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Amies d'enfance

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195 pages

« Jeanne ne vient pas, maman ; nous allons faire attendre monsieur le curé, ou plutôt il commencera la messe sans nous, car il faut qu’à neuf heures il soit de retour ici. »

Marthe Colville, debout près de la fenêtre, son chapeau sur la tête et son livre de messe à la main, attendait son amie depuis une demi-heure au moins et commençait à s’impatienter.

« Il n’est pas encore sept heures, lui répondit tranquillement sa mère, et il nous faut trois quarts d’heure à peine pour monter à la chapelle.

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« Ai-je envie de quelque chose, je n’ai qu’à le laisser voir à Georges ; mon désir est aussitôt réalisé. » (Page 51.)

S. de Lalaing

Amies d'enfance

AMIES D’ENFANCE

*
**

I

« Jeanne ne vient pas, maman ; nous allons faire attendre monsieur le curé, ou plutôt il commencera la messe sans nous, car il faut qu’à neuf heures il soit de retour ici. »

Marthe Colville, debout près de la fenêtre, son chapeau sur la tête et son livre de messe à la main, attendait son amie depuis une demi-heure au moins et commençait à s’impatienter.

« Il n’est pas encore sept heures, lui répondit tranquillement sa mère, et il nous faut trois quarts d’heure à peine pour monter à la chapelle.

 — La messe n’est que pour huit heures. Vous avez raison, maman ; j’ai tort de m’impatienter ainsi. Mais j’aurais tant de chagrin si nous arrivions en retard !

 — Ce ne serait point par ta faute, mon enfant ; il faudrait donc te résigner et offrir à Dieu cette contrariété en esprit de sacrifice.

 — Je n’aurai pas cette peine, fit Marthe joyeusement : voici Jeanne et sa mère qui entrent dans la rue. »

Marthe était la fille unique de M. Colville, président du tribunal d’Honfleur. Son père, qui appartenait à une des familles les plus considérées du département du Calvados, remplissait les mêmes fonctions depuis près de quinze ans sans avoir jamais sollicité d’avancement ; toute sa famille habitait dans les environs d’Honfleur, et il avait dans le pays de sérieux intérêts.

Peu après sa nomination au tribunal d’Honfleur, M. Colville avait épousé la fille d’un riche manufacturier de Lisieux. Mlle Larrey ne lui apportait pas seulement une belle dot, mais aussi, ce qui vaut mieux, des qualités inappréciables chez une femme : une raison supérieure, un jugement droit, un grand amour de l’ordre, et avec cela toutes les délicatesses de l’esprit et du cœur.

Cette union fut heureuse. Au bout d’un an de mariage, Mme Colville eut une fille, la gentille enfant avec laquelle nous avons déjà fait connaissance. A partir de ce jour, sans rompre pourtant avec le monde, elle se renferma de plus en plus dans son intérieur, elle nourrit elle-même sa fille ; plus tard, elle voulut lui donner ses premières leçons, et s’appliqua surtout à former son jeune cœur.

C’est une œuvre patiente que celle des mères, œuvre difficile et sainte dont Mme Colville comprit tout d’abord l’étendue. Jeter dans une jeune âme la semence bénie qui doit germer lentement et porter dans l’avenir des fruits de sagesse et de vertu ; pétrir la cire molle qui lui est confiée ; de ce petit enfant que Dieu lui a donné faire un homme fort, une femme digne de sa future mission ; préparer le bonheur de l’enfant aimé, non en le dérobant aux douleurs de la vie, mais en lui apprenant à los supporter patiemment, non en écartant de lui les difficultés, mais en lui montrant comment on peut triompher des obstacles ; étudier avec soin son caractère afin de découvrir et de combattre ses défauts naissants, lors même qu’ils se cachent sous de séduisantes apparences ; transformer en qualités ces défauts naturels par l’éducation : telle est la mission de la mère, et de la mère chrétienne. Combien peu, hélas ! en comprennent l’importance et la grandeur !

Mais Mme Colville était à la hauteur de sa tâche ; aussi, sous sa direction, Marthe ne pouvait-elle manquer de devenir ce que nous la trouvons à douze ans : une bonne, pieuse et charmante enfant.

