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Ainsi soit-il...

De
300 pages

« Ainsi soit-il... » est un roman d’anticipation où l’on voit peu à peu les principaux protagonistes de l’histoire découvrir la vraie nature de leur réalité. Qui, pour aussi dérangeant que cela puisse paraître, pourrait bien en fin de compte êtrenotreréalité...

Une incroyable révélation. La quatrième grande frustration de l'humanité !


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SCIENCE-FICTION

 

CHRISTIAN EYCHLOMA

 

 

 

 

 

AINSI SOIT-IL…

 

PLAN DE L’OUVRAGE

 

PREMIÈRE PARTIE : LES AUBES POURPRES

 

1.DANS LES BAGNES D’HÉPHAÏSTOS

2.LE RETOUR D’ATLANTIS

3.ALEA JACTA EST

4.LE VAISSEAU DES DAMNÉS

 

 

DEUXIÈME PARTIE : LA LASSITUDES DES ANGES

5.FAUX TERMINUS

6.AU BOUT DU BOUT

7.LE TEMPS RETROUVÉ

8.FUTURS INCERTAINS

POUR INFORMATION :

9.MENTIONS LÉGALES

10.DU MÊME AUTEUR

11.PRÉSENTATION DE L’AUTEUR

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce livre est dédié aux futures et innombrables victimes de la puissance des machines.

 

… et à ma femme, encore avec moi pour affronter les écueils de cette nouvelle épopée tout en en partageant le meilleur comme le pire.

 

 

 

Image de couverture : Fotolia, Tryfonov

 

Lorsque du Créateur la parole féconde,

Dans une heure fatale, eut enfanté le monde

Des germes du chaos,

De son œuvre imparfaite il détourna sa face,

Et d’un pied dédaigneux le lançant dans l’espace,

Rentra dans son repos.

 

Va, dit-il, je te livre à ta propre misère !

Trop indigne à mes yeux d’amour ou de colère,

Tu n’es rien devant moi.

Roule au gré du hasard dans les déserts du vide,

Qu’à jamais loin de moi le destin soit ton guide,

Et le Malheur ton roi.

 

Alphonse de Lamartine

(poète du 19ème siècle après Jésus-Christ,

8ème siècle avant la fin de l’Innocence)

 

 

 

 

 

 

AVERTISSEMENT

 

 

 

Toute ressemblance entre les personnages de ce roman et des individus encore à naître serait malheureusement bien loin d’être une simple coïncidence…

 

 

 

PREMIÈRE PARTIE

 

 LES AUBES POURPRES

 

 

 

 

 

Quiconque prétend s'ériger en juge de la vérité et du savoir s'expose à périr sous les éclats de rire des dieux puisque nous ignorons comment sont réellement les choses et que nous n'en connaissons que la représentation que nous nous en faisons.

 

Albert Einstein

 

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Crédit : Fotolia, James Thew

 

La preuve la plus certaine que la vie intelligente existe ailleurs dans l'univers est qu'aucun d'eux n'a essayé de nous contacter. (Bill Watterson)

 

1. DANS LES BAGNES D’HÉPHAÏSTOS

 

 

L’homme, ce n’est pas le triomphe de la mécanique, c’est l’avènement de la liberté. Savoir ressembler à Dieu : c’est cela la liberté.

 

Charles Plisnier

 

 

Bill Cuningham sentit légèrement craquer ses vertèbres cervicales lorsqu’il leva la tête vers le sommet de la gigantesque excavatrice pour tenter d’apercevoir l’opérateur dans sa minuscule cabine vitrée.

L’heure avançait dangereusement et personne ne pouvait ignorer qu’il serait bientôt temps de tout laisser tomber pour rentrer se mettre à l’abri. La lumière était aveuglante, la géante rouge envahissait déjà un bon quart du ciel et la chaleur devenait presque intolérable. Pour ne rien dire des insidieux rayonnements que  l’on ne pourrait certes pas sentir mais qui n’en prélèveraient pas moins un nouveau tribut si leur intensité venait subitement à augmenter.

Voyant à nouveau remuer les monstrueux appendices de la bête d’acier, il se dit que le pilote ne pouvait pas s’être endormi, comme ceci s’était parfois produit. Il fit distraitement signe aux autres de quitter le chantier avant d’attraper son compucom dont il avait coincé la bride entre les anneaux d’une branche de bistouri.

