Amor-le-Pacifique et Feu-le-Conquérant. 2e édition

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Impr. de Vve Chanoine (Lyon). 1871. France (1870-1940, 3e République). In-16.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1871
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AMOR- LE - PACIFIQUE
ET
FEU-LE-CONQUÉRAIT
DEUXIEME ÉDITION
LYON
IMPRIMERIE ADMINISTRATIVE DE Ve CHANOINE
PLACE DE LA CHARITÉ, 10
1871
AMOR-LE-PACIFIQUE
ET
FEU - LE - CONQUERANT
Tous droits de reproduction et de traduction sont réservés.
AMOR-LE-PACIFIQUE
ET
FEU-LE-CONQUERANT
DEUXIEME ÉDITION
LYON
IMPRIMERIE ADMINISTRATIVE DE Ve CHANOINE
PLACE DE LA CHARITÉ, 10
1871
AMOR-LE-PACIFIQUE
ET
FEU-LE-CONQUÉRANT
CHAPITRE 1er.
O soleil ! soleil ! pourquoi tes rayons n'ont-ils
plus d'éclat?... Océan! pourquoi tes vagues écu-
mantes frappent-elles d'une fureur insensée les
ôtes épouvantées ?... Terre en délire, quelles trans-
formations subissent les entrailles, que ta surface
bouillonne comme les eaux de la mer?... Vents dé-
chaînés, montagnes chancelantes, grottes mugis-
santes, qu'annoncent vos terreurs inusitées?... Quel
subit vertige dans l'ombre embrasse la nature en-
tière!... O soleil, soleil, pourquoi les rayons n'ont-
ils plus d'éclat !!.
— 6 —
C'est que partout on se bat; c'est que le sang
inonde la terre ; c'est que Feu le pharisien, Feu le
nouveau conquérant passe avec ses conceptions ma-
chiavéliques !...
La nature pleure, l'humanité pleure ! Mais Feu
rit!... oui, Feu, l'homme aux guet-apens multi-
colores rit du sang qu'il fait répandre !...
Amor aussi passe à travers les haines, les ven-
geances suscitées par Feu ; Amor aussi passe au
milieu du sang et du feu ; mais, comme la nature,
comme l'humanité, il pleure Amor! il pleure Amor
le pacifique, Amor le juste ! et en pleurant il sou-
lage, il console, il guérit quelques victimes de la
guerre ; en pleurant avec les victimes il lutte vic-
torieusement contre Feu ; oui ! car ainsi il conserve
à l'humanité le germe de la croyance en Dieu que
Feu voudrait anéantir !...
Soudain Amor aperçoit son Frère Loyal, assis
sur le seuil d'une maison incendiée !
« — Frère, s'écrie-t-il, ils ont donc brûlé ton
habitation ?
— Oui, soupire Loyal ; et ma femme avec; et
mes enfants avec!... moi, on s'est contenté de me
jeter par la fenêtre... je me suis évanoui... à mon
réveil je n'ai trouvé que des cendres... des cen-
dres ! comprends-tu?... vois ce flacon !.. j'ai re-
cueilli là femme et enfants !
— Oh ! murmure Amor, pauvre frère!... viens
chez moi... du courage... je te consolerai, nous
vivrons ensemble... nous tâcherons d'oublier, de
pardonner...
— Moi ! réplique Loyal, oublier ! pardonner!...
Ah ! tu ne peux pas me comprendre, toi !... tu n'as
pas de famille !... et ta demeure ils l'ont donc res-
pectée?
— Pauvre frère, gémit Amor, placée comme elle
est, au milieu des montagnes et des bois, ma de-
meure est à l'abri des chercheurs d'or... mais l'au-
raient-ils brûlée! que m'importe! ma demeure
réelle, c'est la patrie ! ma famille, c'est l'huma-
nité!... et patrie et humanité, ils m'ont tout
ravi!... et. je souffre autant que toi !... Suis-moi,
frère, je t'emmène, n'est-ce pas?
— Non, répond Loyal, je n'ai plus rien ! laisse-
moi mourir ici... et que Feu marche sur mes cen-
dres !... Adieu, Amor, adieu !... »
A ces mots Amor charge Loyal sur ses épaules.,
il court, il vole... il est chez lui !...
