Amour ou patrie, souvenirs d'Alsace, 1870-1871

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Sandoz et Fischbacher (Paris). 1872. In-8° , XIII-246 p..
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Publié le : lundi 1 janvier 1872
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AMOUR
ou
PATRIE
SOUVENIRS D'ALSACE
1870-1871
PARIS
SANDOZ ET FISCHBACHER, ÉDITEURS
33, RUE DE SEINE ET RUE DES SAINTS-PÈRES, 33
1872
Tous droits réservés.
AMOUR OU PATRIE
SOUVENIRS D'ALSACE
1870-1871
PARIS. — TYPOGRAPHIE DE CH. MEYRUEIS
Rue Cujas, 13. — 1872.
AMOUR
ou
PATRIE
SOUVENIRS D'ALSACE
1870-1871
A qui perd tout, Dieu reste encore,
Dieu là-haut, l'espoir ici-bas.
(A. DE MUSSET.)
PARIS
SANDOZ ET FISCHBACHER, ÉDITEURS
33, RUE DE SEINE ET RUE DES SAINTS-PERES, 33
1872
Tous droits réservés.
PREFACE
Ce n'est pas un roman que j'ai eu la prétention
d'écrire. Ce petit volume n'est autre chose que l'é-
cho des souffrances et des émotions d'une année
de deuil, il n'a d'autre but que de montrer com-
ment l'Alsace aime la France et comment elle en-
tend lui rester fidèle. C'est à ce titre que je le
publie.
Bien des mois ont passé sur l'espoir et les tris-
tesses que ces pages renferment, mais — est-il
nécessaire de le dire? — nos sentiments sont
aujourd'hui ce qu'ils étaient il y a un an. C'est
en vain qu'on a cherché à gagner nos coeurs, qu'on
vi Préface.
a employé tour à tour les promesses et les mena-
ces, rien ne pourra nous faire oublier la France.
La réprobation unanime qu'ont rencontrée quel-
ques défections attristantes, est une preuve de plus
de l'attachement que l'on conserve à la patrie.
Aussi quand des Allemands ou des Alsaciens
allemands viennent nous prêcher la réconciliation,
l'union, la fusion entre l'annexé et l'annexant, et
cela au nom des principes chrétiens qui réprou-
vent la haine, nous avons le devoir de répondre
un mot, et le droit de demander qu'on nous
écoute.
Je ne puis ici que parler pour moi, n'ayant pas
qualité pour qu'il en soit autrement, mais je suis
persuadé que mon opinion est celle d'une grande
partie de mes concitoyens.
On nous accuse de haïr! Qu'on le sache une
fois, nous condamnons tout sentiment de haine et
de vengeance. Nous avons beaucoup aimé l'Al-
lemagne, — moi, pour ma part, je l'aime encore
— et l'amère déception qu'elle nous a causée n'a
pas été une de nos moindres douleurs. Mais au-
jourd'hui nous sommes obligés d'élever et de main-
Préfacé. vii
tenir une barrière entre l'Alsace et l'Allemagne.
Nous ne reconnaissons pas, nous n'acceptons pas
une annexion faite sans notre consentement, nous
voulons rester Français et pour cela nous oppo-
sons la force morale à la force matérielle. Les
Allemands ne s'assiéront pas à nos foyers, ils n'en-
treront pas dans nos familles. Ce sont des étran-
gers qui demeureront étrangers. Ils ont conquis
un territoire, mais ils n'ont pas conquis les coeurs
qui appartiennent à la France et lui seront tou-
jours fidèles.
On nous accuse de haïr! L'amour de la France,
la réserve vis-à-vis de l'Allemagne seraient donc
de la haine ? Ne pas se jeter dans les bras du vain-
queur, rester dignes et froids et exhorter nos com-
patriotes à en faire autant, à se garder pour la
France, c'est là avoir des sentiments antichré-
tiens? — Dieu nous préserve d'oublier les recom-
mandations de l'Evangile. Si notre ennemi a faim
nous lui donnerons à manger, s'il a soif nous lui
donnerons à boire; nous n'avons pas de rancune
individuelle contre ceux qui nous ont fait, hélas !
tant de mal. Nous pouvons pardonner, mais nous
viii Préface.
ne pouvons oublier, parce que nous n'en avons pas
le droit. Si l'amour est un principe divin, la jus-
tice ne l'est pas moins et nous ne voulons et ne
devons à aucun prix sanctionner une injustice.
Loin de nous la pensée de souhaiter une guerre
nouvelle qui vienne nous délivrer du joug; nous
saurons attendre l'heure où Dieu nous rendra a
la France, et dussions-nous mourir tous avant
qu'elle eût sonné, cette heure bénie, nos dernières
paroles seront un cri d'amour pour notre patrie,
une recommandation de fidélité à nos enfants.
On nous accuse de haïr! Eh bien, non, nous ne
haïssons pas. Quand nos fils s'éloigneront de la
maison paternelle pour échapper à cette loi sévère
et inhumaine qui veut les faire servir dans les
rangs du vainqueur alors que les cendres de leurs
aînés morts pour la France sont à peine refroidies;
quand nous nous trouverons tous dans la déchi-
rante alternative ou de quitter les lieux si chers
qui nous ont vus naître, les parents, les amis dont
l'affection a enrichi nos plus belles années, ou
bien de nous soumettre mornes et tristes à deve-
nir Allemands de fait; quand nos coeurs se bri-
Préface. ix
seront à la longue sous cette douleur de chaque
jour, de chaque heure, de chaque instant, nous ne
maudirons pas ceux qui nous font verser tant de
larmes, car nous savons aussi bien que nos cen-
seurs ce que Dieu demande de nous.
Mais, de grâce, qu'on ne nous parle pas tant des
nombreux avantages de l'annexion, des bienfaits
matériels et intellectuels qu'elle répandra dans
toutes les classes. Qu'on ne nous engage pas à
nous rallier à l'Allemagne parce que nous avons
tout à y gagner. Dieu merci, dans ce siècle où l'on
n'adore que la force et l'argent, il est encore des
hommes, naïfs peut-être, qui leur préfèrent l'hon-
neur et la patrie et qui, pour rester fidèles à leurs
convictions, ne craindront aucun sacrifice.
Sans doute, la position des Alsaciens est bien
difficile, bien délicate, et nous nous devons les
uns aux autres de ne pas nous juger à la légère.
Que de pères de famille, forcés pour donner du
pain à leurs enfants, de conserver une position
qui les met plus ou moins sous la dépendance des
autorités allemandes ! Peut-on concevoir quelque
chose de plus amer et de plus humiliant? Faut-il
x Préface.
s'étonner si, de ces coeurs condamnés à ronger leur
frein en silence, s'élèvent parfois de sourdes im-
précations contre les conquérants? Faut-il s'é-
tonner si, en présence du triomphe de l'injustice
on se prend à répéter ces paroles de l'Ecclésiaste,
aussi vraies aujourd'hui qu'il y a trois mille ans :
« Je me suis mis à considérer toutes les oppres-
sions qui se font sous le soleil et la force est du
côté de ceux qui oppriment et les opprimés n'ont
point de consolateur. C'est pourquoi j'estime plus
les morts qui sont déjà morts que les vivants qui
sont encore vivants. Même j'estime celui qui n'a
pas été, plus heureux que les uns et les autres,
car il n'a pas vu les méchantes actions qui se font
sous le soleil.-»
Oh ! il y a de ces heures sombres où le décou-
ragement nous gagne tout à fait, où devant l'ave-
nir qui nous reste nous envions le sort de ceux qui,
tombés dans les combats n'ont du moins plus à souf-
frir ce que nous souffrons. Mais nous ne nous
abandonnerons pas à cet affaissement maladif qui
nous ôterait peu à peu une énergie dont nous
avons tant besoin. Nous relèverons la tête parce
Préface. xi
que nous croyons au droit et à la justice, et cette
croyance sera notre sauvegarde, notre bouclier,
contre les tentations du désespoir.