« Dis donc, Igor, tu comptes vraiment coucher là-haut ? » interrogea-t-il, plus soucieux que ne l’indiquait le ton badin de sa question.

N’obtenant pas de réponse, il se dirigea vers la machine dont le vrombissement, s’atténuant peu à peu, ne couvrait plus les cris aigus des wilipilis, ces étranges oiseaux chamailleurs qui tiraient leur nom de leurs insupportables piaillements. Arrivé sous le ventre de l’énorme engin, il renouvela son appel, sans plus de succès, et sans pouvoir cette fois dissimuler son inquiétude. Puis il se décida enfin à emprunter l’ascenseur qui l’amènerait rapidement à une bonne centaine de mètres de hauteur.

La cellule transparente décolla avec un léger chuintement et s’éleva à vitesse constante entre les croisillons métalliques, laissant à son occupant tout le loisir d’observer une portion de plus en plus large de son environnement.

Le vaste cratère de la mine à ciel ouvert commença bientôt à lui apparaître dans toute sa laideur, profonde balafre grise entamant l’uniformité d’une dense végétation jaune-orangée. Avec, un peu plus loin sur sa droite, en partie dissimulée sous les entrelacs feuillus des bistouris, l’alignement des bâtiments préfabriqués vers lesquels s’étirait la file des déportés.

Il s’appliqua, de façon un peu ridicule, à mieux contrôler sa respiration de manière à avaler le moins possible de cet air humide chargé d’une écœurante odeur de pourri. Un air saturé du souffre vomi depuis quelques jours en plus grande quantité par les volcans dont il apercevait à l’ouest la chaîne ininterrompue des cônes fumants.   

Puis la cabine ralentit avant de s’immobiliser avec un claquement sec. Les yeux protégés par ses lunettes filtrantes, il leva brièvement son regard vers les nuages de plus en plus nombreux et colorés dont les boursouflures sanglantes s’épanouissaient juste au-dessus de lui. Incessantes éclosions vaporeuses présentant au loin un aspect de plus en plus lisse jusqu’à former un horizon indistinct entre une voûte céleste bariolée et un océan végétal couleur de feu.

Il tourna délibérément le dos à l’énorme demi-sphère écarlate dont les dimensions écrasantes lui infligeaient à chaque fois un terrible sentiment de vulnérabilité. Comme s’il s’était soudain trouvé, désemparé et impuissant, devant la gueule de l’enfer. Puis, regardant à nouveau vers le bas, il éprouva une légère impression de vertige en remarquant qu’il ne parvenait plus à percevoir nettement les baraquements de la colonie pénitentiaire.

Il se surprit à penser que, compte tenu du nombre restreint de leurs gardiens et de l’attitude de plus en plus laxiste de ceux-ci, il ne devrait probablement pas être trop difficile de s’évader de ce foutu camp. Avant de réaliser l’idiotie d’une telle idée. Pour aller où ? Il avait si souvent entendu dire que le seul endroit sur Héphaïstos où l’on pouvait espérer survivre au-delà de quelques années, c’était là… Nulle part ailleurs.

Il s’engagea d’un pas raide sur la courte passerelle séparant la cage d’ascenseur de la cabine de pilotage et n’eut pas à en ouvrir la porte pour réaliser que quelque chose clochait. Igor, qu’il voyait de profil à travers la vitre, n’avait même pas tourné la tête à son approche. Assis, la nuque calée contre le dossier incurvé de sa chaise et les mains posées sur le pupitre de contrôle, il paraissait complètement immobile. Figé dans une attitude qui n’avait rien de naturel. Une rigidité que le chef d’équipe ne connaissait que trop bien.

 

« Un de plus… » murmura Léo Atramonti en envoyant dans une large feuille de bistouri, posée à même le faux plancher, un jet de salive rosâtre.

« De toute façon, nous allons tous crever ici ! Juste une question de temps… » fit remarquer Ted Whitehead avec un haussement d’épaules.