— 8 —
Alors Loyal s'écrie :
« — Tu veux que je vive ? soit !... mais ce sera
pour travailler nuit et jour à ma vengeance... en-
tends-tu ; moi, Loyal, je détruirai l'oeuvre de Feu!...
Oui, tout le sang répandu sera vengé ! ma femme
et mes enfants seront vengés ! notre patrie sera
vengée ! je le jure...
— Ne le jure pas ! et je t'aiderai.
— Tu m'aiderais, loi!... non! je connais ton
coeur !... il pardonne... il n'est pas fait pour la ven-
geance !
— Je t'aiderai, te dis-je!... chacun de notre coté
travaillons.
— Quels sont les armes ?
— Une seule, la plume !
— Et les tiennes?
— L'enclume et la chimie !
— Eh bien, à l'oeuvre ! »
CHAPITRE II.
Voilà trois ans que Loyal et Amor travaillent...
depuis trois ans ils ne voient personne... depuis
— 9 —
trois ans ils gardent le silence : ils travaillent ! ils
travaillent ! ils travaillent !..
« — Ils sont fous ! pense le monde.
— Non ! soupirent les malheureux, ils souf-
frent !
— Ils sont heureux ! répliquent quelques sages ;
un feu divin les dévore : il est plus agréable de
communiquer avec Dieu qu'avec les hommes!... »
Un jour Loyal s'écrie :« Frère, j'ai réussi!...
viens voir!... » Amor pénètre dans l'atelier de
Loyal... Bientôt il en sort les traits bouleversés...
il ne peut que dire : « Ah ! c'est horrible !... tes
moyens de destruction sont infernaux ! ton inven-
tion est diabolique !.. je... » il ne peut achever...
il tombe... il n'est plus!...
Alors Loyal remplit la maison de cris déchirants ;
les cheveux en désordre, les bras en l'air, il
s'élance au dehors, tantôt s'enfonçant dans la forêt,
tantôt bondissant sur les rochers... trois fois il
s'éloigne... trois fois il revient...
Bientôt épuisé, haletant, il tombe sur Amor qu'il
presse, qu'il caresse, en murmurant: « Non, il
n'est pas mort !... Amor, réponds-moi!... Amor,
mon frère! Amor !... Mon Dieu! rendez-le moi ! et
— 10 —
je détruis ma machine! je détruis mon invention !...
Amor, parle-moi!... Oh! va, je n'aime plus mon
invention... je la déteste... je n'aime que toi... que
toi, entends-tu ! »
Hélas! il est trop tard!... Amor est déjà froid !...
Trois jours après cet événement, Loyal pénètre
à son tour dans la chambre d'Amor ; il y trouve un
manuscrit ainsi conçu :
CHAPITRE III
Le Travail d'Amor.
FEU. — Allons, fournis-moi le reste des capi-
taux... fais ton versement.
VENTOUSE. — Faut-il te le dire! j'ai des doutes ;
je n'ai plus foi en ion étoile.
FEU. —Et pourquoi cela?
VENTOUSE. — Une coalition se forme contre nous,
c'est évident ! on se groupe, on se met en colère.
FEU. — Si cela était vrai, nous nous mettrions
plus en colère qu'eux, et ils rendraient les armes !
VENTOUSE. — Tes moyens d'attaque sont con-
nus ; le succès n'est plus sûr.
— 11 —
FEU — Comment! mes moyens sont connus !...
J'ai conquis cinq royaumes et deux républiques !
ai-je jamais employé les mêmes procédés?...
non !... Chaque fois pour vaincre j'ai imaginé un
true différent.
VENTOUSE. — Je sais ; au moment de l'action tes
ressources varient; tu modifies la mise en scène :
pour donner le change tu varies les détails ; mais
les principes, tes éléments de conspiration, avant-
coureurs des combats, sont toujours les mêmes :
lu occupes l'attention publique d'un côté (le mau-
vais, le taux!), pendant que toutes les intrigues
portent de l'autre (le bon, le vrai !). Tu lances des
espions, tu achètes des journalistes, lu fomentes la
guerre civile... Puis, quand les partis sont bien
exaspérés entre eux; quand, toi, qui n'es pas sus-
ceptible d'alarmes, tu as réussi à alarmer les au-
tres ; alors, lu le fais déclarer la guerre ; tu inter-
viens, lu pêches dans l'eau trouble ; on te reçoit
comme un libérateur... et, comme résultat, la na-
tion que tu protéges est réduite en esclavage.
