Anecdotes sur Napoléon, publiées par Ireland, traduites de l'anglais par B. ...

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1823. In-8° , VIII-150 p..
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Publié le : mercredi 1 janvier 1823
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ANECDOTES
SUR NAPOLEON,
PUBLIEES PAR IRELAND;
TRADUITES DE L'ANGLAIS PAR B...
PARIS,
CHEZ L'ÉDITEUR, BOULEVARD DU TEMPLE, N° 6-8.
1825.
IMPRIMERIE DE CONSTANT-CHANTPIE,
Rue Saite-Anne , n° 20.
AVERTISSEMENT
DE
L'ÉDITEUR FRANÇAIS.
Les anecdotes sur Napoléon, dont nous
publions aujourd'hui la traduction, ont été
puisées aux sources les plus certaines. Nous
avons été à même de vérifier l'authenticité
d'un grand nombre d'entre elles. Nous espé-
rons donc qu'elles exciteront à la fois la cu-
riosité et l'intérêt du lecteur.
M. Ireland, publiant ce recueil d'anecdotes,
par livraisons, nous avons cru devoir l'imiter
IV
Nous allons donc faire paraître incessamment
la seconde livraison ; elle est maintenant sous
presse.
AVANT-PROPOS
DE
L'ÉDITEUR ANGLAIS.
Une grande partie des anecdotes que nous offrons
au public sont tirées du portefeuille d'un homme qui
s'était fixé en France plusieurs années avant le retour
de S. M. Louis XVIII dans sa patrie.
L'authenticité de ces anecdotes est d'autant plus in-
contestable qu'elles ont été confiées au papier, pour
ainsi dire, au moment où elles venaient d'être racon-
tées, ou immédiatement après les événemens même.
Comme ceux qui les ont rapportées les premiers, oc-
cupaient , pour la plupart, des emplois importans, civils
ou militaires, sous le règne de Napoléon, elles mettront
le lecteur bien mieux à même de se former une plus juste
idée du caractère et de la politique de cet homme,
aussi grand qu'extraordinaire, que n'ont pu le faire jus-
qu'à présent, les relations contradictoires ou mensongères
qui, de son vivant, ont circulé en Angleterre et dans
les autres pays du continent.
Pour rendre ce recueil aussi complet que possible,
l'éditeur a choisi également et dans les ouvrages peu
connus et dans ceux qui sont devenus populaires , toutes
les anecdotes et les passages qui pouvaient tendre à
développer les intrigues et à faire connaître les desseins
des différentes cours de l'Europe à l'égard de la France
et de ceux qui l'ont gouvernée pendant les trente années
qui viennent de s'écouler. Cet ouvrage est un véritable
tableau synoptique de tqut ce que présente d'intéres-
sant la vie de l'ex-empereur, depuis l'époque à laquelle
il a commencé à se distinguer dans la carrière militaire,
jusqu'à celle de sa mort sur le rocher de Sainte-Hélène.
Londres, le 8 octobre 1822.
À
NAPOLÉON-FRANÇOIS-CHARLES,
DUC DE REICHTADT.
PRINCE,
En dédiant les anecdotes sur la vie de Napoléon , à son
fils bien: aimé , l'éditeur de ce recueil n'a été inspiré par aucun
motif d'intérêt personntel (1).
Le désir le plus ardent, du père que vous pleurez, était
de diriger lui-même l'éducation de celui qui lui semblait de-
voir hériter de sa gloire et de son trône. Ce sentiment, il l'a
exprimé plusieurs fois à son sénat assemblé. La politique
des souverains de l'Europe l'a empêché d'exécuter un dessein
si digne d'une grande âme.
Si Napoléon eût été lui-même le précepteur de son fils,
sans doute, M eût proposé pour modèle à ses premières an-
nées , ces hommes illustres de l'antiquité, dont il a lui-même
effacé, sans contredit, les talens et les vertus, surpassé les
plus vastes desseins, les actions civiles et militaires les plus
éclatantes. Alors il eût fermé les pages de l'histoire, et diri-
geant l'intelligence naissante de son élève, chéri vers les scènes
des temps modernes, il lui eût fait connaître ses propres vues
et ses sentimens, et lui eût appris à mettre à profit l'expé-
(1) Il est inutile de faire observer que c'est M. Irland qui parle ici, et
que l'éditeur français n'approuve ni ne blâme les sentimens de l'écrivain
anglais. ■
NOTE DE M. B.
VIII
rience du passé. Il eût pénétré sa jeune âme de l'ardent amour
de la patrie et de la noble obligation de consacrer sa vie à
la défense de l'indépendance de son pays et au bonheur du
peuple.
Tels étaient, PRINCE, le plan et les projets de Napoléon,
pour l'éducation de son fils. Ses espérances ont été renversées
par les événemens.
Les anecdotes suivantes ont été recueillies dans le but de
suppléer, quoique bien imparfaitement, à l'impossibilité
dans laquelle s'est trouvé votre illustre père, de retracer à
votre Altesse les principaux traits de sa vie et de sa politique.
La vérité et l'impartialité les plus rigoureuses ont présidé à
leur, choix, et nous espérons avec confiance que leur lecture
contribuera à adoucir les pensées douloureuses qu'une perte
aussi grande a dû vous inspirer.
Je suis, avec le plus profond respect,
PRINCE,
DR VOTRE ALTESSE,
Le très-humble et très-
obéissant serviteur,
IRÈLAND.
Londres, le 18 octobre 1822.
ANECDOTES
SUR NAPOLÉON.
NAPOLÉON A L'ECOLE MILITAIRE.
DANS le temps que cet homme extraordinaire étu-
diait à l'École royale militaire de Paris, un officier-
général, chargé d'inspecter l'établissement, lui fit un
jour subir uni examen. Les réponses pleines de jus-
tesse de Napoléon frappèrent de surprise le général,
les professeurs de l'École, et les élèves ses condis-
ciples ; enfin on proposa au jeune homme la question
suivante : «Que feriez-vous si vous étiez assiégé dans
une place forte, et que vous manquassiez de vivres?
— Je ne serais pas embarassé, tant qu'il y en aurait
dans le camp ennemi, » répondit le jeune écolier,
sans la moindre hésitation. Cette réponse énergique
semblait révéler ses destinées à venir.
HARANGUE LACONIQUE DE NAPOLEON A SES
SOLDATS.
Bonaparte, promu au grade éminent de général
en chef de l'armée d'Italie, voyait avec inquiétude
l'état déplorable de ses soldats, manquant des choses
les plus nécessaires, et sans lesquelles une armée
peut tomber dans le découragement. Il avait beau-
coup de peine à maintenir l'ordre dans les rangs, et
la position désavantageuse qu'il occupait, était cause
que les troupes se trouvaient souvent sans vivres. Le
général sentait que le seul moyen d'alimenter ses
phalanges découragées, était non-seulement de ris-
quer un engagement général, mais de s'assurer la
victoire.
Dans cet état de choses, Napoléon cherchait à ins-
pirer à ses soldats cette confiance dans leur chef, si
nécessaire à une armée qui doit vaincre. Il déploya,
pour arriver à ce but, toute la présence d'esprit, et
la mâle énergie qui l'ont rendu si justement célèhre ;
et manoeuvra si habilement, qu'avec des forces moitié
moindres, , il contraignit l'ennemi à accepter la ba-
taille.
Bien convaincu que du résultat de cette action,
dépendait le succès; de toute la. campagne; qu'en
battant les Autrichiens il se rendait maître de tout le
pays, et que les approvisionnemens, immenses de
l'ennemi tomberaient au pouvoir des vainqueurs,
Napoléon, au moment d'attaquer, s'écria, dans un
mouvement d'éloquence militaire, qui ne lui réussit
pas moins qu'à l'illustre général carthaginois : « Ca-
marades, vous manquez de tout au milieu de ces
roehers ; jetez lés yeux sur les riches contrées; qui
sont à vos pieds, elles nous appartiennent ; allons en
(3).
prendre possession. » Le soir même,, les défenseurs
de la république française jouissaient de toutes les
aisances possibles, et le souvenir de leurs privations
passées s'était évanoui.
LE PONT D'ARCOLE.
Le commandant en chef d'une armée s'expose ra-
rement lui-même; cependant, il est des cas où sa pré-
sence seule décide du sort d'une bataille; le fait sui-
vant en offre une preuve.