Le décès soudain d’Igor, atteint d’un mal auquel beaucoup d’autres avaient déjà succombé, n’avait pas à proprement parler soulevé une vague de compassion. La mort faisait depuis trop longtemps partie de leur quotidien pour qu’ils s’en émeuvent encore. Mais chaque nouvelle disparition rappelait brutalement les déportés à leur funeste sort.

« Au moins n’a-t-il pas souffert… À se demander s’il a même réalisé ce qui était en train de lui arriver ! » répondit Léo en s’essuyant la bouche du dos de la main.

« Tout dépend en somme de ce qui est plus résistant en chacun de nous… En fonction de ce qui lâche en premier, tu y passes d’une manière plus ou moins agréable ! » répondit son compagnon avec un cynisme un peu forcé.

Quelqu’un se redressa à demi sur une des couchettes étagées contre la cloison. Dans la pénombre qui baignait la pièce, il sembla d’abord à Ted qu’il s’agissait de Max Le Borgne et qu’il allait juste se faire rabrouer pour n’avoir pas parlé un peu plus bas.

« Merde ! Vous ne pourriez pas fermer vos gueules, tous les deux ? » vociféra Vlad Avilitch, une brute irascible qu’il valait mieux éviter de contrarier et encore moins de déranger dans son sommeil.

« D’accord, d’accord, toutes nos excuses… » répondit Ted poliment.

« Rien à foutre de vos excuses ! Vous avez intérêt à baisser le volume si vous ne tenez pas à vous retrouver dehors à vous faire griller le cul… »

Se le tenant pour dit, les deux hommes préférèrent carrément se taire jusqu’à ce que l’autre se soit rendormi. Sachant qu’il était parfaitement capable de mettre ses menaces à exécution. Et que se retrouver dehors à cette heure de la journée pouvait effectivement signifier une sentence de mort si la géante rouge choisissait, juste à ce moment-là, de redoubler d’activité.

« Putain de planète… » finit par chuchoter Léo avec un coup d’œil prudent en direction de la couchette.

Condamné à dix ans de travaux forcés pour atteinte à la sûreté de l’Etat, il avait eu la chance d’arriver encore vivant au terme de sa peine et aurait déjà été rapatrié sans l’inexplicable disparition des tunnels hyper-spatiaux. Ces mystérieux tunnels qui avaient un beau jour ouvert à l’espèce humaine la route des étoiles et dont la soudaine indisponibilité les avait isolés, sans doute pour longtemps, dans ce coin reculé de la galaxie. Loin, très loin de leur monde d’origine. {1}

« Quand je pense que je ne devrais plus être ici… »

Ted, lui aussi déporté politique mais purgeant une peine beaucoup plus longue, se mit à ricaner.

« Pas de chance, mon vieux… Tu n’as qu’à te considérer en vacances, après tout ! D’autant plus qu’en principe, tu n’es même plus obligé de travailler… Héphaïstos, ce n’est pas si mal comme lieu de villégiature, non ? Pas encore assez exotique, peut-être…

- Garde ton humour pour toi, tu veux ?  Que voudrais-tu que je foute pendant que les autres sont au boulot ?

- Je ne sais pas, moi… Copiner avec les gardiens, par exemple ! »

Léo, agacé, eut un geste bref pour couper court à une discussion devenue sans intérêt.

Depuis cette catastrophe aux incommensurables conséquences, les membres du personnel pénitentiaire se retrouvaient pratiquement dans la même situation que les détenus dont ils avaient la charge, ce qui avait très sensiblement modifié les rapports entre gardiens et prisonniers. On continuait certes à travailler en attendant on ne savait trop quel miracle. Mais il n’y avait plus de quotas à respecter pour la production très ralentie d’un minerai que l’on ne pourrait sans doute plus, avant longtemps, expédier vers la planète mère. Et la surveillance des prisonniers s’en était du coup trouvée considérablement relâchée.

« À propos… Je ferai partie tout à l’heure de la corvée de vivres. Alors, puisque tu tiens à continuer à bosser, pourquoi ne pas te joindre à nous ? »

N’étant plus approvisionné en produits de consommation courante, il avait bien fallu commencer à s’organiser pour tenter de subsister en utilisant au mieux les ressources locales. D’où la réaffectation d’un bon nombre de détenus vers des travaux un peu moins pénibles devenus infiniment plus vitaux. Comme la « cueillette » et la préparation de ces grosses lianes complètement insipides et vaguement nourrissantes dont la relative innocuité avait été testée dès le début sur quelques « volontaires » désignés.