FEU. — Oh! pour le résultat, tu as raison, il ne
peut pas varier! J'ai réduit sept nations en esclava-
— 12 -
ge... mais les sujets de ces nations me serviront à
conquérir le reste du monde.
VENTOUSE. —Le monde! c'est trop.
FEU. — Je veux être le roi des conquérants;
j'entends que depuis la création aucun ne puisse
m'être comparé... Oh ! quelle gloire va rejaillir sur
mon nom !
VENTOUSE. — Et sur le mien !
FEU. — Certainement! ne sommes-nous pas as-
sociés !... Toi, tu es le grand monarque, le grand
capitaliste, le grand pourvoyeur... Moi, je suis l'or-
ganisateur, le génie incomparable, le héros!...
Moi ! je veux faire de toutes les nations une seule !
de toutes les religions une seule!... A nous deux,
nous aurons tout!... Je serai dans l'univers le pou-
voir temporel ! toi, tu seras le pouvoir spirituel !...
lu me domineras !
VENTOUSE. — C'est trop beau comme résultat !...
Mais, tes nouveaux principes, quels sont-ils ? j'en-
tends les connaître.
FEU. — J'ai inventé deux principes pour vain-
cre : l'un tout matériel, le pétrole! l'autre, tout mo-
ral... mais ce dernier, se subdivisant à l'infini, est
difficile à expliquer... Qu'il te suffise de savoir que
— 13 —
mes moyens que j'appellerai « moraux, » ne le se-
ront pas... cela ne s'est jamais vu : c'est donc nou-
veau !
VENTOUSE. — Je tiens à être éclairé; donne-moi
des détails... Voyons, par quels moyens moraux tu
vas vaincre le grand peuple que les autres nations
soutiennent, entends-tu !
FEU. — Par tous les moyens : pour conquérir il
faut marcher droit son chemin sans s'inquiéter du
mal que l'on peut faire à droite ou à gauche.
VENTOUSE. — D'autant que le mal que l'on fait
aux autres, on ne le ressent pas soi-même, n'est-ce
pas ?
FEU. — Que veux-tu dire par là ?
VENTOUSE. — Je veux dire qu'il est temps de le
mettre à la tête de notre armée : autrefois, les con-
quérants combattaient devant, et toi, lu com-
bats derrière !
FEU. — C'est nouveau !... et puis, exposer mes
jours serait risquer de compromettre le succès.
VENTOUSE. — Cependant on a parlé de lâ-
cheté !
FEU. — Qui ?
VENTOUSE. — Passons... Tu me disais que tous
— 14 —
les moyens le seraient bons pour réussir ; mais pas
de crimes, au moins !
FEU. — En politique tous les crimes sont per-
mis!... en politique seulement, remarque bien;
ainsi, dans la vie privée, je suis la crème des hon-
nêtes gens; je passe pour croire en Dieu avec féro-
cité; je suis un modèle de délicatesse, de vertu,
de..., mais nous parlerons de cela plus tard.
VENTOUSE. — Ah ! tu es athée en politique seule-
ment !
FEU. — En politique, je suis alliée et diplomate :
c'est-à-dire que nous vaincrons et que les apparences
seront sauvées.
VENTOUSE. — Notre adversaire Fraternité est bien
fort, et il a pour lui l'amour des peuples !
FEU. — Depuis que l'on combat à distance,
l'amour des peuples, le patriotisme, la générosité,
le courage, tout cela est devenu inutile : de bonnes
machines de guerre et des automates humains
d'une grande précision pour les servir, voilà ce
qu'il faut!... Quant à Fraternité, par d'habiles in-
trigues, par d'amères calomnies et par d'incompa-
rables manoeuvres souterraines, il sera compromis
moralement aux yeux des peuples et des rois, et
— 15 —
renversé ! A l'aide de meneurs fanatiques dressés
à donner le change, je ferai de sa vertu des vices
et de son patriotisme des crimes.. Voilà comment
peuples et rois soutiendront ma politique,... que
dis-je! il m'aideront même à égorger Fraternité.
