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Amour va-t-en guerre

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374 pages

A Madame.....

Dans ce frais petit salon mauve, où il fait si bon, à deux, l’été, lorsque du jour tombent les derniers rayons tamisés en fine poussière d’or rose bluté, voici ce que me racontait ma cousine Berthe :

— Vous connaissez Madame de Laurenzin, cette belle femme que vous contempliez tant au dernier bal de la comtesse de Beaudiment... Ne dites pas non ! Je n’ai pas oublié vos enthousiasmes, vos pompeux dithyrambes devant cette brune superbe, dont vous vous proclamiez l’admirateur chaleureux.

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Louis Levesque

Amour va-t-en guerre

LA FORCE DU TEMPÉRAMENT

A Madame.....

 

Dans ce frais petit salon mauve, où il fait si bon, à deux, l’été, lorsque du jour tombent les derniers rayons tamisés en fine poussière d’or rose bluté, voici ce que me racontait ma cousine Berthe :

 — Vous connaissez Madame de Laurenzin, cette belle femme que vous contempliez tant au dernier bal de la comtesse de Beaudiment... Ne dites pas non ! Je n’ai pas oublié vos enthousiasmes, vos pompeux dithyrambes devant cette brune superbe, dont vous vous proclamiez l’admirateur chaleureux. Elle avait, d’après vos dires, ce qui plaît et séduit les hommes, ce je ne sais quoi de supérieur et d’attirant, qui charme et éblouit à la fois, comme un reflet surnaturel volé par la créature à la Divinité... Si j’avais, prétendiez-vous, à décerner une couronne à la plus belle, c’est à celle-ci que je l’offrirais, à cette femme au sang riche et ardent, dont le moindre geste est une grâce, une harmonie, une volupté !...

Elle est ma proche parente, comme vous le savez, et nous avons été élevées au même couvent ; mais plus âgée de quelques années, je n’eus avec elle que peu d’intimité, jusqu’à l’époque de son mariage.

Ce mariage, je me souviens encore du bruit qu’il fit. Liane, orpheline, était le dernier rejeton d’une grande famille, de race presque princière. Sa beauté avait été très remarquée lorsque sa grand’mère, la duchesse de La Barre, la produisit dans le monde pour la première fois. Jusqu’à vingt ans, la vieille et prudente duchesse avait tenu sa petite-fille à l’écart, renfermée, presque cloîtrée à la campagne. On eut dit qu’elle ne voulait pas la montrer. Aussi, lorsque Liane commença son apparition dans les salons du Faubourg, ce fut un événement. La débutante eut un succès inouï. L’élégance de sa taille, à la fois fine et majestueuse, ses traits d’une pureté de déesse antique firent sensation. Elle était du petit nombre privilégié de ces femmes qu’un homme ne peut oublier alors qu’il les a vues. Une cour d’adorateurs se formait déjà, lorsque, tout de suite, on la dit fiancée à M. le baron Charles Laurenzin. Ce baron Laurenzin n’était que le fils du fameux banquier Laurenzin, dont on a tant célébré l’opulence. Il était atrocement riche ; mais son blason sortait de l’armoriai trouble et argenté où sont puisés les titres de noblesse des princes de la finance.

Cet héritier était fort, trapu, vigoureusement charpenté et musclé, — ce que Mesdames de la Halle, qui s’y connaissent, appellent un homme puissant. D’ailleurs, charmant garçon beau viveur, suffisamment intelligent pour qu’il ne se posât pas en homme d’esprit, très répandu dans ce milieu mi-mondain, mi-artiste, où un louis est prisé à l’égal d’un bon mot, et réciproquement !...

Une aussi étrange association de deux natures diverses, si opposées, étonna beaucoup. Ce mariage surprenant fit jaser. On blàma vivement la duchesse de cette alliance, que l’on s’accorda généralement à qualifier de déplorable.