Ce que nous affirmons ainsi comme étant notre
plus intime certitude, d'autres n'ont su que le nier,
mais ce sont précisément les conséquences de cette
négation du droit qui seront pour l'Allemagne le
boulet de galérien qu'elle traînera toujours après
elle. Car c'est une loi fatale, mais immuable, qu'un
crime entraîne à un autre crime et qu'une iniquité
en engendre une seconde.
Nous le voyons en ce moment. L'Allemagne a
pris l'Alsace malgré la volonté de ses habitants;
elle n'a pas cherché, — chacun sait pourquoi — ce
que ses juristes les plus éminents considèrent
comme une chose essentielle, la reconnaissance
par les populations du changement accompli. Aussi
qu'arrive-t-il à présent'.' Le gouvernement alle-
mand, craignant d'avoir une province peuplée de
Français, essaye de recourir à des mesures dra-
coniennes. Il a ses nationaux dans toutes les par-
ties du monde, et il menace de renvoyer, de bannir
non-seulement tous les Alsaciens qui opteront
XII Préface.
pour leur ancienne patrie, mais aussi les Français
établis en Alsace. Il revient sur ses déclarations,
sur ses interprétations', sur ses promesses, et
mieux encore, en ce qui concerne les personnes
ayant opté avant ces dernières semaines, il renie
sa propre signature qui leur notifiait la perte de
leur « qualité de sujets de l'Empire allemand ! "
Et tout cela, parce qu'il a déclaré légitime et juste
de sacrifier près de deux millions d'ames à l'or-
gueil de la conquête et à ce qu'il croit être un gage
de sécurité pour l'avenir.
Un mot encore sur le livre que je présente au pu-
blic. Tout lecteur impartial y verra une oeuvre d'a-
mour envers la France et non de haine envers l'Al-
lemagne. Aucune passion n'a dicté mes jugements,
je n'ai pas plus atténué nos fautes que je n'ai excusé
celles de nos ennemis, car je n'admets pas que la
souffrance conduise à la partialité. Mon seul désir
est que ces quelques pages prouvent à ceux qui-y
jetteront les yeux, que le bonheur, les plus chères
affections, tout ce qui fait la joie de la vie peut être
sacrifié au devoir et aux fortes convictions.
L'Allemagne, hélas! ne le comprendra pas.
Préface. xiii
Elle passe fière et insensible à côté de notre
grande douleur. Dans quelques jours elle célé-
brera Bruyamment l'installation de l'Université
de Strasbourg, et la ville qui a si bien pu apprécier
la science militaire allemande va assister, la mort
dans l'âme, aux fêtes triomphales de ses nouveaux
maîtres. Ce sera la conquête intellectuelle faisant
suite à la conquête matérielle, et il n'est pas jus-
qu'à nos antiques sommets des Vosges qui ne de-
vront, eux aussi, être les témoins de toutes ces
réjouissances et entendre les chants patriotiques
des savants d'outre-Rhin.
Mais ces notes si gaies seront une dissonance
au milieu des accents désolés de ceux qui portent
le deuil de leur patrie. L'Alsace ne connaît plus la
joie, et si l'écho fidèle répète au loin les paroles
qui s'échappent de nos coeurs, ce seront celles du
poëte en exil, que des milliers et des milliers de
voix redisent depuis un an et rediront sans se las-
ser jamais :
O France, France aimée et qu'on pleure toujours!
17 avril 1872.
AMOUR OU PATRIE
CLAIRE OLLMANN A LUCIE ALLEVARD, A GENEVE
X... (Haut-Rhin), ii juillet 1870.
Ce n'est pas une vaine supposition de ta part,
chère amie, que d'assigner un motif puissant,
mystérieux, à l'agitation que ma dernière lettre
n'est pas parvenue à te dissimuler. Oui, ces bruits
de guerre sont pour moi quelque chose d'affreux,
et je dois à ta sincère et constante amitié une ex-
plication détaillée des causes de ma douleur.
Tu t'es aperçue forcément des changements que
cette dernière année a produits en moi; tu as dû en
chercher la cause et je ne t'étonnerai certes pas en
t'apprenant que depuis mon séjour à Rippoldsau
une image bien chère est sans cesse devant mes
yeux, un nom aimé est prêt à s'échapper de mes lè-
vres, et qu'enfin, pour tout dire, ton amie d'enfance,
sans être officiellement fiancée, sait parfaitement
qu'elle n'épousera jamais qu'Albert de Treuenfels.
1
2
Amour ou Patrie.
Je te dirai en deux mots comment nous nous
sommes connus. La santé de mon père ayant, tu
le sais, impérieusement réclamé l'usage des eaux
de Rippoldsau, nous y avons passé deux mois,
l'été dernier, avec ma tante Valberg et son fils.
Ce pauvre Ernest, presque toujours malade depuis
son enfance, avait été encore plus souffrant que de
coutume, et notre médecin, pour lui redonner
quelques forces, lui conseilla de nous accompagner
dans la Forêt-Noire. Mon cousin s'y décida d'au-
tant plus volontiers qu'il savait trouver à Rip-
poldsau un de ses meilleurs amis d'Allemagne, le
baron de Treuenfels, avec lequel il s'était extrê-
mement lié quelques années auparavant à l'uni-
versité de Bonn.
M. de Treuenfels, officier dans l'armée prus-
sienne, avait été grièvement blessé à Sadowa, et
les trois étés qui suivirent la campagne de Bohême
le ramenèrent régulièrement à Rippoldsau. L'an-
née dernière, il s'y rendit plutôt par reconnais-
sance que par nécessité, car sa santé, compléte-
ment raffermie, n'exigeait plus aucun soin, mais
cette belle vallée avait gagné son coeur, et il m'a
avoué depuis qu'un instinct irrésistible l'avait
poussé à y revenir.
Dès le soir de notre arrivée, Ernest serra là
Souvenirs d'Alsace.
3
main à son ami, mais ce ne fut que le lendemain
que je fis sa connaissance. Oublierai-je jamais
cette heure qui a exercé une telle influence sur
ma vie?
Nous étions à déjeuner, ma tante, Ernest et
moi, dans cette allée de tilleuls dont je t'ai parlé
fréquemment. Mon père, qui avait aperçu quel-
ques industriels de Mulhouse, les avait rejoints
pour parler coton avec eux, et nous faisions à nous
trois des études de moeurs sur la foule qui bour-
donnait autour de nous, lorsque soudain Ernest
voit passer son ami. Il l'appelle, nous l'amène et
nous le présente.
Ne va pas croire, je te prie, à un de ces coups
de foudre dont parlent les romans. M. de Treuen-
fels me plut immédiatement, j'en conviens, mais
ce fut tout. Je dois dire cependant que, dès notre
première entrevue, je fus frappée de son élévation
de pensée et de sa profonde intelligence des
hommes et des choses. Beaucoup d'esprit et beau-
coup de bienveillance., voilà ce qui caractérise ses
jugements. Et son regard reflète si bien la noblesse
de son âme!
Tu vas me demander une description minu-
tieuse. J'en suis incapable, je te le dis à l'avance.