Jeanne Pinard était l’amie intime de Marthe Colville : son père était arrivé à Honfleur, comme juge d’instruction, cinq ans avant l’époque où commence ce récit. Mme Pinard, qui était Parisienne, avait quitté sa famille avec beaucoup de regret ; dans les premiers temps de son séjour à Honfleur, ni l’affection de son mari, ni les soins que réclamait d’elle sa fille, enfant de l’âge de Marthe Colville, n’avaient pu la distraire de l’ennui qui s’était emparée d’elle en se trouvant transportée dans une petite ville de province, au milieu d’étrangers dont les habitudes et les goûts différaient essentiellement des siens. Une seule personne s’était montrée vraiment sympathique à la nouvelle venue ; c’était Mme Colville.

Les deux jeunes femmes s’étaient senties attirées l’une vers l’autre du jour où elles s’étaient connues, mais cette sympathie instinctive fit bientôt place à une amitié réelle et réfléchie. Mme Golville reconnut chez la femme du juge d’instruction des qualités d’esprit et de cœur qu’elle était plus capable que personne d’apprécier, et la délicatesse de sentiment de la présidente ainsi que la droiture de son jugement s’échappèrent pas à Mme Pinard... Celle-ci, d’un caractère faible et timide, fut heureuse de s’appuyer sur sa nouvelle amie et de mettre à profit ses conseils, et Mme Colville, qui jusque-là n’avait formé à Honfleur aucune liaison intime, se félicita d’avoir enfin rencontré une personne digne en tous pointe de sa confiance et de son affection.

La présidente avait depuis quelque temps déjà commencé l’éducation de sa fille ; Marthe savait lire, et elle écrivait passablement. Jeanne Pinard ne connaissait pas encore ses lettres. « Elle a le temps, disait toujours sa mère ; elle est si jeune ! » En voyant travailler Marthe, Jeanne eut envie de faire comme elle, et tourmenta sa mère pour qu’elle lui apprit à lire. Mme Pinard y consentit avec joie ; mais elle était assez mal portante et manquait de la patience nécessaire pour se faire écouter et comprendre des enfants ; elle se fatigua beaucoup et ne réussit à rien. Mme Calville alors, sous prétexte de donner de l’émulation aux deux petites filles, proposa à sa nouvelle amie de lui envoyer Jeanne à l’heure où Marthe prenait sa leçon, et Mme Pinard put bientôt se convaincre que, loin de manquer de toutes dispositions pour l’étude, comme elle l’avait d’abord supposé, Jeanne était, au contraire, fort intelligente.

Les deux enfants grandirent ; on leur donna des maîtres, mais elles continuèrent à prendre leurs leçons en commun. Elles s’aimaient comme des sœurs, et vivaient absolument comme telles ; après avoir travaillé ensemble, elles prenaient ensemble leurs récréations, ou sortaient ensemble, toujours accompagnées de leurs mères, qui, elles non plus, ne se quittaient guère.

Marthe et Jeanne étaient arrivées à l’époque de leur première communion ; elles l’avaient faite ensemble l’avant-veille du jour où commence notre récit.

Le lendemain de la pieuse cérémonie, le curé de Saint-Léonard, le digne ecclésiastique qui, pendant de longs mois, les avait instruites des vérités de la religion et avait préparé leurs jeunes cœurs à la visite du Dieu d’amour, dînait chez Mme Colville. Ayant entendu les deux amies former le projet d’aller le lendemain à la chapelle de Notre-Dame de Grâce, l’abbé Rivet leur avait proposé d’y dire une messe à l’intention de leur persévérance. Les enfants, ainsi que leurs mères, avaient accueilli avec joie et reconnaissance l’offre du bon curé.

Un temps superbe favorisa le pieux pèlerinage.

La messe terminée, le vénérable pasteur adressa aux deux jeunes filles quelques paroles affectueuses accompagnées de sages conseils, les bénit encore une fois sous le regard de Marie, et redescendit la côte.

Mme Colville, Mme Pinard et les deux amies passèrent sur le plateau de Grâce la matinée tout entière.

A onze heures, les mères ayant donné le signal du départ, les jeunes filles voulurent, avant de redescendre à Honneur, adresser à Marie une dernière et fervente prière.

