore le Dieu de S. Paul!
le voilà tout rempli d'on&iôn.
Animé de zèle, il réfolut de re-
noncer à la fortune, au fervice au
monde à tout & de fe faire
Chartreux.
Il poflula quelque temps mais?
Hiftoire
comme il alloit voir le Prieur, que
ce Prieur lui. demandait ordinairement
des nouvelles, qu'ainfi il croyoit
que l'on entretenoit toujours dans
cette maifon quelqu'efpèce de cor-
tefpondance avec le monde, & qu'il
vouloit rompre tout commerce avec
lui ne regardant plus cette folitude
comme un' aille affez sur, il changea
bientôt de deflèin,. & fe détermina
pour la Trappe, où il favoit qu'il
régnoit un filènce éternel.
Il fe foumit avec la plus grande
îéfignatrotr aux. règles auftères de
cette Communauté- Sa fanté ne fe-
condant pas fa ferveur,.il fut obligé
de quitter un. genre de vie que fon
tempérament ne pou voit plus fup-
porter & qui l'auroit entièrement
détruit.
Il s'étoit mis en tète de ne perdre
jamais l'idée de la préfence de Dieu
il s'étoit impofé pour pénitence,
de mettre le doigt en terre, toutes» les
de l'Abbé de Buquoit f
Aiv
fois qu'il fe furprendroit dans @quel-
> qu'autre penféi. Une application de
cette nature lui avoit entièrement
affoibli le cerveau.
Après avoir été long-temps édifié
de la vie & de la mort de ces Reli-
gieux, il grit congé de la Commu-
nauté, ne- fe croyant pas propre
à la vie contemplative il voulut
imiter celle de S. Ignace, & de quel-
ques autres qui ont erré à pied dans
Ie monde; & dans cette intention*
il prit le ehesain de Paris:,
Fatigué de (on voyage, & épuifé
par fes longues abtlinences, il entra,
pour fe rafraîchir, dans une vigne qui
fe trouva fur (on pafiâge, & y
cueillit des raifins. Ayant été infulté
par un payfan qui- le furprit fur le
fait, il oublia dans ce moment toutes
les leçons de modération 6c d'huma*
nité qu'on lui avoit données à la
Trappe, & il tira l'épée contre cet
homme, qui, ayant fui tout épow»
.6 y Hifioire
vant,é le laifTâ feul en é;at de
faire des réflexions fur foh empor?
îement.
Fâché d'avoir perdu par là le fruit
de tant de- combats qu'il avoit été
obligé .de foutenir contre lui-même,
il voulut, pour fe punir &ç s'hu-
milier, fe dépouiller d'un habit ga-
lonné qu'il portoit, & qui ,étoit te
feul refle de fon ancienne mojtidariité.
Il l'échangea contre les habita du
premier pauvre qu'il rencontra, &
continua fà route.
Il s'étpit trouvé fi affdibli après
ce voyage qu'il fut plus de deux
ans à fe rétablir.. Pendant ce temps,
il- avoit été, incertain fur le parti
qu'il de voit, prendre s mais il étoit
toujours reilé dans l'intention de
renoncer au monde, Ayant enfin
recouvré une partie de fes forces, il
choifit un genre de vie un peu plus
conforme à fon tempérament, mais
en même temps propre à humilier
de VAbbè de Buquoit. f
A v.
l'orgueil qu'il reconnoiffoit être fa
paffion dominante.
Il alla à Rouen incognito & fous le
nom fuppofé de Lemott il entra dans
un Séminaire oîi l'on élevoit de pauvres
garçons qu'on deftinoit à être Vicaires
de Village, bornant toute fon ambition
à avoir un pareil fort.
Il s'y diftingua par une grande
régularité de 'moeurs. -Comme il étoit
éloquent, il parloit, beaucoup, Se
avec une grande ferveur de la
Religion. Sens talens donnèrent envie
aux Jéfuites de Rouen de le con-
noître, de l'attirer parmi eux mais
il refufa d'entrer dans leur maifon,
craignant d'y rencontrer, fous une
autre forme, le monde qu'il vouloit
fuir.
Malgré fon déguifement, il fut
reconnu par un Officier de fes anciens
amis. Cette découverte augmenta la
confidération qu'on avoit déjà pour
lui à Rouen | & les éloges qu'elle
S Hijtoire
lui fit accorder l'obligèrent «Teiï
partir, de peur qu'ils ne réveillaffens
l'amour-propre chez lui.
