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Andromaque

De
255 pages

Patrie de Racine : la Ferté-Milon. — Jean Racine naquit à la Ferté-Milon, le 22 décembre 1639. « Il n’y a rien de si simple que cette petite ville, nous dit Saint-Marc Girardin ; et ceux qui voudraient établir quelque rapport entre la poésie de Racine et l’aspect de sa ville natale feront bien de ne pas la visiter. Ils se l’imagineront certainement plus pittoresque qu’elle n’est. Non pas cependant qu’à la première vue, qui n’a rien de grand ni même de gracieux, on ne s’aperçoive qu’elle est bien située et bien disposée.

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Jean Racine

Andromaque

Étude littéraire accompagnée du texte et d'un commentaire historique, philologique et littéraire

AVANT-PROPOS

Ce petit ouvrage est moins une édition nouvelle qu’une étude sur le génie et le système dramatique de Racine, à propos d’Andromaque, le premier en date de ses chefs-d’œuvre. Si nous y avons joint le texte et des notes philologiques, littéraires, historiques1, c’est uniquement pour éviter aux élèves la peine d’avoir à consulter deux livres différents. Notre but principal n’en est pas moins de les faire entrer, aussi profondément que le permet leur âge, dans l’art de Racine, dans la connaissance de son théâtre, dans la manière dont il scrute, conçoit et exprime les passions : en imitant les anciens, ne reste-t-il pas toujours poète original, toujours de son siècle ?

Nous aurions pu être plus didactique, plus serré ; nous avons préféré faire de l’analyse littéraire. Ainsi notre étude gagne en variété et saisit l’art sur le fait. La critique générale, qui termine l’ouvrage, est appelée d’ailleurs à corriger ce défaut apparent de méthode, en rapprochant en quelques lignes et sous une forme nouvelle des considérations précédemment émises çà et là.

Nous le savons, cette sorte d’analyse critique nous exposait à plus d’une répétition : nous ne les avons pas toutes évitées, et à dessein. Plusieurs vérités nous ont paru bonnes à répéter, afin de les bien imprimer dans l’esprit des élèves ; nous avons du moins essayé de nous restreindre aux plus importantes, et de leur donner un aspect nouveau. Il est aussi des appréciations qui pourront paraître trop personnelles : c’était chose inévitable et inhérente au genre de l’ouvrage. MM. les professeurs auront l’occasion de les apprécier ou de les combattre devant leurs élèves ; et ces discussions atteindront plus directement encore le but que nous nous sommes proposé. Il est bon pourtant de le déclarer : nous ne les avons admises qu’après conseils et mûr examen ; et la plupart s’appuient sur les meilleurs annotateurs du théâtre de Racine2.

Nous aurions pu nous étendre davantage : nous avons dû nous borner, pour ne pas sortir des limites d’un livre classique. MM. les professeurs achèveront facilement le, travail, en traitant oralement les questions qui ne sont qu’indiquées.

Nous avons été sobre de réflexions morales et surtout chrétiennes : en voici la raison. C’est que nous nous adressons spécialement aux institutions religieuses ; et nous avons pensé que les maîtres, dont le zèle et la foi nous sont si connus, ne manqueraient pas de les faire, suivant les besoins de leurs élèves, avec plus d’à-propos et de fruit que nous-même. L’élévation morale de l’épouse dans Andromaque est tout à l’honneur du siècle qui l’a produite ; mais si le dix-septième siècle l’inspira au génie de Racine, c’est qu’il en possédait l’idée et le modèle conservés dans toute leur pureté par le christianisme, nous ne saurions trop le faire remarquer. Quant aux autres caractères, mélange de bien et de mal dans des natures d’élite, leur vie mondaine et passionnée peut fournir l’occasion d’utiles leçons dogmatiques ou morales, en même temps qu’elle fait connaître les préjugés, les mœurs et les tendances de l’âge qui les vit naître et qui les admira.