« Chères enfants ! dit Mme Pinard à son amie, comme elles sortaient de la chapelle précédées de leurs filles, elles sont pieuses et bonnes, seront-elles toujours ainsi ?

 — Espérons-le, lui répondit Mme Colville ; toutefois il faut que nous y aidions, et, ajouta-t-elle, je ne puis envisager notre tâcha, à nous autres mères, sans en être effrayée. Cette tâche a été douce et aisée jusqu’ici ; mais de jour en jour, je m’y attends, elle deviendra moins facile. Nos filles sont à un âge où les défauts comme les qualités se développent rapidement. C’est à nous d’encourager les unes et de combattre les autres.

 — Pauvres enfants ! reprit Mme Pinard, ils sont bien légers, leurs défauts.

 — Assurément ; mais bientôt, si nous n’y prenions garde, ils pourraient étouffer les qualités les plus aimables.

 — C’est vous qui parlez ainsi, Madame, quand votre chère Marthe est le modèle de ses compagnes !

 — Marthe est une bonne enfant, mais elle a ses défauts.

 — Plaignez-vous donc.

 — J’aurais tort, en effet. Vous et moi, chère amie, nous sommes d’heureuses mères.

 — Je l’avoue. »

Elles avaient raison, les tendres mères, d’être fières de leurs filles : elles étaient aussi bonnes qu’elles étaient charmantes, les deux jolies enfants qu’elles couvaient doucement du regard.

Les deux amies ne se ressemblaient pas. Marthe, de taille ordinaire pour son âge, était un peu forte et très large d’épaules ; elle avait le teint mat, la peau brune, les yeux noirs et brillants, la physionomie franche et ouverte ; son regard annonçait la fermeté de caractère, peut-être même un peu d’entêtement. Jeanne, beaucoup plus grande que sa compagne, mais extrêmement mince, semblait frêle et délicate ; sa peau était blanche et transparente, et elle avait de grands yeux bleus un peu rêveurs ; de magnifiques boucles blondes se répandaient sur ses épaules et accompagnaient admirablement son délicat et charmant visage.

Marthe et Jeanne, nous le verrons plus tard, différaient au moral tout autant qu’au physique.

Nos promeneuses mirent peu de temps à descendre la côte ; elles arrivèrent bientôt chez Mme Colville, où le président ainsi que M. Pinard les attendaient pour déjeuner.

Les dames et les enfants passèrent tout l’après-midi.

Les deux amies, qui n’avaient rien de caché l’une pour l’autre, se firent part des impressions qu’elles avaient éprouvées pendant la messe, et allèrent jusqu’à se confier leurs résolutions.

« J’ai promis à la sainte Vierge, dit Marthe, de me corriger de mon orgueil et de m’habituer à céder aux autres.

 — Et moi, reprit Jeanne, je l’ai priée de m’aider à secouer ma paresse. »

*
**

II

Quatre années se sont écoulées ; les jours et les mois se sont succédé sans apporter de changements notables dans l’existence des deux familles Colville et Pinard. L’amitié qui unissait Marthe et Jeanne n’a fait que grandir, et leur intimité s’accroître.

M. Pinard a loué la maison contiguë à celle du président ; les deux jeunes filles peuvent donc se réunir à toute heure du jour.

Mais si le temps a peu modifié les habitudes de Marthe et de Jeanne, elles-mêmes ont bien changé.

Les deux enfants que nous avons présentées au lecteur au lendemain de leur première communion sont devenues de sérieuses jeunes filles (le mot est peut-être un peu hasardé, car elles n’ont jamais été plus gaies), disons plutôt des jeunes filles raisonnables. Elles ont seize ans.

Marthe, grande et forte, a déjà toute l’apparence d’une femme. Elle a conservé la physionomie franche et ouverte que nous lui connaissions ; mais son regard s’est adouci, et ses traits, moins purs de lignes peut-être qu’autrefois, sont plus harmonieux encore ; c’est que son caractère aussi s’est modifié. Quelques leçons, ménagées par l’expérience (une sage conseillère que nous devrions toujours écouter), jointes aux prudents avis, aux tendres observations de sa mère, ont triomphé de la tendance prononcée de Marthe à prêter trop d’importance à sa petite personne, à croire toujours son opinion la meilleure, et conséquemment à faire peu de cas de celle des autres. Elle a enfin reconnu combien un amour-propre exagéré rend une jeune fille ridicule, désagréable et souvent malheureuse ; combien, au contraire, la modestie et la simplicité siéent à son inexpérience, et elle a travaillé à acquérir ces deux aimables qualités. Il lui fallut du temps et des efforts pour vaincre son penchant à l’orgueil ; mais elle apporta dans cette lutte contre elle-même toute l’énergie dont sa nature est susceptible. Avec une volonté comme la sienne, elle ne pouvait manquer de triompher.