Il revint à Paris auffi afioibli que
la première fois & hors d'état de
s'appliquer à aucune étude., fa tête
étant entièrement ufée.
On parloit alors de- faire une def-
centre en" Angleterre en faveur du
Roi Jacques. L'Abbé ( r) de Buquoit,
qui croyoit que c'étoit la bonne
caufe, voulu, pour la défendre
paffèr en Irlande avec M; de Laufun;
Sa mauvaïfe fanté s'y oppofa. Elle
eaapira même fi fort, qu'elle le mit
enfuit? hors d'état d'entrer dans le`
Séminaire étranger, comme il fe
Fétoit propose; Il fur près de deux-
ans entre la vie & la mort accablé
de maux de poitrine, qui ne lui peur-
mettoient ni de parler ni d'écrire.
(x) le den parferai plus que fous le nom
;de l'Abbé de Buquoit,
Mvj'
Après avoir tenté bien des remèdes
inutiles, il eflaya le changement
d'air, qui lui réuffit mieux que le
refle. Il loua une maifon au faubourg
S. Antoine.
Son zèle ne fouffroit pas qui! relUt.
olfif & inutilé il voulut fonder une
€ommunaitté de Prêtres, pour prouver
Vi vérité <Je la Religion. Ce nouvel
établiffement lui füfcita beaucoup de
procès. Sà fanté en fut de nouveau
altérée, & (on zèle fe refroidit. Il
devint moins dévot, & même il
réfolut de rentrer dans le monde.-
IX retourna chez fes parens qui
n'ayantfu depuis long-temps ce qu'il
¿toit devenu', furent furpris de le re-
voir. Il lui échut dans ce temps-là un'
Bénéfice ;\mais dégoûte de là vie ecclé-
iiaftiqué,iipenfa à' rentrer au Service.
Ce fet un nbuvçaufyft^me de créance
& de conduite ,fuggéré par l'étude de las
Philosophie., & iUr^out; de là Meta-
pïiyfiquei
ïo 'Hijioire-
Il ,crut après la bataille d'Ochôet,
pouvoir fe rendre nécefiaire aux Cens
faire fortuné & relever fa famille
qui avoit été un peu abaiffée par les
dépenfes du feu comte de Buquoit, fon
oncle, & par les chagrins que M. de
Louvois lui avoit caufés. Il voulut
lever un régiment.
Il fut bientôt connu. il paifa, chez
les favans, pour un homme qui parloit,
avec le plus de force & de netteté,de
toutes les fciences profondes & abf
traites.
Il s'étoit _dit beaucoup de protee-
tions, & il étoit fur le point de lever
fon régiment. Etant auparavant allé
faire un voyage en Bourgogne, pour
y réconcilier une famille de çonfidé-
ration il fut arrêté dans ce pays; fous
le prétexte qu'il avoit voulu y fo-
menter de même qu'en Champagne
un foulèvemént, à la. faveur de cinq
ou fix mille .fâux=faùniefs détachés des
frontières Se qui alloieng à main
de l'Abbé de Buquoit. i%
armée, vendre le fel prefque jufqu'aux
portes de Paris. Il ne lui fut point dif»
ficile de-fe difculper.
Il avoit été obligé de voir en
Bourgogne, le Comte de la Rivière,
qui en étoit Lieutenant de R.oi, & lui
étoit devenu fufpeél par la manière
forte dont il avoit parlé contre le def.
poterne.
Patiant à Solfieu pour revenir à
Paris, il y rencontra deux de fes amis
qui venoient d'être taxés, & qui en
étoient de fort mauvaife humeur. Ces
Mouleurs le prièrent à dîner, & s'en*
gagèrent dans une cpnverfation où il
brilla beaucoup fronda le defpoj»
tifme, & forma un plan de gouverne?.
ment propre à faire la félicité pu-
blique. L'hôte, & toutes les perfonnes
qui étoient dans l'auberge, en furent
charmés. Dans la fuite, ils lui firent
un crime de cette converfation qu'ils
avoient admirée.