Puisse donc ce petit livre, en aidant à l’instruction littéraire des élèves de nos institutions, aider aussi à leur éducation morale et religieuse. Puisse-t-il, en leur faisant admirer le génie d’un de nos grands poètes, les tourner vers l’Auteur de tout don de l’esprit et du cœur. Puisse-t-il surtout, grâce aux sages réflexions de leurs maîtres, leur apprendre les dangers véritables des passions qui se disputent le cœur de l’homme, et leur permettre, par la lutte et la victoire, d’échapper aux funestes conséquences qui les suivent toujours, lorsqu’elles arrivent à maîtriser l’âme, le corps, la vie tout entière.

 

ÉCOLE SAINT-FRANÇOIS-XAVIER, BESANÇON.

NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR JEAN RACINE

(22 décembre 1639. — 21 avril 1699.)

PREMIÈRE PÉRIODE

DE LA NAISSANCE DE RACINE (1639) JUSQU’A ANDROMAQUE (1667)

Patrie de Racine : la Ferté-Milon. — Jean Racine naquit à la Ferté-Milon, le 22 décembre 1639. « Il n’y a rien de si simple que cette petite ville, nous dit Saint-Marc Girardin ; et ceux qui voudraient établir quelque rapport entre la poésie de Racine et l’aspect de sa ville natale feront bien de ne pas la visiter. Ils se l’imagineront certainement plus pittoresque qu’elle n’est. Non pas cependant qu’à la première vue, qui n’a rien de grand ni même de gracieux, on ne s’aperçoive qu’elle est bien située et bien disposée. Placée entre le Valois et la Brie, dans un pays qui va bientôt s’étendre en vastes plateaux, mais qui est encore coupé çà et là par de petits cours d’eau et de petites vallées, la Ferté-Milon est sur la colline d’une de ces petites vallées. Au fond coule la rivière d’Ourcq, qui donne son nom au canal d’Ourcq. La ville s’élève en étages du bord de l’Ourcq jusqu’au sommet de la colline, qu’occupent les ruines imposantes de son vieux château féodal. »

Famille de Racine ; sa noblesse ; les Jean Racine ; Pierre Sconin. — Les Racine, originaires de la Ferté-Milon, y étaient connus depuis longtemps. L’un d’eux, Jean Racine, le bisaïeul de notre poète, y avait été anobli pour ses fonctions de receveur pour le roi et la reine du domaine et du duché de Valois et des greniers à sel de la Ferté-Milon et de Crespy-en-Valois. Ses armoiries représentaient un cygne et un vilain rat montant sur un chevron, que les soins de son petit-fils avaient fait disparaître, quand elles furent enregistrées en 1697. Le grand-père et le père de Racine portaient également le nom de Jehan ou Jean, qui semble héréditaire dans la famille ; et tous deux exerçaient la charge de contrôleur de grenier à sel. Le premier épousa Marie Desmoulins, dont il eut huit enfants ; le second, hé en 1615, servit d’abord dans le régiment des gardes, puis épousa, le 13 septembre 1638, Jeanne Sconin, fille de Pierre Sconin, procureur du roi aux eaux et forêts du Valois, et plus tard président du grenier à sel de la Ferté-Milon.

Naissance de Racine, 22 décembre 1639. — Orphelin, 6 février 1643, il est recueilli par son aïeul paternel. — De cette union naquit notre poète, le 22 décembre 1639 ; le lendemain, il était tenu sur les fonts du baptême par son aïeule paternelle et par son grand-père maternel. A son enfance devait bientôt manquer le doux sourire d’une mère : le 13 janvier 1641, Jeanne Sconin mourait, cinq jours seulement après la naissance de sa fille Marie. Deux ans plus tard, le 6 février 1643, son mari la suivait au tombeau, mais après un second mariage. Il y avait trois mois à peine qu’il avait épousé Madeleine Vol, fille d’un notaire de la Ferté-Milon. L’orphelin fut recueilli par l’aïeul paternel, Jean Racine ; sa petite sœur par l’aïeul maternel, Pierre Sconin. Ils appartinrent dès lors plus entièrement à la famille qui les avait adoptés, et reçurent dans l’autre un accueil moins chaleureux. Aussi leur affection se refroidit insensiblement ; leurs relations devinrent tendues ou cessèrent tout à fait, jusqu’au jour où la gloire de l’un et le mariage de l’autre les réunit de nouveau.

