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Anamorphose

De
200 pages

Héritier du trône, Siegfried n’a de cesse de vouloir égaler son père, au mépris de ses véritables aspirations. Jusqu’au jour où il découvre l’infidélité de ce dernier. Il entreprend donc de le suivre jusqu’au Domaine des Cygnes où l’interdit prend les traits d’Engel, un jeune homme aux mille et un visages. À ses côtés, il s’autorise à profiter de l’instant présent.

Hélas, ses devoirs d’héritier se rappellent chaque jour à lui, et avec eux les doutes qui affectent sa relation. Et pendant que nombre d’intrigues se tissent derrière son dos, le poids de la couronne sur sa tête s’alourdit. Bonheur et royauté ne font pas bon ménage, tout comme rêve et réalité. Comment choisir entre l’un et l’autre sans paraître égoïste aux yeux d’un peuple et d’un amant ? Cruel dilemme que seule l’issue d’un jeu de masques et de miroirs parviendra à résoudre. Car, au Domaine des cygnes comme au palais du Roi, tout est anamorphose.


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Anamorphose

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« Anamorphose (nom féminin) : Image déformée dont l’aspect normal ne peut être perçu qu’à l’aide d’un miroir courbe ou d’un changement de perspective. »













Chapitre 1

Incognito, une berline noire tirée par deux chevaux fila hors des murs de la ville, suivie à distance par un cavalier drapé de noir. Ils filèrent à travers les routes, passant auberges et hameaux, traversant les chemins forestiers jusqu’à parvenir devant les hautes grilles d’un domaine. Ils firent une pause – le temps pour le garde d’ouvrir l’accès – puis la berline reprit sa course à travers les jardins du château. Par prudence, le cavalier attacha son cheval aux grilles et poursuivit à pied. Lorsqu’il parvint enfin à rejoindre le véhicule, les trois illustres passagers avaient déjà pénétré à l’intérieur de la maison. S’arrêtant à quelques mètres du perron, le jeune homme remonta son écharpe sur son nez et visa son chapeau sur sa tête.

D’aussi loin qu’il s’en souvienne, il avait toujours bu les paroles du père au point de les faire siennes. Jamais l’idée de remettre en question ses déclarations ne l’aurait effleuré tant elles représentaient la sainte vérité à ses yeux. Si Sa Majesté avait affirmé que le ciel était d’un vert pâle, il l’aurait cru sans chercher à s’interroger sur cette incongruité. Le roi Ludwig incarnait Dieu, et lui, en tant que fils, s’enorgueillissait d’être son plus fidèle adorateur. Rien n’aurait dû bouleverser cet état de faits, rien si ce n’était un mouchoir brodé. Un carré de tissu mauve agrémenté de roses sur les extrémités. Un artifice féminin soigneusement déposé dans un écrin. Un présent précieusement dissimulé au fond d’un tiroir qu’il avait découvert dans le secrétaire de son père. Un sourire aux lèvres – touché par l’amour que se portaient ses parents –, il avait songé à quel point sa mère apprécierait ce présent, lorsqu’un léger doute s’était immiscé en lui. Toutefois, il ne s’y était pas attardé. Les jours, les semaines s’étaient écoulés sans qu’il entende sa mère, la reine Sophia, vanter la bonté de son vieil époux. Mais ce fut une phrase lancée par cette dernière qui confirma ses doutes : « monsieur le Surintendant, vous n’êtes pas sans ignorer mon aversion pour les violettes et les tons qui s’en rapprochent ». Dès lors, un simple carré de tissu s’était transformé en une insupportable enclume, menaçant de s’abattre sur la pérennité du couple royal.