Le passage du pont d'Arcole peut être regardé
comme le fait d'armes le plus téméraire. Des milliers
d'hommes et de mousquets en défendaient l'ap-
proche, d'ailleurs garantie de tous côtés par des
batteries qui vomissaient la mort; trois fois le général
Bonaparte avait commandé la charge en personne,
et les braves qui l'avaient suivi, refusant de battre en
retraite, étaient tombés victimes de leur témérité.
Le boulet meurtrier traversait les phalanges, ren-
versant tout dans sa course destructive. Plein d'une
héroïque fureur, Napoléon arrache un drapeau de la
main de l'officier qui le portait, s'élance sur le pont,
théâtre sanglant du carnage, y plante l'étendart, dé-
fiant le destin même, qui semblait combattre contre
lui , ets adresse ainsi à ses soldais :
« Français! grenadiers! abandonnerez-vous votre
drapeau ?»
Ce noble appel semblait renfermer un reprocha
(4)
bien peu mérité par ces hommes courageux. Avant
que leur général" eût pu ajouterune seule parole,
l'idée même du danger avait disparu. Cette armée de
héros s'avançait en bravant la mort; le pont d'Arcole
fut forcé, et la victoire vint encore se ranger sous
l'étendard de la république.
LE PIONNIER.
Le général Bonaparte, commandant en chef l'ar-
mée d'Italie, assistait à un combat opiniâtre qui,
sans avoir eu un résultat décisif dans cette guerre ,
prépara du moins l'un des avantages les plus brillans
qu'aient obtenus les armes françaises.
Partout où le danger était le plus imminent, on
voyait le général donnant lui-même ses ordres avec
ce sang-froid inaltérable qui assure la victoire, et
s'exposant comme le dernier soldat.
Dans une de ces circonstances, un pionnier voyant
le danger que courait Napoléon, lui, dit dans le lan-
gage franc et grossier des camps : " Eloignez-vous! »
— Bonaparte le fixe avec hésitation; alors le vieux
soldat le poussant rudement , lui adresse ces mots qui'
sont peut-être le plus bel éloge des talens militaires.
du général
" Si vous vous faites tuer, qui voulez-vous qui nous
tire de là ? »
Bonaparte sentit tout le prix de cette exclamation
et garda le silence. Après l'affaire, dont l'issue avait
(5)
été favorable aux drapeaux républicains, Napoléon
fit venir en sa présence le brave pionnier, et lui frap-
pant familièrement sur l'épaule, il lui parla ainsi :
« Ta noble hardiesse a mérité mon estime; ta bra-
voure doit être récompensée, dès ce moment, au lieu
de hache, tu porteras une épaulette. » Le soldat prit
immédiatement le rang parmi les officiers.
SUR L'AGE DE NAPOLEON.
La veille de la prise de Milan, le général Bonaparte
commandant en chef l'armée d'Italie, dînait chez une
dame de distinction. Cette dame, eu égard au rang
élevé, et surtout au nom déjà illustre de son hôte,
faisait les honneurs de sa table avec la plus aimable
courtoisie et l'attention la plus gracieuse. Cependant,
Napoléon, l'esprit occupé des grands événemens qui
devaient marquer la journée du lendemain, répondait
avec froideur, et seulement par quelques mots
jetés au hasard, aux prévenances multipliées de son
hôtesse. Celle-ci, pour animer la conversation, pria
Bonaparte de lui dire son âge-, ajoutant, comme pour
atténuer ce qu'une pareille demande pouvait avoir
d'inconvenant ou d'indiscret, « qu'il paraissait bien
jeune pour avoir déjà moissonné tant de lauriers ! »
« En effet, Madame, répondit le général en souriant,
je suis encore bien jeune, mais avant vingt-quatre
heures j'aurai beaucoup vieilli ; je suis maintenant
dans ma vingt-cinquième année, mais demain j'aurai
Milan (mille ans). »
(6)
LE DRAGON MALHEUREUX.
Un jour, Bonaparte étant sur le point de livrer un
des immortels combats de sa campagne d'Italie, dis-
posait ses troupes pour l'attaque, lorsqu'un dragon
démonté sortit des rangs, et demanda au général un
moment d'entretien particulier. Napoléon lui ayant
accordé ce qu'il désirait, le soldat lui dit :
« Général, en agissapt de telle manière, la victoire
est à nous. »
« Tais-toi, misérable! s'écria Bonaparte, en lui
mettant la main sur la bouche, tu vas trahir mon
secret!»
Ce fait est facile à expliquer : le soldat était doué
d'autant de génie militaire que son général lui-même;
il savait, comme ce dernier, par quelles manoeuvres
on pourrait vaincre l'ennemi. Après la bataille, qui
fut gagnée par Napoléon, il ordonna que le pauvre
soldat lui fût présenté; mais toutes les recherches
furent infructueuses, on ne put le trouver, sans doute
un boulet avait terminé sa carrière militaire.
Le mérite le plus éclatant prend souvent naissance
dans l'obscurité.
CAMPO FORMIO.
Bonaparte, par son courage et la forcé de son
génie, ayant forcé l'empereur d'Autriche à ratifier
une paix qu'il ne pouvait plus repousser, fut choisi,
par le directoire, pour représenter le gouvernement
français, au fameux congrès de Campo-Formio, et
défendre en son nom les intérêts de la nation fran-
çaise. C'est ainsi que le général en chef de l'armée
d'Italie, obtint, à vingt-neuf ans, le rare honneur de
terminer les campagnes les plus mémorables, et
d'arrêter, lui-même, la marche de ses armées victo-
rieuses ; marche ausis rapide que ses succès avaient
été étonnans : ainsi fut cimentée, à l'ombre des lau-
riers, une paix qui réfléchit sur lui une gloire nou-
velle, et d'autant plus éclatante, qu'elle était accordée
au monarqne autrichien, au moment où le sort de
l'empire germanique était entre les mains dp vain-
queur.
Avant l'ouverture dé ces importantes conférences ;
les ambassadeurs des puissances belligérantes de-
vaient assister à un Te Deum, à l'occasion de la paix.
M. le comte ***, revêtu de pleins pouvoirs, pour
négocier au nom de l'empereur d'Autriche, se rendit
à l'église avant l'arrivée de Napoléon. L'orgueil ger-
manique aveuglait à un tel point le plénipotentiaire
d'une puissance vaincue, qu'il alla prendre place sur
le sopha préparé pour le jeune pacificateur, à qui
seul la république française avait confié le soin de ses
intérêts les plus chers et les plus sacrés.
Le général fiançais entre enfin dans l'église. Indigné
de l'insolence de cette conduite, il saisit brusque
nient le bras de l'orgueilleux ambassadeur et le sé-
couant avec violence, il lui prie d'un ton menaçant :
(8)
« Ignorez-vous, monsieur, quelle puissance je suis
venu représenter? — La nation française m'a honoré
de son choix, et la présence de votre maître, lui-
même, ne saurait me faire reculer d'un pas. »
LA SENTINELLE ENDORMIE.
L'armée d'Italie, sous les ordres du général Bona-
parte, après s'être battue pendant une journée en-
tière contre les Autrichiens, avait enfin, au coucher
du soleil, remporté sur eux une victoire complète.
Depuis trois jours, les troupes n'avaient pu prendre
aucun repos. La fuite précipitée de l'ennemi per-
mettait aux Français de se livrer au sommeil pen-
dant la nuit, et ils en profitèrent.
On ne pouvait, malgré tout, se dispenser d'établir
des avant-postes. Un grenadier qui en faisait partie,
ne pouvant résister à l'excès de la fatigue, s'endormit
profondément en faction.
Napoléon, qui sacrifiait son propre repos à sa soif
pour la gloire, était sorti seul pour visiter l'extérieur
du camp. Il arrive à l'endroit où était étendue la sen-
tinelle endormie, dont la faute devait être considérée
moins comme une infraction à la discipline, que
comme l'effet irrésistible d'une fatigue excessive.
Le général, oubliant son rang et ne consultant que
le noble motif qui l'anime, prend le fusil du soldat,
qu'il trouve à terre près de lui, et continue la faction
pendant près d'une heure, pour que la sûreté du
camp ne soit pas compromise. Enfin, le grenadier
s'éveille, il cherche en vain son arme; bientôt, à la
lumière de la lune, il aperçoit le général qui avait
respecté son repos.