 — Quoi ! disait-on, cette délicate fleur aristocratique, cette ravissante et poétique Liane, mésalliée à ce gros Laurenzin, banquier et mafflu ! Ce phoque épousant une anguille ! On n’avait rien vu de si fou, de si monstrueux, de si stupéfiant, depuis le mariage incestueux de la carpe et du lapin !...

La duchesse laissait dire et Liane se laissait faire. Moi-même, je fus surprise de sa docilité. Elle passait pourtant pour avoir sa tête. — « Elle n’est pas commode », disait-on d’elle au couvent.

Le soir des fiançailles, au château de Chamarande, elle était restée froide et tranquille, selon son ordinaire, en une sérénité de nymphe ou de déesse, dans le grand salon, tandis qu’au billard le gros Laurenzin étourdissait chacun par sa faconde, son entrain et sa jovialité, — jouant la parade, imitant les boniments des saltimbanques, battant du tambour, soulevant des poids, faisant admirer la vigueur de son biceps... J’attirai Liane dans ma chambre — j’étais alors mariée depuis deux années — pour provoquer ses confidences. Je la croyais sacrifiée. Je lui demandai si, réellement, ce mariage avec un hercule de foire lui plaisait, si elle n’avait pas la main forcée, en un mot, je la priai de me faire en toute franchise l’aveu de son cœur,comme nous disions au couvent. Peut-être avait-elle au fond un amour caché ?... Au besoin, je lui garantissais ma protection, celle de mon mari. Avec notre soutien, personne ne pourrait la contraindre à s’engager dans les liens d’une union mal assortie...

A ma grande surprise, Liane me répondit que ce mariage n’avait rien qui lui déplut ; elle était et se sentait parfaitement heureuse.

Le mariage se fit donc, tel qu’il avait été annoncé. Vous savez avec quelle pompe sont célébrées dans nos familles ces cérémonies toujours luxueuses et grandioses. Inutile, par conséquent, d’appuyer sur les détails. On constata la franche gaîté du mari, le calme parfait de l’épousée.

 — Pauvre petite ! jacassaient les femmes entre elles.

 — Elle doit être bête ! pensaient les hommes.

Je perdis Liane de vue pendant quelque temps. Elle passait les premiers instants de son existence conjugale à la campagne, au magnifique château de Chamarande, don royal de sa grand’mère. Je recevais rarement de ses nouvelles. La sachant peu expansive, je ne m’occupai ni ne m’inquiétai de son silence.

Elle revint néanmoins, au bout de quelques jours, à Paris, où son mari, qui menait grand train, venait d’acheter un superbe hôtel, rue Saint-Dominique. Mais Paris ne lui plaisait pas. Elle regrettait les beaux ombrages de Chamarande.

Ces particularités, elle me les confia dans le monde, où je la voyais de temps en temps. Elle y allait le moins possible, prétendant s’y ennuyer et m’accueillant chaque fois assez cérémonieusement.

Un jour de l’été dernier — il y avait à peine sept à huit mois qu’elle était mariée — je ne fus pas peu surprise de recevoir une lettre d’elle. Elle était à Chamarande, bien attristée, disait-elle, bien désœuvrée... Son mari l’avait quittée pour faire ses vingt-huit jours à Chartres, comme réserviste... La solitude la désolait... Elle me suppliait d’aller la voir, lui tenir compagnie, vite, bien vite...

Le ton affectueux, pressant et presque douloureux de cette missive m’émut. Je suis curieuse... (Ne dites pas non. Je suis curieuse, comme toutes les jolies femmes... Vous approuvez ? Merci !...) Il y avait un mystère à découvrir, peut-être un chagrin à consoler !. Je m’empressai, je volai... (Vous dites : —  « Avec les ailes de l’ange !... » Ah ! très bien ! Décidément, vous êtes galant aujourd’hui !...) J’accourus donc au château de Chamarande, décidée à profiter de l’occasion pour dépister le sphynx que j’entrevoyais caché dans l’existence de ma belle cousine.