VENTOUSE. — Que tu as l'âme noire ! comme tu
sais faire la guerre « morale, » la guerre à coups
d'épingles !
FEU. — On peut ainsi détruire un peuple sans
encourir la rigueur des lois.
VENTOUSE. — Oh ! que lu as l'âme noire !
FEU. — Mes paroles adressées aux peuples seront
onctueuses, mielleuses.
VENTOUSE. — Comme lu connais à fond les fai-
blesses, les cordes sensibles du genre humain !
FEU. — J'en conviens; l'art de la popularité, l'art
de se faire des prosélytes, n'importe où, ne m'est
pas inconnu.
VENTOUSE. — Tu excelles surtout à flatter les
instincts fangeux de la voyoucratie.
FEU. — Pourquoi pas ! Ne t'ai-je pas avoué que
tous les moyens m'étaient bons?... Tu le lais,...
tu est convaincu ! Tu vas m'apporter les éléments
2
— 16 —
indispensables pour atteindre noire but, n'est-ce
pas?
VENTOUSE. — Pas encore!... Il y a de par le
monde des sages, des clairvoyants qui pourraient
démasquer tes batteries,
FEU. — La masse est sotte, ignorante, mendiante
et vicieuse; conséquemment facile à exploiter, fa-
cile à acheter... Et puis nous aurons un vocabu-
laire à nous, au moyen duquel on nous admirera,
parce qu'on ne nous comprendra pas... Ne sais-tu
pas que l'on admire ce que l'on ne comprend pas?...
Qui admirerait-on sans les nombreuses exceptions
à la règle de la grammaire, sans la technologie,
sans la...
VENTOUSE. — Mais la jeunesse instruite?
FEU. — Eh bien ! même instruite la jeunesse est
naïve, facile à fanatiser; nombreux sont ses joints :
elle aime l'imprévu, le merveilleux, le miraculeux ;
je la servirai! Je ferai des miracles, je la passion-
nerai, je serai son grand homme, son Dieu!... elle
m'aimera, elle m'admirera, elle aura un culte pour
moi!... Je serai le courtisan de ses passions, de ses
vices : je lui montrerai le ciel et je la conduirai
chez Pluton !... Ce n'est pas tout! Des disciples de
— 17 —
bonne foi, dirigés, inspirés par mes créatures de
mauvaise foi, exalteront mon oeuvre; des histo-
riens crédules ou soudoyés dénatureront mon his-
toire,... je veux dire qu'ils feront de moi un modèle
à suivre!... Les moutons de Panurge feront le
reste... Et c'est ainsi que la race des conquérants,
moi en tète, sera immortalisée !
VENTOUSE. — Et les vieillards ?
FEU. — Je ferai en sorte que la vieillesse ne soit
plus respectée,... la jeunesse la bafouera.
VENTOUSE. — Et les pauvres?
FEU. —Toujours des réfutations ! tu ne m'écoutes
donc pas?... Les pauvres, on leur jettera quelques
miettes.
VENTOUSE. — Et les riches?
FEU. — On leur laissera quelque chose !... Dans
la crainte de tout perdre, ils seront à mes pieds.
VENTOUSE. — A nos pieds!
FEU. — Que tu es subtil ! que tu es chicaneur !...
A nos pieds, c'est évident! quand je dis « moi, »
c'est pour « toi ! » puisque nous ne faisons qu'un,
et que même tu me seras supérieur... Ne l'ai-je
pas dit que tu serais le créateur et moi la créature !
VENTOUSE. — Mais tu ne crois pas en Dieu ?
— 18 —
FEU. — En politique seulement.
VENTOUSE. — Pour le reste, tu n'y crois pas plus ;
tu joues la comédie.. C'est que je n'entends pas
être la dupe; je veux être le premier réellement et
non en apparence.
FEU. — Je te donnerai des garanties.
VENTOUSE. — On peut les violer.