« Je suis perdu! s'écrie-t-il y en reconnaissant Na-
poléon, dont les traits étaient gravés dans la mémoire
de tous les soldats.
" Non, mon ami, répondit, le général avec amé-
nité, en lui rendant son fusil, la bataille a duré assez
long-temps, la victoire a été assez disputée pour que
Vous soyez excusable d'avoir cédé à la fatigue. Cepen-
dant, un moment d'oubli pouvait exposer la sûreté;
du camp : j'ai veillé. Je vous engage de vous tenir plus
sur vos gardes à l'avenir.»
ATTACHEMENT D'UN OFFICIER POUR NAPOLEON.
Une fois que Napoléon avait acquis la certitude
incontestable qu'un individu lui était entièrement
dévoué, il s'assurait de son mérite, et l'attachait par-
ticulièrement à sa personne.
Après avoir porté la gloire de ses armes jusque
dans les plaines brûlantes de l'Egypte, et puni les
tyrans subalternes qui avaient osé insulter le pavillon
français, Napoléon jugea son retour en France néces-.
saire au bien de la république, qui lui était si cher-
alors, et résolut d'opérer un changement dans la
forme de son gouvernement, qui, en raison de l'état
où se trouvait alors ce pays, était devenu tout-à-fait
incompatible avec les intérêts de la nation.
( 10)
En conséquence, Napoléon couvert déjà de tant'
de gloire, donna les ordres nécessaires pour que la
frégate la Muiron se tînt prête à le transporter en
Europe. Il s'embarqua donc, laissant le commande-
ment de l'armée au général Kléber, qui paya si cher
cet honneur.
Arrivé à bord, Bonaparte y trouva un grand nom-'
bre de Français qui profitaient de cette occasion pour
quitter une terre ingrate. La frégate commandée par
le général gagna bientôt le large. Déjà la brise enflait
les voiles, et la sûreté de l'équipage venait d'être con-
fiée au pilote, quand tout-à-coùp on vit un sloop
qui longeait les flancs du navire, au risque d'être
englouti. Napoléon reconnut dans cette frêle barque
un officier français qui avait eu un bras cassé dans
une' action récente, et portait encore ce bras en
écharpe. Après avoir prêté son aide pour l'amener à
bord, il dit à cet officier:
« Eh quoi! mon ami, vous allez, bravant la mort,
vous exposer, blessé comme vous l'êtes, à un voyage
aussi long, et qui présente tant dé dangers !
» — Général, répondit l'officier avec toute la cha-
leur de l'enthousiasme, je ne regretterai pas la vie, si
je dois la perdre avec vous. »
Bonaparte, étonné de ce noble dévouement à sa
personne, éprouva pendant quelques instans la douce
satisfaction qui accompagne toujours la certitude
d'être aimé, et dès ce moment il s'attacha particu-
lièrement à cet homme, et lui donna dans la suite
les preuves les moins équivoques de son estime.
HARANGUE. FAITE SUR LE CHAMP DE BATAILLE.
La harangue suivante de Napoléon à son armée ,
lorsqu'il commandait en Italie, peu t être comparée
aux discours de Jules César à ses soldats, en diverses
circonstances.
« Soldats! quelle que soit la force del'ennemi,
en l'attaquant sans crainte, vous pouvez compter sur
la victoire. La mort ne frappe le brave que lorsque
son heure est arrivée. Combien de fois, déjà , ne vous
ai-je pas vu, bravant ses efforts, la contraindre à se
jeter dans les rangs ennemis? »
BONAPARTE ET LE MAIRE DE LYON.
Napoléon, débarqué à Fréjus à son retour d'E-
gypte, se rendit à Lyon, où il logea dans le magni-
fique hôtel des Célestins. Aussitôt que l'arrivée de cet
homme extraordinaire fut connue, les cris de joie se
firent entendre de toutes parts; on ordonna des ré-
jouissances publiques, et le soir même toute la ville
fut illuminée. Le lendemain, les autorités constituées
ayant appris que ce général s'était levé de très-bonne
heure, se présentèrent devant lui. Le maire, qui était
à leur tête, avait préparé un discours analogue à la
circonstance. Il allait commencer sa pompeuse ha-
rangue, lorsque Bonaparte, lui donnant à peine le
temps d'ouvrir la bouche, s'adressa à l'assemblée en
ces termes:
« Messieurs, j'ai appris que là France gémissait
sous un gouvernement arbitraire , et je n'ai pas hé-
sité à quitter l'Egypte, et à me séparer d'une armée
de quarante-six mille hommes pour venir ici frapper
un grand coup. Je pars maintenant ; mais, dans peu
de jours, si vous jugez à propos de revenir me voir,
j'aurai tout le temps de vous entendre. »
LE LOUVRE.
Quelque temps après que le consulat eut remplacé
le directoire dans le gouvernement de la France, Bo-
naparte proposa à ses collègues de quitter le Luxem-
bourg qu'ils occupaient alors, et d'aller habiter le
Louvre. L'abbé Sieyes, qui était présent, s'écria :
« Quoi! des consuls iraient habiter le palais d'un
tyran?
»— Monsieur, répondit Bonaparte sèchement, et
d'un ton qui exprimait les sentimens qui déjà com-
mençaient à s'élever dans son âme, si j'eusse été
Louis XVI, je serais encore roi; et si mon métier eût
été de dire la messe, je la dirais encore. »
On pense bien que l'archi-prêtre Sieyes sentit
toute l'amertume de ce sarcasme bien mérité.
HEUREUX COUP DU SORT.
D'après les immenses préparatifs qu'on faisait à
Boulogne, et l'armement de la flottille, tout parais-
( 13)
sait annoncer l'invasion prochaine de l'Angleterre. Les
allèges, les cutters, les chaloupés canonnières, et jus-
qu'aux plus petits bateaux, étaient remplis de soldats
qui tous voulaient profiter de l'occasion qui leur était
offerte de suivre les drapeaux qui devaient s'immorta-
liser par la conquête- d'Albion. Déjà la destruction
semblaient planer sur les champs de l'Angleterre, dont
la marine formidable et le génie nautique formaient
un si puissant contrepoids à; la gloire immense des
armes françaises. Napoléon, alors premier consul,
avait tout disposé pour ce grand événement, lorsque
de nouveaux événèmens vinrent arrêter l'exécution
de ces projets dont l'issue, heureuse ou non, eût in-
flué d'une manière si importante sur les destinées de
l'Europe. A cette époque, une escadre anglaisée croi-
sait dans le canal, et bloquait surtout: les ports: de
Boulogne, Calais et Dunkerque. Un jour, cette esca-
dre s'étant approchée dé la côte de France, la flot-
tille mit à la voile, non pour livrer aux Anglais un
combat en règle, mais pour, les harceler de loin, s'il
était possible. Alors la frégate anglaise l' Immortalité ,
sortant de la ligne de combat, attaqua les cutters, les
canonières, etc. Bonaparte se trouvait dans son ca-
not, placé entre le feu des vaisseaux anglais et celui
des allèges françaises. Dans mille occasions sembla-
bles, l'artillerie ennemie n'avait jamais pu, enga-
ger Napoléon à s'arrêter. Cette fois, comme s'il eût
été inspiré par un pressentiment secret, il avait à
peine prononcé le commandement de « haut les ra-
(14)
mes! » qu'en moins d'une demi-seconde, un boulet
vint tomber si près de son canot, que l'eau que sa
chute fit jaillir de la mer couvrit tous ceux qui s'y
trouvaient. Napoléon était-il au-dessus des coups du
destin, ou son heure n'était-elle pas arrivée? Cette
circonstance suffirait peut-être pour le faire nommer
l'Homme du Destin.
AMUSEMENS DE FERDINAND A FONTAINEBLEAU.
Dàans le temps que le roi d'Espagne était prison-
nier à Fontainebleau , un des ministres de Napoléon
vint un jour trouver l'empereur dans son cabinet pour
prendre ses ordres relativement aux divers objets a
fournir pour l'usage de sa majesté catholique. Napoléon
était étendu sur un lit de repos, et occupé à lire.
" Voyons, dit l'empereur en se levant, le bras étendu
comme pour prendre un livre dans là bibliothèque ;
mais interrompant tout-à-coup ce mouvement, il se
tourne vers son ministre, et lui dit avec vivacité :
« Qu'on lui donne une meute, qu'il chasse, qu'il s'a-
muse. »
ORDRE DONNÉ AU MARECHAL SOULT, A AUSTERLITZ.