Vous connaissez Chamarande. Nous l’avons parcouru ensemble... (Ne souriez pas. Cela vous donne un air fat qui vous messied.) En arrivant au château, au moment où mes quatre chevaux piaffaient poudreux à la grille, car j’avais emprunté le mail-coach de mon mari pour cette promenade d’une dizaine de lieues, je fis une remarque. L’habitation avait conservé sa physionomie affairée. Dans la cour de service, les palefreniers lavaient à grande eau leurs voitures, avec le soin qu’ils mettent à cette opération lorsqu’ils se sentent sous l’œil du maître ; un groom, en veste rouge et culotte jaune, promenait par la bride un cheval recouvert d’une housse. Les fenêtres des étages supérieurs ouvertes laissaient entrer dans le vaste édifice l’air pur et les odorants parfums émanant des corbeilles de fleurs et des massifs de verdure. Seuls, les grands appartements du rez-de-chaussée et les chambres du premier, logement des propriétaires de la maison, étaient hermétiquement clos. Il y régnait comme un air de deuil.

Au bruit des chevaux, le gros suisse Herbert se précipita hors de son pavillon et s’empressa, tout haletant, avec l’aide de sa femme, d’ouvrir les grilles que, jusque-là, je n’avais encore jamais vues fermées.

A mon aspect, il poussa un soupir, que je crus être de soulagement et qui n’était peut-être dû qu’à son obésité, à l’énormité de travail occasionné pour mouvoir sa corpulence. Lui et sa femme me saluèrent avec un tel contentement de délivrance, que je me dis : — Ah ! ça ! Que se passe-t-il donc ici ? Pleure-t-on déjà le maître de céans, et ma belle cousine serait-elle sur le point de trépasser, parce que son cher et tendre époux va trouver, pendant vingt-huit jours, les sommiers du gouvernement moins douillets que les matelas rembourrés du château de Chamarande ?...

Mon équipage enfila rondement les allées sablées et s’arrêta devant le perron, après une courbe savante et magistrale, exécutée par mon cocher William, avec cette précision et cette sûreté de main que vous lui connaissez.

Je descendis prestement, tandis que les domestiques en grande livrée ouvraient la porte à deux battants. Mais je n’étais pas au milieu des degrés que ma cousine apparut. Au risque d’un faux pas — car c’est bien embarrassant, pour monter un escalier, des traînes de jupes qui s’entortillent en vos jambes — je portai vers ma vivante énigme un regard malicieux, moitié inquiet, moitié ironique.

Bien que ses yeux légèrement rougis et sa pose mélancolique lui donnassent un peu l’air d’une veuve éplorée, ou plutôt d’une Ariane abandonnée, je ne l’avais pas encore vue aussi jolie. Elle semblait en grand deuil, sans un bijou, sans une fleur. Mais la tristesse sévère de son costume était tempérée par la délicatesse, le flou vaporeux des légères étoffes transparentes dont il était composé.

Comme il faisait très chaud (nous étions à la mi-septembre), Liane était revêtue d’une simple robe noire de crêpe de Chine, envoilée de dentelles ; autour de la jupe couraient des bouillonnés de tulle noir remontant et se rejoignant en arrière, très haut, formant comme des ailes éthérées. Tout ce frêle échafaudage, flottant au moindre souffle, laissait un sillage lumineux d’encre fluide après le passage de la belle châtelaine ; et de cet ennuagement sa taille, mince à miracle, emprisonnée dans une cuirasse de faille noire, ressortait moulée, développant les splendeurs du buste et des bras, dont la peau étincelante s’ajourait à travers les mailles ténues d’une guimpe de dentelles.

On eut dit une fine libellule noire, en sa parure de gaze, en son aérienne toilette de fée !...

Liane se jeta dans mes bras et, sans me donner le temps de respirer, m’entraîna vers un petit salon, gentil boudoir, son appartement intime.

Ma présence semblait lui apporter un réel soulagement, un vif plaisir, dont elle témoignait par ses caresses multipliées. C’étaient des embrassades, des protestations à l’infini. Elle ne paraissait pas s’apercevoir de mon maintien surpris et interrogateur.

 — Oh ! ma chère bonne ! s’exclamait-elle en me pressant les mains.