La volonté, l’énergie sont des forces puissantes, bien précieuses lorsqu’elles sont employées au service d’une bonne cause.

Jeanne Pinard a tenu ce qu’elle promettait en devenant une charmante et délicieuse jeune fille. D’une taille bien au-dessus de la moyenne, elle ne semble pas trop grande, car elle est admirablement faite, et il y a une grâce toute particulière dans sa démarche, un peu nonchalante. Sa physionomie n’a guère changé : son sourire est toujours aussi doux ; son œil est encore plus rêveur. Où se perd sa pensée, quand elle laisse son regard errer autour d’elle, ou plutôt bien loin de là, dans le vaste champ de l’inconnu où l’emporte son imagination ? Nul ne le sait ; elle-même l’ignore sans doute, car Marthe, pour qui Jeanne n’a pas de secret, le lui a demandé souvent, et elle n’a pas su lui répondre. Jeanne est bien trop. indolente pour s’étudier elle-même. Elle se laisse vivre, se contentant d’être heureuse et de rendre heureux, autant qu’il est en son pouvoir, tous ceux qui l’entourent. Elle s’étonne toujours de l’activité de Marthe, qui de son côté cherche vainement à secouer la paresse de son amie.

Marthe a toujours aimé l’étude, aussi a-t-elle acquis très jeune une solide instruction ; mais, loin de s’imaginer, comme Jeanne, qu’elle n’a plus rien à apprendre parce qu’elle sait ce que doit savoir une jeune fille dans sa position, et même peut-être un peu plus, elle cherche sans cesse à s’instruire par de fortes et solides lectures pour le choix desquelles sa mère est, mieux que personne, capable de la guider. Elle propose souvent à Jeanne de travailler ou de lire avec elle ; mais les livres ennuient Jeanne, ou plutôt celle-ci n’aime que les livres frivoles, ceux qui parlent à l’imagination, et dans lesquels il n’y a rien ni pour l’esprit ni pour le cœur. La musique lui plaît davantage, pourtant elle ne travaille guère son piano ; au lieu de s’appliquer à interpréter les œuvres des maîtres, elle préfère les entendre exécuter. « Elle ne rattrapera jamais Marthe, » dit-elle. Il est vrai que celle-ci possède déjà un véritable talent.

Mme Colville, en mère sage, a depuis quelque temps habitué sa fille aux occupations du ménage, et Marthe s’y applique avec l’ardeur qu’elle apporte à toute chose.

Jeanne ne comprend guère le beau zèle de son amie pour de pareils soins ; ce n’est pas qu’elle les dédaigne, Jeanne n’est point une orgueilleuse ; mais ne sera-t-il pas temps pour elle de s’y livrer quand elle sera mariée et maîtresse de maison ? Quant aux travaux d’aiguille, ils l’ennuient horriblement, et elle s’estime bien heureuse de pouvoir les laisser à sa femme de chambre. Jeanne, il est vrai, ne reste pas absolument oisive, elle a toujours une broderie ou quelque bande de tapisserie entre les mains ; mais elle met un an à broder un col, et le dessus de fauteuil qu’elle avait entrepris l’année dernière pour la fête de sa mère est loin d’être terminé.

Quels que soient d’ailleurs la différence de leurs caractères et le peu de similitude de leurs goûts, l’amitié des deux jeunes filles n’en a jamais souffert ; et quand Mme Pinard laisse percer l’espoir, qu’elle n’a jamais cessé de nourrir, de voir un jour son mari nommé à un tribunal des environs de Paris, Marthe et Jeanne se regardent, et leurs yeux s’emplissent de larmes à la seule pensée d’une séparation possible.

