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Jack Vance – Alice et la cité
Alice et la cité
Jack Vance
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Jack Vance – Alice et la cité
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Jack Vance – Alice et la cité
Nouvelle extraite du recueil «Le Dernier Château et autres crimes», ouvrage publié sur la direction de Pierre-Paul Durastanti & Olivier Girard. Sommaire proposé par Pierre-Paul Durastanti. ISBN : 978-2-84344-496-8 Parution : mars 2013 Version : 1.0 — 27/03/2013 Illustration de couverture © 2013, Nicolas Fructus © 2013, Le Bélial’ pour la présente édition
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Jack Vance – Alice et la cité
Alice et la cité
Nouvelle traduite de l’américain par Jean-Pierre Pugi. Traduction révisée par Pierre-Paul Durastanti.
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UE R T A INN C AN G U SBA R R, steward à bord du vaisseau spatialGuerrier Danang, toucha son salaire et se rendit dans ce quartier de la ville de Hanta connu sous le nom de Juniville, en quête de distractions. Là, toujours selon les indications recueillies par la police, il fit la connaissance de Broder Histledine, un malfaiteur tristement célèbre dans le quartier de Fleuve Nord. Tous deux se divertirent un bref instant à l’Epidrome, où Angus Barr gagna deux cents dollars à une machine à sous. Puis ils flânèrent sur la Promenade jusqu’au Café de l’Opale Noire où ils burent de la bière de tilleul et essayèrent, sans succès, de séduire deux touristes de sexe féminin. Ils poursuivirent ensuite leur chemin le long de la Promenade, en direction du nord, franchirent la Louthe par le pont de Bonmanoir et empruntèrent le vieil escalier mécanique ferraillant pour gravir la colline du Sémaphore, jusqu’à la Taverne de la Lampe Bleue d’Hongo. Nul ne devait revoir Angus Barr. Sa disparition fut déclarée à la police par le premier steward du Guerrier Danang. Grâce à un informateur, les inspecteurs Clachey et Delmar retrouvèrent leur vieille connaissance Bo Histledine et le ramenèrent au Poste Central pour le soumettre à un interrogatoire. La fouille mentale n’apporta rien de précis. Selon les souvenirs de Bo, il 1 avait passé une soirée bien innocente devant son SRET . Malheureusement pour lui, on trouva également dans son esprit des images fragmentaires de l’Epidrome, de la Promenade, ainsi que du Café de l’Opale Noire. De plus, les deux touristes de sexe féminin ne se contentèrent pas de décrire la personne disparue, mais elles identifièrent formellement le suspect. Delmar hocha la tête, plein d’une sinistre satisfaction, et se tourna vers Bo. « Alors, qu’est-ce que tu dis de ça ? » L’autre se voûta sur sa chaise. Son visage était un masque d’agressivité 2 butée. « Je vous ai déjà dit que j’ignore tout de cette affaire. Ces bouillasses me prennent 1 SRET : Système Reproducteur d’Expérience Totale. 2 Bouillasse : argot de l’époque. Femme peu favorisée par la nature. Terme à l’étymologie incertaine.