On trouve dans la réponse de Napoléon au maré-
chal Soult, à la bataille d'Austerlitz, quelque chose
que Plutarque eût regardé comme digne d'un Spar-
tiate.
« Sire, vient lui dire un aide-de-camp, le maréchal
est embarrassé devant les forces supérieures desRusses
qui s'avancent contre lui; il prévoit qu'il sera obligé
de céder du terrain. — Dites à Soult que je ne prér-
vois jamais rien de semblable, répondit Napoléon ;
il doit mourir où il est. »
DESSINS INTERESSANS.
Lorsque l'expédition française fit voile de Malte
pour l'Egypte, sous les ordres de Bonaparte, là flotte
se dispersa volontairement pour arriver à sa destina-
tion sans être remarquée des Anglais. A peine ils
avaient quitté Malte, que les Français apprirent que
Nelson, ayant pénétré leur dessein, était à leur pour-
suite. Ils s'attendaient à chaque instant à être atteints,
et comme ils étaient trop faibles pour hasarder un
combat, Bonaparte et tous ces hommes devenus si
célèbres, qui se trouvaient à bord dé l'Orient, réso-
lurent de se faire sauter plutôt que de se rendre;
Mais afin de perpétuer la mémoire de ceux qui au-
raient péri, et pour que leurs traits passassent à la
postérité, Bonaparte fit faire les portraits de dix-huit
d'entre eux, sur deux feuilles de papier qui furent
roulées, mises dans des bouteilles, et confiées : à la
mer. Voici leurs noms :
Premier Dessin.
Desaix, (mort).
Berthier, (mort).
Kléber, (mort),
Dalomien, (mort).
(16)
Berthollet, (mort).
Bonaparte, (mort).
Caffafelli, (mort).
Brueys, (mort).
Monge, (mort).
Second Dessin.
Ram port, (vivant).
Jurtot (mort).
Regniert (mort).
Desgenettes (vivant).
Larrey, (vivant).
Murat, (mort).
Lasnes, (mort).
Belliard, (vivant).
Snulkanski, (mort ).
Sur dix-huit, quatorze n'existent plus ; les por-
traits, exécutés à l'encre de Chine, ornent mainte-
nant le cabinet du baron Larrey, à Paris.
CONDUITE REMARQUABLE DES ARMÉES FRANÇAISE
ET ANGLAISE, EN EGYPTE.
Pendant le siège d'Alexandrie, les sentinelles avan-
cées des deux armées rivales s'approchaient amicale-
ment après un signal donné et rendu, et faisaient un
échange de leurs provisions. Les Anglais donnaient
aux Français du porc et quelquefois de l'eau-de-vie ;
les Français leur donnaient du pain. Ces hommes
n'étaient donc pas ennemis au fond du coeur.
BONAPARTE ET MADAME DE STAEL.
Lorsqu'en 1800, Bonaparte partit de Dijon pour
aller traverser les Alpes et se rendre en Italie, il
accepta , par une suite de sa déférence pour les
hommes de génie ; une invitation à déjeuner avec la
famille Necker. Il y fit connaissance avec la fille de
Cet ancien ministre; madame de Staël, dont le carac-
tère naturellement enthousiaste la porta à solliciter
un entretien particulier avec le consul, entretien que
celui-ci lui accorda. Madame de Staël lui fit un long
sermon politique dans lequel elle lui développa ses
propres vues, relativement au gouvernement de là
France, elle lui donna des conseils sur l'administra-
tion, et finit par lui conseiller de prendre Washington
pour modèle. Bonaparte l'écouta avec patience; lors-
qu'elle eut cessé de parler, il lui fit quelques cempli-
mens sur la supériorité de ses talens, lui dit que ses
enfans devaient s'estimer heureux d'avoir une sem-
blable mère, et lui demanda à dessein si elle se chargeait
elle-même de leur éducation ; puis, tirant sa montre, il
s'excusa sur ■ ce qu'une division de l'armée attendait
qu'il la passât en revue, et la quitta brusquement.
Madame' de Staël ne lui. a jamais pardonné cette
leçon sâtyrique, et dès ce montent jusqu'à la fin de sa
vie, elle le poursuivit de sa plume avec un acharne-
ment toujours croissant.
REPONSE COURAGEUSE DE GEORGES.
Un juge demandait à Georges, accusé d'avoir' chef-
ché à assassiner le premier consul , ce qu'il avait à
dire pour se justifier du meurtre d'un officier publie
( 18)
dans l'exercice de ses fonctions, et lorsqu'il savait que
toute résistance était inutile. « J'espérais, répondit
Georges, parvenir à m'échapper, et je trouvais tout
naturel de repousser la force par la force. Mais cet
homme faisait son devoir, dites vous, alors je suis
si fâché de l'avoir tué, que je voudrais maintenant que
vous eussiez été à sa place. »
RECONNAISSANCE DE NAPOLÉON.
Peu de temps avant la révolution, une dame de
Genève qui était venue à Lyon, pour y voir quel-
ques amis, apprit dans l'hôtel où elle était descendue,
qu'un jeune Corse, retenu au lit, par une fièvre
violente, habitait une chambre dans les combles.
Tout ce qu'elle put tirer des gens de la maison, c'est
que le jeune homme était officier d'artillerie, qu'il se
nommait Bonaparte, et que sa bourse se trouvait assez
légère. La bienveillance de cette dame la conduisit au
chevet du malade, et par ses attentions continuelles,
elle eut la satisfaction de le voir suffisamment rétabli
pour être en état de rejoindre son corps. Bonaparte
prit congé de sa bienfaitrice en lui témoignant toute
sa reconnaissance, pour les soins maternels qu'il en
avait reçus et le désir sincère qu'il éprouvait que la
fortune le mît un jour à même de s'acquitter envers
elle. Cette excellente femme écrivit à Napoléon, lors
de son couronnement, et profita de cette occasion
pour mêler à ses félicitations quelques détails sur sa
(19)
situation, que les circonstances avaient rendue moins
prospère qu'au temps de leur première connaissance,
la réponse ne se fit pas long-temps attendre. Napoléon
lui écrivit de la manière la plus obligeante, etrenferma
dans sa lettre dix billets de banque de mille francs.
Il l'assurait en outre de l'empressement qu'il mettrait
toujours à répondre aux demandes qu'elle jugerait
à propos de lui faire.
ORIGINE DES ABEILLES DE NAPOLÉON.
Dans les premiers siècles de la barbarie, en France,
on était dans l'usage , à la mort d'un monarque, de
tuer son page et son cheval, et de les ensevelir avec
leur maître, afin que celui-ci les eût à sa disposition
dans l'autre monde. Vers l'an 1658, le tombeau de
Childéric, père dé Clovis, fut découvert; on y trouva
le squelette d'un homme, celui d'un cheval, et les-
restes de celui d'un jeune homme; on regarda ces
ossemens comme devant être ceux de Childéric, de
son page et de son coursier. Après de plus amples
recherches, on trouva dans le tombeau une bourse,
renfermant à peu près cent pièces d'or et deux cents
pièces d'argent, à l'effigie de différens empereurs de
France ; une boule de crystal en orbe, une pique, une
hache d'armes, sa garde, la monture et la lame d'un
sabre; des tablettes d'or et un stilet, le mors et une
partie du harnois d'un cheval ; les restes d'une robe
et plus de trois cents petites abeilles de l'or le plus
( 28 )
pur et dont les ailes étaient incrustées d'une pierre.
rouge semblable à la cornaline. C'est ce qui donna,
à Napoléon l'idée, de s'approprier cet emblème. Le
plus grand des deux squelettes humains avait encore
au doigt une bague d'or à cachet, portant l'empreinte
d'une tête, dont les cheveux flottaient sur les épaules,
avec ces mots en légende : " Childerici regis. » On
trouva en outre plusieurs boucles, des bracelets en or
massif; et une tête de boeuf du même métal et qu'on
supposa être l'image de l'idole que le roi Childéric
adorait,
DEVOIR D'UN TÉMOIN.
