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Anges félées

De
92 pages

Il y a Nathy, il y a Sofia, il y a Magali et Ibrahima, et d’autres fêlures qui barrent nos regards, qui rasent les murs, traînent dans les rues et y projettent sans le savoir, sans le vouloir, incidemment, leurs récits visibles ou invisibles.

Anges. Fêlées. De passage. Parmi nous. Elles/Ils sont comme des ombres de poussière, à Marseille ou sur les bords du Djoliba, ici et ailleurs. Dans les perditions qui délimitent les ruelles et les vies. Près des frontières identitaires qui ne se nomment pas. Dans les colères. Dans les cris rentrés. Dans les espérances et les désillusions. Et la bête qui s’installe. Dans l’esprit. Comme une folie, une vague ombreuse que personne ne voit venir, une dépression, une tempête sourde dans une société qui s’empresse de tout lisser, de tout effacer.

Comment arriver à faire ressentir, comprendre ce que l’autre éprouve ? Ne serait-ce qu’un moment ? La sensation de prononcer pour l’autre des mots inaudibles. Il faut donc juste se taire et partir ?

Nathy, Sofia, Magali, puis Ibrahima, et les autres, tenu(e)s au sol par on ne sait quel fil... elles/ils essaient tous de partir, mais la bête joue, on ne part pas comme ça, il faut subir la violence d’être d’ici et de là-bas, on ne s’arrache pas d’une terre quand on n’a pas de racines.

Anges fêlées est le roman d’un silence, de plusieurs voix, de l’impossibilité à dire, quand de la fêlure de l’être s’échappent les voix qui fissurent l’édifice identitaire.


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Collection « Fragments »
dirigée par Raharimanana

Anges fêlées

Il y a Nathy, il y a Sofia, il y a Magali et Ibrahima, et d’autres fêlures qui barrent nos regards, qui rasent les murs, traînent dans les rues et y projettent sans le savoir, sans le vouloir, incidemment, leurs récits visibles ou invisibles. 

Anges. Fêlées. De passage. Parmi nous. Elles/Ils sont comme des ombres de poussière, à Marseille ou sur les bords du Djoliba, ici et ailleurs. Dans les perditions qui délimitent les ruelles et les vies. Près des frontières identitaires qui ne se nomment pas. Dans les colères. Dans les cris rentrés. Dans les espérances et les désillusions. Et la bête qui s’installe. Dans l’esprit. Comme une folie, une vague ombreuse que personne ne voit venir, une dépression, une tempête sourde dans une société qui s’empresse de tout lisser, de tout effacer.

Comment arriver à faire ressentir, comprendre ce que l’autre éprouve ? Ne serait-ce qu’un moment ? La sensation de prononcer pour l’autre des mots inaudibles. Il faut donc juste se taire et partir ?

Nathy, Sofia, Magali, puis Ibrahima, et les autres, tenu(e)s au sol par on ne sait quel fil… elles/ils essaient tous de partir, mais la bête joue, on ne part pas comme ça, il faut subir la violence d’être d’ici et de là-bas, on ne s’arrache pas d’une terre quand on n’a pas de racines.


Anges fêlées est le roman d’un silence, de plusieurs voix, de l’impossibilité à dire, quand de la fêlure de l’être s’échappent les voix qui fissurent l’édifice identitaire.

Eva Doumbia

Anges fêlées


Je remercie Jean-Luc de m’avoir accompagnée.
À toute ma famille.
À Lionel.

Je suis l’œil (Nathy)

Marseille, un été. Ou plutôt la fin d’un été. Des bruits. Des cris dans la ville. La ville agitée. Elle a environ quarante ans. Brune, la peau blanche, son visage est triste. C’est Nathy. Dans sa tête, elle se parle. Nathy marche. Puis prend un bus. Presque au hasard. Elle est triste. Quelque chose dans sa poitrine comme un chagrin ancien. Le bus n’est pas plein. Deux garçons montent dans le bus. Deux garçons. Noirs. Jeunes pas tout à fait jeunes. Peut-être trente ou trente-cinq ans. Sont habillés comme des adolescents. Se comportent comme des adolescents. Ils s’asseyent tout au fond. Fantasme d’un coup de feu qui pourrait l’éteindre. L’étreindre.