Moitié riant, moitié pleurant, tout émotionnée, elle me fit asseoir sur un canapé.

 — Oh ! que je suis heureuse de vous voir !

Un peu bousculée, je finis cependant par me remettre. La réflexion lui revint :

 — Ah ! mais, que je suis sotte, dit-elle. Je suis sûre que vous êtes fatiguée !...

Je lui répondis que je n’avais besoin de rien. Néanmoins elle me pressa de passer dans l’appartement qui m’avait été préparé, pour me reposer, vaquer aux quelques soins de toilette que nécessitait la course assez longue que je venais de faire... Elle était si contente de m’avoir !...

 — Je vous tiens et vous garderai longtemps, répétait-elle sur tous les tons.

Elle ne voulut pas me laisser aux mains seules de ma femme de chambre, prétendant elle aussi devoir être ma camériste. Dans ces frou-frous de soie, dans ces apprêts de femme qui se dévêt, au contact de ces robes frissonnantes, de ces linges odorants, dans ce milieu composé des mille riens où se complait une toilette féminine, sa mélancolie sembla l’abandonner. Liane faisait mine de me chausser elle-même, s’agenouillant devant moi, quoi que j’y opposasse, avec ce respect mélangé de volupté d’un page servant sa châtelaine. Elle me versait de l’eau parfumée, avec de petits cris d’oiseau joyeux et défarouché, puis, sautait d’aise, ravie de son ouvrage, me regardant parée... Quelle était folle ainsi, sa jupe tournoyante au travers des meubles épars, et ravissante de jeunesse, toute imprégnée d’une grâce charmée et reconnaissante !

Lorsque je fus rafraîchie et reposée, elle se pressa contre moi sur le canapé, et je crus le moment arrivé des confidences. Mais le vent avait tourné, la gaieté était revenue. Avec vivacité, elle m’enleva, me disant :

 — Allons prendre l’air !...

La chaleur était un peu tombée. Les arbres, tout le jour altérés, recommençaient à frissonner sous la brise. Le grand parc de Chamarande, avec ses vertes allées ombreuses, semblait un nouvel Eden... où l’Adam manquait. Liane, les cheveux au vent, tout envolés, me tenait la taille, me forçant à courir avec elle, en vraies pensionnaires de couvent. Nous arrivâmes essoufflées au rond-point, où le chef-d’œuvre de Coysevox, cette charmante Diane, boude si gentiment le pauvre Endymion.

Je fis remarquer à ma jolie compagne cette querelle d’amoureux. Elle fut sur le point de laisser échapper un élégiaque soupir, mais, se ravisant : — « Bah ! » fit-elle, avec une petite moue d’indifférence de sa bouche mutine.

Nous étions assises à l’ombre du grand pin, sur un petit banc de verdure. C’était l’instant propice pour sonder l’état du cœur et de l’esprit de ma charmante cousine. Pourquoi m’avait-elle fait venir ? Avait-elle quelque gros chagrin ? Etait-elle bien malheureuse ?... Mais à toutes mes tentatives pour arriver à une explication, à toutes mes paroles affectueuses de condoléance, elle détournait la conversation, rompant les chiens par des propos fantasques, des rires éclatants d’ingénue.

Décidément, les humeurs noires s’étaient envolées. Devant l’inutilité de mes insistances, je me résignai. Au bout de quelques minutes, tout comme si j’étais venue faire une simple et banale visite de politesse aux hôtes de Chamarande, nous causions paisiblement chiffons, modes parisiennes...

Le dîner se passa ravissamment. Elle m’avait fait asseoir en face d’elle, à la place du maître absent. — « Je le représentais », disait-elle. Et, tout le temps, s’adressant à moi, c’étaient des : — « Monsieur prendra-t-il de la bisque ? Comment Monsieur trouve-t-il cette truite à la Reine ? Monsieur veut-il goûter de ce Clos-Vougeot ? Daignera-t-il accepter de ma main ce verre de Champagne ?... »

La voyant d’humeur si enjouée, je me prêtai de bonne grâce à la comédie. Je fis le mari galant, empressé, et lui adressai sur le velouté de ses yeux, sur la pureté de ses bras et l’harmonie de son corsage, des compliments parfaitement acceptés, même avec un certain désir de revenez-y.