Étant arrivé à Morehandgi9 village
ta Hifîoirè
k deux lieues de Sens, pays fatal où
il devoit perdre fa liberté Il entra
dans une auberge, demanda à dîner,-
& fur -tout du potage. L'hôteffe lui
fit goûter '{on bouillon; comme il le
trouvoit trop' falé, if dit, éh pîaifan-
tant « On voit Bien que le fel eft
» à bon marché dans ce pays-ci, &
» que les faux-fauniers y ont amené
l'abondance.» LTiôteffe fe dëfendit
d'en avoir jamais acheté de cèsgens-lâh,
Elle codta-en même-temps la nouvelle
de leur défaité, comment on les avoit
attaqués, comment leurs chefs', après-
une. vigoureufe défenfe, s'ètôientfak
tuer, & comment tout avoit été taillé
en pièces l'exception d'une tren-
taine de leurs charretiers qu'on avoit
menés chargés de fers f dans- les pri-
ons.
L*ABbé de Buquôit, Surpris de cette
nouvelle s'écria voilà des pauvres
diables bien attrapés 1 S'ils avaient
eu un homme comme moi à leur tête 3
de î'Àbié de Êuquoït. tf,
cela nefeulr feroit point arrivé: Il donna
là deffus carrière à fon imagination;'
vanta la manière dont il fe féroit cbn"-
«hritdans un cas pareil, &il déclama'
contre les impôts.
Cette converfation n'avoir pas plu
à un miférab-lé records de village qui
fe trouvoit là il demanda à l'Abbé de
Buquoit quï il étoit. L'Abbé le relança
avec hauteur. Pour s'en venger, & fé
rendre recommandable ce records
alla chercher un exempt de la Mare-'
chauflee,,qui étoit dans le voifiâage 9
& qui vint avec cinq ou fix Sbires.
fis arrêtèrent l'Abbé de Buquoit. Il
voulut d'abord fe fervir de fes piôolets j
mais,la cohorte groflïflant,&ia rumeur-
augmentant, il fiit pris & même mal-
traité*On le trouva nanti d'un mafque,
de quantité de petits bonnets & de
livres qui ne traitoient que de rivo*
lutions. Se voyant entre lés mains de£
Satellites il voulut, pour s'en tirer
entrer en compofitioiî avec eux. L'ex-
14 Hijtoire
pédient auroit pu réuflîr fi le vindi-
catif records ne l'eût empêché.
On publia auffitôt qu'il étoit l'Abbé
de la Bourlie, & conféquemment un
perturbateur- du repos public. Le
prévôt de Sens, que l'on manda fur le
champ détruifit cette opinion; mais
cependant il fignifia à l'Abbé un ordre,
qu'il avoit reçu de la Cour, d'arrêter
tous les voyageurs qui n'auroient point
de certificats & il lui montra la né-
ceflité où il étoit de le conduire dans
les prifons de Sens. Tout ce que l'Abbé
de Buquoit put en obtenir, fut de n'y
être conduit que ta nuit.
Il y arriva regardé comme un.
homme accufé d'avoir parlé contre le
Roi,& d'avoir été le chef des faux-fau-
viers qu'on vendit d'exterminer.
Il eût fouhaité qù'on ignorât fa
détention, pour que l'Archevêque
de Sens, avec qui il avoit eu des
procès, f & qui lui en vouloit depuis
cinq ou fix ans,, ne lui fût pas con-
de l'Abbé de Biiquciu ij
traire. L'empreflèment de ,fes Amis
rompit fes mefures en répandant le
bruit de fon emprisonnement.
Le Préfidial de Sens faifoit le procès
à cette trentaine de malheureux faux-
fauniers, 8ç le Prévôt de Melun ayoit
été envoyé de la Cour pour # trar
vaille Ce Prévôt, trouvent que
l'Abbé de Buquoit avoit été un peu
trop légèrement arrêté, en dit (on
Sentiment au Prévôt de Sens, qui,
çraignant qu'au. cas que £Abbé;p£t
fe tirer d'affaires il ne lui en fufcitât
de fâcheuses, réfolut de le perdre
abfolument & confulta pour cet effet
l'Archevêque, qui lui en donna les
moyens en écrivant en Cour contre
l'Abbé de Buquoit, & en le dépeignant
comme un homme inquiet, remuant,
& dangereux. Cet Archevêque donna
ordre au Prévôt de Sens. de remonter
toute'la route que l'Abbé avoit fuivie
pendant fon voyage, & d'examiner
fa conduite. On fut alors la manière
ft6 Hifioire
dont il avoit parld au Comte Je ta
Rivière, ainfi que la converfation tenue
âSoîlieu, & l'on bâtit ïà-deffus des
procédures & des- accufafions très-
graves.