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pour un autre. Entre nous, vous croyez que je perdrais mon temps avec des mochetés pareilles ? Regardez-moi celle-là ! » D’un coup de menton, il désigna la plus proche des deux femmes. « Un visage pareil à une platée de pieds de porc bouillis. Elle ne porte pas de pull, inspecteur : ce sont les poils de ses bras ! Sa mère, celle qui louche… – Je ne suis pas sa mère ! Nous ne sommes même pas apparentées ! – … ne vaut pas mieux. Elle marche les jambes en arceau comme si elle chevauchait quelqu’un ! » Delmar gloussa ; Clachey hocha gravement la tête. « Je vois. Et comment peux-tu savoir comment elle marche, Bo ? Elles étaient toutes les deux assises quand on t’a fait entrer dans cette pièce. Ta grande gueule va t’apporter pas mal d’ennuis. – Ce sera tout, mesdames, dit Delmar. Merci pour votre aide. – Tout le plaisir était pour nous. J’espère que ce malotru sera envoyé à Fleuve-des-Vents. » Elle se référait à la colonie pénitentiaire de la lointaine planète Renouveau. « Ça se pourrait », répondit Delmar. Les deux touristes sortirent. Clachey s’adressa à Bo : « Bon, alors, qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce que tu as fait à Barr ? – Jamais entendu parler de ce type. – Tu as fait gommer ta mémoire, mais ça ne te servira à rien. Fleuve-des-Vents t’attend. – Vous avez que dalle. Je devais être ivre. Voilà pourquoi j’ai oublié des trucs. Ça ne veut pas dire que j’ai tordu le cou de ce type. » Clachey et Delmar savaient aussi bien que lui combien leurs preuves étaient minces. Ils en cherchèrent en vain de plus solides. Au bout du compte, on l’inculpa de gommage mémoriel illégal, délit tout sauf bénin lorsque commis par un repris de justice. Le magistrat lui infligea mille dollars d’amende et le plaça en liberté surveillée. Dans les tréfonds de son âme passionnée, Bo ragea contre ce verdict. Il détesta dès le premier regard l’inspecteur Guy Dalby, son contrôleur judiciaire. De son côté, l’inspecteur Dalby, ancien spatial, n’aimait rien en Bo : ni ses épaisses boucles blondes, ni ses traits à la beauté fade, peut-être dépareillés par un menton un peu trop lourd et une bouche un peu trop pleine et sensuelle, ni ses vêtements à la dernière mode, ni son style de vie dissolu. Il estimait que, pour chaque crime porté au casier déjà chargé de cet homme, il devait y en avoir dix que la justice ignorait. En tant que spatial, il adoptait une attitude objective face à la délinquance et il s’en tint à la lettre aux conditions que Bo devait remplir durant sa liberté surveillée. Il soumit ainsi son budget hebdomadaire à un examen des plus critiques. « Que représente cette somme ? Ces cent dollars ? Le remboursement d’une vieille dette ? – Tout juste », répondit Bo, assis avec raideur au bord de sa chaise. « Qui vous a remis cet argent ? – Un nommé Henry Smith. C’était une dette de jeu. – Amenez-le-moi. Je tiens à vérifier. »
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Bo passa la main dans sa coiffe de boucles dorées. « Je ne sais pas où il habite. Je l’ai rencontré par hasard, dans la rue, et il m’a remboursé avant de poursuivre son chemin. – C’est tout ce que vous avez gagné dans la semaine ? – Exact. » Guy Dalby lui adressa un sourire menaçant. Du bout des doigts, il donna une chiquenaude à un feuillet. « Voici la déposition d’une certaine Polinasie Glianthe qui exerce la profession de prostituée. Je cite : “La semaine dernière, j’ai dû donner cent soixante-quinze dollars à Big Bo Histledine. Il disait qu’autrement il me couperait les oreilles.” » Bo émit un borborygme de mépris. « Qui préférez-vous croire ? Moi, ou une vieille pute décatie qui n’a jamais gagné cent soixante-quinze dollars par semaine, même à sa meilleure époque ? » Dalby éluda une réponse directe. « Cherchez du travail. On exige que vous gagniez votre vie d’honnête façon. Si vous n’arrivez pas à trouver un emploi, soyez certain que je m’en chargerai. Ce n’est pas ce qui manque sur Jugurtha. » Il parlait de ce monde abhorré par les criminels en raison de ses fermes de réhabilitation. Bo se laissa malgré lui impressionner par cette concision glaciale. Son contrôleur précédent, un citadin, adoptait d’instinct la sympathie comme tactique. Lui expliquer ses faux pas n’avait posé aucun