Napoléon disait un jour à un témoin : «Racontez
simplement votre histoire; et n'oubliez jamais qu'une
accusation surchargée prend toujours, aux yeux de
la cour, le caractère d'une calomnie. »
LA MARCHANDE EN BOUTIQUE,
Napoléon aimait beaucoup se promener dans Pa-
ris, incognito; souvent il n'était suivi que d'un seul
aide-de-camp, Un matin il entra dans une boutique de
peu d'apparence pour demander le prix d'une petite
figure antique, en porcelaine. La maîtresse de la bou-
tique n'était pas encore levée (il était plus de huit
heures), et Napoléon attendit une demi-heure
qu'elle s'habillât ; alors il lui demanda le prix de l'ob-
jet qu'il voulait acquérir ; mais l'empereur ayant trou
vé ce prix exorbitant, la marchande lui répondit:
" Cela peut bien être, mais nous sommes obligés de
vendre le plus cher possible; car, soit dit en passant,
avec tous les impôts et les malheurs de la guerre,
l'empereur ne nous laissera rien. » Napoléon sortit
de la boutique, et le lendemain matin son aide-de-
camp vint chercher la marchande et sa figure antique.
La pauvre femme, saisie de crainte, parut devant
l'empereur, qui lui dit en s'approchant d'elle: «Je
vous paierai le pris que vous m'avez demandé; mais
je vous recommanderai de vous lever plus tôt, et de
ne pas vous mêler de politique. »,
LE GUERRIER AMATEUR.
M. Fayolle, l'un des individus impliqués dans les
troubles qui eurent lieu à Paris en juin 1820., était
tin des plus chauds partisans de Bonaparte; il est sur-
tout connu par l'habitude qu'il avait de suivre la,
grande armée, comme amateur, dans toutes ses cam-
pagnes. Sans oppartenir à l'armée, sans assister àfau-
cune bataille, il se tenait toujours à quelques lieues
sur les derrières. M. Fayolle était intimement lié
avec le général Mouton-Duvernet et les officiers de son
état-major. Ce général et ses aides-de-camp lui firent
un jour le tour suivant, dans la campagne de Dresde:
Mouton fit prendre à quelques-uns de ses soldats l'u-
niforme ennemi, et leur ordonna d'aller attaquée..
(22)
M. Fayolle à l'improviste, et de lui enlever son ba-
gage. De retour à Dresde, ce dernier raconta son
aventure, le combat qu'il avait eu à soutenir, et le
résultat de l'action, à peu près dans le style de Fals-
taff. Pour mettre fin à la plaisanterie, on le recondui-
sit à son logement, où il retrouva son bagage et les
prétendus voleurs qui rirent de tout leur coeur à ses
dépens. Cette plaisanterie égaya aussi beaucoup l'em-
pereur lorsqu'on la lui raconta.
CONVERSATION DE NAPOLÉON AVEC UN DE SES
OFFICIERS, A L'ILE D'ELBE.
« Je suis certain, disait-il, que les rois qui ont com-
battu contre moi ne sont plus guidés par la même
unité d'intention, de vues et d'intérêts. Alexandre
doit m'estimer : Je lui donnerais la Pologne, et beau-
coup plus encore s'il le voulait. Il sait que j'ai tou-
jours été disposé plutôt à tolérer son ambition qu'à
y mettre un frein. La Prusse et les petits rois de
la confédération du Rhin imiteront la Russie. Si
l'Autriche était dans mes intérêts, elle m'assurerait
toutes les puissances du second ordre ; mais je ne sais
pas quel parti elle prendra : ce cabinet n'a jamais agi
franchement avec moi. Mais je pourrais maintenir
l'Autriche en la menaçant de lui retirer l'Italie. L'I-
talie est reconnaissante; elle a pour moi beaucoup
d'attaçhernent. Si je lui demandais cent mille hommes
( 23)
et cinq millions d'argent, j'obtiendrais sur-le-champ
l'un et l'autre. Si l'on me forçait à là guerre, je ré-
volterais les Italiens; je leur, accorderais tout ce qu'ils,
voudraient, l'indépendance, ou Eugène. Murât est.
à nous : c'est une tête sans cervelle ; il n'a que la main
et le coeur; mais sa femme le guidera. Quant à l'An-
gleterre, nous nous serions donnés la main de Dou-
vres à Calais, si Fox eût vécu ; mais tant que ce pays
continuera d'être gouverné par les partisans de Pitt
et d'après ses principes, nous serons ennemis comme
le feu et l'eau. Je n'attends de l'Angleterre ni paix ni
trêve; elle sait qu'aussitôt que j'aurai mis le pied en
France, son influence passera les mers. Tant que je
vivrai, j'ai juré une guerre d'extermination à son des-
potisme maritime. »
ORIGINE DES GUERILLAS ESPAGNOLES.
Ce corps de troupes indisplinées harcelait l'armée
française qui envahit l'Espagne en 181I et 1812; elles
s'emparaient des munitions et des vivres envoyés de
France dans les Pyrénées. Mina, l'un de leurs chefs,
avait sous ses ordres trois mille hommes divisés par
bandes; ils connaissaient si bien le pays, que quel-
ques heures leur suffisaient pour se disperser ou se
réunir. Mina était membre de l'université espagnole :
un de ses neveux, joint à quelques amis, gens pour
la plupart fort instruits, imagina cette méthode des-
tructrice d'affaiblir l'ennemi. Le neveu fut tue dans
(24)
une escarmouche, et l'oncle prit sa place dans le
pommandement de la troupe; il avait pris une telle
importance aux yeux des Français, que quatre gêné-
raux formèrent le projet de l'attirer dans un piége,
lui et ses partisans, dans un moment où l'on attendait
de Bayonne un convoi considérable de vivres, qu'on
craignait de voir tomber entre les mains de ce chef
téméraire: et de ses audacieux compagnons. Ils cru-
rent qu'en prenant quatre routes différentes pour se
réunir ensuite sur un point, ils parviendraient à l'en-
velopper avec toute sa troupe. Cependant, le rusé
Mina sut non-seulement échapper à cette tactique,
mais encore il attendit, pour l'attaquer, le convoi qui
était escorté par deux mille hommes. Sa méthode de
diviser ses forces en petits détachemens, lui fit aisé-
ment éviter les Français. Avant ensuite réuni tout
son monde dans un lieu convenu, au milieu des Py-
rénées, il attaqua le convoi, tua neuf cents hommes
de l'escorte, fit six cents prisonniers, et s'empara de
toutes les provisions.. Le secrétaire de Joseph, dé-
guisé en paysan, périt dans cette action. Csest ainsi
que le talent, le courage et l'adresse de Mina, à la-tête
d'une poignée d'hommes indisciplinés, lui assurèrent
la yictoir.e sur un corps de deux mille Français , et le
rendirent.maîtres d'un butin considérable. Lès autres
chefs.de guérillas se sont rendu célèbres par une foule
de traits semblables. Ce qui prouve leur activité in-
fatigable, c'est que les Français ne pouvaient envoyer
unpaquet de letltres sans une escorte de deux cet
( 25 )
cinquante hommes, tant à piedqu'à cheval. Cesgué-
rillas étaient indestructibles, car elles connaissaient
si bien les gorges des montagnes et les routes du
pays, qu'elles se réunissaient sur un point donné, et
se dispersaient, sans qu'il fût possible de les joindre.
Comme ces troupes étaient indépendantes, et qu'elles
ne reconnaissaient aucune discipline militaire, bien
qu'elles fussent en tout temps prêtes à exécuter les
ordres d'un chef, on ne pouvait connaître leur nom-
bre d'une manière exacte; cependant on l'estimait
généralement à quinze mille hommes. Ils vivaient de
rapines et ne coûtaient par conséquent rien à l'état.
Chaque individu se vètissait comme il pouvait ; leurs
armes étaient celles qu'ils avaient pu se procurer. Les
uns étaient à pied, les autres à cheval; mais tous
étaient également féroces et courageux. Ces troupes
ont fourni d'habiles officiers et d'excellens soldats à
Farinée espagnole.
LA SELLE D'OR.
Napoléon ayant reçu des plaintes sur la mauvaise
qualité des selles et harnois, dit un jour à Bessières:
" Le commissaire a raison de refuser cette fourni-
ture , s'il la trouve mauvaise. — Ce n'est pas là le cas,
répondit Bessières , c'est une pure méchanceté de la
part du commissaire. La fourniture est bonne, et les
fournisseurs demandent à être admis à le prouver. Ce
sont d'honnêtes gens, mes compatriotes, et je m'in-
(26)
téresse à eux. Si leur demande n'était pas juste, je
serais le premier à là repotisser. » Bessières avait
prononcé cette défense des fournisseurs d'un ton
plein de chaleur ; Napoléon lui dit en souriant : « Ne
répétez par cela à d'autres, car on dirait que vos pro-
tégés, pour faire passer leurs selles, vous en ont don-
né une d'or. 39
POLITIQUE ET PRÉSENCE D'ESPRIT DE NAPOLÉON AU
COMBAT DE LODI.