Léo, souhaitant se donner le temps de la réflexion, se contenta de répondre d’un vague signe de la main. Il n’aimait guère ces incursions dans une nature exubérante et encore peu connue, aux dangers mal maîtrisés, que son imagination peuplait sans doute de plus de pièges qu’elle n’en recelait.   

« Si je me sens suffisamment en forme, pourquoi pas, après tout ? » finit-il par lâcher avec une indifférence étudiée.

Puis il désigna négligemment son crachoir improvisé.

« Mais en ce moment, tu sais… »

Ted, pas vraiment dupe, fit semblant d’approuver.

« Si tu ne viens pas avec nous, tu pourras au moins, à notre retour, donner un coup de main à l’infirmerie ! »

Ce ne serait pas la première fois que Léo participerait aux soins des blessés. Comme il était bien rare qu’une journée se termine sans accident plus ou moins grave, toutes les bonnes volontés étaient les bienvenues pour suppléer au manque de personnel du dispensaire.

« Bien entendu… Fais quand même gaffe à ces saloperies, d’accord ? » répliqua-t-il en pointant à nouveau du doigt la feuille flétrie dont il avait pris soin d’arracher les bords, coupants comme des rasoirs. « Tu vas finir par être plus raccommodé que ta combinaison… »

Léo s’était pratiquement fait une spécialité de cautériser et de recoudre les profondes entailles causées par les feuilles de bistouri, aussi appréciées pour l’ombrage qu’elles dispensaient qu’elles étaient redoutées pour les blessures qu’elles pouvaient infliger. D’où le nom – terriblement évocateur – donné à cet arbre par les premiers arrivants.

Un fort grésillement se fit entendre en provenance du compucom posé sur l’unique table de la pièce. Ted se leva d’un bond pour s’emparer de l’appareil avant de le porter à son oreille.

« Baraque numéro cinq… » chuchota-t-il en lorgnant avec circonspection du côté des couchettes.

Il écouta une demi-minute sans mot dire, le front barré d’un pli soucieux, avant de couper la communication.

« Ils signalent une recrudescence du flux protonique… » dit-il en se tournant vers Léo. « Interdiction de sortir des baraques jusqu’à nouvel ordre. Je crois que la corvée de vivres attendra demain matin ! »

Puis il alla vers la porte pour s’assurer qu’elle était bien complètement fermée.

« Espérons que cet alliage au plomb constitue une protection suffisante… » ajouta-t-il avec un geste circulaire pour désigner le lourd plafond et les épaisses cloisons.

« De toute façon, je n’en vois pas de meilleure dans le secteur ! » répondit Léo, un peu amusé.

« À voir… Je suis persuadé que nos chers gardiens sont un peu mieux protégés que nous !

-  Tu le penses vraiment ?

-  Un peu, oui… Qu’est-ce que tu crois ? Toutes proportions gardées, il y a tout de même sensiblement moins de victimes parmi eux, non ?

-  C’est surtout à mon avis parce qu’ils s’exposent moins. Et se nourrissent mieux… Ce qui n’a rien de surprenant. Ceci dit, je me demande si leur sort est tellement plus enviable que le nôtre… Surtout maintenant !»

Puis Léo se leva à son tour pour se diriger vers le fond de la pièce.

« Où vas-tu ? » demanda Ted, alerté, en le voyant s’approcher de la porte.

« Pisser ! Ne t’inquiète pas, je n’ai pas envie de me suicider. Pas encore… »

Ted manifesta son soulagement par un sourire gêné avant de s’écarter pour lui laisser le passage.

Il regarda, songeur, son compagnon de captivité s’éloigner vers les toilettes. Et revit en pensée ces éclaboussures brunâtres maculant régulièrement la cuvette…

 

 

« Il faudrait tout de même creuser encore un peu… » fit observer l’homme en combinaison bleue en se penchant au-dessus du trou. « J’ai bien peur sinon qu’il soit déterré cette nuit même par les morfals… »

Ruisselant de sueur, Ted indiqua d’un signe qu’il avait besoin de boire un coup puis réduisit à presque rien le régime du moteur de la mini pelleteuse.