problème. Il avait d’ailleurs été transporté de joie en constatant que Bo était capable de différencier le bien du mal — verbalement, tout au moins. Mais l’inspecteur Dalby ne se souciait guère des tourments ou des angoisses de Bo, qui, jurant et bouillant de rage, se rendit au Bureau de placement de la ville, lequel l’envoya, en tant que métallurgiste apprenti, au Chantier spatial Orion, pour un salaire qu’il considéra comme une plaisanterie de mauvais goût. Il arriverait bien à prendre Dalby en défaut ! Là-bas, il se trouva placé sous l’autorité d’un contremaître qu’il jugea également fort antipathique : un autre ex-coureur d’espace nommé Edmund Sarkane. Ce dernier lui expliqua que, pour toucher une heure de salaire, il devait en échange se fatiguer durant une période de temps équivalente, concept totalement nouveau pour Bo. Sarkane ne pouvait pas parler sérieusement ! Il essaya de se soustraire à sa surveillance selon diverses méthodes, mais le contremaître avait déjà eu affaire à des milliers d’apprentis alors que Bo, pour sa part, n’avait jusque-là jamais rencontré de Sarkane. Chaque fois qu’il espérait jouir d’un instant de détente ou négliger un détail ennuyeux, la voix du contremaître lui écorchait les oreilles. Il finit par se demander s’il ne ferait pas mieux, au fond, d’accepter l’inacceptable. Le travail n’était pas ingrat par lui-même, et il en vint presque à tenir le mépris que lui témoignait l’autre pour un appel à le surpasser dans tous les domaines, même la métallurgie. Avec le temps, à sa grande surprise aussi bien qu’à son profond mécontentement, il se surprit à travailler avec diligence. Le chantier spatial lui semblait fort singulier. Comme la plupart des citadins, Bo avait les yeux sensibles. Il nota la sombre harmonie des couleurs : structures noires ; sol ocre ; béton gris ; rouge, bleu et vert des signaux et des symboles ; le tout animé par des étincelles électriques, des feux
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et des vapeurs, l’incessant ballet des ouvriers au visage sévère. Les fuselages dressés vers le ciel lui inspiraient une émotion curieuse, de crainte et d’antipathie mêlées. Ils symbolisaient les mondes lointains que, comme tout bon citadin, il n’avait aucune intention de visiter, même en touriste. Pourquoi aller explorer ces lieux éloignés ? Il connaissait l’aspect, l’odeur et l’atmosphère de ces mondes par le biais du SRET, et n’y avait rien vu qui vaille mieux que ce qui se faisait ici, à Hanta. Si seulement il avait de l’argent !Argent! Le mot vibrait de magie. De son poste à la polisseuse, il voyait jusqu’à Refuge-des-Nuages qui flottait au sud, sereine, dorée, dans la clarté de l’après-midi. Il y vivrait un jour, se promit-il, avant d’égrener des jurons d’impatience tout en observant la cité aérienne. De l’argent, voilà ce dont il avait besoin. La voix sèche de Sarkane vint interrompre ses rêveries. « Mets une meule numéro cinq sur ta machine et amène-la au quai des aires. Remue-toi, c’est un boulot urgent qu’on doit impérativement terminer aujourd’hui. » Il ponctua son laïus d’un geste brusque que son apprenti estima inutile. Bo jucha la machine sur son épaule et le suivit du pas caractéristique d’un ouvrier chargé d’un lourd fardeau. Il savait à quoi il ressemblait : l’introversion et une évaluation constante de soi constituent les accessoires indissociables du mental des citadins. Il ressentait humiliation et fureur. Lui, Bo Histledine, Big Bo, le roi de l’arnaque, marchant plié en deux tel un vulgaire manœuvre ! À Sarkane, il aurait voulu crier quelque chose comme : « Hé, ralentis, vieux tas de boyaux ! Tu me prends pour un chameau ? Porte toi-même cette fichue machine ou colle-toi-la dans l’oreille ! » Mais il se contenta de murmurer ces paroles et pressa le pas pour rattraper l’autre : via le fracas métallique qui s’élevait des ateliers d’emboutissage à froid, via les entrepôts de cosses à pulsion dominés par les grands fuselages massifs, via les ponts roulants, jusqu’à un trio de plates-formes à l’extrémité sud du chantier. Sur l’une, reposait une structure recouverte d’un dôme de verre dans laquelle Bo reconnut une aire : la résidence honoraire d’un capitaine de l’Ordre de l’Empire Terrien, exclusivement réservée aux personnes de ce rang. Sarkane