Anne de Montmorency...

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Barbon frères (Limoges). 1866. Montmorency, Anne de. In-8°.
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Publié le : lundi 1 janvier 1866
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DISCOTHÈQUE
CHRETIENNE ET MORALE,
APPROUVÉE PAR
MONSEIGNEUR L'ÉVÈQUE DE LIMOGES
3e SÉRIE.
Tout exemplaire qui ne sera pas revêtu de
notre griffe sera réputé contrefait et poursuivi
conformément aux lois.
ANNE DE MONTMORENCY.
PAR
M CH. BEAUMONT.
LIMOGES.
BARBOU FRÈRES, IMPRIMEURS LIBRAIRES.
1866
Montmorency naquit en. 1493, un an avant Fran-
cois 1er. Anne de Bretagne, reine de France, lui
donna son nom. Il était à peine en âge de porter les
armes, que son père, Guillaume de Montmorency,
homme plein de fermeté et de vigueur, l'envoya ser-
vir en Italie en qualité de volontaire : il ne lui donna,
pour faire sa campagne, que cinq cents livres , avec
de bonnes armes et de bons chevaux. Le luxe n'avait
pas encore pénétré dans nos camps : les seigneurs
français faisaient alors la guerre comme la noblesse
romaine, et non comme les satrapes de Perse. L'âme
12 ANNE
et le corps se ressentaient également de l'éducation
militaire: l'une avait plus de ressorts, d'activité et
d'élévation ; l'autre plus de force et de vigueur. Si
Guillaume de Montmorency n'eut pour objet que
d'accoutumer son fils à savoir souffrir, Anne sur-
passa ses voeux : non-seulement il parut jusqu'à la
fin de sa vie infatigable au milieu des travaux de la
guerre ; mais jamais homme ne montra une âme
plus ferme, plus appliquée, plus intrépide, plus
éloignée du faste et de la frivolité. Montmorency,
devenu connétable, se rappela toujours avec plaisir la
sévérité de son père, à laquelle il devait peut-être
ses vertus et sa gloire ; il racontait avec complai-
sance, aux jeunes guerriers les nécessités auxquelles
il s'était trouvé réduit dans ses premières campa-
gnes ; il en prenait quelquefois occasion d'invectiver
contre la noblesse, qui commençait à infecter l'armée
de son luxe ; il épargnait encore moins les gentils-
hommes, qui, dans la crainte de ne pas briller à la
guerre par la dépense, se tenaient renfermés dans
leurs châteaux. « Plutôt que de manquer ainsi, disait
il, à son devoir, à la gloire et à la patrie, il n'y a
point de gentilhomme qui ne dût aller combattre à
pied, la pique ou l'arquebuse à la main.»
DE MONTMORENCY. 43
Louis XII régnait encore : ce prince, après s'être
vu la terreur de l'Italie et l'arbitre de l'Europe,
soutenait une guerre difficile et ruineuse, qui se
termina par la guerre du Milanais. Montmorency y
avait fait ses premières armes sous Gaston deFoix,
et s'était signalé par des actes de valeur.
A son retour en France, il fut accueilli du roi, et
surtout de François de Valois, comte d'Angoulême,
héritier présomptif de la couronne, avec de grandes
marques de bonté.
Ce prince venait enfin d'épouser Claude de France,
fille aînée du roi et d'Anne de Bretagne; ses qualités
brillantes, sa prestance héroïque, ses grâces, sa gé-
nérosité, sa franchise et son courage lui avaient en-
chaîné tous les coeurs : c'était à qui s'attacherait à
sa personne. Mais au milieu de ces hommages dictés
par l'espérance et l'intérêt, le comte d'Angoulême
distingua ceux du jeune Montmorency : une répu-
tation naissante, beaucoup de courage, de franchise
et de vérité dans le caractère, furent les seuls titres
qui valurent à Montmorancy l'amitié du jeune prince.
On a écrit qu'il avait été élevé enfant d'honneur du
comte d'Angoulême ; on s'est trompé. Le comte, vic-
time de la haine et de la jalousie dont Anne de Bre-
1..
1 4 ANNE
tagne était prévenue contre sa mère , ne parut à la
cour qu'après la mort de la reine. Pendant ce temps-
là, Montmorency, qui n'avait qu'un an de plus que
lui, combattait, comme on a vu, en Italie.