« D’accord, chef… Juste une minute, si vous permettez ! » répondit-il en se dirigeant sans attendre vers le jerrican d’eau fraîche.

Ted avait conscience des désagréments qu’une telle désinvolture aurait pu lui attirer s’il avait eu affaire à quelqu’un d’autre. Même si la discipline n’était plus ce qu’elle était.

De tous les gardiens de la colonie pénitentiaire, John Templeton était sans doute le moins haï. Il faisait pourtant son boulot de gardien. Mais contrairement à la plupart des autres, il n’avait jamais paru vouloir jouir d’une situation qui lui conférait un pouvoir quasi absolu sur ceux dont il avait la garde. Il ne prenait apparemment aucun plaisir à donner ou relayer des ordres et n’avait jamais volontairement humilié quelqu’un.

« Vous trinquez avec moi, chef ? » lança Ted en brandissant deux gobelets de makérite.

Le gardien parut goûter la plaisanterie et se mit à rire.

« Volontiers… La flotte est au moins une chose que nous avons ici en abondance ! Suffit de pomper…

- Heureusement, chef, heureusement… Je n’ose pas penser à ce que nous deviendrions si elle nous était rationnée ! »   

Ted remplit un des gobelets qu’il tendit à John avant de vider le sien d’un trait. Il se resservit puis s’assit à son côté sur le moelleux tapis végétal. Dans ce qu’il était convenu d’appeler de l’herbe, un enchevêtrement serré de courtes tiges rampantes garnies d’une feuille unique à leur sommet. Plus ou moins jaune, comme à peu près tout ce qui était végétal sur Héphaïstos.

« Pauvre Igor… » fit Ted en levant les yeux vers le sac disposé près de la fosse.

John Templeton approuva d’un signe de tête.

« Oui… Nous avons déjà perdu pas mal de monde mais il y en a forcément dont la disparition marque davantage… Pourquoi celui-là avait-il été condamné, au juste ?

-  Il n’en parlait pas beaucoup… Il avait fait partie de la conjuration des cent cinquante, je crois…

-  Cet attentat déjoué juste à temps par la police politique ? Y avais-tu toi-même été impliqué ?

-  Non, non…  Moi, j’ai été arrêté pour avoir participé au coup d’État avorté qui a suivi deux ans plus tard ! » répondit Ted sans mettre dans le ton de sa voix l’ombre d’un regret.

Le gardien sourit avant de fixer sur le détenu un regard teinté de curiosité.

« J’ai du mal à comprendre qu’un type comme toi se soit mouillé dans un truc pareil. Un officier supérieur ! Mais il est vrai que ça a failli marcher… Et je crois savoir que vous aviez pu vous appuyer sur des sympathisants haut placés !

-  Pour sûr… Y compris dans les forces armées, justement. Même vous, chef, nous auriez rejoints si nous avions réussi ! »

John Templeton fronça les sourcils mais préféra ne pas réagir. À condition d’accepter de faire l’impasse sur une attitude généralement un peu provocante, ce Ted Whitehead était tout compte fait un détenu qui ne créait pas de problème.

« Eh bien, vois le résultat… » répondit-il mollement en désignant d’un signe de tête les rangées de tombes dont les petits tumulus se découpaient sous la lumière encore rasante de la géante rouge.

« Le fait d’avoir échoué ne nous donne pas forcément tort d’avoir essayé… Je fais partie de ceux qui acceptent d’en payer le prix !

-  Et de nous en faire payer le prix… » soupira le gardien, un peu agacé. « Tu t’imagines vraiment qu’il n’y avait que des volontaires pour venir croupir avec des cons comme vous dans ce genre de coin pourri ? »

Ted marqua une pause. Nonobstant la différence de statut et la relative brièveté de leur affectation, ces types n’étaient au fond, en temps ordinaire, pas tellement mieux lotis…

En temps ordinaire… Autrement dit, lorsque la relève était encore une chose qui allait de soi. Alors maintenant… Réflexion faite, était-il si étonnant que nombre d’entre eux en arrivent à détester leurs prisonniers ?

« Absolument désolé, chef… J’ignore sur quels critères l’administration pénitentiaire décide du personnel qu’elle envoie diriger ses bagnes. Je ne suis d’ailleurs même pas certain d’avoir envie de le savoir !