Les gardes parisiennes avaient le privilège de sui-
vre le général en chef, qui portait leur uniforme,
dans tous les préparatifs d'un combat. Elles formaient
la garde d'honneur de Bonaparte, à Lodi. Au mo-
ment de l'attaque effrayante du pont, Napoléon leur
ayant crié d'avancer, remarqua que ce corps hésitait :
il arrache aussitôt son uniforme, et en demande un
autre d'un régiment qui avançait, Les gardes pari-
siennes, pénétrées de honte, et transportées de rage,
s'élancent sur le pont, qu'elles emportent,
LA COCARDE TRICOLORE.
Au commencement de la révolution française, la
cocarde nationale était verte, comme emblême d'es-
pérance. Lorsque le duc d'Orléans se joignit au peu-
ple, en témoignage de l'attachement qu'on avait
pour sa famille, la cocarde prit les couleurs de sa
( 27 )
maison. Lors du retour de M. de La Fayette de la
guerre d'Amérique, la garde nationale prit les cou-
leurs de l'armée américaine, qu'elle a conservées
depuis.
SITUATION FINANCIÈRE DE LA FRANCE AVANT
LA RÉVOLUTION.
L'histoire financière de la France est curieuse à
connaître. La grande ressource de tous les monar-
ques, depuis Hugues Capet jusqu'à Louis XVI, était
de créer et de vendre des charges, et jamais M. Pitt
ne fut plus ingénieux à découvrir de nouveaux
moyens de faire contribuer le peuple, que le gou-
vernement français ne le fut à créer de nouvelles
places, pour satisfaire au besoin du moment. Ces
places étaient héréditaires; le prix en était souvent
fixé au montant de deux années du traitement ac-
cordé au titulaire. Sully, ne pouvant détruire le
mal dans sa racine, confirma la vente de ces
places à perpétuité, et préleva sur chacune d'elles
une taxe annuelle du sixième des émolumens. On
ne pouvait pas être poursuivi à raison de cet impôt;
mais en cas de non paiement, les places retournaient
à la couronne. Pour donner une idée du ridicule de
cette création illimitée de charges ainsi achetées,
nous transcrirons ici l'édit suivant , rendu par
Louis XIV :
" Louis, par la grâce de Dieu, etc., avons créé, etc,
par nos lettres-patentes, les charges de fripier, ins-
pecteur des vieux navires et bateaux hors de service,
dégustateurs des vins, boueurs, inspecteur du lan-
geyge des porcs, des veaux , du beurre, dégustateurs
des fromages, etc. »
La plupart de ces emplois ennoblissaient ceux qui
en étaient revêtus ; certains priviléges y étaient atta-
chés, notamment l'exemption d'impôts. Colbert, qui
en supprima un grand nombre, en laissa cependant
encore subsister quarante-six mille sept cent quatre-
vingt ; et M. Necker, en 1781, comptait encore trois
mille sept cent quatre-vingt charges qui conféraient
la noblesse. Il ne fallut rien moins qu'une révolution
pour détruire ces grossiers abus.
SECRÉTAIRES PARTICULIERS DES MINISTRES.
Sous le règne de Napoléon, les secrétaires parti-
culiers de tous les ministres dînaient ensemble, le
premier de chaque mois, chez le restaurateur Beau-
villiers. Dans ces dîners, on se faisait connaître réci-
proquement les vacances survenues dans les différens
ministères, les noms des candidats, et les nouveaux
projets du gouvernement. Les sous-ministres con-
certaient ensemble les moyens d'assurer ces places à
leurs protégés. On rapporte qu'un gentilhomme d'une
ancienne famille, qui avait présenté une pétition,
apostillée par une princesse, étonné de ne pas rece-
voir de réponse, résolut d'éclaircir ce mystère au
( 29)
dîner des secrétaires. Ces messieurs étaient ordinai-
rement servis, à table, par un des garçons les plus
intelligens de Beauvilliers : le gentilhomme, qui avait
sollicité la place vacante, ayant gagné le garçon, par
un double louis d'or, endosse sa veste, met le tablier
et vient servir les dispensateurs des faveurs ministé-
rielles. La conversation vint à; tomber sur les affaires
particulières de ces messieurs ; l'un d'eux s'exprima
ainsi : " J'ai joué dernièrement un excellent tour à
un gentilhomme d'une ancienne famille, qui solli-
citait une place vacante: sa requête était appuyée
de la recommandation d'une princesse, recomman-
dation, dont l'effet lui paraissait infaillible; mais j'ai
mis la pétition dans mon pupitre et obtenu la place
pour un de mes protégés. Le pauvre homme va être
bien sot ! —Garçon ! un verre de Champagne, que
je boive à la santé de cet imbécile ! " Le gentil-
homme, très-mortifié; obéit pourtant à cet ordre;
mais le dîner fini, il reprend ses habits, se rend chez
le ministre, à qui il réitère sa demande. Le ministre
assure qu'il n'a entendu parler de rien ; mais le solli-
citeur affirme qu'il sait où est sa pétition, et indique
le pupitre. La pétition fut trouvée, et au grand éton-
nement du secrétaire intime , le gentilhomme obtint
la place.
BRAVOURE DE L'HETMAN PLATOPFF.
Après la bataille d'Eylau, Napoléon, marchait à. la
tête d'un corps immense de cavalerie, pour accabler
( 30)
l'arrière-garde russe, commandée par le prince Bra-
gration, et par Platoff, hetman des Cosaques. Ces
derniers, au moment de passer sur un pont, jeté sur
une rivière qui coulait derrière eux et vers laquelle
l'ennemi les poussait avec vigueur, effrayés tout-à-
coup par l'ïmminence du danger, se débandèrent et
prenaient la fuite dans le plus grand désordre. Pla-
toff essaya de les rallier, mais voyant que la confusion
ne faisait qu'augmenter, il s'élance de dessus son
cheval en criant aux Cosaques : « Quel est celui de
vous qui serait assez lâche pour abandonner son
hetman? " — Les Cosaques s'arrêtent : Platoff s'avance,
et d'un seul signe arrête les fuyards. Il donne ses
ordres avec Calme, arrive à la ville avec tout son
monde, s'arrête sur le pont jusqu'à ce que le dernier
homme l'ait traversé, et le fait couper ensuite. Il
laisse bientôt la ville derrière lui, toujours à pied et
dans le sable jusqu'à la cheville. Ni la canonade la
plus épouvantable, ni le feu continuel des bataillons
français, qui couronnaient les hauteurs et qui com-
mencèrent à tirer en le voyant former ses lignes,
n'eurent le pouvoir de l'engager à doubler le pas ou
à montera cheval avant qu'il eût exécuté son dessein,
et qu'un devoir impérieux l'appelât à d'antres dispo-
sitions. Les traits de l'hetman, sa contenance véné-
rable et guerrière, l'imposante dignité de ses ma-
nières et les détails effrayans de toute cette scène,
formaient un des spectacles les plus intéressans qu'on
ait jamais vus.
( 31 )
ENTREVUE DE NAPOLÉON AVEC WIELAND.
Dans l'automne de 1808, quelques-uns des princes,
réunis au congrès d'Erfnrt, vinrent passer quelques
jours à la cour de Weimar; de ce nombre était Na-
poléon. Il avait à sa suite une troupe de comédiens
français, qui louèrent la salle de spectacle, et repré-
sentèrent, le 6 octobre, la tragédie de la mort
de César, de Voltaire, Wieland assista à la re-
présentation de cette pièce, dans laquelle devait
jouer Talma, et se plaça, selon l'usage, dans une des
secondes loges de côté , réservée à la famille ducale,
à laquelle il était attaché en qualité de précepteur.