Elle voulut boire du champagne, dans une flûte, et avoua en minaudant que je n’étais pas un mari trop tyrannique.

Après le dîner, nous passâmes au salon. Elle se mit au piano, attaqua vivement une polka, qu’elle interrompit dès les premières mesures, se levant bondissante pour m’offrir le thé, qu’elle me versa avec la grâce soumise et tendre d’une esclave du sérail.

La soirée fut aussi gaie que l’avait été le souper. Tantôt Liane, comme prise de furie musicale, se jetait sur le piano qu’elle tapotait avec entrain et griserie, puis se précipitait non moins fièvreusement sur moi et me forçait, bon gré, mal gré, à entreprendre avec elle un tour de valse...

Comme mes suppositions étaient fausses ! pensais-je. Moi qui, d’après la lettre reçue, m’attendais à avoir une veuve à consoler Au lieu d’une Madeleine en larmes, je trouvais une Erigone...

L’heure venue de se retirer, Liane me conduisit dans sa propre chambre à coucher, qu’elle me força d’accepter, malgré ma résistance. Ailleurs, je n’aurais pas été aussi bien, affirmait-elle, et, devant sa vive insistance, je fus obligée de céder. Elle tint à assister à ma toilette de nuit, pour que je ne manquasse de rien et, pendant que ma femme de chambre me coiffait, elle s’était assise à mes pieds, ne tarissant pas d’éloges sur ma chevelure qu’elle vantait comme incomparablement supérieure à la sienne... (Vous trouvez peut-être que je suis un peu longue dans mes narrations ?... Mais si vous saviez comme une femme est heureuse d’entendre célébrer ses mérites par une autre femme !... Ah ! la louange, échappée des lèvres d’une rivale en attraits, est bien plus douce à notre cœur, elle a autrement de saveur et de piquant que le compliment le mieux formulé, proféré avec enthousiasme par le galant le plus favorablement distingué !... C’est que, dans le premier cas, l’hommage est désintéressé ; dans l’autre, on perçoit toujours qu’il a été dicté par un vague espoir de récompense)...

Lorsque je fus couchée, elle se retira seulement et, m’embrassant joyeusement : — « Adieu ! » me dit-elle. « Dormez bien, mon petit mari !... » Je lui rendis gaiement son baiser sur sa fraîche joue.

Je ne sais si c’était le champagne (j’en bois si rarement !) ou l’originalité de ma situation qui me surexcitait ; mais je restai quelque temps sans m’endormir, me retournant sur mon lit, très agitée... Enfin, le sommeil finit par venir.

Je devais être assoupie depuis un moment déjà, lorsque la perception soudaine de ma porte, qu’on entr’ouvrait subitement, me réveilla. Je me redressai curieusement, presque épeurée, fort intriguée... L’apparition n’avait rien d’effrayant. La portière, effleurant le tapis avec un bruit à peine sensible, laissait passage à ma chère Liane. Elle était vêtue de nuit, les cheveux retenus sur le front ; quelques boucles folles échappées à la morsure du peigne s’égaraient capricieusement ou retombaient dans un désordre gracieux... A la clarté du flambeau qu’elle tenait à la main, j’admirais sa jolie tête brune, un peu pâlie, à laquelle ses yeux, largement ouverts, mais fixes et assombris, donnaient une expression passagère de dureté. Pour tout vêtement, elle portait sous un léger peignoir une chemise décolletée dont les broderies dessinaient un encadrement ruché à ses épaules, largement découvertes depuis la naissance de la poitrine. Un simple jupon, noué négligemment à la taille, un peu glissé le long des hanches, lui formait comme une traîne de dentelles, et sous la ténuité diaphane de ses plis, on distinguait des jambes rosées, absolument nues, dont l’extrémité délicate se perdait en des mules exigües.