lui indiqua la partie inférieure de la collerette périphérique. « Polis ce métal, décape toutes les éraflures et traces d’oxydation, que le cristalliseur puisse s’appliquer sur un fond impeccable. Ils vont arriver d’un moment à l’autre et il faut que tout soit prêt. – Qui ça, “ils” ? » – Une famille venue de Rampold. Un OET et les siens. Grouille-toi, on n’a pas beaucoup de temps. » Sarkane s’éloigna ; Bo contempla l’aire. Rampold ? Il lui semblait avoir déjà entendu ce nom — celui d’un monde à moitié sauvage où on combattait un environnement et des indigènes pareillement hostiles afin de créer de nouvelles zones habitables. Pourquoi n’y restaient-ils pas s’ils tenaient à ce point à leur planète ? Mais non, ils revenaient toujours crâner sur Terre avec leurs titres, leurs prérogatives, et lui, Bo Histledine, devait polir leur métal. Il monta d’un bond sur le pont, regarda à l’intérieur et vit une salle de séjour agréable mais presque austère aux murs blancs, au tapis rouge et bleu, avec une
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cheminée ouverte. Au centre de la pièce s’empilaient plusieurs caisses. Bo lut le nom marqué au pochoir sur les flancs : Capitaine M. R. Tynnott, SES — pour « Service d’exploration spatiale ». La voix de Sarkane tonna dans son dos. « Histledine ! Hé ! Descends de là ! Qu’est-ce que tu mijotes ? – Je ne faisais que jeter un coup d’œil. Pas de quoi se fâcher ! » Il sauta sur le sol et ajouta : « De toute façon, il n’y a rien d’intéressant. Ils n’ont même pas de télé et encore moins un SRET. Notez bien que j’habiterais volontiers une aire, si on m’en faisait cadeau. – Ça devrait ne poser aucun problème, répondit l’autre sur un ton teinté d’humour caustique. Contente-toi d’aller bosser dans le grand nulle part pendant vingt ou trente ans, et on te la donnera, ton aire. – Bo Histledine ne risque pas d’aller dans l’espace. – Je m’en doutais. Maintenant, polis-moi ce bourrelet, et tâche de soigner le boulot. » Tandis que Bo maniait l’engin, Sarkane allait de-ci de-là, vérifiant les réparations effectuées sur le châssis de l’aire. Il attendait l’équipe chargée de passer le cristalliseur et surveillait son apprenti du coin de l’œil. Le travail était rebutant. Bo devait conserver une position malcommode et tenir l’appareil au-dessus de lui. Son zèle, jamais bien grand, se dissipait. Chaque fois que Sarkane se trouvait hors de vue, Bo se redressait et se reposait un peu. Si cela n’avait tenu qu’à lui, le commandeur Tynnott et sa famille auraient attendu une ou deux heures, voire deux ou trois jours de plus. Les colonisateurs des systèmes stellaires lui semblaient bien trop hautains et satisfaits, à se comporter comme si le simple fait de voyager dans l’espace les rendait supérieurs aux gens qui avaient choisi de rester chez eux, dans les cités. Durant une de ces périodes de repos, il avisa un taxi qui descendait du ciel pour venir se poser non loin de lui. Une fille en sortit et s’avança vers l’aire. Il l’observa, fasciné. Elle appartenait à une espèce qu’il n’avait encore jamais eu l’occasion de voir. Beaucoup plus jeune que lui, les formes parfaites, elle était élancée, souple et agile : une créature précieuse, inestimable. Elle allait, dégagée et insouciante, comme si, au cours de sa courte vie, elle avait déjà franchi collines et vallons, sentiers forestiers, crêtes de montagne, où qu’elle ait choisi de se rendre. Ses cheveux de cuivre poli tombaient librement, juste au-dessous de la ligne de sa mâchoire. Soit ignorante, soit peu soucieuse de la mode des coiffures compliquées en vigueur à Hanta, elle arborait aussi une tenue très simple : robe bleu gris, sandales blanches, aucune parure. Elle fit halte à côté de l’aire et Bo put étudier son visage aux yeux bleu noir profonds comme des lacs, aux joues plates et à la large bouche qui semblait un peu tordue et pincée sous l’effet de quelque maniérisme charmant. Sa peau présentait un hâle clair ; ses traits n’auraient pu être plus exquis. « Je me demande par où je dois passer pour monter à bord », dit-elle à Bo sans vraiment le regarder. Pris de galanterie, il s’avança. « Venez, je vais vous faire la courte échelle. » La toucher, caresser (ne serait-ce qu’un bref instant) une de ces
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