Chaque matin, il s’éveillait en se persuadant qu’il n’y songeait plus, vaquant à ses occupations le cœur léger et avec l’assurance d’être le fils d’un grand homme. Mais les illusions dont on brode les contours de notre esprit suffisent rarement à voiler la réalité. Une couleur avoisinante, une forme semblable, une étoffe équivalente, la moindre chose suffisait à réalimenter sa suspicion. Mais en parler à la figure paternelle lui était impossible. Se confronter au symbole même de la virilité, accuser un grand monarque… Il aurait perdu courage avant même de passer la porte du cabinet privé du roi. Alors il avait fait la seule chose dont il était capable, lâche qu’il était, comme son roi le lui reprochait si souvent : il s’était mis à le suivre discrètement. Il s’était qualifié de fou, d’inconscient pour partir de la sorte à la poursuite du Roi avec pour seule excuse ses doutes. Suspecter son souverain était une trahison, et à plus forte raison lorsqu’il s’agissait des doutes d’un fils. Mais il devait savoir, obtenir cette réponse qui mettrait un terme à ce climat de suspicion.

Le cocher royal, apercevant le jeune homme, lui fit signe d’approcher. Il s’exécuta.

— T’as l’air bien intéressé par la maison, mon gaillard, sous-entendit l’homme.

— Connaissez-vous le nom du propriétaire ?

— Ah ! Ça pour la connaître, on la connaît la bon’ dame. Mais y’a que les plus riches qui les côtoient, elle et ses filles. Pas de plaisir pour les plus pauvres chez m’dame Madeleine, ironisa-t-il.

— Une maison de plaisir, répéta-t-il, atterré.

— La plus belle qui soit ! C’est pas comme ces bordels de la ville où les pov’ filles traînent leur misère. Paraît que d’dans, là, c’est le royaume du rêve ! En y entrant, pour sûr que c’est pas vo’te temps que vous perdrez. On dit que les Cygnes y sont magnifiques, ajouta-t-il avec un clin d’œil.

Les mains crispées autour de ses gants, Siegfried bouillait intérieurement. Balayant les quolibets du cocher, il considéra la façade du château. Ce dernier, en pierres blanches et en briques avec ses toits en ardoise,  se dressait modestement sans faste particulier. Il ne pouvait y croire et pourtant l’évidence, la sainte vérité était là, face à lui, cinglante dans ses plus beaux atours. Il avait l’impression d’entendre les rires moqueurs de cette demoiselle entrecoupés de pleurs, ceux de sa propre naïveté.

Dans un dernier espoir, Siegfried supposa qu’il ne s’agissait là que d’un malentendu. Oui, c’était un leurre servant à mener à bien un des nombreux plans politiques du Roi. Il voulait encore y croire. Il se raccrocha à cette idée ainsi qu’à sa foi inébranlable.

Avance et vois par toi-même, lui conseillait son esprit.

D’un pas hésitant, il monta le perron. Il leva les yeux vers les fenêtres. Toutes portaient d’épais rideaux empêchant les curieux d’y glisser un œil. Il frappa. La porte s’ouvrit aussitôt sur une brune de taille moyenne, au chignon strict parsemé de gris, dont il se méfia aussitôt. Vêtue d’une élégante robe de satin rehaussée de dentelle noire et arborant un collier de perles à trois étages, il sut qu’il s’agissait de la maquerelle. L’intransigeance se lisait sur son visage marqué par les souillures du temps. L’œil perçant et critique, elle s’éloignait de l’image douce et chaleureuse des grands-mères qui narraient contes et légendes au coin du feu. Elle se rapprochait plutôt du portrait de la vieille sorcière aigrie. Non pas qu’elle fût frappée des tares physiques de ces dernières. On devinait sa beauté passée sur ses traits qu’elle avait, malgré les rides, d’une régularité étonnante. Ses yeux d’un bleu pur luisaient encore d’un éclat vif et sa silhouette, bien que légèrement épaissie, laissait deviner son ancienne taille de guêpe. Elle avait dû être une belle femme, mais l’amertume et les désillusions avaient sans doute fini par ternir son humanité.

Derrière elle, il pouvait percevoir les rires, les intonations féminines mêlées à celles plus graves des messieurs.

— Monsieur désire ? demanda-t-elle aimablement.

— Le roi Ludwig se trouve-t-il en ces lieux ?

— L’usage de la maison est de taire les noms de ses invités.

Sa voix avait perdu toute cordialité, à l’image de son visage sur lequel toute trace de douceur – si peu en vérité – avait disparu.