À l’extrême fond du bout du bus sonne un cri.

Les anges rouges de la ville n’aiment pas les gens. L’un d’eux me l’a dit. Cet ange, on le nommait Ibrah. Ibrah pour Ibrahima.


Nathy regarde les adolescents de trente ans. Se déplace au fond et s’assied près d’eux. Ils la voient et rient sans ­comprendre. Puis reprennent leur conversation. Leurs gestes des mains, beaux comme une danse. Histoire d’embrouille et de coups de couteau. Dans la tête de Nathy résonnent des voix.

Je m’appelle Ibrahima

J’ai vingt-cinq ans

Pour mon anniversaire on m’a donné

Un Revenu

Une Maison

Et le « I » d’une Insertion.


C’était il y a huit ans. À ce moment-là, Nathy avait un boulot intéressant. Elle travaillait dans un centre de formation pour jeunes adultes en insertion. C’était avant, c’était un autre temps. Le temps du RMI. Revenu minimum d’insertion. C’était avant, c’était avant qu’elle ne pète les plombs. Elle n’était pas encore sortie de sa maison n’avait pas encore laissé ses enfants quitté son compagnon n’avait pas encore couru dans la nuit en hurlant. C’était avant. Avant les voix des anges du dedans.


Un jour un ange a tué un Jean. Le Jean se promenait se croyant innocent. Ce jour-là l’ange a joui sur l’artère principale.


Éclat d’une voix à l’extérieur d’elle. Le bruit de la ville la réveille. La saleté phocéenne irradie sous un soleil sec. Les deux garçons au fond du bus à côté d’elle.


Qui es-tu, toi ?

Qui, moi ? Qui je suis, moi ?

Oui, toi.

Moi. Je suis l’œil. Celui qui regarde.


Les garçons sortent du bus. Nathy se lève brusquement descend du véhicule brusquement. Elle suit les garçons anges. Sans savoir elle-même pourquoi. Voici le marché de Noailles. Coloré, bruyant et crade. Ils se dirigent, les deux garçons et Nathy qui les suit sans savoir pourquoi, vers la rue de l’Académie où toxicos et dealers battent le pavé de la ville chaude. Les garçons avancent lentement. Des mots dans la tête de Nathy à nouveau.


Au marché de la ville échaudée. J’ai vu les jambes courbées et lourdes des vivants aux regards de gouffre. Ville de merde. Ville de merde chaude aux essences fatigantes. Leurs jambes lourdes m’inquiètent. Tendues par je ne sais quel fil. Tenues au sol par je ne sais quel fil.

Et l’ange rouge s’est assis sur le sol du crâne du toxico qui me regarde sans me voir. Avance debout sur les jambes courbées du toxico qui ne me voit pas. C’est assez, dit l’ange rouge, qui tient la lueur de sa lame acérée, avance debout sur les jambes courbées. J’en ai assez. Que vienne l’orage qui me libérera de ma colère noire. Mes poches asséchées se remplissent de bile malade ! Qu’elle se projette ma colère. Hors des yeux de ma tête les nerfs à vif que je traîne. Quoi, dit-il, ne me regarde pas ainsi ou je ferai en sorte que tes oreilles se parlent. Ma lame te caressera et tu n’auras qu’à pleurer ton père ta mère et tes ancêtres en me guettant. Enfin ce sera la guerre et je serai enfin ce guerrier qui m’habite. Il dit cela et tombe, le nez sur les trottoirs empuantis.

La femme recroquevillée serre la main de son enfant, qui la toise de ses yeux noirs, amoureux de tout son sourire grave. Elle pousse la poussette pleure sa vie son souffle merdique. Une dame flasque, assise, tend sa main n’importe où, espérant une pièce, un ticket restaurant, ou peut-être la lumière elle ne sait pas. Le garçonnet à la peau noire, sa morve verte et sèche sous le nez, accroché à la grappe familiale hurle. Sa mère agacée ses frères agacés ses sœurs agacées son père écrasé.