Au physique, Albert est tout entier pour moi
4
Amour ou Patrie.
dans ses yeux et dans sa voix. Il n'a rien d'alle-
mand dans son extérieur. Son enfance et sa pre-
mière jeunesse passées à Paris, où son père était
secrétaire d'ambassade, lui ont permis de parler
notre langue aussi facilement que la sienne et avec
une excessive pureté.
Les choses ont marché vite, je ne saurais le
nier, mais pour qui connaît la vie des eaux, c'est
parfaitement explicable. Nous passions nos jour-
nées ensemble, car ma tante avait aussi été cap-
tivée par M. de Treuenfels et appréciait beaucoup
sa société. Nos lectures en commun, nos prome-
nades quotidiennes, la passion que tous deux nous
avons pour la musique, en un mot, cette fréquen-
tation incessante, nous permit de nous connaître
bien mieux en huit jours qu'on ne se connaît dans
le monde au bout d'un an ou deux. Chez moi
l'amour n'a fait que suivre l'estime et l'admira-
tion. Je me trouvais en présence d'une telle supé-
riorité morale que le respect enthousiaste qu'Al-
bert m'inspirait était à lui seul déjà un sentiment
bien doux. Je tiens beaucoup sans doute à une
certaine hauteur intellectuelle, mais cela ne m'eût
pas suffi. Tandis que devant ces qualités du
coeur,— cette bonté et cette patience inaltérables
jointes à une énergie, une volonté droite et ferme,
Souvenirs d'Alsace.
5
cette franchise sans brusquerie, cette limpidité de
l'âme que rien n'avait jamais ternie, — je me sen-
tais si peu de chose que j'eusse aimé Albert sans
pensée de retour, trop heureuse d'avoir eu le pri-
vilége de le voir et de l'entendre.
Oui, chère amie, tel a été le commencement de
mon amour. Je n'avais pas l'idée que M. de Treuen-
fels pût m'aimer, moi qui n'ai rien de ce qu'il faut
pour captiver un homme, moi qui ne suis ni jolie
ni aimable, qui ne possède aucune grâce féminine,
ayant passé ma vie à feuilleter de vieux bouquins
avec Ernest. Et pourtant je suis aimée comme ja-
mais femme ne l'a été, car il n'est pas possible de
trouver un second Albert.
Je m'oublie, mais cela me fait du bien de te
parler enfin à coeur ouvert.
Au bout de quelques semaines nous ne pouvions
plus mettre en doute nos sentiments réciproques.
M. de Treuenfels s'adressa à ma tante, car il
voyait bien que c'était là, et non chez mon père,
qu'il rencontrerait de la sympathie. Madame Val-
berg lui dit tout de suite qu'elle l'appuierait très-
volontiers et il fit une demande formelle à mon
père. Ce dernier répliqua qu'ayant promis à ma
mère mourante de me laisser entièrement libre
dans mon choix, la réponse dépendait de sa fille
6
Amour ou Patrie.
et non de lui. Lorsqu'il sut par sa belle-soeur que
mon consentement était certain, il ajouta qu'ayant
fait deux promesses il les tiendrait toutes les deux :
il avait juré à ma mère que je ne me marierais pas
avant d'avoir atteint ma vingt-deuxième année et
je n'avais que vingt ans. Notre mariage ne pour-
rait donc avoir lieu qu'en 1871, et en attendant
mon père demanda que la chose fût tenue secrète
et qu'il n'y eût pas de fiançailles officielles. La sen-
tence nous parut un peu dure, mais nous savions
que notre amour est de ceux que la séparation ne
peut ébranler, et nous nous quittâmes le 1er sep-
tembre 1869, l'espoir dans le coeur et avec une
parfaite confiance dans l'avenir.
M. de Treuenfels ayant perdu ses parents depuis
quelques années est tout à fait libre et maître de
ses actions. Il promit de garder le silence, et ma
tante Valberg et Ernest furent les seules personnes
qui eurent connaissance de nos projets. La défense
expresse de mon père d'en parler même à ma meil-
leure amie a été la seule cause de mon silence à
ton égard, silence qui a pesé lourdement sur mon
coeur, sois-en bien convaincue. J'ai enfin obtenu
l'autorisation de te mettre dans notre confidence,
et comme ma tante doit aller à Genève dans
deux ou trois jours, elle te donnera de vive voix
Souvenirs d'Alsace.
7
les détails rétrospectifs qui feraient de ma lettre
un volume si je me laissais aller à te les écrire.
Oh ! Lucie, les beaux purs que nous avons pas-
sés dans ce cher Rippoldsau après nous être pro-
mis l'un à l'autre ! Aimer et être aimé — ces deux
mots c'est la vie dans toute sa plénitude, dans toute
sa magnificence.
Aussi tu comprends mon angoisse indicible à
la seule possibilité d'une guerre. M. de Treuenfels,
je te l'annonçais tantôt, est officier de cavalerie
dans l'armée prussienne; c'est te dire qu'il devrait
marcher contre la France et que mais non, je
ne puis arrêter ma pensée là-dessus. Cet horrible
forfait ne sera pas; Dieu ne permettra point que
des milliers de vies soient moissonnées pour satis-
faire aux ambitions coupables des empereurs et
des rois. J'espère encore, je ne puis admettre un
tel malheur.
ALBERT DE TREUENFELS A ERNEST VALBERG.
Treuenfels (Brandebourg), 17 juillet 1870.
C'est donc fini; jusqu'à la dernière heure je me
suis refusé à croire à cette guerre fatale, et, Dieu
8 Amour ou Patrie.
m'en est témoin, ce n'est pas seul un sentiment
personnel qui me fait qualifier de fatale la lutte qui
se prépare.
Ernest, je suis bien malheureux; toute ma féli-
cité terrestre m'échappe au moment où je m'en
croyais le plus sûr. La moitié du temps d'épreuve
était passée, et ne prévoyant aucun obstacle sérieux
à la réalisation de mes plus chers désirs, je m'ar-
mais de patience pour cette seconde année qu'il
fallait encore traverser. Et maintenant, mon ami,
qui peut répondre d'un seul jour? Le soldat revien-
dra-t-il vers sa fiancée ou la mort brisera-t-elle
les liens qu'aucune puissance humaine ne pourra
rompre ? Car, vous le voyez, je suis très-sûr de
Claire; cette guerre fratricide que tous deux nous
ne pouvons que réprouver ne saurait être une bar-
rière entre nous. La justice est du côté de l'Al-
lemagne, vous ne voudrez pas me le contester,
mais d'autre part je ne puis rendre toute la France
responsable de cet acte de démence d'un souverain
aux abois qui joue son dernier, atout et qui perdra
la partie, n'en doutez pas. Non, vous minorité in-
telligente et sensée, vous n'avez pas désiré ce duel
entre deux peuples faits pour s'aimer et s'estimer;
vous aviez compris que les aspirations unitaires
de l'Allemagne ne constituaient pas un péril pour
Souvenirs d'Alsace.
9
la France et que c'est à la politique cauteleuse et
hésitante du gouvernement de l'Empereur qu'est
dû ce malaise général des esprits qui vous inquiète
et vous oppresse depuis Sadowa.
Ernest, si ce n'était la pensée de ma bien-aimée,
je vous trouverais plus à plaindre que moi. Je vais
combattre pour l'intégrité de ma patrie, pour son
indépendance. Toute notre jeunesse animée d'un
même esprit se lève ardente et frémissante. Les
ennemis d'hier sont les alliés d'aujourd'hui, il n'y
a plus qu'un grand peuple qui veut être maître de
ses destinées et repousser à tout jamais l'immixtion
de l'étranger dans ses affaires intérieures. Mais en
France, pour quelle cause vous battez-vous? Vous
savez mieux que moi, que cette guerre déclarée sur
le plus frivole des prétextes, n'a d'autre but que
de resserrer en vous jetant de la poudre aux yeux
les liens qui vous retiennent depuis vingt ans, et
qu'à la première victoire on vous escamotera le
peu de liberté qu'on s'était vu forcé de vous
octroyer. Par quelle torture morale vous devez
passer, vous qui voyez clair dans tout cela ! Quels
souhaits pouvez-vous former? Le triomphe de
votre nation serait son avilissement final et cepen-
dant on ne peut désirer le succès d'un ennemi.