FEU. — Des garanties formelles !
VENTOUSE. —Avant tout, il faut que je sois con-
vaincu.
FEU. — Soit, continue tes réfutations.
VENTOUSE. — Et les intéressés, les égoïstes, les
avares?
FEU. — Ceux-là nous les tiendrons par la ter-
reur !
VENTOUSE. — Et les déclassés, les ambitieux, les
vaniteux?
FEU. — Mes émissaires leur promettront des
places, des honneurs.
VENTOUSE. — Et les habiles, les intrigants, les
roués comme toi?
FEU. — D'abord personne n'est aussi roué que
moi !
VENTOUSE. — Mais tout le monde?
— 19 —
FEU.—Tout le monde pas plus qu'un seul ; je
suis un être à part; je vaux plus même que tous !...
Personne ne sait comme moi se servir tics sophismes
et des restrictions mentales; personne ne sait
comme moi surprendre la bonne foi d'un innocent
sous des banalités de langage ; c'est-à-dire l'aire
bonne grâce aux gens en face, tandis que j'organise
leur démolition par derrière; personne ne sait
comme moi être à propos servile, laquais même vis-
à-vis de l'ennemi, courtisant sa vanité, son amour-
propre ; lui laissant croire qu'il est fort pour que,
confiant, il ne se méfie pas; pour le maintenir
désarmé en face de mes créatures armées jusqu'aux
dents!... Quoi ! quelqu'un m'égalerait en rouerie!
Non ! non ! seul je sais manier la diplomatie ; seul
je sais, pour donner un semblant de contrôle, con-
sulter un conseil après avoir agi déjà ! seul je sais
donner au même mot plusieurs sens pour favoriser
les équivoques et faire impunément le contraire de
ce que je dis ; seul je connais à fond l'art de faire
des phrases pour enlever les masses ; seul je sais
exploiter à mon profit l'esprit de parti, et cela au
moyen d'espions qui sont dressés à plaider le pour
et le contre avec un tact exquis! au moyen d'espions.
— 20 —
qui savent envenimer les sentiments de rancune et
de vengeance, et aussi caresser les goûts, les ten-
dances, les cordes sensibles du genre humain!...
Seul je sais diffamer les honnêtes gens qui me ré-
sistent, pour détourner de moi l'examen public ;
seul je sais l'art de multiplier les religions pour
que, s'entre-dévorant, la nôtre seule reste ; seul je
sais gazer, parfumer le vice pour le faire aimer,
pour exciter les passions de tous les âges; seul je
sais envoyer sous main des séductrices à mon enne-
mi, et, s'il succombe, faire proclamer son immo-
ralité que j'ai fait naître.
VENTOUSE. — Et s'il ne succombe pas ?
FEU. — Alors, je le fais calomnier... et c'est
toujours la même chose... Seul, je sais me retour-
ner, n'avoir jamais tort, profiter des fautes d'au-
trui ; seul, je sais exploiter l'idée du jour en vogue,
la patronant aujourd'hui pour la dénigrer demain ;
seul, je sais, sous prétexte d'ordre, de moral,
d'union, engendrer la discorde et la démoralisation ;
et, si elles ne tournent pas à mon profit, accuser
les autres de les avoir fait naître... Seul, à force
d'intrigues, de conspirations, de calomnies et de
mensonges, je sais jouir d'une bonne réputation
— 21 —
aux yeux du inonde, ayant toujours à la bouche,
suivant les circonstances, un des grands mots sui-
vants : « Dieu, fraternité, liberté, honneur, pro-
grès, famille, devoir, sabre, droit, probité ! »
mots que j'exploite ! pour pouvoir dire aux naïfs
un jour ou l'autre : « obéissez-moi, c'est votre de-
voir !.. » Je suis le roi des pharisiens, le roi des
hypocrites, le roi des conspirateurs... Générale-
ment on dit : « il y a deux catégories dans l'huma-
nité : les athées et les croyants; » C'est faux!.,
dans le principe il n'y avait que des croyants...
C'est moi qui ai fait naître les athées !... tu vas me
comprendre... je ne crois pas en Dieu...
VENTOUSE. —Tu as peut-être peur d'y croire!..