Napoléon le remarqua et demanda qui était ce vieil-
lard vénérable, coiffé d'une calotte de velours noir,
car tel était le, costume de Wieland, qui, ne vou-
lant pas porter de perruque, et étant exposé, par la
nudité de son chef, à avoir constamment froid à la
tête, portait une calotte ronde, semblable à celle des
prêtres catholiques. Le prince Primat, ayant appris
à Napoléon que c'était Wieland, l'empereur té-
moigna le désir de le voir après le spectacle. Wieland
fut en conséquence introduit dans la salle de bal, où
la cour se réunit après le spectacle. Wieland dans une
de ses lettres fait de la manière suivante le récit inté-
ressant de son entrevue avec Napoléon :
« J'étais à peine depuis quelques minutes dans, la
salle, que Napoléon la traversa pour venir à nous; la
duchesse me présenta à lui avec le cérémonial action-
tumé : il m'adressa quelques éloges d'un ton affable et
en me regardant fixement. Bien peu d'hommes m'ont
paru, comme lui, posséder le don de lire, au premier
coup-d'oeil, dans la pensée d'un autre homme. Il de-
vina à l'instant, que, maigre ma célébrité , j'étais
simple dans nies manières et sans prétention, et
comme il paraissait vouloir faire sur moi une im-
pression favorable, il avait pris, dés en m'abordant,
le ton le plus propre à atteindre son bût. Je n'ai ja-
mais vu d'homme plus calme, plus simple, plus doux
et moins prétentieux en apparence; rien en lui n'in-
diquait le sentiment de la puissance d'un grand mo-
narque ; il me parla comme une ancienne connaissance
parlerait à son égal, et ce qui est plus extraordinaire
de sa part, il causa exclusivement avec moi pendant
une heure et demie, à la grande surprise de toute
rassemblée. Enfin, vers minuit, je commençai à sentir
qu'il était inconvenant de le tenir aussi long-temps;
et pris la liberté de demander à sa majesté la per-
mission de me retirer. « Allez donc, me dit-il d'un
ton amical, bon soir. »
« Voici les traits les plus remarquables de notre
conversation : la tragédie qu'on venait de représenter,
nous ayant amenés à parler de Jules-César, Napo-
léon dit que c'était un des plus grands hommes de
l'histoire; « et il en eût été en effet le plus grand ,
ajouta-t-il, sans la sottise qu'il commit. » J'allais lui
demander de quelle faute il voulait parler, lorsque
(55)
paraissant lire ma question dans mes yeux, il con-
tinua : « César connaissait les hommes qui voulaient
se débarasser de lui, il aurait dû se débarasser d'eux
d'abord. » Si Napoléon eût pu voir ce qui se passait
alors dans mon âme, il y aurait lu qn'on ne l'accu-
serait jamais d'une semblable sottise.
De César, la conversation tourna, sur les Romains;
il loua avec chaleur leur système politique et mili-
taire. Les Grecs, au contraire, ne paraissaient pas jouir
de son estime. " Les éternels démêlés de leurs petites
républiques, dit-il, n'étaient pas propres à donner
naissance à rien de grand; au lieu que les Romains
se sont toujours attachés à de grandes choses, et c'est
ainsi qu'ils ont créé ce colosse qui traversa le monde.»
Je plaidai en faveur des arts et de la littérature des
Grecs ; il les traita avec mépris, et dit qu'ils ne ser-
vaient chez eux qu'à alimenter les dissentions. Il
préférait Ossian à Homère. Il n'aimait que la poésie
sublime, les écrivains pathétiques et vigoureux, et
par-dessus tout, les poètes tragiques. Il parlait de
l'Arioste dans les mêmes ternies que le cardinal
Hyppolite d'Este; ignorant sans doute que c'était me
donner un soufflet. Il semblait n'avoir aucun goût
pour tout ce qui est gai, et malgré l'aménité flatteuse
de ses manières, une observation me frappa souvent,
il paraissait de bronze,
« Cependant, Napoléon m'avait mis tellement a
l'aise, que je lui demandai comment il se faisait que
le culte public, qu'il avait restauré, en France, ne fut
5
(54)
pas devenu plus philosophique, et plus en harmonie
avec l'esprit du temps. « Mon cher Wieland, répon-
dit-il, là religion n'est pas faite pour les philosophes;
ils ne croyent ni en moi, ni en mes prêtres; quant à
ceux qui croyent, on ne saurait leur donner ou leur
laisser trop de merveilles. Si je devais faire une reli-
gion pour les philosophes, elle serait tout opposée à
celle des gens crédules. » La conversation continua
ainsi pendant quelque temps, et Napoléon poussa le
scepticisme au point de douter que Jésus-Christ eût
jamais existé. Ce scepticisme n'est que trop ordi-
naire, et je n'y trouvai rien d'étonnant, si ce n'est
là franchisé avec laquelle il s'exprimait. »
Peu de temps après cette entrevue, Napoléon en-
voya à Wieland le brevet de la Légion-d'Honneur.
TENTATIVE DE NAPOLEON POUR PARLER ANGLAIS.
Un écrivain qui a publié dernièrement un ouvrage
sur l'illustre exilé, s'exprime ainsi dans un passage
relatif à là conduite de Napoléon, immédiatement
après son arrivée à Sainte-Hélène : " La voiture rou-
" lait assez rapidement, et la gaîté de Napoléon
» Semblait s'accroître en raison de sa vitesse. Il vou-
» lut parler anglais, et passant son bras autour du
» col de madame Bertrand il s'écria, en s'adressant à
» moi : Hire is my mistress ! ( voilà ma maîtresse ! )
" —Oh, non! reprit-il, pendant que l'épouse du
" maréchal cherchait à se dégager de son bras, et
(35)
" que le comte Bertrand riait aux éclats : ce n'est pas
» ma maîtresse; mais si, this is my mistress ! ( c'est
" ma maîtresse! Alors il demanda s'il s'était trompé;
» et lorsqu'on lui eut traduit le mot anglais, il s'é-
" cria : Oh, non, non, je veux dire mon amie, mon
" amour: non, ce n'était pas mon amour; mon amie,
" mon amie! ( not my love ; my friend, my friend !)
" Le fait est que madame Bertrand avait été indis-
» posée pendant quelques jours, et qu'il voulait l'é-
» gayer et rompre la monotonie de la conversation.
» Enfin, pour nous servir d'une expression bien
» connue, il était l'ame de la partie. »
Les Journaux.
« Lorsque je débarquai à Cannes, disait l'ex-
empereur Napoléon, dans une conversation qui eut
lieu à Sainte-Hélène, les journalistes de Paris insé-
rèrent dans leurs feuilles des articles qui commen-
çaient ainsi : « Rébellion de Bonaparte ! » cinq jours
après, « le général Bonaparte est entré à Grenoble ! »
onze jours plus tard, « Napoléon a fait son entrée à
Lyon ! » enfin, vingt jours après, « l'Empereur est
arrivé aux Tuileries ! » D'après cela, cherchez l'opi-
nion publique dans les journaux. »
PROMENADES A CHEVAL, DE NAPOLÉON A SAINTE-
HÉLÈNE.
L'illustre exilé de Sainte-Hélène, quelque temps
après son arrivée sur cette terre inhospitalière, avait
( 36)
coutume de se promener dans l'île, soit à pied, soit à
cheval, suivi d'un de ses officiers. Souvent il visitait
les chaumières qui se trouvaient sur son chemin : il
passait quelquefois des heures au milieu des Arca-
diens de Sainte-Hélène. Lorsqu'il sortait à cheval, il
dirigeait ordinairement sa promenade, vers un ravin
profond couvert d'une riche verdure, et qui servait
aux pâturages. La route était étroite, le site solitaire,
et, dans un mouvement poétique de mélancolie, il
donna à ce lieu le nom de Vallée du Silence. En sor-
tant de ce sentier inégal, l'oeil satisfait découvre avec
étonnement une habitation : c'est celle d'un fermier.
Notre voyageur, borné dans ses promenades, sortit
un jour dans le dessein de se donner le plaisir de
visiter le fermier. Heureusement pour lui, la famille
fut prise à l'improviste ; car l'idée de la visite d'un
tel hôte eût fait fuir tous les habitans de la ferme.
Maître Legg, le fermier, villageois franc et simple,
vint le recevoir à la porte; et, sur son invitation,
l'illustre visiteur mit pied à terre, et, suivi du comte
de Las-Cases, entra dans la maison. Il prit familière-
ment un siège, et, selon son habitude, il commença
à questionner son hôte en ces termes.
Napoléon.
Avez-vous une femme?
Le Fermier.
Oui, ne vous déplaise, monsieur l'Empereur.
( 57 )
Napoléon.
Avez-vous des en fans?
Le Fermier.
J'en ai six.