Pendant cjjae l'on ïiïtriguoit l'Abbé
de Buquoit avoit eu la liberté da
préau il avoit appris de fes amis que
le pis qui pouvoit lui arriver étoit
d'aller paffer quelque temps dans un
Séminaire, pour avoir mis le piftolet
à la main contre ceux qui l'avoient
arrêté. Il de fy aller remettre
de M- même, & il fe juilifia fur le
Manque, Iks petits bonnets, les livres
ce, qu'on avoit encore trouvé fur
lui.
Son aflaïre prenôit déjà un aflez
èon train :-les informations du Prévôt
de Sens lui donnèrent une toute antre
fece. Il en fut averti ) il chercha à
s'évader en Soulevant quantité de
prifonniers, qu'on avoit arrêtés fans
«te bonnes Wons. qu'on avoit
de VAhbé de Buquoit. 17
obligés pour fe tirer d'embarras dè
prendre parti dans le Régiment du
Comte de Tonnerre. Il tâcha auffi de
mettre les trente fàux-fauniers dans-fes
projets, & de procurer par là la
liberté aux uns & aux autres; mais
on ne lui en laina pas le loifir, car
€ 1 le tira des prifons de la Cour,
pour le mettre dans celles de POffi-
cnfité? Ce fût là une rafe de FAr-
chevêquë, qui, fous le prétexte de
lui faire faire des complimens, lui
envoya des gens qui avoient ordre de
Fefpionner»
Il ne parla plus à perfbnnej re
Comte de Châteauneuf, fon parent
ne put obtenir qu'avec bien de la
peine, la* permiffion de le voir. S'ap-
percevant que fes embarras aîl oient
redoubler, il fit de nouveaux efforts
pour fefauver, & engagea la fille- du
Concierge à lui en1 faciliter lefr moyens.
A peine 'fes mefures commençoient»
lire vint y
i8 Hiftoire
à deux heures après minuit le faire
lever brufquement. On lui mit les
fers aux mains & aux pieds, & on le
jeta dans une chaife efcortée par
une douzaine d'archers laquelle prit
en toute diligence la route de Paris.
Ainfit lié il arriva. pour dîner, à
Montereau où il exeita la euriofité de
tous les habitans. Il fit pourtant bonne
mine à table y dîna en ÇhjloÇophe
Stoïcien, & trouva même le fecret de
jeter fans qu.'on y prît garde des
papiers qu'il avoit fur lui, & qui lui
auroient nui indubitablement. Lés
gardes qui favoient qu'il avoit fait
quelques tentatives pour fortir des
prifons de Sens lui dirent que pour
le coup ils le déficient bien de s'é-
çhapper de leurs mains.
Il n'y avoit pas grande apparence
qu'il dût y fonger; cependant il i'ef-
feya le foir même &,lorfqu'on fut
arrivé à Melun,.ou on devoit coucher,
il fit le malade afin d'empêcher que
de l'Abbé de Buquoit. 19
les gardes ne coûchaflent avec lui. En
effet, ils le crurent, & fe contentèrent
de l'enchaîner par un pied à une
colonne du lit. Dès qu'il s'apperçut
qu'ils étoient tous endormis, il fe leva
doucement & après avoir foulevè le
ciel du lit de deflus les quatre -colon-
nes, il fit fortir fa chaîne par le haut
de celle où on l'avoit attaché. Àïhû$
elle ne tenoit plus qu'à fon pied. Il
la lia à fa ceinture &, profitant dit
filence qui régnoit dans cet apparte-
ment, il fongeoit à gagner la fenêtre,'
lorfque, marchant pour cela à tâtons
il alla donner contre un garde qui étoit
couché par terre & qui s'éveillant
en furfaut mit bientôt l'alarme parmi
fes camarades.