La surprise me rendait muette. Liane s’avança jusqu’au bord du lit, dans lequel elle ne parut pas m’apercevoir. Inquiète de cette visite tardive, à une heure aussi reculée, dans une toilette aussi sommaire, je lui demandai si elle se sentait indisposée, si elle voulait que j’appelasse... Elle ne répondit pas à ma question et, sans faire aucunement attention à moi, se dirigea vers la cheminée, devant laquelle elle s’assit songeuse.

Bien qu’il n’y eut pas de feu, puisque, ainsi que je vous l’ai dit, nous étions à la fin de l’été, elle présentait ses pieds à une flamme absente, dans une attitude gracieuse et nonchalante, mettant en relief le bas de sa fine jambe et jusqu’aux rondeurs de son genou blanc et poli.

Absolument médusée, je la regardais stupéfaite, attendant une phrase, un mot d’elle expliquant sa présence, les services qu’elle attendait de moi... Au bout d’un instant, comme une chatte frileuse qui a fait sa provision de calorique pour la nuit, elle se leva, puis, toujours sans mot dire, s’approcha du lit. Enfin, d’un mouvement naturel et pudique tout à la fois, rejetant son peignoir à ses pieds et ne gardant que sa fine chemise, elle m’embrassa vivement de deux coups secs sur la bouche, et se glissa dans ma couche sans que, vu l’étonnement que me causa son action, je fisse mine de m’y opposer.

Je supposai qu’elle avait froid, simplement, et me rapprochai d’elle. Mais, au seul contact de mon corps, elle se raidit brusquement et, avec une vigueur que je ne lui supposais pas, m’enlaça si fortement que je fus sur le point de crier.

L’étrangeté de la situation me paralysa. D’ailleurs, que pouvais-je craindre ?... Elle m’embrassait violemment, plus violemment que je ne l’avais jamais été. (Les femmes sont décidément plus nerveuses que les hommes !) Et c’étaient des soupirs, des soubresauts brusques, entremêlés de pûmements alanguis !... Au travers de ses dents serrées, s’échappaient ces paroles passionnées : — « Mon Charles, mon bon Charles, que je t’aime !... » Je ne savais si je devais rire ou m’effrayer... Etait-ce la suite de la comédie ? Devais-je croire à un subit accès d’aliénation mentale ? Une foule d’idées confuses bourdonnaient dans ma tète et m’ôtaient la force de me dégager. Puis, il faut bien le dire, de ce corps jeune et frais s’échappait une telle intensité de vie et de volupté, qu’il m’était impossible de résister, de faire la cruelle. Ah ! si les hommes étaient aussi enchaleurés que les femmes ! Si seulement ils se doutaient combien le contact de la passion vraie influe sur notre chair, détermine l’enlacement de nos bras, l’aspiration de nos lèvres, il ne leur viendrait pas à l’idée de taxer de froideur les sens de leurs compagnes !...

Le spasme de la belle dura plusieurs minutes, qui commençaient à me sembler longues, en me faisant craindre une attaque de nerfs, et j’étais sur le point de sonner, me demandant si quelques secours ne lui étaient pas nécessaires, lorsque son corps crispé se détendit. Elle appuya encore ses lèvres sur les miennes, longuement, puis se retira doucement, avec un dernier : — « Oh ! Charles ! » reconnaissant et un soupir de satisfaction, au fond du lit où, bientôt, le bruit calme et continu de sa respiration m’apprit qu’elle dormait paisiblement.

Je ne cherchai pas à la déranger, ni à la réveiller, et, tâchant d’oublier cette aventure bizarre, je me retournai de l’autre côté, cherchant le sommeil. Mais je ne pus facilement y parvenir. Toutes les anecdotes extraordinaires que j’avais entendu raconter sur les cas les plus étranges de sorcellerie, de possession, me revenaient à la mémoire, et les mots d’hypnotisme, de magnétisme, de somnambulisme, etc., voltigeaient, s’agitaient et se brouillaient dans ma cervelle.

