Académie impériale de Metz. Les deux sages, par Eugène Ferrez, poëme couronné dans la séance publique du... 7 mai 1865

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impr. de F. Blanc (Metz). 1865. In-8° , 22 p..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1865
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ACADÉMIE IMPÉRIALE DE METZ
LES DEUX SAGES
PAR
EUGÈNE FERREZ
V Ah ! si fas dicere !
• V
', ^ (Perse, sat.,' I.)
Pà^MÉ^^ïi ONNÉ
BANS LA SÉANCE l'1-m.TQL'E Dl' DIMANCHE 7 MAI 186D
METZ
F. BLANC, IMPRIMEUR DE L'ACADÉMIE IMPÉRIALE
1865
LES DEUX SAGES
(DIMjOGDE),
"PAR M. EUGÈNE FERREZ.
Ah! si fns dicere !
{Perse, sat., 1.)
La scène se passe à Paris, chez Gérard. (Un cabinet de travail
deux fauteuils, une table.)
GÉRARD, LUCIEN.
GÉRARD.
Vous semblez aujourd'hui d'une humeur...
LUCIEN.
C'est possible.
J'ai mes raisons, sans doute.
GÉRARD.
Et vous est-il loisible
De me dire, mon cher, ces raisons?
LUCIEN.
J'y consens,
El vous pourrez juger si j'ai tort.
GÉRARD.
Je prétends
Que vous avez, Monsieur, tous les droits au contraire.
LUCIEN.
Qu'en savez-vous?
GERARD.
(A part.)
Moi? rien. C'est vrai. Quelle colère!
LUCIEN.
Pardonnez-moi, Gérard, C'est mon... votre imprimeur
Qui m'a mis aujourd'hui de cette belle humeur.
GÉRARD.
Je n'y comprends plus rien. C'est bien le plus honnête
De tous nos éditeurs. A moi, pauvre poëte,
11 prête de l'argent! 11 imprime mes vers !
Et ne les vend jamais... Commerce auquel je perds
Bien moins que lui sans doute.
LUCIEN.
Oh! oui, sa complaisance
Est grande, assurément !
GÉRARD.
Un auteur qui commence
Trouve toujours chez lui des conseils.
LUCIEN.
Ah ! vraiment,
On en a bien besoin de ses conseils !
GÉRARD.
Comment !
Vous les écoutiez bien autrefois, il me semble.
C'est un homme de goût.
LUCIEN.
Oui, mais qui toujours tremble,
Parce qu'il eut jadis un malheureux procès
Et se prive par là de maint brillant succès...
Voilà le personnage ! Homme de goût sans doute.
— y —
Encore une l'ois oui; mais, s'il faut que j'écoute
Cet arbitre du goût, je dois sacrifier
Ma plus belle satire, et ce poëme entier !
(Il jette des manuscrits sur la table.)
GÉRARD.
Voilà donc le sujet de la grande colère?...
LUCIEN.
Ai-je tort, selon vous?
GÉRARD.
Soit dit sans vous déplaire,
Votre imprimeur, peut-être, a ses raisons aussi
Pour vous engager...
LUCIEN.
Hein?
GÉRARD.
Ne croyez pas qu'ici
Je prenne sa défense.
LUCIEN.
Oh ! vous pouvez la prendre ;
Même vous le devez, et je ne peux prétendre
Vous faire abandonner vos amis.
GÉRARD,
Vous raillez ?
A votre aise, Monsieur. Mais enfin vous pourriez
Me raconter d'abord la chose...
LUCIEN.
C'est facile,
Et deux mots suffiront. Voici : cet imbécile...
GÉRARD.
De qui parlez-vous donc?
— 4 —
LUCIEN.
Eh! de mon imprimeur...
De mon ex-imprimeur, dis-je, car, sur l'honneur,
Je le quitte. Ah ! monsieur craint de se compromettre !
11 n'imprimera plus pour mon compte une lettre.
GÉRARD.
11 a refusé net?
LUCIEN.
Ne vous l'ai-je pas dit?
11 ne veut imprimer ni Karle le bandit,
Un roman ! Il lui trouve un air philosophique I
GÉRARD.
Genre bien dangereux.
LUCIEN.
Ni mon Essai critique
Sur les gouvernements.
GÉRARD.
Encore un beau sujet!
LUCIEN.
Ni mon poëme enfin.
GÉRARD.
J'en ai vu le projet;
Il me faisait trembler.
LUCIEN.
Tremblez si bon vous semble.
GÉRARD.
Mais ne pourriez-vous pas vous concerter ensemble,
Faire en quelques endroits de légers changements?