On courut chercher de la lumière
& l'on fut fort furpris de voir que
fabbé de Buquoit étoit non-feulement
déchaîné mais même qu'il s'étoit
'faifi de leurs pifiolets qu'il avoit
trouvés fur la table, 6c qu'il paroifloit
ao jRjfioire
avoir envie de faire main «baffe fur
eux. ils trouvèrent le feciet de le dé-
farmer. Il fut doublement enchaîné.
lui fit mille infultes. On le traita
de tarder, parce qu'on ne pouvoit
comprendre par quel moyen il avoit
pu arracher fa chaîne de la colonne
du lie
On continua toujoursla même route;
il tra erfà Vilîeneuve-Saint-Georges
avec les fers aux pieds & aux mains;
& quoique, fiiivaat les règles, on dût
en arrivant à Paris le mener droit
en prifons, on le fit defcendre à la
€Uf-£jrgent rue de la Mortellerie,
où toutes les perfonnes de Sens ont
accoutumé de débarquer, afin qu'il
eût la confufion de paroitre devant
eux dans un état auffi mortifiant. Deux
hoquetions le conduifirent enfuite à la
prifon du Fort l'Evêque. Il y refta
huit jours fur le préau. Pendant ces
huit jours, il s'imagina divers moyens
pour fe fauvero Mais fon interroga»
de 1! Abbé de Buquoit.
foire rompit toutes Ces mefures, ^con-
tre l'ordinaire après l'avoir fubi il fut
reiferré ne parla plus à perfonne^
& paffa pour un homme perdu.
Il ne fe découragea point. Il fe {ou-
venoit d'avoir oui dire qu'un exempt
des gardes-du-corps avoit pu avec
-le fecours de fes camarades fe fauv#r
de cette prifon par la fenêtre d'un
grenier qui donnoit fur le Quai de la
ValUt de Misère ci,, mais quil avoit
manqué fon coup par l'horreur que lui
avoit infpiré le précipice,^ qu'ilavoît
eu enfuite la tête tranchée. Profitant
de cette leçon, il réfolut de tenter
ce que le pauvre exempt n'avoit ofé
rifquer. Il tâcha premièrement de s'o-
rienter & de fa voir la carte de fa
prifon. Il comprit que le grenier en,
queftion fervoit d'antichambre à fa
petite cellule & étoit en même-temps,
le garde-meuble de toute la maifon
Hijioire
fallu
plein de cette idée » & voulant être
s&r de fbn fait ayant de rien' entre-
prendre, il feignit de fe trouver mal,
un jour qu'on le faifoit remonter du
préau: Se s'approchant auprès d'une
des -lucariies de ce grenier, il pria le
geôlier qui le conduifoit de le laiffer
rfefpirer un moment.
< ïlle lui permit & l'abbé de Bu-
«|uoit mettant là tête à la fenêtre, fous
prétexte de prendre l'air; fe confirma
dans fon idée & vit que la fenêtre
du grenier donnoit effeâhrèmènt fur
le Quai de la VaUée -de -Misère. La
hauteur étoit prodigieufe & il fut
épouvanté de la quantité des piques
qui, vues d'en haut formoient un
fpeôacle affreux. 11 ne fe rebuta point.
Renfermé dans fa. chambre bien cade-
aacée il ne longea qu'aux moyens
d'exécuter fon projet.
Tout confîftoit à pouvoir fortir de
fa chambre, & à fe trouver feul dans
le grenier. Pour y parvenir, il auroit
de l'Abbé de Buquoit. a 3
B
fallu rompre la porte. Mais outre
qu'elle étoit trop forte, & qu'il n'avoit
point les outils. nécetiaires U auroit
encore été à craindre que le bruit
qu'il auroit été obligé de faire ne
découvrît tout le manège. Toutes ré-
flexions faites, il ne trouva pas de
meilleur parti que celui de brûler fa
porte. Se fixant à cette penfée il
pria, dès le lendemain le concierge
de vouloir bien lui permettre de faire
lui-même fa cuifine dans fa chambre.
II demanda des oeufs, & du charbon
pour les cuire il paya largement
afin d'obtenir plus aifément cette per-
miffion. Dès qu'il crut tout-le monde
couché, il mit de la braife au bas de
la porte fouffla, & fit fi bien que
le feu y prit. Dès qu'il en eut confumé
affea pour faire une ouv<~ tre où il
pût pafler, ne voulant point caufer
d'incendie, il empêcha la flamme d'aller
plus loin, & eut recours à.fon pot
de chambre pour l'éteindre. Il eut h
Hifîôire
combattre une fumée horrible dont
il penfa être fuffoqué mais il fur-
inonta tous ces obftacles & après
avoir paffé par la brèche il enjamba
dans le grenier tant défiré.