S'il y a un Dieu, je te plains ; la récompense sera
légère! mais la peine, ah ! je frémis pour loi...
Ecoute, s'il y a un Dieu, à quoi sert de lutter con-
tre sa loi? Veux-tu donc tous nous entraîner avec
loi dans les enfers!
FEU.— Pas de sentiments! nous parlons poli-
tique !.. Je ne crois pas en Dieu, mais j'ai l'air d'y
croire en fanatique... quelques croyants ont goûté
ma doctrine... de là beaucoup s'imaginèrent que
tous les croyants jouaient la comédie,. alors beau-
22
coup cessèrent de croire et devinrent athées... Tu as
saisi mon jeu... à présent je n'ai plus qu'à me met-
tre, suivant les conjonctures, c'est-à-dire, suivant
mon intérêt, tantôt avec les athées, tantôt avec les
croyants; je suis comme le fléau d'une balance:
impassible entre les deux plateaux, je n'ai qu'à
veiller à coups de poinçon à ce que la balance ne
soit ni folle, ni paresseuse; les deux plateaux sont
d'une sensibilité extrême et ne se perdent jamais
de vue ; l'un baisse-t-il ! vite l'autre sonne le fléau-
support qui joue du poinçon, et vice versa... Ainsi
par moi il y aura toujours des haines, des ven-
geances, des guerres; par moi toujours les deux
moitiés du genre humain se calomnieront récipro-
quement, parce que j'ai tout bouleversé, tout tron-
qué, tout matérialisé; un immense scepticisme a
remplacé l'âme, la conscience, la loi de Dieu... et
j'en profite seul !..
VENTOUSE. — Je sais tout cela ! en résumé tu
t'appuies sur la morale pour servir tes intérêts ou
les vengeances; lu incrimines les intentions de tes
adversaires... et peu t'importe, je le sais bien, de
porter le trouble et la désolation chez les autres,
sous un prétexte quelconque, si lu y trouves ton
— 23 —
avantage; tu entretiens la discorde et l'immoralité
dans l'humanité pour te rendre nécessaire, c'est
entendu !.. tu as toujours un miroir devant les
yeux où tu te contemples ; seul tu te conduis bien ;
seul tu as de l'intelligence, de l'esprit, du coeur,
de la sagesse ; seul lu es infaillible ; tout ce qui est
beau t'appartient exclusivement, le laid est le par-
tage de la vile multitude!... es-tu pauvre? Tu
mendies! es-tu riche? Tu mendies encore!.., et
comme posé sur un piédestal et froidement com-
passé, tu sais en imposer au public en jetant autour
de toi un regard protecteur, un regard dérisoire! et
comme tu sais sur ta figure et dans ta bouche avoir
toutes les vertus, alors qu'au fond de ton coeur
grouillent les sept péchés capitaux!... comédien,
va ! tragédien, va !...
FEU. — Pas d'ironie! ce n'est pas le moment;
nous faisons de la politique !... Je continue : Par-
mi les institutions divines et humaines, je choisis
tout ce qui est grand et noble pour le dénaturer et.
l'exploiter !... J'en veux surtout à la bonne foi, à
la sincérité, à la loyauté, à la vérité ; si par exem-
ple un auteur de bonne foi et d'une haute valeur
morale me déclare la guerre ; je lance contre lui
— 24 —
un escadron de fanatiques, d'intrigants, de vicieux,
de sols, de détracteurs, de calomniateurs qui l'em-
pêchent démettre le pied à l'étrier ; au lieu du
succès qu'il espérait, il est bafoué ; mon état-
major d'éteignoirs proclame son chef-d'oeuvre une
ânerie!... Que certains hommes connaissent peu
leurs intérêts !... Si cet auteur m'eût encensé,
l'éteignoir eût été changé en réclame ! et, n'eût-il
produit qu'une ânerie, j'aurais fait sonner partout
son génie transcendant !... Qu'on se le dise!...
VENTOUSE. — Et les rois ?
FEU. —Encore!... les rois, les têtes du corps
social, ils me servent ! le soleil de ma gloire les a
éblouis, fascinés !