Aussi, je vous le répète, vous êtes plus à plaindre
I.
10 - Amour ou Patrie.
que moi, et la seule chose qui me console pour
vous, c'est que votre santé soit un obstacle insur-
montable à votre participation active à la lutte qui
va s'engager.
Cher ami, nul ne sait ce qui peut arriver; lais-
sez-moi donc vous adresser une instante prière.
Vous êtes un frère pour Claire; soyez-le plus
encore, donnez-lui du courage, donnez-m'en à
moi-même en continuant malgré tout à m'écrire.
Adressez toujours vos lettrés chez moi, au château
de Treuenfels, mon intendant me les fera parvenir
et vous enverra les miennes, car mon honneur
militaire me commande de ne pas trahir les mou-
vements de notre armée en vous indiquant d'où
j'écris, et vous-même préférerez ne rien savoir. Je
vous quitte, mais quel que soit le sort que l'avenir
nous réserve, mon amour pour Claire et ma
profonde amitié pour vous ne cesseront qu'avec
ma vie.
ERNEST VALBFRG A ALBERT DE TREUENFELS.
X... (Haut-Rhin), 21 juillet 1870.
Claire était hier au désespoir. Son père lui a dé-
fendu de vous écrire. Il ne veut pas lui interdire
Souvenirs d'Alsace. 11
toute espérance pour l'avenir, mais il n'a pas su
comprendre qu'elle tenait à vous envoyer encore
un mot avant le moment où vous exposerez jour-
nellement votre vie. Aussi vers le soir j'ai été
trouver ma chère petite soeur et lui ai dit que je
vous expliquerais la cause de son silence. Elle m'a
tendu la main sans pouvoir articuler une syllabe
et a fondu en larmes. Ce moment de faiblesse chez
une personne qui a toujours su se dominer et qui
unit à un caractère passionné et ardent le self-
command le plus parfait, m'a fait voir par quelles
angoisses elle a dû passer ces jours-ci, et prenant
son bras sous le mien je l'ai emmenée au jardin,
pensant que la brise embaumée du soir lui ferait
du bien et que la nature, le plus grand pacificateur
après Dieu, pourrait aussi accomplir son oeuvre
et ramener le calme dans ce coeur torturé.
— Ernest, me dit-elle, après avoir fait quelques
pas, ce n'était pas la crainte de voir mon silence
mal interprété qui m'a tant oppressée. Je suis
aussi sûre d'Albert que de moi-même, l'amour ne
permet pas le doute, mais je croyais que toi aussi
tu cesserais ta correspondance, une remarque de
ta mère me l'avait fait supposer, et je me voyais
déjà privée de toutes nouvelles, entendant parler
de batailles, d'engagements fréquents, Albert
12 Amour ou Patrie.
blessé, ô Dieu, mourant peut-être, et moi con-
damnée à ne rien savoir, devenant presque folle à
la pensée de ce qui pourrait advenir. Aussi, cher
ami, je ne te demande qu'une chose; fais pro-
mettre à Albert que s'il lui arrive quoi que ce soit
il te prévienne, ou te fasse prévenir. Seule cette
formelle assurance me permettra de supporter la vie
que je vais mener, car tout dans ce monde, est
préférable à l'incertitude. » Elle s'interrompit et je
vis à son regard brillant qu'une sorte de fièvre la
dévorait.
— Claire, repris-je doucement, Albert me don-
nera de ses nouvelles, nous saurons toujours ce
qu'il devient et je te jure solennellement de ne
jamais rien te cacher. Tout ce que je pourrai faire
pour calmer tes inquiétudes, pour adoucir ta dou-
leur, je le ferai. Notre affection fraternelle date de
notre plus tendre enfance et ce rôle de frère aîné
que j'ai toujours rempli auprès de toi, je le pren-
drai plus au sérieux encore, aujourd'hui que
l'épreuve t'a atteinte. Ton bonheur m'est aussi
cher que le mien, ainsi aie toute confiance en moi,
tu le peux sans crainte. Tu auras beaucoup à
souffrir, mais je serai la pour partager ta souf-
france.
— Merci, frère, répondit-elle, et sans ajouter un
Souvenirs d'Alsace. 13
mot elle me serra la main et reprit le chemin de
la maison.
Je continuai à me promener, mais les pensées
les plus diverses se croisaient dans mon esprit. Ce
soir, me disais-je, tout est calme, tout est pur; un
ciel étoile que pas un nuage ne trouble semble in-
diquer que partout règne la paix, le recueillement.
La fleur fraîchement éclose s'endort mollement
bercée par un tiède zéphyr, et le murmure argentin
du ruisseau, le chant de quelque grillon solitaire
viennent seuls animer le silence du soir. Mais
dans quelques semaines que verrons-nous ? Quel-
les scènes éclaireront ces mêmes étoiles ? Sera-ce
un champ de bataille où les cris d'angoisse et d'a-
gonie de milliers de créatures humaines réson-
neront comme autant de notes déchirantes qui
troublent l'harmonie de la nature? Sera-ce une
plaine dévastée, des moissons foulées aux pieds,
des maisons en ruines, des populations errantes et
affamées, fout ce lugubre cortége d'horreurs sans
nom que la guerre traîne après elle? Et dire qu'il
appartient à quelques hommes, à quelques ambi-
tieux de déchaîner ainsi sur deux pays ces tour-
mentes affreuses qui vont balayant tout devant
elles, défiant la civilisation, le progrès, la frater-
nité des peuples, et qui, sans pitié, sans merci,
14 Amour ou Patrie.
renversent pour de longues années les bases d'un
avenir de paix universelle.
Oh ! Albert, pardonnez-moi de me laisser aller;
vous m'avez souvent raillé sur mes dispositions
sentimentales, mais songez combien il est dur
pour un homme jeune encore de ne pouvoir me-
ner une vie active, de se voir condamné à l'inac-
tion, au rôle de spectateur, alors que le coeur et
l'esprit sont encore si vivants. Cette existence de
malade est bien pénible, elle surexcite mon ima-
gination et me porte tout naturellement à me
représenter les choses sous des couleurs trop
vives.
Je me proposais de répondre bien longuement
à votre dernière lettre, mais je ne veux pas vous
faire attendre davantage des nouvelles de Claire
et je remets la politique à deux ou trois jours.
Comme vous, cher Albert, je répéterai que notre
amitié n'a rien à craindre des événements.
ALBERT DE TREUENFELS A CLAIRE OLLMANN.
... 25 juillet 1870.
Ma bien-aimée, je reçois une lettre d'Ernest
m'annonçant qu'il ne vous est plus permis de
Souvenirs d'Alsace. 15
m'écrire. Je ne veux pas essayer de vous dire ce
que cette décision me fait souffrir, car je sais que
vous en souffrez tout autant. Hélas! moi aussi je
ne vous écrirai plus, Claire; je dois avant tout
respecter la volonté de votre père, mais je ne puis
résister au désir de vous envoyer au moins un mot
d'adieu. Madame Valberg consentira à vous le
remettre, je n'en doute pas.