Marie Desmoulins l’emmène à Port-Royal des Champs (1649). — Son entrée au collège de la ville deBeauvais (1650) ; la Fronde. — Jean Racine mourut en septembre 1649, et sa veuve, Marie Desmoulins, alla rejoindre à Port-Royal des Champs sa sœur Suzanne et sa fille Agnès, qui y étaient religieuses. Elle y emmenait son petit-fils, qu’elle aimait beaucoup et qui l’aimait aussi beaucoup. Mais elle dut s’en séparer peu après (1650), pour l’envoyer commencer ses études au collège de la ville de Beauvais, dont l’évêque, Choart de Buzanval, était un ami des solitaires. Il y apprit les premiers principes du latin. « Ce fut alors, dit Louis Racine dans les Mémoires sur la vie de son père, que la guerre civile s’alluma à Paris, et se répandit dans toutes les provinces. Les écoliers s’en mêlèrent aussi, et prirent parti chacun suivant son inclination. Mon père fut obligé de se battre comme les autres, et reçut au front un coup de pierre, dont il a toujours porté la cicatrice au-dessus de l’œil gauche. Il disait que le principal de ce collège le montrait à tout le monde comme un brave ; ce qu’il racontait en plaisantant. On verra dans une de ses lettres, écrite de l’armée à Boileau, qu’il ne vantait pas sa bravoure. »

Son entrée à l’école des Granges (1655). — Son éducation pieuse ; son instruction par Nicole, Lancelot et Le Maître ; influence grecque, latine, oratoire, sacrée. — Racine quitta le collège de Beauvais, en 1655, à peine âgé de seize ans. Il n’en fut pas moins, malgré sa jeunesse, admis à l’école des Granges, dirigée par deux messieurs de Port-Royal, Lancelot et Nicole. Ce n’était point un collège régulier, mais une retraite où quelques hommes très savants et très pieux (que ne furent-ils plus dociles !) s’étaient retirés pour vivre, pour travailler en commun, et pour élever un petit nombre de jeunes gens.

L’enfance de Racine avait été nourrie dans la piété. Il n’en pouvait être autrement dans la famille de Marie Desmoulins, nous savons pourquoi, et dans celle de Pierre Sconin, dont trois fils étaient religieux de Sainte-Geneviève. Ses nouveaux maîtres s’appliquèrent à la développer ; et ils l’établirent si profondément dans le cœur de l’adolescent, que de longues années d’une vie dissipée et mondaine ne purent l’y détruire. Ils ne négligeaient pas pour cela de lui donner une solide instruction littéraire ; et c’est de leur tendresse toute paternelle qu’il reçut son premier fonds de goût et de doctrine antique. Nicole le dirigea dans ses humanités ; Lancelot lui inspira un vif amour pour la langue grecque, qu’il avait à peine abordée jusque-là.

Sous cette habile direction, l’élève fit de rapides progrès. Les textes les plus difficiles furent bientôt lus sans peine ; et les auteurs dramatiques commencèrent à passionner son ardente sensibilité. Il en vint à apprendre par cœur les œuvres de Sophocle et d’Euripide ; puis, en dépit d’une surveillance sévère, il se plut à des excursions clandestines dans le domaine de l’imagination tendre, sa vraie patrie, et fit ses délices d’obscurs romans, comme celui des Amours de Théagéne et de Chariclée, de l’évêque Héliodore, « espèce d’Estelle et Némorin d’un Florian grec, » dit Sainte-Beuve. En vain le bon Lancelot lui arrachait-il le texte des mains : Racine l’avait gravé d’un bout à l’autre dans sa mémoire. Le grec n’était pas d’ailleurs sa seule étude. Il lisait et traduisait encore Térence, surtout Virgile, que ses maîtres admiraient, tout en disant qu’il s’était damné à faire de beaux vers.

D’autre part, Le Maître, frère de Lemaistre de Saci, qui l’aimait tendrement et se nommait familièrement « son papa », développait son talent oratoire et le destinait au barreau. C’était lui apprendre à trouver de sages développements et à bien parler : deux arts qui se remarquent à un si haut degré dans les œuvres du poète.