VENTOUSE. —Tu parles comme si tu allais com-
battre un ennemi complètement démoralisé, com-
plètement crédule !
FEU. — Tu veux tout savoir, soit ! je me livre à
toi... tu sauras tout... En vérité tu es aveugle!
comment! depuis noire dernière guerre, c'est-à-
dire depuis bientôt trois ans, je conspire sourde-
ment, et lu ne sais rien !... l'édifice à renverser
est miné, rongé, sans base et tu ne vois rien !
VENTOUSE. — Que ne le disais-tu tout de suite?
— 25 —
FEU. — Est-ce que la main qui allume la torche
doit se montrer ?
VENTOUSE. — A moi, oui !
FEU. — Sache donc que tous les principes mo-
raux que je viens de t'énumérer sont des faits
accomplis... Partout où nous devons agir la démo-
ralisation est complète; il n'y a plus que des opi-
nions factices s'appuyant sur des intérêts personnels
et matériels ; le prolétaire a perdu le goût du tra-
vail, le culte de la famille, des devoirs et de la
patrie ; il ne parle plus que de ses droits; le riche
en dehors de ces capitaux n'a plus de sentiments ;
l'avarice, la débauche, la fainéantise, les appétits
matériels sont à l'ordre du jour !... oui! la déca-
dence du grand peuple est manifeste : il est devenu
athée comme moi, moins l'hypocrisie qui m'est
propre et qui fait ma supériorité.,. Je lève tout
masque, puisque tu m'y forces... Comprends-tu
enfin!... J'ai manoeuvré pour supprimer Dieu, et,
avec lui, la conscience de mes adversaires... J'y
suis arrivé : actuellement je puis tout acheter avec
ton or.
Ainsi la lutte sera courte ; et, après la victoire,
on dira : « Comme il est généreux ce Feu ! il a su
— 26 —
épargner le sang avec son immense génie ! » c'est-
à-dire que je serai le génie du bien... moi le génie
du bien !... Eh ! il n'y avait que ce moyen pour
supplanter Fraternité... j'entendais toujours dire :
« Fraternité, génie du bien ; Feu, génie du mal !...»
On ne le dira plus !...
Ventouse! Ventouse! veux-tu que je dise un
mot, et aussitôt éclatent partout : guerre civile,
guerre intestine , guerres de religions , guerre de
partis, guerre de roi à roi, de peuple à peuple,
guerre de rois à peuples, guerre surtout des pauvres
contre les riches ; grande guerre sociale, en un
mot!.,.
Crois-moi, le moment est venu de frapper le
grand coup ; mes espions sont tous d'accord à cet
égard; ils m'écrivent: « Plus de paroles, des
actes !... Feu ! feu ! feu ! »
VENTOUSE. — Oui, feu Feu !...
FEU. — Et cette fois, je n'agirai pas progressive-
ment, je ne détrônerai pas les monarques les uns
après les autres, non! ils sauteront tous à la fois...
La poire est mûre, il faut l'avaler ! ou d'autres la
mangeraient, et nous avec!... Quoi ! j'ai tout pré-
paré, tout organisé, tout prévu, et tu hésites !
VENTOUSE. — Ton plan est nouveau, en effet.
FEU. — Oui ; mais, pour qu'il réussisse, il faut
agir immédiatement, comme la foudre !... s'il trans-
pire, nous sommes perdus!... Tu parlais de
coalition universelle ; eh bien ! il faut la prévenir !
il faut la déconcerter par la rapidité de nos me-
sures; il faut faire, et sur le champ, de l'électricité
morale et physique... Es-tu éclairé, maintenant?...
La conscience humaine est dominée par l'or ! le
culte du veau d'or seul subsiste, et c'est toi !
VENTOUSE. — Oui ! oui !... tu auras de l'or, tout
mon or... mais signe ce traité !
FEU (seul). — Et maintenant, je vais lutter di-
rectement contre Fraternité! Depuis que le
monde est monde, le bien et le mal (lui et moi)
nous luttons! Progressivement, nos forces con-
traires sont arrivées à leur apogée respectif... Je
l'ai vaincu matériellement... il me faut à cette
heure le vaincre moralement... Je ne sais pourquoi
j'hésite, je tremble... C'est que tout s'émousse
contre Fraternité, contre cette âme incorruptible !...