Claire, Claire, vous souvenez-vous de notre
dernière promenade à Rippoldsau ? Votre tante
prétextant la fatigue s'installa sur un banc et nous
laissa continuer notre course. Nous errâmes dans
ces forêts touffues jusqu'à ce que le hasard nous
conduisit à un petit rocher dominant la vallée.
Nous nous assîmes là afin de nous reposer un peu,
et je me rappellerai toujours ces paroles qui vous
échappèrent subitement : «Albert, mon bonheur
est trop grand, trop intense, il ne saurait durer;
je voudrais mourir ici au moment où je le possède
dans toute sa plénitude, mourir en vous répétant
une fois encore ce cri de mon âme, je vous aime,
je vous aime. »
Je ne suis pas superstitieux, mais un frisson
envahit tout mon être. Etait-il vraiment trop com-
plet pour cette terre, ce bonheur qui inondait nos
coeurs et dont les mystérieuses effluves nous enj-
16 Amour ou Patrie.
vraient? Devions-nous répéter avec Schiller: «Ici-
bas la joie sans mélange, n'a jamais été le partage
d'aucun être humain » (1).
Ah! mon amie, ce doute amer ne m'effleura
qu'un court instant; pourquoi songer à la mort
quand tout autour de nous n'était qu'exubérance
de vie? Je vous attirai à moi sans vous répondre
et là, seuls devant Dieu, nous nous promîmes que
rien, rien au monde n'altérerait jamais un amour
plus fort que la mort.
Claire, vous n'avez pas oublié cet instant de
suprême félicité; aujourd'hui que les plus tristes
circonstances nous séparent, vous sentez comme
moi que l'amour abaisse toutes les barrières et ré-
duit à néant toutes les haines. Ma bien-aimée,
que Dieu vous garde, qu'il vous protége ! Vous
êtes forte, énergique, vous ne perdrez pas con-
fiance, vous croirez en moi comme je crois en vous,
et un jour viendra où nous nous retrouverons.
Claire, adieu, c'est pour cette heure-là que je
veux vivre.
(1) Des Lebens ungemischte Freude
Ward keinem Irdischen zum Theil.
(Der Ring des Polykrates.)
Souvenirs d'Alsace. 17
ERNEST VALBERG A ALBERT DE TREUENFELS.
X... (Haut-Rhin), 27 juillet 1870.
Je vous ai promis de répondre à la partie de
votre lettre que j'ai laissée de côté il y a quelques
jours et je viens tenir ma promesse. Avant tout,
permettez-moi de vous rappeler que je puis juger
en toute impartialité. Je suis Français, mais
ennemi déclaré du gouvernement qui a voulu la
guerre, et mes anciennes sympathies pour le pays
de Goethe ont des racines trop profondes dans mon
coeur pour que je puisse être, de parti pris, injuste
et passionné.
Le droit est de votre côté, me dites-vous; vous
combattez pour votre patrie, pour votre territoire !
Vous, nation paisible, ne vouliez pas la guerre;
une agression inique vous force à vous défendre
et c'est l'enthousiasme de la bonne cause qui pro-
duit en Allemagne un tel élan patriotique. —Je
n'ai aucune intention de nier les torts de la France,
ils sont d'une évidence palpable, mais je vous
poserai une seule question : M. de Bismarck est-il,
oui ou non, content de notre coup de tête ? La ré-
ponse, pour moi, n'est pas douteuse. Tous les
18 Amour ou Patrie.
partisans de l'unité allemande savent que l'édifice
de 1866 aura son couronnement le jour où l'Al-
lemagne montrera à l'horizon le fantôme mena-
çant d'une invasion française. Cette Allemagne
une, c'est la Prusse qui veut la faire, et la bril-
lante campagne contre l'Autriche a été la première
étape vers ce but auquel on tend. Mais nous étions
là; ni amis ni ennemis, une puissance avec
laquelle il faut compter, une puissance jalouse
à l'excès dès qu'il s'agit de gloire militaire, et,
pardonnez-moi l'expression, un peuple qu'on ne
peut duper qu'en y mettant des formes; bref nous
gênions beaucoup la Prusse. Nous avions avec
fort mauvaise grâce accepté les résultats de Sa-
dowa, mais comment faire un pas de plus, faire
le dernier pas avec un voisin ombrageux comme
la France? — A quoi avoir recours? — Nous dé-
clarer la guerre ? — Impossible. Ce serait se met-
tre l'Europe à dos en dévoilant son" ambition aux
yeux de tous et jamais l'Allemagne n'eût suivi
M. de Bismarck dans cette voie. Mais souhaiter
que la France prenne l'initiative, que les hâbleurs
parisiens exaspèrent le sentiment public allemand,
et que devant une attaque insensée toute la nation
se lève comme un seul homme ! Quoi de plus légi-
time et de mieux trouvé.
Souvenirs d'Alsace. 19
Ne m'objectez pas que je raisonne sans base
aucune. Avez-vous oublié ces paroles que me dit
un jour à Rippoldsau un de vos amis, membre
influent du parti national-libéral ? « Je n'ai rien
contre la France, je ne lui veux pas de mal, mais
si nous pouvions avoir la guerre, l'unité allemande
serait faite. » M. de Helmwil ne faisait en cela que
traduire la pensée d'un grand nombre de ses com-
patriotes, et si je relève aujourd'hui la chose, ce
n'est pas pour excuser mon pays, car nous pou-
vions par une conduite franche et loyale déjouer
les plans de nos adversaires, et tout en ne nous
mêlant pas des affaires intérieures de l'Allemagne,
éviter qu'on fît à nos dépens ce que l'on ne man-
quera pas de faire, et ce que le temps et la volonté
du peuple librement exprimée devraient seuls
amener.
Vous voyez, cher ami, que je ne partage en
rien la folle confiance de mes concitoyens. Nous
pourrons remporter une ou deux victoires, mais
en fin de compte nous nous briserons devant
les masses admirablement disciplinées que vous
avez à nous opposer. Je connais trop bien l'Al-
lemagne pour avoir quelque doute à cet égard, et
ici, Albert, je me rencontre tout à fait avec vous.
Oui, vous pouvez me plaindre, car moi, Français
20 Amour ou Patrie.
de coeur et d'âme je ne puis désirer sans arrière-
pensée le succès de nos armes. Oui, je sais que
l'on spécule sur un peu de gloire pour redorer nos
chaînes et nous remettre plus que jamais sous le
joug. Et cette foule aveuglée qui crie aujourd'hui
" à Berlin, à Berlin » ne se doute pas que dans son
insanité elle nous précipite vers l'abîme. La vic-
toire et la défaite sont également redoutables et
c'est la mort dans l'âme que je songe à l'avenir.
Assez pour le moment; ces lignes ne vous trou-
veront plus chez vous et vous rejoindront à l'ar-
mée. — Albert, songez à Claire et conservez dans
votre coeur un peu de sympathie pour sa patrie en
attendant que vienne le jour où la haine et l'ini-
mitié cesseront.
MADAME VALBERG A ERNEST VALBERG.
C... (Vosges), 5 août 1870.
Dieu soit loué, notre malade va de mieux en
mieux et je ne puis que confirmer les bonnes nou-
velles que je t'ai données par dépêche. Je fré-
missais à la pensée de ne plus trouver ma fille en
vie et ce voyage de Mulhouse à Schlestadt m'a
Souvenirs d'Alsace. 21
paru interminable. Claire cherchait en vain à
me rassurer, je voyais qu'elle-même n'avait plus
grand espoir et il manquait aux paroles d'encou-
ragement qu'elle me prodiguait, cet accent d'in-
time conviction qui seul peut leur donner du
poids.