Mais les saintes Écritures étaient toujours le fond de l’enseignement ; et telle est la force d’une première éducation que cette double étude de l’antiquité profane et de l’antiquité sacrée se retrouvera dans les œuvres de l’homme mûr, comme dans les notes du jeune homme. Racine se laissera d’abord entraîner au torrent du monde ; l’inspiration de la littérature profane éclipsera pendant quelque temps l’inspiration sacrée : celle-ci reparaîtra plus tard ; et Athalie surpassera Phèdre « Cela me rappelle, dit Saint-Marc Girardin, la perte du Rhône, telle que je l’ai vue par un beau jour d’été : le fleuve disparaissait sous les rochers qui le couvraient, et ces rochers eux-mêmes étaient couverts d’arbustes en fleurs, où volaient je ne sais combien de papillons et d’insectes éclatants ; c’était à ne pas croire que le fleuve coulât sous sa voûte invisible ; et pourtant plus loin il reparaissait à la lumière plus beau et plus magnifique que jamais. Le passage de Racine à travers la littérature et la vie profane ne lui a rien ôté non plus de la grandeur qu’il avait puisée aux sources sacrées. »

Charmes de Port-Royal ; Sept odes sur le paysage de Port-Royal. — Traduction des hymnes du Bréviaire romain. — Élégie ad Christum (1656). — Port-Royal était bâti au fond d’une vallée, au milieu de riantes prairies, couronnées de tous côtés par des collines couvertes de bois ; lieu propre, s’il en fut jamais, à la méditation pieuse et à la rêverie poétique. Aussi, dans ces belles solitudes, dont il ressentait les douceurs jusqu’aux larmes, le jeune élève ne se contentait pas de lire et étudier : déjà il composait. Ses maîtres aimaient la nature, parce que c’était aimer Dieu, qui l’avait faite si belle ; ils en goûtaient le charme intime ; ils s’en servaient pour remonter à son auteur ; ils excellaient à la chanter, la piété en eux aidant au talent. Racine l’aima et la chanta comme eux dans sept odes sur le Paysage ou promenade de Port-Royal des Champs. Ce sont de pures œuvres d’écolier, où il s’amuse à peindre les reflets de la lumière sur l’étang, le vol de l’hirondelle qui en rase les eaux, le sillage argenté des poissons, les fleurs et la rosée. Il s’y montre poète descriptif et de la plus mauvaise école, c’est-à-dire de celle qui mêle le concetti de l’Italie ou de l’Espagne aux images de la nature. Mais parfois une émotion vraie témoigne d’un talent futur ; parfois aussi l’imitation s’y reconnaît, et, quoique encore timide et faible, elle décèle un poète qui sentait de bonne heure le charme infini de Virgile, et qui se préparait à en transporter dans notre langue l’harmonie et l’élégance.

La religion partageait avec la nature l’honneur de ses premiers chants par la traduction des hymnes du Bréviaire romain. Cette traduction a un mérite incontestable par l’exactitude, la piété, l’onction, qui y règnent ; mais ses qualités mêmes portent à croire qu’elle n’est pas une œuvre de jeunesse dans la forme où nous la possédons, et qu’elle a été retouchée plus tard.

Son adolescence grandissait ainsi sous l’aile du Seigneur, simple et candide, comme celle du jeune Eliacin, quand ses maîtres furent justement menacés dans leur retraite. Trop jeune pour entrer dans la lutte, Racine voulut au moins épancher en vers ses tristesses indignées, et il le fit dans une élégie latine Ad Christum (1656) sur les persécutions d’Israël. L’allusion était transparente, surtout dans ces vers :

Quem dabis æterno finem, rex magne, labort ?
  Quis dabitur bellis invidiæque modus ?
Nullane post longos requies speranda tumultus ?
  Gaudia sedato nulla dolore manent ?