— Je suis son fils, lança-t-il en ôtant chapeau et écharpe.

— Vous lui ressemblez, concéda-t-elle sans sourciller.

Cette comparaison que Siegfried entendait comme un compliment aurait, en temps normal, flatté son orgueil, mais cette fois-ci il ne put la souffrir.

— Le roi se trouve donc ici ?

— Je le répète : nous n’offrons aucun nom. 

— Un mot de ma part suffirait à fermer cette maudite maison, menaça-t-il.

— Je doute sincèrement que vous le puissiez mais tentez, votre Altesse.

Face à l’assurance de la maquerelle, Siegfried ne s’obstina pas. Furieux, il rebroussa chemin.

Bien qu’ayant eu confirmation de ses doutes, la soif de savoir ne s’étancha pas. Pire, elle s’accrut. Désormais, il désirait connaître celle auprès de qui le Roi souillait son honneur, entachait sa parole d’homme et trahissait sa femme.

 

En journée, Siegfried gardait fière allure devant son souverain, le suivant sereinement dans ses déplacements en prévision de ses prochaines fonctions de monarque. Il accueillait les compliments dirigés vers la personne du roi avec un sourire, remerciait les hauts dignitaires de lui souhaiter d’être un homme aussi fidèle et sincère que son père, mais au fond il exécrait ces témoignages dictés par la bienséance. Si tous ces hommes pouvaient savoir à quel point leur « Majesté » se fourvoyait dès la nuit tombée.

Chaque soir ajoutait à l’anxiété du fils de voir le père quitter le palais pour se rendre dans ce lieu de perdition qu’était le Domaine. Et ces soirs-là, sa confiance envers lui se réduisait comme peau de chagrin.

La colère avait pris le pas sur la honte d’espionner les faits et gestes du Roi. Siegfried ne saisissait pas les raisons d’un tel gouffre entre les actes et la parole d’un homme aussi puissant. La douleur était grande, surtout du fait que Siegfried avait, pour devenir ce qu’il était aujourd’hui, tiré un trait sur ce qu’était sa nature profonde. S’apercevoir que la base sur laquelle il avait modelé sa personnalité d’adulte était viciée, remettait en cause toute son existence, ses certitudes surtout. Il lui fallait un coupable. Or, il ne pouvait accuser frontalement son roi. Il cristallisa donc sa colère contre celle qu’il considérait comme responsable de la turpitude d’un saint homme. Mais comment obtenir un nom alors qu’on lui refusait l’accès au bordel ?

Ne pouvant décemment pas se confier à sa mère, il se confessa à une oreille amie. Entre les murs d’une vieille pièce du palais – il craignait que le vent emportât ses douloureuses paroles – Maximilian, son frère cadet, l’écouta sans rien dire, respectant ses aveux entrecoupés par les hésitations et les silences. Lorsque Siegfried eut terminé, ses traits bien que toujours marqués par l’appréhension s’étaient nettement détendus.

— Notre père est un homme fait de chair et de sang. Péchés et erreurs sont ses chaînes, comme tout un chacun. Qu’il prenne maîtresse, même à son âge, cela s’est fait et se fera encore.

— Il a prêté serment devant Dieu d’honorer son épouse, de la chérir et de lui rester fidèle, argua-t-il.

Haussant les épaules, l’air blasé, Maximilian détendit ses jambes et les croisa, posant tel le bel étalon qu’il incarnait aux yeux des dames de la cour. Siegfried détestait sa manie de jouer les hommes sages alors qu’un an seulement les séparait. Cet impudent gardait rarement ses pensées pour lui, bien que cela lui ait par mille fois causé des torts. Sa langue semblait étudiée pour déblatérer sur des vérités que son statut de cadet ne lui permettait pourtant pas.

— Un homme peut avoir des valeurs et les bafouer en son âme et conscience. Nous sommes pétris de bonne morale, aimons donner des leçons et critiquons le premier fauteur, mais en vérité l’homme de valeur est celui qui admet ses travers et fait en sorte de les accepter et les corriger s’il le juge nécessaire, et non celui qui les dissimule et prêche hypocritement la vertu.