Nous eûmes de la peine à trouver une voiture à
Schlestadt et il était près de sept heures lorsque
nous arrivâmes à C Edmond s'élança à notre
rencontre et la nouvelle d'une crise salutaire et
décisive nous salua avant que nous eussions mis
pied à terre. Je trouvai ta soeur bien faible encore,
mais tout à fait hors de danger et ne réclamant
plus que des soins attentifs et du repos. Edmond
est hors de lui de joie, il ne peut pas quitter sa
femme et passe des heures entières assis au pied de
son lit à la regarder avec bonheur. Ce matin je
n'ai pu m'empêcher de lui insinuer en souriant
qu'une demi-heure passée dans les ateliers ne
serait probablement pas du temps perdu, le coup
d'oeil du maître n'étant pas chose inutile, mais je
n'ai point réussi à le faire bouger et il m'a ré-
pondu avec son enjouement habituel : « Ma femme
d'abord, les affaires ensuite. Un avare qui a cru
perdre son trésor le plus précieux ne se lasse pas
de le contempler lorsqu'il en reprend possession.
22 Amour ou Patrie.
Je suis dans le même cas et chaque fois que je
m'éloigne de Marie, les horribles angoisses des
jours derniers me reprennent et je n'ai d'autre
ressource que de revenir bien vite auprès d'elle
pour me prouver, de visu, qu'elle est encore de
ce monde et en pleine convalescence. »
Les maris aussi amoureux de leur femme après
deux ans de mariage ne se comptent pas à la
douzaine, aussi je renonce à tout plaidoyer en
faveur des broches de filature et des métiers à tis-
ser, et je laisse mon gendre continuer son rôle
de garde-malade.
Claire s'éloigne un peu de nous et je le com-
prends. Nos jeunes gens ignorent son secret et elle
se domine si bien qu'elle parle de la guerre et
discute avec ce bouillant Edmond sans trahir ses
angoisses cachées. Mais il lui en coûte, et elle a
besoin de solitude pour détendre ses nerfs et se,
laisser un peu aller; Ces natures de fer souffrent
plus que d'autres; concentrant tout en elles-
mêmes, elles perdent ce soulagement si grand de
l'expression qui est pour l'homme une vraie sou-
pape de sûreté.
Un étrange caractère que celui de notre chère
" Madame Sagesse » comme l'appelait toujours
Edmond. Je n'ai jamais vu un tel mélange de
Souvenirs d'Alsace. 23
passion et de calme. Elle sent plus vivement que
nous tous et elle se possède et se domine mieux
que qui que ce soit. Ses grands yeux noirs jettent
de vraies flammes et ses traits irréguliers, trop
fortement accentués pour une femme ont un je ne
sais quoi qui charme plus que bien des beautés
classiques. Il y a en elle un composé de qualités
et de défauts masculins, à côté de vertus toutes
féminines. Elle a l'intelligence d'un homme, et
un caractère décidé, énergique, un peu domi-
nateur, que sa position de fille unique et bien dé-
laissée par son père a encore développé. Mais pour
le coeur elle est femme dans toute la force du terme.
Elle donne et n'exige rien, c'est l'amour dévoué
et s'oubliant lui-même. Elle se serait attachée à
M. de Treuenfels même sans qu'il y eût réci-
procité; se sacrifier à l'objet aimé est pour elle un
besoin, et si le sentiment du devoir n'était point
le principe même de toutes ses actions, je crois
qu'elle pourrait être capable des plus grandes
folies. Elle immolerait tout à l'amour, mais par
contre-coup, je sais que si jamais il le faut elle im-
molera l'amour au devoir. Dieu la préserve d'une
pareille alternative car je puis deviner ce qu'il lui
en coûterait. On ne la connaît guère, en général;
on la croit froide parce qu'elle est Un peu roide et
24 Amour ou Patrie.
qu'elle n'a pas cette amabilité de société dont je ne
veux pas médire, mais qui n'a de prix que lors-
qu'elle est sincère. On l'accuse d'avoir des goûts
absurdes pour une femme, de mépriser les chiffons
et les broderies pour s'inquiéter beaucoup plus qu'il
ne convient des questions politiques, religieuses et
sociales. Que de fois des âmes charitables lui ont
prédit que son ménage ressemblerait à celui de
Madame Jellyby de Dickens qui s'occupait sans
cesse de noirs petits Africains d'existence problé-
matique et nullement de donner à dîner à ses
enfants. Mais,combien Claire est mal jugée! Elle
a un esprit très-pratique, un coup d'oeil sûr et
juste, un vrai don d'organisation. Pour peu qu'elle
n'ait pas à mettre continuellement la main à la
pâte, elle dirigera admirablement sa maison; seu-
lement elle ne se contentera jamais d'une de ces
existences terre à terre, où le souci du pot-au-feu
est du matin au soir la seule question à l'ordre du
jour.
Je ne sais comment il se fait que je m'appesan-
tisse ainsi sur le compte de cette enfant que nous
aimons tant. Tu la connais aussi bien que moi,
tu n'es même pas étranger à ses goûts sérieux,
car c'est en étudiant avec toi, sous ta direction,
qu'elle est entrée dans cette voie périlleuse et
Souvenirs d'Alsace. 25
qu'elle t'a suivi à ces hauteurs inaccessibles à. la
plupart des femmes. Tu es donc plus ou moins
responsable des résultats, et il est fort heureux
que M. de Treuenfels, reniant en cela sa patrie
allemande, professe une sincère horreur des con-
fitures et des conserves, ce triomphe des ména-
gères d'outre-Rhin, car il devrait s'en prendre à
toi de lui avoir dressé une femme aussi dépourvue
de ces vertus germaines.
Pauvre Claire, je l'observe en silence et je crois
que le spectacle du bonheur d'Edmond et de
Marie est aussi une souffrance pour elle. Voir ces
enfants jouir de leur douce vie à deux, de cette vie
qu'aucun nuage n'avait obscurcie jusqu'à la ma-
ladie de Marie, et se dire qu'un semblable bonheur
après lui avoir été promis, à elle aussi, est main-
tenant soumis à toutes les éventualités d'un avenir
trouble et lointain, — oh ! c'est bien dur pour
elle.
En outre, la pensée de savoir celui qu'elle aime
dans les rangs de l'armée ennemie lui serre le
coeur bien qu'elle ne l'avoue pas. Quelque opposé
qu'on ait été à cette guerre, on prend pourtant fait
et cause pour nos vaillants soldats, et à l'heure qu'il
est, tout Allemand, tout adversaire de notre armée
est notre adversaire, notre ennemi.
26 Amour ou Patrie.
A bientôt d'autres nouvelles et je ne doute pas
qu'elles ne soient meilleures encore. Marie te prie
d'avoir la complaisance de te bien porter afin que
nous puissions prolonger notre séjour auprès
d'elle. Quant à moi, je ne te demanderai que
de me dire exactement comment tout marche,
c'est la meilleure manière de m'épargner des in-
quiétudes.
P. S. Je rouvre ma lettre. Qu'apprenons-nous?
Un désastre pour nos armes ! Nous aurions été
battus à Wissembourg et le général Abel Douay
serait tué ! Mais cela ne peut être qu'un enga-
gement sans importance, le résultat d'une surprise.
Mac-Mahon est là, et le triomphe de nos ennemis
ne sera que de courte durée. Si je t'avais à mes
côtés, toi pessimiste incorrigible, tu me lancerais
de nouveau les douze cent mille hommes de l'Al-
lemagne à la tête, mais elle n'est pas en Alsace,
cette armée de sauterelles, et je ne suppose pas
qu'en moins de trois semaines on ait pu l'avoir
tout entière sous la main, campée autour de Wis-
sembourg et prête à avaler d'une seule bouchée
nos zouaves et nos turcos. Non, que Mac-Mahon
se mette à l'oeuvre et nous verrons bien.