Napoléon.
Combien possédez-vous de terre ?
Le Fermier.
Environ cent acres.
Napoléon.
Toutes ces terres sont-elles susceptibles de culture ?
Le Fermier.
Non; il n'y en a pas la moitié.
Napoléon.
Quel profit en tirez-vous donc?
Le Fermier.
Le profit n'est pas grand; mais il est augmenté de
beaucoup depuis que vous êtes venu parmi nous,
M. l'Empereur.
Napoléon.
Vraiment; et comment donc cela?
Le Fermier.
D'abord, il faut que vous sachiez, M. l'Empereur;
que nous ne récoltons pas de blé dans cette île, et
( 58 )
que les légumes verts que nous faisons venir, doivent
être vendus de suite. Autrefois, nous étions obligés
d'attendre l'arrivée de quelque navire pour vendre
nos denrées, et souvent les végétaux se gâtaient avant
qu'on eût trouvé à s'en défaire. Mais maintenant,
M. le général, nous vendons chaque chose en son
temps.
Napoléon.
Où est votre femme?
Le Fermier.
Je crois qu'elle est perdue, ne vous en déplaise;
car tous mes enfans sont partis.
Napoleon.
Envoyez-les chercher, et veuillez me présenter à
toute votre famille. Avez-vous de la bonne eau?
Le Fermier.
Oui, Monsieur; et du vin aussi bon qu'on puisse
en trouver au cap.
Cependant la frayeur de la fermière s'était calmée,
et son mari la décida à se montrer. Elle salua avec
toutes les marques possibles d'un respect mêlé d'un
peu d'étonnement.
Napoléon, Las-Cases, le fermier et sa femme, for-
mant partie carrée, s'assirent pour boire un verre
de vin du cap. Les deux voyageurs prirent congé
aussitôt après.
Le bon fermier et sa femme s'étaient trouvés telle-
(59)
ment à l'aise, par les manières affables de leur hôte, que
les visites qu'il leur fit dans la suite, ne leur causèrent
plus aucun embarras. Les enfans même exprimaient
fréquemment le désir de le voir, et disaient à leur
mère : « Quand Boney viendra-t-il? »
DÉPART DE L'ILE D'ELBE.
Le colonel Campbell, commissaire anglais à l'île d'El-
be, venait de quitter momentanément cette île pour
aller à Florence, lorsque Napoléon mit à la voile de
Porto-Ferrajo, le 26 février 1815, à bord d'un brick
suivi de quatre bâtimens plus petits, portant environ
onze cents hommes Français, Polonais, Corses, Na-
politains ou habitans de l'île. Ils débarquèrent, le
1er mars, non loin de Cannes, dans le golfe Juan, et
le soir même, le maire de Cannes reçut l'ordre de
préparer trois mille rations. Antibes reçut la même
sommation, au nom de l'empereur; mais les mili-
taires qui se présentèrent au commandant, à cet effet,
furent désarmés et arrêtés. Le 2, Napoléon mit sa
petite armée en marche, tourna la ville de Grasse ,
sans chercher à y entrer, et arriva en trois jours, en
traversant les montagnes, aux portes de Grenoble,
dont la garnison et le dépôt militaire étaient sous le
commandement du général Marchand. Connaissant
l'attachement des soldats Français pour sa personne,
Napoléon s'avança seul près de la ville , et décou-
vraut sa poitrine, il s'écria : « Soldats, on vous à dit
que je craignais la mort. — Voilà mon sein, tirez ! »
( 40 )
Des cris de vive l'Empereur ! répondirent spontané-
ment à cet appel; et les troupes qui devaient arrêter
sa marche et s'assurer de sa personne, se rangèrent
sous ses drapeaux.
Napoléon , ayant trouvé un renfort considérable à
Grenoble, s'avança escorté de six cents hommes de ca-
valerie jusqu'à Lyon, dont la population s'élève à peu
près à cent mille âmes. Les habitans paraissaient dispo-
sés à défendre la cause du roi : ils avaient accueilli avec
enthousiasme dans leurs murs, Monsieur frère du
roi, le duc d'Orléans, lé maréchal Macdonald, et le
général Saint-Cyr, qui venaient de Paris. Cependant,
les officiers de la garnison déclarèrent qu'ils étaient
décidés à se joindre à Napoléon, et les troupes firent
entendre les cris bruyans et réitérés de vive l'em-
pereur ! En conséquence, Monsieur quitta Lyon, le 8,
suivi du maréchal Macdonald et du préfet du dépar-
tement, tandis que le duc d'Orléans se hâta d'aller
apprendre au roi la défection de l'armée.
Toutefois, le maréchal Ney avait donné à S. M.
Louis XVIII l'assurance la plus positive que non-seule-
ment il attaquerait l'armée rebelle, mais qu'il amenerait
son chef à Paris, dans une cage de fer. Cependant, à
peine se fut-il mis à la tête des troupes restées fidèles,
qu'il leur adressa une proclamation dans laquelle il
déclarait les Bourbons indignes du trône, et engageait
les soldats à se joindre à l'usurpateur. Bientôt il adressa
à la cour une déclaration signée de toute l'armée sous
son commandement ; ce manifeste portait que l'ar-
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mée ne se battrait pas pour LouisXVIII, mais qu'elle
répandrait jusqu'à la dernière goutte de son sang pour
celui que le maréchal Ney appelait alors Napoléon
le grand.
Le 19 ,' Bonaparte était à Fontainebleau, sans avoir
rencontré aucun obstacle à sa marche : il y entra à
la tête d'environ quinze mille hommes de vieilles
troupes; mais d'autres divisions s'avançaient en sui-
vant une direction parallèle à l'armée du centre, pour
soutenir sa marche à droite et à gauche. Le nombre
des gardes nationales, des volontaires et autres
troupes qu'on avait réunis à Melun pour s'opposer à
ses progrès, peut être évalué à cent mille hommes;
sur eux reposaient toutes les espérances de la famille
des Bourbons, parce qu'ils paraissaient dévoués à la
cause de Louis XVIII, et impatiens de rencontrer
l'ennemi et de le culbuter.
Le 30 , le lever du soleil éclaira les préparatifs d'un
combat qui devait décider du. sort de la France.
L'armée royale était disposée sur trois colonnes; les
intervalles entre ces colonnes et les flancs de l'armée,
étaient garnis d'artillerie ; le centre occupait la route
de Paris. On arrive de Fontainebleau à Paris parune
pente continuelle, de sorte, qu'en sortant de la forêt,
le spectateur découvre toute la campagne qui s'étend
devant lui, tandis que ceux qui occupent le fond
peuvent aisément distinguer ce qui se passe sur la
hauteur. Un silence effrayant, interrompu seulement,
à de longs intervalles, par le bruit de la musique mi-
( 42 )
litaire ou la voix des chefs, s'était emparé de l'armée
royale. L'anxiété la plus cruelle glaçait toutes les
âmes, tenait toutes les facultés enchaînées; les géné-
raux sentaient qu'un instant pouvait renverser le
trône légitime, et les soldats frémissaient peut-être
en secret à l'idée de s'avancer, les armes à la main,
à la rencontre de celui qui naguère avait trouvé en
eux l'obéissance la plus passive. Aucun bruit, du côté
de Fontainebleau, n'annonçait l'approche d'une armée
se préparant au combat. Enfin, on entend au loin les
pas de plusieurs chevaux, on distingue une calèche
découverte, escortée par un gros de hussards et de
dragons; sortie de la forêt, elle descend la colline
avec la rapidité de l'éclair : elle a déjà atteint les
avant-postes. Napoléon, la tête nue, est assis dans
cette voiture , entre Bertrand et Drouot ; sa vue
arrache, aux soldats étonnés, le cri de vive l'em-
pereur ! et son nom est bientôt répété de rang en
rang. Il poursuivit sa course en saluant de la main, en
ouvrant ses bras aux soldats qu'il saluait comme des
amis, des compagnons d'armes, « dont il venait, disait-
il, relever l'honneur et la gloire, en sauvant le pays.»
Alors la discipline ne fut plus respectée : les chefs
de l'armée royale prirent la fuite, et les acclamations
des soldats retentirent dans les airs. Bientôt la garde
impériale descendit la colline, la marche impériale
fut jouée, les aigles reparurent, et des hommes qui
devaient se battre à outrance, s'embrassèrent comme
des frères et ne firent plus entendre qu'un même cri.

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