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Amours de garnison

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274 pages

LA musique revenait de la place d’Armes d’un pas traînant de processionnaires et les obliques rayons du soleil effrondré là-bas derrière les collines violettes accrochaient des étincelles aux instruments.

La rivière se déroulait comme lamée de larges plaques d’or. Un vent tiède éparpillait dans l’air les feuilles jaunies des acacias, gonflait les banderoles claires des navires endormis à l’ancre le long des quais.

Des clairons sonnaient la soupe du côté de la citadelle, et les notes alertes, le ciel qui peu à peu se décolorait, les fumées qui s’échevelaient au faîte des toits semblaient chasser plus vite vers le faubourg Saint-Esprit les pantalons rouges, les grisettes aux foulards voyants épinglés au chignon, les vieilles gens lasses de leur dimanche.

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LES PÈRES DE VICTORINE

René Maizeroy

Amours de garnison

Amon ami René d’Hubert

LES PÈRES DE VICTORINE

LA musique revenait de la place d’Armes d’un pas traînant de processionnaires et les obliques rayons du soleil effrondré là-bas derrière les collines violettes accrochaient des étincelles aux instruments.

La rivière se déroulait comme lamée de larges plaques d’or. Un vent tiède éparpillait dans l’air les feuilles jaunies des acacias, gonflait les banderoles claires des navires endormis à l’ancre le long des quais.

Des clairons sonnaient la soupe du côté de la citadelle, et les notes alertes, le ciel qui peu à peu se décolorait, les fumées qui s’échevelaient au faîte des toits semblaient chasser plus vite vers le faubourg Saint-Esprit les pantalons rouges, les grisettes aux foulards voyants épinglés au chignon, les vieilles gens lasses de leur dimanche.

Sur la terrasse du cercle militaire, entre les caisses de lauriers-roses rongés de poussière, — en grande tenue, quelques-uns seulement en bourgeois avec des jaquettes d’alpaga, de minces cravates noires et la chaîne de montre barrant le gilet, — les officiers attendaient les trois coups de cloche qui annoncent le dîner.

Les mouches tournoyaient au-dessus des verres d’absinthe.

Le commandant Larimon expliquait très haut, en coupant de gouailleries sales sa démonstration, le problème de la génération spontanée que les journaux commentaient à la suite d’une thèse tapageuse de charlatan, et l’on se rapprochait pour l’écouter. Le capitaine Amilhau mettait l’annuaire à jour aussi sérieusement que s’il eût compulsé des papiers de famille. D’autres achevaient leur partie habituelle, la cigarette aux lèvres, lorsque le lieutenant Pampremille, de la deuxième du trois, apparut au bout du pont.

De la main droite, il portait un cerceau ; de la gauche, il tirait une grande gamine maigre aux yeux effrontés et au teint maladif, attifée comme ces poupées de foire qu’on abat à coups de balle.

Il s’assit à une table, l’air ennuyé, le regard noyé dans le vide avec l’hébétude morne d’un condamné qui roule son boulet.

L’enfant avait appelé le garçon de sa voix grêle et déjà éraillée :

 — Joseph, une grenadine pour moi et un bitter pour papa !

Puis, elle fit le tour de la terrasse, tendit ses joues successivement à tous les officiers, fouillant dans les goussets des dolmans, trempant le bout de son doigt dans les verres, lançant un mot équivoque de gosse vicieux à travers les conversations qu’elle surprenait au passage, tandis que Pampremille se déhanchait en des gestes inutiles, la rappelait par instants ainsi qu’une bête indocile.

 — Voyons, Victorine ! Veux-tu venir t’asseoir ?

Alors, comme le petit Rosavène, un Saint-Cyrien qui n’était au régiment que depuis quatre jours et achevait la liste interminable des visites obligatoires — avait posé ses cartes au milieu du tapis et interrogeait son partenaire, l’aide-major Pillaut, avec une curiosité ébahie, celui-ci s’écria à mi-voix d’un ton indifférent de sous-officier qui lit le rapport :

 — C’est là, mon cher, à la place où nous cartonnons, avec des brèmes aussi graisseuses que les nôtres que Pampremille devint père, il y a sept ans !

A cette époque, le bureau de tabac qui fait le coin de la rue Poissonnerie était tenu par la veuve d’un adjudant du train et par sa fille.

Je la vois encore la jolie Victorine, le corps à demi caché par le marbre du comptoir, toute blanche et toute blonde dans l’ombre de la boutique obscure. Je vois les pots de faïence ancienne aux arabesques effacées où elle plongeait lentement ses mains effilées, les cornets de papier et le vase de cristal irisé où trempaient toujours des roses dont le parfum subtil se mourait parmi les relents forts échappés des boîtes de cigares.