Il fait sa logique au collège d’Harcourt (1651) ; deux sonnets : à Mme Vitart, à Mazarin. — Cependant ses humanités s’achevaient : et en octobre 1658, deux ans avant la dispersion des Petites-Écoles, il quittait Port-Royal pour aller faire son cours de logique au collège d’Harcourt. Goûta-t-il ce genre d’étude ? Peu, si nous en croyons ces vers qu’il adressait à l’un de ses amis :

Lisez cette pièce ignorante,
Où ma plume si peu coulante
Ne fait voir que trop clairement,
Pour vous parler succinctement,
Que je ne suis pas un grand maître.
Hélas ! comment pourrais-je l’être ?
Je ne respire qu’arguments, etc.

Rien ne prouve néanmoins qu’il n’étudiât pas avec attention : les notes et les citations que l’on trouve dans ses Brouillons, publiés par M. de la Rochefoucauld, semble témoigner du contraire. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il rencontra là des amitiés plus libres qui le détachèrent insensiblement de la tutelle janséniste, et que la passion des vers, encouragée à l’indépendance, le tenta de plus en plus. Un fils naît-il à Mme Vitart, sa tante maternelle ? Il lui écrit dans le goût prétentieux de l’époque un sonnet, dont une pointe et la chute le ravissaient :

Et toi, fille du Jour, qui nais devant ton père,
Belle aurore, rougis...

et, s’adressant à l’enfant :

Sois digne de Daphnis et digne d’Amarante ;
Pour être sans égal, il faut les égaler.

Apprend - il la paix des Pyrénées ? Il n’hésite pas à en composer un second, et, cette fois, il le dédie au cardinal Mazarin.

Il entre chez son oncle Vitart ; la Nymphe de la Seine (1660) ; l’Amasie. — Peu à peu l’oiseau prenait son vol. Aussi lorsque, à sa sortie du collège, sur les conseils de ses austères et savants directeurs, sa famille le poussa vers le barreau préféra-t-il suivre son penchant vers les plaisirs de la vie mondaine et vers les occupations littéraires ; il entra chez son oncle Vitart, intendant des ducs de Chevreuse et de Luynes. Ce Vitart était plus qu’un simple intendant ; son emploi lui avait créé des relations littéraires ; il connaissait M. Chapelain et M. Perrault, qui occupaient alors, Chapelain surtout, le premier rang dans la littérature. Voyant les goûts de son neveu, et sachant que la carrière des lettres n’était pas aussi contraire à la fortune d’un jeune homme qu’on le croyait à Port-Royal ou à la Ferté-Milon, il le laissa s’y hasarder, tout en l’employant aux affaires dont il avait la gestion. C’est donc là que, en 1660, Racine composa pour le mariage du roi une ode intitulée la Nymphe de la Seine. Soumise à Chapelain, qui n’y trouva rien à reprendre que la présence des Tritons dans les eaux d’un fleuve, elle lui valut une bourse de 100 louis, donnée sur la cassette royale. Le jeune poète ébauchait à la même époque pour les comédiens du Marais une tragédie d’Amasie, dont le sujet ne nous est pas connu, et qui ne fut pas représentée. Il songeait même à une comédie sur les Amours d’Ovide.

Séjour à Uzès (1661-1663) ; vingt-trois lettres écrites d’Uzès, sa vie. — Heureuse influence de ce séjour. — Cependant les goûts et les succès mondains de son neveu alarmaient la sœur Agnès de Sainte-Thècle et ses amis de Port-Royal. Ils firent donc de nouveaux efforts pour l’arracher à la frivolité du monde et aux dangers du métier de poète ; et vers 1661, l’année même de la mort de son aïeule paternelle, Marie Desmoulins, ils l’envoyèrent à Uzès, auprès de l’un de ses oncles, le R.P. Sconin, chanoine régulier de Sainte-Geneviève, qui promettait de lui laisser un bénéfice. Racine n’avait de vocation ni pour la judicature, ni pour l’administration ; peut-être en aurait-il pour l’état ecclésiastique ; du moins on l’espérait.