— Est-ce une critique à mon égard ? s’emporta Siegfried.

Un sourire en coin, Maximilian le toisa.

— Je critique les apparences… Mais peu importe, soupira-t-il, tu n’admettras jamais l’évidence. Enterre ce que tu as vu au plus profond de ta conscience et vis avec tes croyances.

— Est-ce là, le conseil d’un frère ? s’enquit Siegfried, déçu de la réponse.

— Non, mais c’est le seul que je puisse donner à l’aveugle. Tu es un adulte sur le point de contracter une union et donc de fonder une famille. Est-ce l’image d’un pantin sans opinions que tu souhaites donner à tes héritiers ? Chercher la vérité ne signifie pas trahir. Parles-en à notre père, d’homme à homme. Sur ce, pourquoi ne pas se rendre au Domaine en tant que client ?

 

* * *

Après moult hésitations, Siegfried se décida à passer outre sa répulsion. Un soir où il s’était assuré que le Roi se trouvait chez la Reine, il se présenta aux portes du Domaine.

— Votre Altesse, quel plaisir de vous revoir ! s’exclama faussement la maquerelle. Mais ce soir, comme tous les autres soirs, je n’aurai aucun nom à vous donner. Le silence est d’or entre nos murs.

— Je viens en tant que client, dévoila-t-il abruptement.

Elle le fixa, suspicieuse. Mais heureusement pour elle, père et fils ne se croiseraient pas cette nuit.

— Dans ce cas, sourit-elle, quittant son air intraitable, soyez le bienvenu au « Domaine des Cygnes », fit-elle en s’écartant de l’entrée, le laissant enfin pénétrer un lieu de rêve, le paradis.

La porte se referma derrière lui et il fut aussitôt happé dans un univers lumineux, chaud et léger. La nuit semblait loin, remplacée par les éclats des candélabres accrochés de-ci de-là aux murs. Des vases remplis de roses rouges jalonnaient le parcours du client vers les diverses pièces du château. Des tableaux encadrés d’or rehaussaient les murs tapissés de bordeaux tandis que les statuts de nymphes en marbre se disputaient l’attention des visiteurs. Si la vue était sollicitée, l’odorat n’était pas en reste. Un doux parfum embaumait l’air, envoûtait les sens tel un charmeur de serpents. Le cocher royal ne lui avait pas menti. Il n’existait sans doute pas de bordel aussi enchanteur que celui-ci, du moins, du point de vue d’un homme.

Vivement, Siegfried s’écarta du chemin d’une fille nue qui, riant, tentait d’échapper à son favori, un homme mûr à demi dévêtu qui tel un enfant se prêtait à cette chasse à la naïade, sans pudeur.

— Nos filles sont vives, expliqua la maquerelle. Elles débordent de joie et d’énergie. Parlez-leur de vos fantasmes, ajouta-t-elle en effleurant le menton de Siegfried, et elles se plieront en quatre pour les satisfaire… et toujours avec le sourire. 

Sous la caresse, Siegfried eut un mouvement de recul. La femme d’expérience sut alors.

— C’est la première fois, n’est-ce pas ?

— Je n’ai pas pour habitude de fréquenter ces endroits de débauche ! argua-t-il courroucé.

— Je pensais que l’on offrait des femmes aux jeunes princes, histoire de leur faire perdre…

— Vous risquez votre vie à parler ainsi !

La mine outrée du jeune homme provoqua un éclat de rire chez la maquerelle. Siegfried se sentait rabaissé dans cet endroit qui lui rappelait son inexpérience. Inexpérience dont nul n’avait connaissance, pas même Maximilian. Comment expliquer qu’il avait choisi de renoncer à chacune des femmes d’expérience que son précepteur lui avait présentées ? Sans ce besoin vital de se confronter à la responsable de son malheur, jamais ses pas ne l’auraient mené jusqu’ici.

— Élisabeth ! Approche ! 

— Oui, m’dame Madeleine !