Quoiqu’elle ait à peine six mois de plus que Jeanne, Marthe remplit auprès d’elle le rôle de sœur aînée. Vive et rieuse, elle a cependant le caractère bien plus sérieux que Jeanne la rêveuse, et elle a su prendre sur son amie une heureuse influence. Mais Marthe, elle aussi, a besoin de Jeanne : si elle l’aime, elle en est tendrement aimée, et les épanchements de leur mutuelle affection sont doux et utiles à sa nature expansive.

*
**

III

Cependant, quand Mme Pinard était seule avec Mme Colville, elle n’essayait pas de lui dissimuler son vif désir de quitter Honfleur, et la présidente approuvait son amie : c’est que celle-ci lui avait confié sa pensée tout entière. Depuis deux ans, la santé de la mère de Jeanne s’était fort altérée, et elle craignait, la pauvre femme, de succomber bientôt au mal qui la minait, mal dont les médecins n’avaient pu lui cacher la gravité. Elle avait interrogé en secret, d’abord son docteur habituel, puis un célèbre médecin du Havre ; tous deux avaient dû lui avouer qu’elle était très sérieusement atteinte. Son mari et sa fille ignoraient l’arrêt de la science. Mme Pinard avait trouvé dans son affection pour eux le courage de le leur cacher. « Qu’ils soient heureux, pensait-elle, le plus longtemps possible ; il sera assez temps de les chagriner quand je ne pourrai plus dissimuler mes souffrances. »

« Je voudrais, avant de mourir, passer encore quelque temps près de ma famille, avait-elle dit à Mme Colville quand, étouffée par son triste secret, elle s’était décidée enfin à le lui confier ; ce serait pour moi une consolation ; et puis, un jour ou l’autre mon mari ne pourra manquer de retourner à Paris, ma fille sans doute s’y mariera ; c’est là que doit être ma tombe.

 — Pourquoi, ma pauvre amie, vous arrêter à de pareilles pensées ? lui répondit Mme Colville. Votre maladie, pour être sérieuse, n’est pas désespérée ; vous n’êtes pas condamnée, et la science d’ailleurs est loin d’être infaillible. Dieu est bon, il vous conservera à ceux que vous aimez, et auxquels vous êtes si utiles. Marthe et moi nous le prierons tant pour vous, qu’il nous exaucera.

 — Marthe ? Oh ! non, qu’elle ne sache rien.

 — Marthe est discrète.

 — Mais elle n’a pas de secret pour Jeanne.

 — Ah ! je vous réponds d’elle comme de moi-même.

 — Elle souffrirait trop. Elle aime Jeanne comme une sœur, cette bonne Marthe.

 — Il faut bien qu’elle apprenne à souffrir.

 — Elle a le temps, la pauvre enfant, de faire ce triste apprentissage. Non, ne lui parlez de rien, ne répétez à personne ce que je vous ai dit, ce que j’aurais dû vous cacher à vous aussi.

 — Et pourquoi ?

 — Vous me le demandez, chère amie ? Est-ce que je ne vois pas quel mal je vous ai fait ? Vous cherchez à me rassurer, mais votre voix tremble, et il y a des pleurs dans vos yeux. Pauvre amie, la dissimulation que vous vous imposerez vis-à-vis de M. Pinard et de Jeanne doit être pour vous un assez grand supplice.

 — Les voir tristes et malheureux en serait un bien plus grand. »

Mme Calville promit à Mme Pinard le silence le plus absolu sur la confidence que celle-ci lui avait faite ; mais depuis lors son amitié s’ingénia à distraire la pauvre malade, à relever son courage parfois défaillant, à ranimer chez elle l’espérance.

Mme Colville avait à Paris des amis influents ; elle fit et fit faire par son mari les plus actives démarches pour obtenir son changement de résidence ; elle comprenait le désir de la malade, et croyait agir dans l’intérêt de Jeanne : il était bon, pensait-elle, qu’un malheur arrivant, l’orpheline ne fût point une étrangère pour sa famille. Dans une telle situation, Mme Colville ne pouvait songer à elle, ni même au chagrin que causerait à Marthe le départ de Jeanne. La véritable amitié vit de dévouement et de sacrifice ; elle le savait et l’avait de bonne heure appris & sa fille.

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