Quand je m'approche de lui, mes membres frisson-
— 28 —
nent, je me trouble ! et il en profite , lui, pour
plonger son regard dans le mien !... et je me sens
frémir tout entier !... et je suis comme fatalement
entraîné vers lui !... il m'attire comme il attire
tout ce qui l'entoure... Quelle est donc celte force
morale qui dompte la matière ?... Quelle influence
il exerce sur les siens ! Comme on l'aime!... Si
j'essayais de l'aimer... ceux qui l'aiment paraissent
si heureux !... et moi, au fond, je suis malheu-
reux !... D'affreux remords me rongent le coeur...
lui seul pourrait m'en délivrer !... Non ! non ! pas
de faiblesse!... Quoi! j'ai dans les mains un
pouvoir absolu, et un homme me résisterait, me
braverait, me dompterait ? le soleil de son regard
m'éblouirait ?... Non! Non! il faut qu'il meure,..
J'emploierai toutes les machinations dont la civili-
sation est capable... Je le terrasserai, je l'écraserai...
et le monde battra des mains !
HUMANITÉ. — Hélas ! hélas ! mon frère Frater-
nité m'a quittée pour parcourir le monde et m'ap-
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porter- bien tôt, disait-il, la justice et le bonheur...
Il y a longtemps qu'il est parti... et point de nou-
velles de sa part !... le ne sais pourquoi, je tremble !
je sens sur mon coeur un poids énorme... il me
semble qu'un malheur est arrivé ! et ma misère
augmente chaque jour ! et mes entrailles souffrent
d'un mal inconnu !...
FRATERNITÉ. — Me voilà, soeur
HUMANITÉ. — Ah ! Enfin!... Embrasse-moi,
frère!.,. Tu viens me délivrer, n'est-ce pas?...
Ote-moi mes chaînes... Fais taire ce mal affreux
qui me dévore... Hâte-toi, hâte-toi !.., Mais comme
tu es triste ! Comme tes traits sont altérés !... Oh !
il pleure... Tu pleures, frère !... Pourquoi pleures-
tu? Mon Dieu ! il pleure ! il pleure !... Parle, parle,
oh ! parle, frère, j'ai le courage de tout entendre.
FRATERNITÉ. — Soeur, soeur! j'ai échoué! j'ai
échoué !... Mon Dieu ! que je voudrais être privé de
ce corps infernal ! Mon Dieu, pourquoi mon âme
divine n'est-elle pas libre dans l'espace!... O liberté,
tu n'es qu'une servitude avec cette puissante enve-
loppe de chair pour entraves !... Voile ta face,
ô Humanité ! j'ai parcouru l'univers, où je n'ai
trouvé que froide raison, calculs égoïstes et corrup-
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tion... Pleure, O Humanité ! l'athéisme, le phari-
saïsme, le hideux matérialisme, le droit du plus
fort l'emportent... Hélas, oui! le vice est triom-
phant, et, terrassée, la vertu est de nouveau persé-
cutée!... Le grand financier, le grand monarque
Ventouse nous a trahis! et Feu le conquérant a
dénaturé, exploité, anéanti noire cause !
HUMANITÉ, — Feu le pharisien ! Feu le conqué-
rant!... Que maudits soient les conquérants !
Depuis la création, ces misérables convertissent en
mal le bien que nous voulons faire !... Mais tu es
blessé, frère !... ce sang qui coule sur ta poitrine...
FRATERNITÉ. — Ce n'est rien !... c'est mon coeur
qui saigne... et toi, grand Dieu ! dans quel état je
le retrouve... et tes larmes vont encore couler... et
point de remède, non ! point de remède ici-bas !...
Nous sommes esclaves ! et esclaves de Feu !
HUMANITÉ. — Que maudits soient les conqué-
rants ! Quoi! celle race infâme, qui ose proclamer
qu'en politique il n'y a pas de crimes, nous asser-
virait !
FRATERNITÉ. — Un crime est toujours un crime
aux yeux de Dieu et des gens de bien !... En poli-
tique, un crime est même plus infamant, plus

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