Vêtue d’un déshabillé bleu en concordance avec la couleur de ses yeux, une jeune fille d’à peine vingt ans, élancée, se planta devant lui. Sa chevelure, d’un roux éclatant, soigneusement bouclée autour de son visage, lui donnait un air de petite fille malicieuse, ce que sa gorge mise en valeur par un décolleté bordé de dentelle contredisait. Un sourire espiègle sur les lèvres, elle se rapprocha du prince et le considéra longuement. Cet examen mit Siegfried mal à l’aise. Il la repoussa. Sans en prendre ombrage, elle lui sourit à nouveau.

— Vous avez des yeux d’un vert troublant, monsieur. Qui y’a-t-il d’autre d’énigmatique chez vous ? s’enquit-elle en glissant son regard vers le bas de son anatomie.

— Je vais vous laisser seuls, déclara Madeleine en prenant un air entendu.

— Attendez ! s’écria Siegfried. Je ne… Je… En auriez-vous une autre ?

— Je ne vous conviens pas ?

La mine boudeuse, elle croisa les bras sur sa poitrine. Encore une enfant dans ses gestes, une femme dans ses actes.

— Celle qui… Celle qui a la préférence de mon père.

— Elle n’est pas libre ! trancha sèchement Madeleine. Élisabeth, retourne au grand salon.

— Je paierai ce qu’il faudra ! offrit Siegfried.

— L’argent n’est pas le souci, opposa-t-elle en se dirigeant vers le vestibule.

— Quel est-il alors ? demanda-t-il, agacé qu’elle lui oppose tant de refus.

— Élisabeth ne vous convient pas. Qu’importe ! Nous avons d’autres filles qui n’attendent que vos ordres pour obéir. Notre palette est étendue : aux beautés classiques se mêlent celles plus exotiques. Nous avons de tout pour vous égayer.

Elle s’arrêta devant la porte d’entrée.

— Je veux celle que j’ai demandée. Je vous l’ordonne ! tonna-t-il en lui agrippant le bras.

— Je m’en doutais. Mais rien de ce que vous ferez ne me fera céder. Passez votre chemin, Votre Altesse, conclut-elle en se détachant de sa poigne. 

Ouvrant la porte, elle lui fit signe de partir.

— Je reviendrai, promit-il déterminé.

— Et je refuserai, assura-t-elle en refermant la porte sur un Siegfried fulminant.


Chapitre 2

Peu de choses dans ce monde étonnaient encore Engel. L’être humain encore moins. À vingt ans déjà, il se sentait tel un homme de quarante ans, portant sur ses pairs un regard blasé et nourrissant un pessimiste certain. Il ne croyait en rien ni en personne, si ce n’était en lui-même. Qu’on lui comptât fleurette, qu’on le complimentât sur ses atours, son cœur ainsi que son orgueil s’en accommodaient sans jamais y prêter foi. Les mots et les rumeurs, pareils à une brise légère, caressaient son corps sans jamais atteindre son âme. Ainsi pouvait-il sereinement évoluer sans crainte de perdre ses ailes dans un monde qui lui prenait déjà énormément.

Il n’aurait sans doute jamais prêté l’ouïe aux bruits de couloir si ces derniers, de par leur teneur, ne l’avaient troublé.

— … Renvoyé comme tous les soirs depuis le début du mois, termina Élisabeth en baillant. (Elle ôta sa perruque.) J’ai besoin d’un café. Mathurine, sers-moi, ordonna-t-elle à la domestique.

— Et tu n’as pas réussi à le ferrer, ce bon p’tit diable ? demanda une rousse, la plus âgée.

— À qui sait attendre, le temps ouvre ses portes, conseilla une brune qui défaisait sa longue natte.

— J’aurai beau attendre, le monsieur ne souhaite qu’un spécimen. Et à part avoir ce qu’il faut là où il faut, ce n’est pas moi, soupira Élisabeth déçue, tout en tirant sur une de ses mèches blondes. Celle qu’il souhaite est notre énigmatique Angel. Pourquoi s’obstine-t-il à courir après cette moitié de femme alors qu’il peut nous butiner les unes après les autres ?