Souvenirs d'Alsace. 27
MADAME VALBERG A ERNEST VALBERG.
C. (Vosges), II août 1870,
Tenir une plume au commencement de cette
semaine n'eût pas été possible. Je ne suis pas en-
core remise de ce coup de foudre et sans essayer
d'analyser mes impressions je vais te conter un
peu les incidents, les émotions qui ont rempli ces
jours derniers.
Je t'écrivais le 5 au soir, au moment où nous
venions d'apprendre la nouvelle du combat de
Wissembourg. Le 6, rien de saillant; Marie a
essayé de se lever dans l'après-midi et ne s'en est
pas mal trouvée. Nous avons passé ce samedi fort
gaiement et Claire seule éprouvait une sorte de
vague inquiétude qu'elle ne parvenait presque pas
à dissimuler. Je lui en demandai la cause, le soir
lorsqu'elle prit congé de moi.
— Je ne saurais vous expliquer ce. que j'ai, me
répondit-elle; je sens qu'il se passe quelque chose
de grave, de sérieux. J'ai beau faire, je ne puis
secouer cette oppression sous laquelle je suffoque.
Dieu veuille que ce ne soit que de l'enfantillage de
28 Amour ou Patrie.
ma part et non le pressentiment d'un grand mal-
heur. »
Je l'embrassai en l'exhortant à chasser ces idées
noires et elle sortit sans ajouter un mot.
Le 7, au matin, pas de journaux de Paris. Cela
nous parut étrange. Tout à coup vers quatre heu-
res du soir nous arrive de G , notre chef-lieu
de canton, un exprès qui apportait à Edmond avec
un billet du maire, la copie des dépêches annon-
çant la double défaite de Mac-Mahon et de Fros-
sard. —Je renonce à te décrire notre consternation.
Quoi ! Mac-Mahon, le brave des braves battu par
le prince royal de Prusse; nos Français, en pleine
déroute fuyant dans toutes les directions; les Prus-
siens sur leurs talons pouvant nous arriver d'un
jour à l'autre! Quelle soirée! Je ne l'oublierai de
ma vie. On tint un conseil de famille autour du
lit de Marie qui, levée plus tôt que la veille s'était
recouchée un instant avant l'arrivée de ce messager
de malheur.
— Vous ne pouvez rester ici, disait Edmond, il
faut partir, emmener Marie dans le Haut-Rhin;
là du moins vous serez tranquilles, et si le danger
approche, quoi de plus simple que de passer en
Suisse. Quant à moi je demeure à mon poste, cela
va sans dire. Et en achevant sa phrase, son regard
Souvenirs d'Alsace. 29
mélancolique se dirigea vers sa femme et je vis
bien que, si la séparation lui semblait un devoir,
ce devoir serait très-difficile à accomplir.
— Je ne sais vraiment que dire et que faire,
répondis-je; Marie n'est guère transportable, et
d'un autre côté il vaut mieux risquer la fatigue
d'un voyage que les périls d'une invasion prus-
sienne. Qu'en penses-tu, Claire?
Cette dernière, silencieuse jusque-là, releva la
tête et d'un ton net et déterminé :
— Si vous me demandez mon avis, le voici :
Restons tranquillement ou nous sommes. Ce n'est
ni demain,.ni après-demain que les Prussiens se
dirigeront vers nos montagnes. Ils commenceront
par cerner Strasbourg et il est fort peu probable
que l'armée victorieuse passe les Vosges de nos
côtés, alors que tant d'autres voies plus rappro-
chées de Woerth lui sont ouvertes. On va in-
quiéter la retraite de Mac-Mahon et l'on ne perdra
pas deux ou trois jours à venir jusqu'ici. Enfin,
en supposant que mes prévisions soient fausses,
les Prussiens ne sont pas des sauvages, et Marie a
beaucoup plus à craindre d'un voyage entrepris
dans l'état où elle se trouve que des quelques en-
nuis causés par un passage de troupes allemandes.
— Ah! Madame Sagesse, vous avez raison
2.
30 Amour ou Patrie.
comme toujours, s'écria Edmond. Etais-je assez
sot de me laisser impressionner de la sorte par
cette lettre de Tessier qui, en vrai poltron qu'il
est, voit déjà un Prussien dans chaque buisson. Il
est évident qu'ils ne viendront pas ici, ils n'y son-
geront même pas, ce n'est nullement leur chemin.
Quant à la bonne opinion que vous avez de ces
hordes germaines, c'est autre chose, je ne la par-
tage point. Ces graves mangeurs de choucroute,
ces solennels professeurs en lunettes, décorés du
casque à pointe ne sont pas des anthropophages et
ne nous rôtiront pas dans nos lits, j'admettrai cela
pour vous faire plaisir; mais se bien conduire, mais
être des modèles de vertu — un moment. Gare à
nos caves et à nos garde-manger. Tous ces gens
ont des estomacs sans fond, cela vous viderait leur
Rhin allemand depuis sa source jusqu'à son em-
bouchure si on renouvelait en leur honneur le
miracle des noces de Cana. J'avais une mienne
grand'mère qui les avait vus à l'oeuvre en 1815 et
qui soutenait que les Autrichiens et les Cosaques
étaient de petits anges en comparaison de ces mau-
dits Prussiens.
J'essayais en vain à cause de Claire d'arrêter ce
déluge de paroles, mais Edmond continua en s'ani-
mant toujours plus :
Souvenirs d'Alsace. 31
— Et dire que ces êtres-là nous ont battus !
Tenez, cela me renverse; il y a là-dessous quelque
ténébreuse machination qu'on découvrira plus
tard. Ou bien ils étaient dix contre un, et ce dé-
solant Ernest avait raison en parlant de plus d'un
million d'hommes. — Vous allez me jeter la pierre.
Mon cher beau-frère a fait déteindre sur vous deux,
et surtout sur Claire, une bonne dose de son prus-
sianisme. Vous me direz que nous ne devions pas
déclarer la guerre, que nous n'avons pas le droit
pour nous, que nous avons cherché à la Prusse
une vraie querelle d'Allemand en exigeant de ce
bon Guillaume la promesse que jamais son petit
cousin ne regarderait plus du côté de l'Espagne.
Vous me direz tout cela et mille autres choses, et
Claire avec sa grave éloquence cherchera à me
rendre «juste et équitable. » Mais, pour Dieu,
laissez la justice en paix. Je n'étais pas pour la
guerre, vous le savez bien, mais maintenant qu'elle
est en train, il faut au moins qu'elle tourne à notre
gloire, et j'espérais que Mac-Mahon les écraserait
si complétement qu'ils prendraient tous leurs jam-
bes à leur cou et se hâteraient de s'enfuir sans de-
mander leur reste. Non, c'est à n'y pas croire.
Nos zouaves reculer devant des Allemands ! Cela
doit être la fin du monde, et pour nous y préparer
32 Amour ou Patrie.
on commence par mettre à l'envers notre pauvre
planète qui n'en peut mais. Les Français vont
tourner à la mélancolie et aux rêves philosophi-
ques, et les blonds Germains deviendront lestes,
légers et spirituels. Paris se transformera en une
vaste université, bien brumeuse et nuageuse d'où
le rire et la gaieté seront bannis, et Berlin four-
nira les modes nouvelles et les opéras-bouffes. Ah !
le joli monde que cela fera.
Le tout débité d'un seul jet sans se donner le
temps de respirer.