Le fúccès répondit à ton attente
car quoiqu'il n'eût point de cordes
pour descendre par la fenêtre, il trouva
le fecret d'en faire, en coupant par
bandes les toiles de quantité de mate-
las qui étoient dans ce garde-meu-
ble. Il les attacha les unes aux autres,
& en accrocha un bout qu'il noua à
une des colonnes de fon lit. Il mit
cette colonne en travers près de la
lucarne, & la corde fe trouva fûre-
ment accrochée dans le grenier. S'aban-
donnant enfuite à fa devinée, il rifqua
cette périlleufe defcente & au tra-
vers des pointes, dont étoient hérites
toutes les fenêtres depuis le premier
jufqu'au fixième étage il arriva enfin
vers le point du jour, lur le Quai de
et Vallée- de- Misère, tout déchiré
de l'Abbé de Buquoit.' s<*
B i|
& dans un fort grand défarror.
Des marchands, qui commençoient
à ouvrir leurs boutiques le virent
aborder à terre, & n'eurent garde de
le déceler. Mais il penfa être perdu
par l'acharnement d'une troupe de
polluons, qui le fuivoient en faifant
des huées & qui, fi une groffe pluie
ne les eut difperfés auroient infail-
liblement fait découvrir fa marche. II
tâcha de les dérouter en faifant quan-
tité de tours & détours. Il traversa Saint-
Euftache, & arriva auprès du Temple
où, fous prétexte de vouloir déjeûner
il entra dans un cabaret^ afin de dé-
rober fa pifle à ceux qui auroient pu
le fuivre.
Comme il entendit que l'on rai-
fonnoit fur fon mauvais équipage; il
crut que fon évafion étoit déjà fçue.
De peur de foupçon il paya proriip»
tement l'hôte, & fortit fans favoir
quel chemin il devoit prendre.
Heureufement il fe rgflbuvint tout
a6 I-Tiftoire
d'un coup qu'une parente d'un de fes
domestiques logeoit à l'enfeigne dà:
Nom de Jéfus, près desJViadelonettes
il alla s'y réfugier. Il lui forgea un
roman, difant qu'il arrivoit de Pro-
vince qu'il avoit été attaqué dans
une forêt après quoi il donna de
l'argent à cette femme; pour lui ap-
prêter à manger. Ne fe croyant pas
en fureté chez elle au cas qu'elle vînt
à favoir la vérité de l'hifioire il fortit
le foir de cette maifon & fut, à la
faveur des ténèbres, chercher un afîle
plus fur. S'il eût bien fait, il feroit
d'abord forti du Royaume mais il
voulut y reiler pour tâcher de faire
prendre un meilleur tour à fon affaire,
& d'engager le Parlement à en prendre
connoiffance.
Il paffa neuf mois à faire présenter des.
placets au Roi par lefquels il offroit de..
s'aller remettre de lui-même dans les
prifons de la Conciergerie, proteflant
àu'U ne s'étoit feuvé de selles du Fort-
de l'Abbé de Buquoit. 27
Biij
l'Evêque, que parce qu'il craignoit d'y
être oublié, & de n'y pouvoir pas ob-
tenir le jugement d'une affaire dont il ne
redoutoit pas les fuites dès qu'elle feroit
traitée juridiquement. Toutes fes re-
montrances furent vaines.
Se voyant au bout de neuf mois
auffi peu avancé que le premier jour,
il prit la réfolution de quitter la France;
mais il la prit dans une mauvaife con-
jonôùre. C'étoit dans le temps qu'un
parti des Alliés, qui avoit enlevé M. le
Prentler, avoit manqué fon coup, &
que le chef de ce parti avoit été lui-
même arrêté. On avoit alors redoublé
le foin qu'on avoit de garder les ave-
nues du royaume & l'Abbé de Bu-
quoit fut pris à la Père, comme étant
un François réfugié & un échappé
du parti Anglois. Il eut beau protéger
qu'il étoit un marchand forain on le
mit toujours, par provifion en lieu
de fureté jjùfqu'à ce qu'on eut vérifié
la ehofe. L'on écrivit, à Paris à

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