— C’est que ma chère mademoiselle, le miel que nous offrons n’est pas aussi blanc et insipide que celui de notre reine. 

Elles s’esclaffèrent.

— Mais un homme, aussi obstiné soit-il, se lasse de courir après les fausses ingénues. Attendons et l’une de nous obtiendra le prince Siegfried.

— J’aime son odeur.  Il sent le bois, la virilité… Je le veux ! couina Élisabeth, telle une gamine capricieuse.

— Tu veux surtout sa verge ! s’écrièrent-elles en chœur.

— C’est accessoire,voyons.Jeveuxsurtoutson argent. Il est l’héritier du roi Ludwig. Je peux espérer m’en faire un protecteur, voire plus.

— Cesse donc de rêver, Élisabeth ! l’apostropha la plus âgée. Les monarques ne prennent pas épouse chez les courtisanes.

— Faux ! Et je vous prouverai le contraire ! s’irrita-t-elle en claquant violemment la main de la domestique qui lui tendait sa tasse de café.

La tasse se brisa et le contenu se répandit sur le carrelage sans que la jeune fille n’en soit désolée. Soupirant, Mathurine s’agenouilla, chiffon à la main.

— Calme-toi, petit caneton. Qu’il en choisisse déjà une parmi nous. Je vous propose de jouer nos meilleurs atouts en vue de le séduire.

— Tu penses que ton actuel protecteur te laissera faire ? Il aura tôt fait de te couper les vivres. Quoiqu’il en soit, nous devrons remettre ce pari à plus tard. Nous sommes vendredi. C’est le jour du père et non du fils.

— Amen, fit pieusement Élisabeth en joignant les mains. 

— Vous ne cesserez donc jamais de jacasser ? leur reprocha Engel en pénétrant dans la cuisine.

Dès son entrée, les rires ainsi que les conversations cessèrent. Il ne s’en offusqua pas. Cet ostracisme dont il était victime convenait à sa nature solitaire.L’amitié ne le tentait pas. Madeleine suffisait à combler les rares moments où son désir de sociabilité se ranimait.

— Nous ne jacassons pas, contesta sèchement Élisabeth. Nous discutons de choses sérieuses.

— Nul besoin de te fâcher.

— Je me fâche si je le veux ! Prends donc ton plateau et laisse-nous.

— La jalousie est un vilain démon.

— Pourquoi serais-je jalouse d’un eunuque qui prend plaisir à se grimer en femme ? C’est d’un ridicule.

La plus âgée des courtisanes, installée près de la jeune fille, lui porta un coup discret sur la cuisse. Élisabeth lui décocha un regard mauvais.

— Mais c’est vrai ! clama-t-elle furieuse. Il n’y a que les hommes aveuglés par l’amour pour le confondre avec le beau sexe.

Engel s’approcha de la jeune effrontée et se pencha vers elle.

— Prends garde, ma chère Élisabeth, il est des vipères qui s’empoisonnent avec leur propre venin. Il serait dommage qu’un si joli visage, dit-il en relevant son menton, soit tordu par de vilains rictus.

— Tu te montres à peine et sers si peu au Domaine, pourtant tu te crois souverain dans cette maison ! s’emporta-t-elle en écartant la main d’Engel. Tu sais certes amadouer les hommes jusqu’au plus couronné, mais attention : un homme reste un homme. Et un monarque se lasse vite des amours proscrites.

— À moins qu’une nuit n’ait suffit à faire de toi une virginale sainte, je te renvoie l’avertissement. Et pour votre gouverne, sachez qu’il n’est pas un monarque qui se soit lassé de mon miel. Je suis celui qui se lasse de leur présence. Serait-ce également ton cas, ma chère Élisabeth, ou es-tu du genre à te soumettre à leurs desiderata ?

Élisabeth, piquée au vif, fit grincer sa chaise sur le sol, se leva et quitta la pièce sans qu’aucune des filles ne se préoccupât ou ne commentât son départ. Reléguant aux oubliettes cette joute verbale entre les deux reines de l’essaim, les demoiselles se replongèrent dans les anecdotes de leur soirée.