Hakim et Ibrah continuent leur chemin, toujours suivis de Nathy qui ne sait pas où ils vont ni où elle va. Ils parlent en agitant leurs quatre mains comme autant d’armes. Ils croisent d’autres ombres intoxiquées et désespérées. Entrent dans une épicerie et sortent avec des sachets pleins. Ombre d’une femme en pyjama sur un balcon. Ils lui font un signe de la main. Toujours sans voir Nathy à l’ombre de leurs pas. L’un d’eux, peut-être Hakim ?, ouvre une canette de bière sortie du sachet de l’épicerie la boit.


Ibrahima

Et toi qu’est-ce que tu deviens ?

Hakim

Moi ? Rien.

Ibrahima

Et sinon toi qu’est-ce que tu deviens ?

Hakim

Moi ? Rien.Un connard.

Ibrahima

Quoi ?

Hakim

Je dis que je deviens un connard.

Ibrahima

Ah.

Hakim

Et toi qu’est-ce que tu deviens ?

Ibrahima

Moi ? Rien. Un assassin. Un assassin de connard.


Les deux garçons entrent dans le tramway, récent, qui traverse le centre de Marseille. Nathy s’assied derrière eux sans qu’ils la remarquent. Elle regarde les enfants leur cartable à roulettes dans la main qui montent et qui descendent. Ne sent pas les larmes sur son visage. Ce jour d’il y a huit ans Nathy était rentrée du travail. Crèche. École. Maison. Bonjour ça va oui ça va et ton travail oui ça va ça va bien ça va très bien.

Les jeunes à l’institut de formation allaient et venaient au gré des saisons du boulot. Tous noirs ou arabes. Tous déscolarisés sans espoir. Nathy avait la foi. La Foi.



Ce jour d’il y a huit ans était venu Ibrahima. Il avait sorti un couteau et avait égorgé Hakim son camarade dans l’institut de formation.

Le sang par terre. Les cris et moi Nathy immobile assise à ma table. L’agitation autour de moi. J’ai pris mon cartable. Madame venez avec moi. Un témoin. Vous êtes témoin. Non je ne veux pas. Je n’ai rien vu moi monsieur rien.

Nathy a rangé son cartable en souriant. Comme tous les soirs. Elle est sortie a enjambé la flaque de sang du garçon comme elle aurait enjambé une flaque d’eau. Puis elle est partie à la crèche à l’école et a embrassé son compagnon. Tout va bien oui tout va bien.


Nathy

Moi ça va.

Hakim

Mais qui es-tu, toi ?

Nathy

Moi ?

Hakim

Oui, toi !

Nathy

Moi ? Qui je suis, moi ? Une connasse.

Un temps.

Et Dieu, dans tout ça ?

Ibrahima

Connasse.

Nathy

Tu es Ibrahima.

Ibrahima

Et toi, qui es tu, toi ? Qui es-tu, toi qui sais mon nom ?



Dans le tram les enfants des écoles laissent la place aux hommes et aux femmes, seule. Nathy pleure. Depuis ce jour d’il y a huit ans elle aussi, elle est seule. Elle a voulu cela. Elle est seule.

Elle lève les yeux au ciel. Les deux garçons sont descendus sans qu’elle s’en aperçoive. Elle reste assise au fond du tram, elle ira là où la chenille de métal l’emmènera, bercée par ses propres voix.



Ibrahima

C’est mort.

Tu vois, l’ange rouge a pris mon corps pour mourir.

Nathy

Alors, chante !

Ibrahima

C’est mort.

Hakim

Pas moi.

Ibrahima

C’est mort.

Nathy

De toute façon, moi, je suis déjà morte.


Elle a dit cette dernière phrase à haute voix. Un vieillard, son cabas à carreaux déborde de légumes, la regarde.


Paresse molle, tu m’attires. Atterrée de molle paresse. Paresse molle tu m’attires. J’ai la flemme du vide. Paresseuse du rien. Je suis morte déjà. J’ai plongé mes regards jusqu’aux noyaux des humains des villes. J’ai tout vu...

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