Elle avait une façon de vous regarder au fond des yeux, longtemps, sans presque baisser les cils, de vous effleurer les doigts comme par mégarde, de répondre aux compliments, aux prières inquiètes qu’on lui soufflait tout bas, de sourire en mordillant ses lèvres rouges, de vous donner un rendez-vous en paraissant songer à autre chose, de vous tendre sa peau fraîche d’un mouvement brusque en criant à la vieille engourdie sur la porte devant son tricot : « Est-ce que tu n’as pas de monnaie, maman ? » qui vous allumait le cœur comme une sauce au cary, qui eût fait chienner pendant des journées entières autour de son corsage l’homme le plus chaste.

Et des sens avec cela à pervertir toute la garnison, à changer d’amant aussi souvent que de jarretières, à mettre en danse ainsi que des enfants de chœur ingénus qui n’ont jamais fait l’amour, des brisquards qui savent toutes les chansons — les obscènes et les tendres — de la première à la dernière ligne, comme leur « deux novembre trente-trois » !

C’était dans son alcôve un roulement de service où chaque sous-lieutenant avait son tour, bien que la mère, une honnête femme qui ne badinait point sur ce chapitre et veillait au grain, eût le sommeil léger et l’ouïe fine. Mais allez donc tenir en laisse une gothon qui a le diable au corps, verrouiller les fenêtres et déjouer les mille et trois bons tours qu’elle invente à propos !

Toutes les nuits — qu’il y eût de la neige ou que les arbres du jardin fussent en fleurs — l’un de nous, Chalanton, Pampremille, de Rayssac, Ravinel, Marchessi, Waltenbach ou quelque autre se hissait des deux mains à la pipe de fer-blanc qui servait d’enseigne au bureau de tabac, et par ce singulier chemin pénétrait dans la chambre étroite de Victorine.

La pipe ne s’usa pas, continua à profiler sa silhouette démesurée sur le trottoir, mais la fille de l’adjudant s’aperçut un beau jour, qu’à tant ouvrir de fenêtres, à tant chiffonner de draps, elle avait tiré le mauvais lot, elle allait être forcée de coudre une layette, d’élargir la ceinture de ses robes.

Dans son affolement, elle avoua ses péchés à la mère, nomma tous ceux qui. s’étaient attardés sous les rideaux de son alcôve, livra les lettres passionnées qu’elle avait reçues. Et l’ancienne, exaspérée, hurla, courut de garni en garni avec les états de service, le sabre et la croix de son mari, réclama des comptes, supplia, menaça de crier l’aventure aux quatre coins de la ville, d’avertir le colonel, de déposer devant les juges une plainte en détournement de mineure, si personne ne se décidait à épouser Victorine et à reconnaître l’enfant.

Oh ! la pipe maudite, avec ses reflets de céruse et sa tige longue, ridicule, qui ressemblait à la barre d’un gigantesque cadran solaire ! Qu’elle nous hallucinait maintenant, qu’elle nous épouvantait comme un glaive biblique brandi par quelque invisible main ! Nous balaierait-elle du régiment, nous pousserait-elle au cinquième dessous dans la bohème où l’on se déclasse, où l’on s’indigeste de vache enragée !

Le colonel, en effet, le père Marche-noire, qui est à présent en retraite dans son pays, n’aimait pas ces méchantes histoires, les scandales qui éclaboussent l’uniforme comme une pierre jetée dans un ruisseau boueux de carrefour. Cela eût mal tourné si, pour en finir, l’on ne s’était pas décidé à jouer le paquet comme on joue une consommation !

Quelle partie, mon cher, je vivrais cent ans que je ne l’oublierais pas ! Un duel fiévreux où l’on s’observait, où l’on pesait chaque coup, où personne ne parlait que pour annoncer le roi ou le point, où l’on attendait son tour avec une anxiété impatiente, où, pour se secouer les nerfs, l’on lampait des bocks et des bocks d’un mouvement presque machinal. Les camarades qui connaissaient le secret de ce défilé monotone, l’énigmatique enjeu qui traînait sous les cartes, faisaient le cercle, suivaient les levées comme des témoins immobiles qui ont commandé le feu. Et de ci, de là, un grand cri de joie éclatait dans le café silencieux, un jurement qui partait comme une fusée radieuse :

 — Nom de Dieu, ce ne sera pas moi !

A minuit, après vingt-deux parties, il ne restait plus en face l’un de l’autre que ce pauvre Pampremille et le lieutenant de la première du dépôt, Michel de Rayssac, qui tortillait la pointe de sa moustache et suait à grosses gouttes, énervé d’angoisse, car il était à la veille d’épouser une adorable jeune fille du Faubourg des Nobles. Le garçon ronflait sur une banquette. Les piles de soucoupes se dressaient comme des colonnes blanchâtres. Les volets étaient à la devanture et les chaises de paille alignées au-dessus des tables de marbre. On avait éteint le gaz et l’on jouait à la clarté vacillante d’une mauvaise chandelle que les souffles oppressés des poitrines couchaient et relevaient sans trêve. Les adversaires avaient tous les deux quatre points et, en donnant les cartes, les mains de Rayssac tremblotaient comme des mains de vieux. Il abattit le roi de trèfle.