— Pourquoi elle ne se satisfait pas de son sort ? bougonna Mathurine qui terminait de nettoyer la bêtise d’Élisabeth.

— Ne faites pas attention, lui dit Engel en s’agenouillant à ses côtés. Elle est encore jeune et pleine de rêves. Or, ici, ils sont tenus en laisse.

— Jeune ? Elle a votre âge. Et vous, pourtant, vous n’êtes pas comme elle. Elle est juste trop gâtée par Monsieur.

Engel songea qu’il y avait un soupçon de vérité dans ces paroles. « Monsieur », le propriétaire, lui passait ses caprices bien trop aisément. Veillant de loin sur son domaine, il adressait ses directives à Madeleine qui régissait les lieux d’une main de fer. Jamais il ne se montrait aux filles. Sûrement un noble désireux de garder l’anonymat, avait conclu Engel. Il chassa rapidement ce sujet sans importance, reportant sa réflexion sur un mystère bien plus intéressant.

L’héritier du roi venait donc souvent au Domaine pour demander celle que les clients avaient surnommée « Angel ». Pourquoi Madeleine, tenancière de son état, lui avait-elle tu ces venues ? Et surtout, par quel miracle le fils avait-il eu vent des escapades du père ? Engel doutait fortement que ce dernier les ait confessées à son rejeton. Alors comment ?

— Hey ! s’écria Mathurine. Prenez votre repas.

— Merci !

Le plateau dans les mains, Engel remonta, perplexe, dans ses appartements. Situés dans l’aile nord, à l’opposé de ceux des demoiselles, mais proches de ceux de Madeleine, ils témoignaient de son statut particulier. Là où les filles s’accommodaient d’un boudoir et d’une chambre à coucher, il disposait en plus d’un salon et d’une pièce qu’il avait aménagée en atelier. Ce traitement de faveur donnait matière à spéculer aux résidentes. Était-ce dû aux liens étranges qu’il entretenait avec Madeleine ou dissimulait-il un secret reposant sur sa naissance ? Et le fait que le roi ne cessât de réclamer Angel – son personnage de nuit – lors de ses visites ponctuelles amplifiait le mystère. Engel s’en amusait. Si seulement ces demoiselles savaient.

Égayé, il saisit un petit pain rond qu’il fourra dans sa bouche.

Rien de mieux pour réfléchir qu’un ventre plein, se dit-il.

Surtout plein des viennoiseries de Mathurine. S’il devait quitter un jour le Domaine, sa cuisine lui manquerait à coup sûr. Il se disait cela mais, que savait-il des saveurs de l’extérieur ? Aussi loin qu’il s’en souvienne, il avait toujours vécu dans ce château, comme s’il s’était éveillé à la vie en ce lieu, seul, sans parents. Enfant, le regard porté vers le ciel, il s’était imaginé nombre de filiations et tissé nombre de passés rocambolesques. Fils de roi enlevé par un clan ennemi ou neveu d’un pirate emprisonné afin de lui arracher les secrets de son oncle ; peu importait l’histoire tant qu’elle lui apportait une once d’espoir. Celui de quitter un jour les murs de ce qu’il considérait être une prison. Mais jamais la fiction n’avait rejoint la réalité. Les années s’étaient écoulées, amenant dans leur sillage une vérité amère. Il avait alors su que la seule façon de préserver ses rêves intacts, aussi farfelus et impossibles fussent-ils, était de les conserver à l’abri des souillures de la vie, bien au chaud au fond d’une boîte à secrets, en attendant un signe du destin.

Désormais, il évoluait sur une scène. Une scène sur laquelle il endossait divers rôles, adoptait diverses tessitures selon les interlocuteurs dans l’espoir qu’un de ses personnages le menât sur une autre rive, vers la douceur d’un amour sincère. Il en était persuadé : un jour ou l’autre, sa moitié surgirait dans son existence. Et comme dans les contes, il espérait que cela soit de la plus singulière des façons.