Un attouchement brusque me réveilla dans la matinée. C’était un bras rond et blanc, qui me frôlait le visage. Pour le coup, je me dressai sur mon séant. Un léger jour filtrait à travers les persiennes demi-closes. Ma camarade de lit ouvrit de grands yeux purs et, encore tout ensommeillée, tourna vers moi son visage, dont la mine candide et reposée changea instantanément en m’apercevant. Surprise et interdite de sa présence à mes côtés, qu’assurément elle ne s’expliquait pas, avec un petit geste d’effroi naïf elle enfouit sous les draps ses épaules nues et sa gorge découverte. Et il y avait dans ses joues pourprées, dans ses yeux interrogateurs, un tel sentiment d’angoisse et de stupéfaction, que je me crus obligée, pour la rassurer, de lui adresser mon meilleur sourire en un affectueux bonjour. Mais elle balbutiait : — « Comment avait-elle pu venir chez moi ? Oh ! cela s’était effectué bien contre sa volonté !... » Et elle s’excusait hâtivement, avec une expression de honte et de pudeur, un embarras, trop naturels pour être joués.

Je cherchai à la calmer. Je lui dis qu’ayant eu froid elle était venue me trouver ; j’avais été trop heureuse de la posséder près de moi... Mais dans ses yeux humides commençaient à perler de grosses larmes. La pauvre petite était toute décontenancée.

Je déposai sur sa joue un baiser qu’elle ne me rendit pas. Elle me fit des excuses, beaucoup d’excuses, en proie à des tressaillements nerveux.

Ne pouvant dissiper son malaise, je la laissai s’échapper. Après de nouvelles excuses, bien suppliantes et bien humbles, elle sortit en hâte, rajustant sur ses épaules son peignoir et sans oser détourner la tête.

A l’heure du lever, elle m’envoya sa femme de chambre : — Madame aurait bien voulu présenter elle-même ses respects à Madame. Mais Madame était un peu souffrante...

Lorsque je descendis au salon, Liane me reçus, encore toute honteuse. Au déjeuner, elle parut froide et comme intimidée. Rien ne subsistait de la franche gaieté de la veille. Elle était glacée, contrainte et gênée.

Malgré tous mes efforts pour l’égayer, m’apercevant que ma présence lui causait le contraire de l’effet espéré, je demandai mes chevaux et partis dans l’après-midi.

Elle me conduisit cérémonieusement jusqu’à ma voiture, mais, au moment de la séparation, sa froideur s’évanouit devant mes tendres caresses d’adieu. Je l’embrassai si cordialement que son cœur trop plein s’épancha. Elle m’apprit qu’en son enfance, d’une impressionnabilité excessive, d’une extraordinaire irritabilité nerveuse, elle était sujette à se lever la nuit, à agir pendant son sommeil, lorsque dans la journée elle avait éprouvé une trop vive sensation de plaisir ou de contrariété. Son mariage, en calmant son nervosisme, avait fait disparaître cet état de surexcitation maladive. Mais la joie fébrile que lui avait causé mon arrivée, succédant brusquement, sans transition, à l’abattement douloureux où l’avait plongée l’absence forcée de son époux, avait troublé son organisme et renouvelé un accès de ces crises dont elle se croyait à jamais débarrassée.

De là, la scène de la nuit, et sa honte !... Car elle conservait en l’état de veille, comme d’un rêve, le souvenir de ses actions nocturnes. Qu’allais-je penser d’elle ?... Je devais la considérer comme une dévergondée...

Je la rassurai en riant et en l’embrassant. A son affection nerveuse, son mari était, à la fois, le véritable remède et le seul médecin. Comme dérivatif, et aussi comme sédatif, il fallait à son organisme surexcité les plaisirs et les dissipations de la ville. Je l’exhortai à ne plus s’enterrer ainsi, seule, à la campagne et lui fis promettre de venir me voir dès le lendemain à Paris.

En retournant chez moi, sur la route, je me disais que la vieille duchesse n’était pas si folle et qu’elle avait eu raison de donner à sa petite-fille l’époux vigoureux qui convenait à son tempérament...