Heureusement il lui revint à l'esprit que sa
femme avait encore la tête bien faible et il s'arrêta
court.
— Quel, enfant je suis, pourquoi me laissez-
vous causer avec tant de volubilité ! Quelle fatigue
j'impose à cette pauvre Marie, et Claire pour me
punir de mes hérésies proposera de m'envoyer aux
petites-maisons, en compagnie de certains Pari-
siens qu'elle y expédierait volontiers.
— Claire proposera de vous envoyer au lit,
grand enfant que vous êtes, lui dis-je, et ce sera
nécessaire pour calmer votre imagination surexci-
tée. Il s'agit d'être posé et réfléchi, maintenant,
afin d'être prêt à tout. Nous restons ici, c'est chose
convenue, je crois aussi que pendant quelques
Souvenirs d'Alsace. 33
jours du moins nous ne risquons pas de voir les
Prussiens. Ainsi nous pouvons nous retirer et
essayer de dormir tranquillement si tant est que
l'on puisse dormir après un choc comme celui que
nous avons ressenti.
Passer une nuit tranquille, quelle utopie ! Tout
le Bas-Rhin a dû fuir vers les montagnes; dès le
dimanche soir on n'entendait que voitures et char-
rettes roulant dans toutes les directions, et ce
vacarme a continué sans interruption jusqu'au
lendemain matin. Aussi me levai-je à l'aube pour
aller un peu aux renseignements. Cette procession
de fuyards ne se composait que de gens effarés,
littéralement affolés de terreur qui s'éloignaient
au plus vite des environs de Strasbourg, persuadés
que les Allemands brûleraient et saccageraient
tout sur leur passage. Cela faisait mal de voir ces
grands chars couverts de paille où étaient entas-
sées des familles entières, depuis l'aïeule trem-
blante jusqu'à l'enfant nouveau-né que la jeune
mère pâle et défaite serrait convulsivement sur
son coeur. Ah ! la guerre, nous allons la voir de
près; elle ne se bornera pas pour nous à quelque
pompeux récit de bataille et aux couronnes de
lauriers cueillies à des centaines de lieues de nos
frontières. Ce ne sera plus une guerre d'Italie ou
34 Amour ou Patrie.
de Crimée, non, nous saurons ce qu'il en coûte
d'être sur le lieu même de l'action.
Dans l'après-midi de ce même jour, nous enten-
dons soudain des cris de détresse. «Voilà les
Prussiens, nous sommes perdus,» et tous les
ouvriers, tous les paysans se sauvent, qui dans les
bois, qui dans les champs, sans même s'assurer
tout d'abord si Prussien il y a oui ou non.
Nous courons aux fenêtres et nous apercevons à
distance une masse confuse et bizarre qui s'avance
de nos côtés. Ce ne sont pas des Prussiens, mais,
hélas, des fuyards de Reichshoffen qui, séparés du
gros de l'armée, vont tenter de rejoindre leur ma-
réchal dans la direction de Nancy. Quel affreux
pêle-mêle ! Zouaves, turcos, fantassins, cuirassiers
cheminent à la débandade, l'oeil morne, la démar-
che languissante. Ces gens-là n'ont pas confiance,
cela se voit; ils ont perdu la foi en eux-mêmes et
en leurs chefs; le mot de trahison circule tout bas
et ne tardera pas à être crié bien haut. Ce n'est
pourtant pas Mac-Mahon qu'ils accusent, car il
s'est battu comme un lion, mais c'est Leboeuf qui
doit les avoir vendus aux Prussiens. —Pourquoi
les a-t-on laissés sans munitions? pourquoi de
Failly n'est-il pas venu à leur secours ? Avec l'aide
du cinquième corps ils auraient frotté les Alle-
Souvenirs d'Alsace. 35
mands, cela ne fait pas de doute. Et Mac-Mahon
l'avait demandé, ce cinquième corps. Qu'y a-t-il
là-dessous?
Et ainsi ils passent tristes et découragés et nous-
mêmes ne pouvons secouer la désolante impres-
sion qu'ils ont produite sur nous.
Edmond, les poings serrés, a peine à retenir un
sanglot et je l'entends se dire à mi-voix : Ce n'est
plus mon armée, cette armée qui ne connaissait
que la victoire, c'est un lendemain de Leipzig ou
de Waterloo. Que deviendra la France?
Mais, cher Ernest, c'est un vrai journal que je
t'écris et il prend des proportions que la poste
n'admettra pas. Ne sois pas inquiet à notre sujet;
ces deux derniers jours se sont passés sans amener
le moindre événement local digne d'être men-
tionné et je m'imagine que ce petit coin des Vosges
sera quelque temps encore à l'abri de l'invasion
ennemie.
ERNEST VALBERG A MADAME VALBERG.
X... (Haut-Rhin), 15 août 1870:
Que je suis préoccupé de vous savoir toutes deux
loin de la maison dans un pareil moment. Si du
36 Amour ou Patrie.
moins je pouvais voyager facilement et aller vous
rejoindre, mais il n'y a pas moyen, et du reste, par
le temps qui court, je ne voudrais pas laisser mon
oncle seul, car le Bas-Rhin n'a pas le monopole des
paniques et des déménagements. Ici aussi on en a
usé et abusé pendant deux ou trois jours et les
esprits ne sont calmés que depuis peu.
Quelle journée que celle du 7! Moins rap-
prochés que vous du théâtre de la lutte, nous
avons eu beaucoup plus vite les nouvelles vraies
et fausses qu'on a colportées à l'envi. Ce canard
qui a mis tout Paris en émoi nous a aussi été servi,
et le 6, donc le jour même de ce terrible désastre,
je n'eusse conseillé à personne de nier le fait des
quarante mille Prussiens cernés dans la forêt de
Haguenau. Hélas! le lendemain il fallut bien se
rendre à l'évidence, et pour porter le trouble à son
comble, le sous-préfet de Schlestadt, et après lui
le préfet du Haut-Rhin, viennent annoncer qu'un
corps d'armée a traversé le Rhin. Les troupes de
Douay passent trois jours à Dannemarie pour
attendre leurs ennemis invisibles, et je vous
laisse à penser la consternation et l'effroi de tout
notre département. C'est un sauve-qui-peut gé-
néral; les cultivateurs de la plaine arrivent en
masse dans les vallées, les gens aisés partent pour
Souvenirs d'Alsace. 37
la Suisse et ceux qui restent enfouissent tout ce
qu'ils ont de précieux.
Prévoyant le blocus de Strasbourg comme im-
médiat, je me hâte d'écrire encore à quelques amis,
mais j'avais compté sans les paniques. Au bureau
de poste on refuse ma missive en m'annoncant
que «par ordre supérieur» on n'accepte plus rien
pour le Bas-Rhin. Etait-ce assez absurde? Deux
jours après, contre-ordre, mais il était trop tard.
Des renseignements que je tiens de source cer-
taine m'assurent que depuis le 13 Strasbourg est
cerné.
Je ne suis pas sans inquiétude au sujet de ce
pauvre Strasbourg. Les fortifications me parais-
sent bien insuffisantes et par-ci par-là quelque
bombe destinée à la citadelle et aux remparts
pourrait bien tomber dans la ville même. Je suis
sûr que les Allemands feront leur possible pour
éviter toute souffrance à la population civile, mais
quand il n'y aurait que la privation de nouvelles,
le rationnement des vivres, le bruit incessant du
canon, ce serait déjà terrible.
Chère mère, je n'avais pas bon espoir, vous le sa-
vez, mais je ne m'attendais pas à un aussi prompt
désastre. Il faut qu'il y ait dans la direction supé-
rieure une incurie plus grande encore que je ne le
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