Il reste vingt-trois lettres écrites par lui d’Uzès à quelques parents ou amis, notamment à la Fontaine, qu’il avait connu dès son entrée dans le monde et fréquenté au cabaret, en compagnie d’un ancien capitaine de dragons, Poignant. Elles nous révèlent sa vie dans cette solitude, et la lutte de son caractère et de son génie contre une vocation forcée. Il s’y défend autant qu’il peut « de profaner la maison d’un bénéficier » par ses actes et par ses discours, ou même par des réminiscences trop profanes, et il tâche de prendre les sentiments qui conviennent à son avenir. Son temps se partage entre les offices ou les affaires de son oncle, les devoirs de société d’une petite ville et l’étude de la théologie ; mais il n’est pas rare qu’une tragédie grecque ou un roman italien se glisse dans les feuillets de la Somme de saint Thomas ; et l’esprit de l’exilé se laisse emporter au souvenir de la vie de Paris et aux aspirations littéraires. Malgré tout, si la résipiscence n’est pas entière, il n’en devient pas moins un homme ami du travail et de l’étude, qui s’est déjà corrigé de beaucoup de travers de jeunesse. Et qui sait ? Peut-être, sans cette fuite de Paris, et sans ce séjour grave et solitaire à Uzès, Racine n’eût-il jamais été qu’un poète aimable et frivole.

A la fin, le mauvais état des affaires de son oncle, amené par des procès qui eurent l’heureux effet de familiariser notre poète avec la chicane, fit évanouir l’espérance du bénéfice promis, du moins pour le moment ; car le privilège d’Andromaque nous apprend que Racine était, en 1667, prieur de l’Épinay. Il lui fut donc permis de reprendre sa liberté et de revenir à Paris, pour y suivre sa véritable vocation (1663).

Retour à Paris ; Ode sur la convalescence du roi ; la Renommée aux Muses (1663). — A son retour, Louis XIV relevait d’une rougeole : le jeune poète écrivit aussitôt une ode Sur la convalescence du Roi, suivie peu après d’une autre, la Renommée aux Muses. Ces essais attirèrent sur lui l’attention du public ; le second lui valut même une gratification de 600 livres, le roi voulant par là lui « donner le moyen de continuer son application aux belles-lettres ».

Liaison avec Boileau et Molière ; leur salutaire influence ; la Thébaïde (20 juin 1664). — Cependant Racine risquait de s’affadir dans la compagnie des beaux esprits, s’il n’avait eu la bonne fortune de se lier avec Molière et Boileau. Avec l’un son amitié ne fit que croître ; il trouva en lui un guide dans ses travaux, un appui dans ses combats, une consolation dans ses découragements ; il lui voua et lui garda jusqu’à la mort une extrême tendresse. Avec l’autre il se brouilla bientôt, mais après en avoir reçu d’utiles conseils. Molière lui fit jeter au feu une tragédie de Théagène et Chariclée, et lui indiqua un sujet plus théâtral, celui de la Thébaïde ou des Frères ennemis ; ou si Racine y avait déjà songé à Uzès, il l’aida à en tracer le plan et à dégager une action simple et claire de cette monstrueuse catastrophe ; c’est du moins sur son théâtre qu’elle fut représentée le 20 juin 1664.

La Thébaide est une pièce médiocre : les caractères y sont faiblement tracés, et l’amour de Créon pour sa nièce Antigone y fait piteuse figure ; mais le langage, tout forcé qu’il est pour rendre tant de sentiments violents, se distingue déjà par le don de l’harmonie. Ce fut peut-être, avec l’énergie qu’y respire la haine, la raison de son succès ; et c’est peut-être encore là ce qui en fit si bien accueillir les deux derniers actes au Théâtre-Français, lorsqu’il voulut, le 21 décembre 1864, fêter l’anniversaire de la naissance de Racine. Tout en suivant d’assez près les traces de Corneille, et en y réussissant dans la mesure qu’on pouvait attendre de son inexpérience et de son talent (v. g. A. I, sc. v), Racine s’était inspiré des Phéniciennes d’Euripide, de la Thébaide de Sénèque, mais aussi de l’Antigone de Rotrou. On dit même que, aux premières représentations, les acteurs conservèrent un récit de cette dernière pièce. Ce fut l’occasion d’une accusation de plagiat, que les ennemis du poète s’acharnèrent à reproduire contre tous ses chefs-d’œuvre.