LUCIEN.
Dans mes oeuvres souffrir de ces retranchements
Que de sots éditeurs à tout moment exigent!
Souffrir que des marchands en vrais censeurs s'érigent!
GÉRARD.
Écoutez donc, mon cher, ils risquent plus que nous.
LUCIEN.
Et quand cela serait?
GÉRARD.
Ils ne sont pas si fous.
LUCIEN.
Si fous? Alors, Monsieur, vous appelez folie
Tout acte courageux où le devoir nous lie?
Ils risquent, dites-vous? Mais, s'ils ne risquaient rien,
Où serait le mérite?
GÉRARD.
Ils se passent fort bien
De ce mérite-là. Mais enfin, pour conclure,
Pourquoi donc ne pas mettre un peu plus de mesure
Dans ce que vous donnez au public?...
LUCIEN.
Dieu merci !
Je suis très-modéré. Même je puis ici
Vous en donner, Monsieur, la preuve convaincante:
Voilà mes manuscrits; si la chose vous tente,
Vous pouvez feuilleter ces pages à loisir.
Mes satires d'abord : « Un ouvrage à saisir
Dès qu'il aura paru, » me disait tout à l'heure
Mon traître d'éditeur; lorsqu'à peine j'effleure
Des vices que chacun déteste comme moi !
Quand à peine j'attaque une mauvaise loi!
2
— 6 —
GÉRARD.
Oh ! oh ! que dites-vous? toucher à l'arche sainte !
LUCIEN.
Quand la loi ne vaut rien, est-elle hors d'atteinte?
GÉRARD.
Chut!
LUCIEN.
Quoi!
GÉRARD.
Laissons cela pour un autre moment.
(Feuilletant un manuscrit.)
Voyons ceci.
LUCIEN.
Lisez dès le commencement.
GÉRARD, lisant.
LE BUT DE LA POÉSIE.
« Souvent, prêtant l'oreille aux vains bruits du vulgaire,
w Poète, il t'arriva d'entendre répéter:
» « A quoi bon tous ces chants? Ils amusaient naguère;
» Mais personne aujourd'hui ne les écoute guère;
» Les poètes bientôt seront seuls à chanter. •
» Et tu te dis alors : < Adieu, divin délire ;
» Pardon, si je vous brûle, ouvrages commencés;
» Ne savez-vous donc pas qu'on ne veut plus vous lire,
» Que je brise demain à tout jamais ma lyre?
» Car mes vers ont déplu : pour moi c'en est assez.
» Il le faut : Sans tarder je quitte la carrière.
» Je le puis aujourd'hui; le pourrai-je demain?
» Alors qu'on a franchi la dernière barrière,
» Et qu'on jette un beau jour un regard en arrière,
» On dit: « Pour retourner il faut trop de chemin. »
— 7 —
» Et puis, pourquoi lutter? je me trompe peut-être:
» La raison est parfois du côté du plus fort.
« Et, si notre destin est bien de disparaître
» Au souffle du progrès que nous avons fait naître,
» Cédons, sans murmurer, aux caprices du sort. »
» Auraient-ils donc raison tes censeurs, ô poète?
» Ils ont raison, hélas! si tu n'es qu'un rimeur
» Des volontés d'un grand misérable interprète.
» Muse pâle et débile, à louer toujours prête,
» Poète par l'esprit plutôt que par le coeur.
» Car c'est grande pitié que cette troupe vile
« D'effrénés louangeurs, savants faiseurs de vers,
» Qui chantent aujourd'hui, dans leur langage habile,
» César victorieux et rentrant dans sa ville,
» Qui chansonnent demain leur César dans les fers.
» Et c'est grande pitié que ces rimailleurs fades,
» Qui s'en vont rêvasser le long des buissons creux,
* Demandant aux forêts des sujets de ballades,
» Ne sachant même plus évoquer les dryades,
» Ni les faunes moqueurs, qu'ils font fuir devant eux.
» Et l'on s'étonne alors que les sages méprisent
« Ces talents gaspillés en efforts superflus,
» Et que, hochant la tête, aux poètes ils disent :
» « Enfants, lorsqu'à vos luths quelques cordes se brisent,
» Enfants, oh ! croyez-nous, ne les remplacez plus. »
» Eh bien! il est aisé de réduire au silence
» Ceux qui disent de vous: « A quoi donc servent-ils
• Ces poètes de cour, flatteurs de la puissance,
n Ces chantres de l'amour, dont toute la science
» Consiste à coudre entre eux quelques vers puérils? »
» A tous vos ennemis jetez comme réplique,

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