Pampremille avait cinq atouts. Il épousa Victorine. La malheureuse mourut en couches d’une fièvre puerpérale et il élève aujourd’hui la petite fille, la soigne, la promène, s’est accoutumé placidement à ce rôle qui l’abrutit. Il l’emmène au café, elle vient à la. caserne et il ne lui manque que des pantalons garance, un képi et une tunique pour ressembler tout à fait aux enfants de troupe que le vaguemestre conduit en théorie à l’école...

Et comme le médecin achevait son histoire et allumait une cigarette, Victorine se campa devant lui, les mains dans la position du soldat sans armes et lui cria de sa voix rauque :

 — Dis donc, monsieur le toubib, si tu me présentais au nouveau !

LA RÉSURRECTION

I

MADEMOISELLE Hortense de Martillac ne se mariait pas, commençait à cacher son âge, à se demander avec une sourde angoisse si elle resterait vieille fille comme ses cousines qui habitaient Navarreinx. Le souvenir de leur intérieur froid et solitaire où l’on semblait pleurer sans trêve quelque absent, de leurs silhouettes maigres et revêches qui falottaient entre les meubles recouverts de housses, de la tapisserie au petit point à laquelle leurs mains exsangues gantées de mitaines noires étaient comme engluées l’obsédait, lui noyait le cœur en un flot de tristesses noires.

Elle se lamentait. Elle avait des colères de joueur malheureux qui perd toutes les parties, qui voit sa fortune s’émietter peu à peu à chaque coup de cartes. Elle interrogeait en vain son miroir pendant des heures entières pour se trouver laide, pour percer le secret de cette fatalité qui s’acharnait contre elle, qui soufflait sur ses espérances comme sur un fragile château de cartes.

Ses cheveux ne luisaient-ils pas comme un casque d’or ? Ses yeux câlins et doux ne révélaient-ils pas toutes les tendresses inutilement amassées au fond de son être ? Ne décourageait-elle pas les plus mauvaises langues par sa tenue hautaine, ses toilettes de mousseline, son air ingénu d’enfant ignorante, même lorsqu’elle flirtait avec ses valseurs ? Ne possédait-elle pas au revers des coteaux du Mas-Jelus cent arpents de vignes et dans la rue des Belles-Saintes un hôtel au porche flanqué de deux lions de pierre ?

Pourquoi donc les épouseurs s’arrêtaient-ils les uns après les autres au second pas, battaient-ils prudemment en retraite ainsi que des recrues qui ont peur d’une embuscade, d’un danger pressenti dans l’ombre ? Pourquoi malgré sa dot, son nom, sa beauté demeurait-elle ainsi isolée, comme marquée au doigt, tandis que ses amies de couvent la narguaient de leur bonheur, lui prenaient un par un tous ceux qui avaient d’abord rôdé autour de sa robe blanche ?

Elle en devenait malade, s’apâlissait, ne parlait plus, s’enfermait dans sa chambre, regardait nostalgiquement son inutile trousseau de jeune mariée qui jaunissait sur les planches des armoires. M. de Martillac aurait pu lui donner l’explication de cette mauvaise chance persistante, mais il se gardait bien de commettre une pareille imprudence, d’avouer qu’en son égoïsme de vieux noceur il brisait l’avenir de sa fille, il la vouait au mortel ennui de la vie ratée et morose qui hébête et qui tue.

C’était lui en effet, lui seul, qui se dressait auprès d’Hortense comme un épouvantail, qui mettait en fuite les plus hardis. On reculait à l’idée d’avoir pour beau-père ce colonel de cuirassiers retraité, qui, en dépit de sa longue barbiche blanche, des rides qui lui couturaient les tempes comme des balafres d’anciennes blessures, était aussi solide, aussi droit que s’il avait eu trente ans, mettait à mal les chambrières et leurs maîtresses, s’encanaillait dans toutes les alcôves louches, rossait les maris indiscrets, se battait en duel, taillait au cercle à banque ouverte et se grisait quand il avait assez baisé les lèvres de Lise ou de Marton. On redoutait de traîner un pareil boulet, de s’atteler à ce diable d’homme qui avait répondu à une proxénète, un soir où elle lui offrait sur le rempart une gamine à peine assez âgée pour faire sa première communion : « Vous me la ramènerez dans sept ans ! » et se vantait d’avoir placé ses enfants dans les meilleures familles de Saint-Martéjoux.