Les quatre amis. — Alexandre (1665) ; Racine est tout d’abord un disciple original de Corneille. — Jalousies et critiques. — Tandis qu’il composait et faisait jouer la Thébaïde, Racine, uni à Boileau et à Molière, avait retrouvé la Fontaine ; et la plus charmante intimité s’était établie entre les quatre amis. Écoutons le fabuliste nous la dépeindre au début de sa Psyché, sous les noms d’Ariste (Boileau), Gélaste (Molière), Acante (Racine), et Polyphile (lui-même). « Quatre amis, dont la connaissance avait commencé par le Parnasse, lièrent une espèce de société que j’appellerais académie, si leur nombre eût été plus grand, et qu’ils eussent autant regardé les Muses que le plaisir. La première chose qu’ils firent, ce fut de bannir d’entre eux les conversations réglées et tout ce qui sent sa conférence académique. Quand ils se trouvaient ensemble, et qu’ils avaient bien parlé de leurs divertissements, si le hasard les faisait tomber sur quelque point de science ou de belles-lettres, ils profitaient de l’occasion : c’était toutefois sans s’arrêter trop longtemps à une même matière, voltigeant de propos en autre, comme des abeilles qui rencontreraient en leur chemin diverses sortes de fleurs. L’envie, la malignité ni la cabale, n’avaient de voix parmi eux. Ils adoraient les ouvrages des anciens, ne refusaient point à ceux des modernes des louanges qui leur sont dues, parlaient des leurs avec modestie, et se donnaient des avis sincères, lorsque quelqu’un d’entre eux tombait dans la maladie du siècle et faisait un livre, ce qui arrivait rarement. »

La maison Despréaux, rue du Colombier, les cabarets du Mouton-Blanc, de la Pomme-de-Pin, de la Croix-de-Lorraine, voilà les lieux où nos quatre amis se réunissaient plusieurs fois la semaine et tenaient séance. Là fut imaginé le plan des Plaideurs ; de là sortit la parodie de Chapelain décoiffé, où Racine eut assez peu d’empire sur lui-même pour commettre quelques bons mots contre son bienfaiteur.

Dans cette intimité, et soumise aux mêmes conseils que la Thébaïde, s’élaborait la tragédie d’Alexandre le Grand (1665). L’imitation de Corneille y est plus sensible que dans la première pièce. Les vers cornéliens, frappés en maximes concises et brillantes, y abondent ; Ariane est une héroïne à la façon de l’Émilie de Cinna ; Porus, un héros coulé dans le moule de Nicomède ; l’amour d’Alexandre pour Cléofile et sa générosité pour son ennemi mourant, rappelle la générosité de César envers son ennemi mort et son amour pour Cléopâtre ; l’admiration est le principal ressort. Non que, dans la présomption de la jeunesse, Racine ait eu l’idée d’entrer en lutte contre l’auteur du Cid, et de renouveler la scène de don Rodrigue avec le comte de Gormas. Malgré plus d’un revers et une décadence visible, Corneille imposait toujours l’admiration, la crainte et le respect ; il régnait encore sans partage, et nul n’osait se mesurer avec lui. Racine ne songea donc pas à l’abattre, il chercha plutôt à marcher sur ses traces et à l’imiter. Si l’on gardait un doute sur cette première attitude de notre poète, et surtout sur ce qu’elle avait de respectueux, il devrait s’effacer devant le fait, rapporté par Valincour et qui semble authentique, de la visite faite à Corneille par Racine, avec la déférence d’un disciple, pour lui soumettre sa tragédie d’Alexandre. Mais, en imitant, Racine obéissait à son génie propre, et laissait voir, sous des ressemblances de surface et de détail, une conception tout à fait différente du poème dramatique et des moyens non moins différents de lui donner la forme et la vie. Cette diversité était dès lors si accusée, si fondamentale même, qu’elle pourrait suffire à expliquer la réponse décourageante de Corneille, surtout si l’on considère que, dans cette pièce, la composition était loin de valoir le style. Une secrète inquiétude, une jalousie encore voilée, le pressentiment de défaites prochaines, tout cela avait du reste influé sur son jugement.