A mon arrivée, j’appris que l’époque était avancée du licenciement des réservistes. Ils devaient être rentrés dans leurs foyers, le 25 du même mois.

Ce jour, ou plutôt cette nuit du 25 septembre, je ne pus dormir, en pensant à la petite baronne...

Je crois, Dieu me pardonne, que j’étais jalouse du baron...

JEUNES AMOURS

D’UN SOUS-PRÉFET

Au Maître, à Emile Zola,
j’offre ce document humain.

Où l’avait-il connue ?... Comment s’était-elle implantée dans son existence, si profondément qu’il ne pouvait plus l’en arracher ?

Maintenant il se souvenait !... Devant lui, une page de sa jeunesse, lentement, se déroulait

 

C’est par Jenny qu’il avait fait sa connaissance, Jenny, la petite modiste si répandue, blonde et pâlotte, que ses occupations nombreuses et variées attiraient trop souvent dans la rue !... Jenny était une ancienne amie. Que de fois, ils avaient couru les champs, de compagnie, lui en costume de chasse, elle portant au bras un panier rempli des fruits de la saison ! Blottis sur l’herbe, dans les bois, mangeant et folâtrant, tous deux passaient la journée doucement, gaîment, et, le soir, rentrant en ville, on se disait « au revoir ! » en se quittant sans trouble, ni regret...

Ce n’était pas une liaison. Jenny ne pouvait être une maîtresse sérieuse pour un garçon de vingt-deux ans, à l’imagination ardente, exaltée. De chaque côté c’était un jeu, non un attachement.

Jenny avait beaucoup d’amies — autant qu’elle avait d’amis !... Ce ne fut donc pas une surprise, mais plutôt une commotion qu’il éprouva de la voir se promener, un dimanche, en compagnie d’une jeune personne au maintien modeste et décent, dont les yeux de feu avaient fait sur lui, la veille, une vive impression.

Sur la route, au-dessus du mur d’enceinte, assez bas, d’une élégante maison bourgeoise, formant terrasse, dans l’encadrement d’un berceau de chèvrefeuille, passant, il avait aperçu — spectacle banal qui pourtant lui était allé au cœur ! — une jeune fille mangeant des cerises. Ce devait être une ouvrière à son goûter.... Et il y avait dans ses lèvres rouges une telle sensualité, dans ses yeux noirs une telle passion, un tel sentiment de force et de conquête dans sa façon victorieuse de croquer le fruit et d’en jeter dédaigneusement les épluchures, qu’il se sentit atteint, pris, entraîné dans le bouillonnement débordant de cette sève puissante !...

Ce spectacle avait ravivé en lui un autre souvenir. Ce n’était pas la première fois que le hasard mettait cette jeune fille en sa présence. Un soir de l’hiver précédent, désœuvré, il rentrait chez lui, dans son logement d’étudiant, seul, maussade et ennuyé. Le dernier coup de dix heures vibrait, comme il mettait la clef à la serrure. Derrière lui, dans la rue en pente rapide, un galop de cheval échappé lui faisait tourner la tête. Une femme encapuchonnée courait, enjambant les ruisseaux, sautant allègrement, plap !plap ! plap ! fuyant droit au logis paternel, en hâte, sous le coup des reproches qu’allait lui attirer sa rentrée tardive. Elle sortait de chez une personne aimée à coup sûr, dont les embrassements lui avaient fait oublier l’heure, et d’où elle ne s’était arrachée qu’à regret, talonnée par la nécessité. Les plaisirs de la possession, les joies de la passion satisfaite, se sentaient dans ces bonds de panthère amoureuse, repue, mais encore frémissante de l’étreinte du male.

Comme il la regardait curieusement, ébahi de cette vigueur juvénile, remué par le contact de ce vivant foyer rouge de chaudes ardeurs enveloppantes, elle projeta sur lui en passant, un coup d’œil moqueur.

Il referma sa porte très triste, et se jeta sur son lit, le cœur jaloux...

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