- De toute façon, ça m’étonnerait que tu considères ceci comme ton affaire…

-  Effectivement… À propos, chef, pensez-vous qu’il y ait une toute petite chance pour que l’on vienne nous récupérer un jour ?

-  Comment veux-tu que je te réponde ? Tu en sais autant que moi. Tout le monde l’espère, c’est tout…

-  Le pire est de ne pas parvenir à comprendre ce qui a bien pu se passer ! C’est cette attente et cette incertitude qui nous mine tous… »

Mais Ted savait pertinemment qu’il en avait encore pour de longues années avant d’arriver au terme de sa peine et que l’hypothétique rétablissement du trafic entre Atlantis et Héphaïstos ne résoudrait pas tous ses problèmes. Loin s’en fallait…

À moins que d’autres aient réussi entre temps là où lui et ses complices avaient lamentablement échoué. On pourrait alors s’attendre à ce qu’un nouveau régime libère aussitôt tous les prisonniers politiques. Il ne coûtait rien de rêver… Ted n’avait toutefois jamais compté sur les miracles et estimait les rêves tout juste bons à faire patienter les plus faibles.

Il abaissa les lunettes filtrantes qu’il avait jusque là portées sur le front et s’absorba un instant dans la contemplation du ciel en train de s’embraser. Fasciné malgré lui par un spectacle quotidien n’annonçant rien d’autre qu’une nouvelle journée torride.

Il reporta discrètement son attention sur John Templeton, apparemment lui aussi perdu dans ses pensées. Insouciant et non armé. Cette situation préoccupante, entraînant un rapprochement inattendu entre gardiens et déportés, pouvait paradoxalement se révéler être une bénédiction en favorisant un projet qui commençait tout juste à s’ébaucher dans son esprit. 

À condition de soigneusement s’y préparer, Ted était persuadé qu’une reprise des transferts entre la planète mère et la colonie pénitentiaire pourrait offrir à une poignée d’hommes déterminés une opportunité bien réelle de quitter cet enfer. Une entreprise risquée mais qui valait la peine d’être étudiée. Pour le cas où l’inexplicable disparition des routes galactiques ne les condamnait pas tous à une relégation à perpétuité.

En admettant qu’un vaisseau puisse réapparaître un beau jour dans le ciel d’Héphaïstos, le temps jouait pour eux. Il leur suffisait pour le moment de continuer à endormir la méfiance de leurs gardiens.

 

 

Bill écarta avec précaution les longues tiges pointues qui effleuraient dangereusement son visage. D’autres, Max le Borgne pour n’en citer qu’un, s’étaient déjà fait trouer un œil par manque d’attention et il ne tenait pas du tout à subir le même sort.

Avec un peu de chance et à condition de ne pas relâcher la vigilance, il estimait possible de survivre ici un bon bout de temps tout en conservant son intégrité physique. Même si son corps paraissait démentir ce bel optimisme en présentant de jour en jour moins de souplesse.

Il sursauta au bruit quasi métallique des feuilles de bistouri qui s’entrechoquaient en livrant passage à une lourde liane, détachée du sommet de la canopée. Il s’écarta prestement avant de se tordre le cou pour apercevoir Vlad, très haut, à califourchon sur une branche de vrille chevelue.

« Hé, collègue, tu rêvasses ? » lança ce dernier en gesticulant pour s’assurer qu’on le voyait bien depuis le sol.

Bill sentit monter sa colère. Cet imbécile aurait aussi bien pu lui faire tomber cette énorme masse sur le crâne. Vlad Avilitch était décidément un dangereux crétin dont il convenait de se méfier. Au même titre que la flore et la faune de cette inquiétante jungle qui les entourait.

« Essaie au moins de prévenir la prochaine fois ! » l’invectiva-t-il en mettant ses mains en porte-voix. « Prévenir, d’accord ? Avant, pas après ! »

Il lui sembla entendre un gros éclat de rire, suivi presque aussitôt d’un autre bruit de chute. À peine plus loin. 

« J’aimerais que tu puisses me rejoindre ! » s’égosilla joyeusement Vlad. « D’ici, on a une vue splendide sur le camp ! Sur nos quartiers et sur celui de ces salopards ! »

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