Malgré les jalousies et les critiques, excitées par le succès d’Alexandre, l’arrêt de Corneille, déclarant Racine impropre à la poésie dramatique, ne fut confirmé par personne, pas même par ses admirateurs les plus déclarés. Dans une Dissertation, où il ne ménageait point les observations sévères au jeune auteur, Saint-Évremond commença par reconnaître en lui le vrai successeur de Corneille, dont maintenant, disait-il, « la vieillesse me donne bien moins d’alarmes. » L’abus de la galanterie, qui nous choque dans le héros macédonien, n’avait rien que de conforme aux idées et aux habitudes du temps ; il n’avait rien surtout qui empêchât Racine d’être regardé comme l’héritier d’un poète, plus galant encore et plus à contresens dans quelques-unes de ses pièces, notamment dans Œdipe.

Rupture avec Molière, avec Port-Royal ; les Visionnaires ; Desmarets de Saint-Sorlin ; deux lettres de Racine ; son repentir. — Pourquoi faut-il que la représentation d’Alexandre ait brouillé Racine et Molière ? Le 4 décembre 1665, la troupe de Molière donnait l’œuvre nouvelle, et, le 18, Racine, mécontent sans doute de l’interprétation, la portait aux comédiens de l’hôtel de Bourgogne1. En même temps, la meilleure actrice du théâtre du Marais, la Duparc, le quittait pour suivre l’auteur et la pièce sur la scène rivale. De là entre les deux poètes un refroidissement qui persista, sans toutefois les empêcher de se rendre réciproquement justice dans les grands débats que soulevèrent leurs œuvres.

Une rupture non moins fâcheuse pour Racine fut sa rupture avec Port-Royal. La mère Agnès voyait avec douleur que décidément son neveu fréquentait « des gens dont le nom est abominable à toutes les personnes qui ont tant soit peu de piété, et avec raison, puisqu’on leur interdit l’entrée de l’église et la communion des fidèles, même à la mort, à moins qu’ils ne se reconnaissent ». Elle lui en avait donc témoigné sa tristesse dans une lettre d’une sévérité maternelle et touchante, où elle lui signifiait qu’elle ne le reverrait plus, s’il ne se reconnaissait. A ses cris de douleur, Racine n’avait guère répondu que par des railleries. C’était un premier pas vers une ingrate séparation : le second suivit de près. Desmarets de Saint-Sorlin, las d’être poète (il avait été l’un des cinq auteurs du cardinal de Richelieu, et venait de composer (1657) le poème épique de Clovis), voulut être prophète ; et, prétendant posséder la clef de l’Apocalypse, il attaqua le jansénisme dans son extravagant Avis au Saint-Esprit et au Roi. Il eut l’honneur d’être foudroyé par Nicole dans une suite de lettres, imitées des Provinciales, et finement intitulées les Visionnaires, parce qu’elles étaient écrites contre l’auteur de la comédie de ce nom, devenu lui-même un visionnaire d’un nouveau genre. La première de ces lettres faisait remarquer que ce prétendu illuminé ne s’était d’abord fait connaître au monde que par des romans et des comédies, puis elle ajoutait : « Un faiseur de romans et un poète de théâtre est un empoisonneur public, non des corps, mais des âmes. »

Racine venait d’être invité par sa propre tante à ne plus se présenter à Port-Royal ; il prit celte phrase pour lui ; il se froissa, et, dans un premier mouvement de dépit, répliqua par une lettre fort vive, spirituelle et mordante, dans laquelle les jansénistes étaient plutôt tournés en ridicule que le théâtre défendu. Cette lettre fut tout d’abord publiée sans nom d’auteur ; mais l’abbé Testu se l’étant appropriée, Racine se nomma hautement. Ce fut un jour de deuil pour Port-Royal. Les solitaires ne répondirent pas eux-mêmes ; ils firent bien : le silence vis-à-vis d’un élève oublieux de ses devoirs était de la dignité. Mais deux de leurs partisans, du Bois et Barbier d’Aucourt ripostèrent, et avec assez peu de succès. Nicole cependant ne put s’empêcher, dans un avertissement qui précédait ces réponses, de parler de Racine et de dire « que tout était faux dans sa lettre et contre le bon sens, depuis le commencement jusqu’à la fin ».

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