Au reste, ce ne fut pas la sympathie qui fut le
principe des liaisons étroites du prince et d'Anne de
Montmorency.. L'un et l'autre avaient, à la vérité,
beaucoup de courage, d'amour pour la gloire et de
probité; mais leurs inclinations étaient très différen-
tes : François ne respirait que les plaisirs et la magni-
ficence, il aimait avec passion les arts et les lettres,
il avait plus de génie que d'application, c'était
l'homme, le plus brillant, le plus enjoué, le plus gé-
néreux et le plus aimable de l'Europe. Montmorency,
au contraire, avait des moeurs austères : grave,
sérieux, appliqué, profond, économe, sévère, il fuyait
le plaisir et méprisait le faste; il ne connaissait de
gloire que celle qui s'acquiert en remplissant supé-
rieurement tous ses devoirs ; il avait plus de goût
pour les affaires que pour les lettres. Ses principes,
ressemblaient plus à ceux.des anciens Romains; ceux
de François convenaient davantage au caractère de
la nation qu'il avait à gouverner.
Cependant François 1er avait à peine pris posses-
DE MONTMORENCY. 15
sion du trône, qu'il justifia les applaudissements
de ses sujets, en allant lui-même conquérir lé Mila-
nais : Bayard, Chabanes et Montmorency, lui frayè-
rent le passage des Alpes, en surprenant et battant
les ennemis à Carmagnole ; Prosper Colonne tomba
entre les mains du vainqueur. Peu après, le roi eut
à combattre, dans les plaines de Marignan, les
Suisses, alors la plus redoutable milice de l'univers ;
on sait que le combat dura deux jours entiers. Fran-
çois 1er battit un peuple qui, malgré sa modestie,
prenait le titre fastueux de protecteur et de domp-
teur des princes ; il n'y eut point de chevalier dans
l'armée française qui signalât davantage son courage.
Montmorency, de son côté, se comporta en homme
qui voulait mériter l'estime et les bienfaits de son
prince : il fit des prodiges de valeur.
La victoire de Marignan entraîna la conquête du
Milanais et de la seigneurie de Gêne. Après avoir
régné, Maximilien Sforce consentit à vivre en France
en simple particulier.
Le roi n'attendit pas la fin de la campagne pour
récompenser les seigneurs qui s'étaient le plus dis-
tingués à Carmagnole et à Marignan. Montmorency
obtint une compagnie de cinquante hommes d'armes,
46 ANNE
qui fut portée, peu après, jusqu'au nombre de
cent, et le gouvernement de Novarre; il devint en
même temps le principal héritier de sa branche,
par la mort de son frère aîné Jean de Montmo-
rency.
Les heureux succès du roi, ses conquêtes, la
paix glorieuse qu'il avait procurée à ses sujets,
avaient ramené la joie et l'abondance dans le royau-
me. Le jeune monarque, environné de gloire et de
plaisir, rendit sa cour la plus brillante de l'Europe ;
bientôt les chevaliers français, qui n'étaient que des
guerriers, devinrent plus polis et plus éclairés, et
montrèrent autant de valeur dans les combats que
leurs ancêtres, avec beaucoup plus d'humanité et
de générosité.
Les plaisirs ne furent point capables de maîtriser
le coeur de Montmorency et de l'amollir. Pour Fran-
çois 1er, il ne s'y montra que trop sensible. Mais son
ambition n'en était ni moins inquiète, ni moins ac-
tive : il briguait alors la couronne impériale. Il était
de l'intérêt de l'Allemagne, menacée par Soliman II,
d'avoir un chef également brave et puissant. Quoique
François 1er remplît l'Europe de son nom et de sa
gloire, quoique Charles d'Autriche, son concurrent,
DE MONTMORENCY. 47
ne fût connu que par ses titres, il eut la douleur de
voir cet heureux rival l'emporter sur lui. De là, la
jalousie, l'animosité, les querelles qui divisèrent ces
deux princes, et coûtèrent la vie à tant de milliers
d'hommes.
La guerre eût éclaté sur-le-champ, si François 1er
n'eût écouté que les transports de son indignation,
les prétextes ne lui manquaient point; l'empereur,
qui s'était engagé par le traité de Noyon à resti-
tuer la Navarre à Henri d'Albret, allié de la France,
n'avait pas encore rempli cette condition. Charles-
Quint, de son côté, revendiquait le duché de Bour-
gogne, le patrimoine de Charles-le-Téméraire, son
aïeul; il ne pouvait d'ailleurs consentir à rendre
à la couronne de France l'hommage qu'il lui devait
en qualité de comte d'Artois et de Flandre. Cet acte
de dépendance lui paraissait peu convenable à sa di-
gnité, il le regardait surtout comme indigne de son
courage. Il n'en fallait pas tant entre deux monarques
aussi voisins, aussi ambitieux, aussi puissants, poor
faire verser des ruisseaux de sang.
Pendant qu'ils préparaient la guerre, ils négo-
ciaient dans toute l'Europe, à Rome, à Venise, à
Londres surtout. Le succès semblait dépendre du
4 8 ANNE
parti qu'embrasserait Henri VIII, prince également
brave, belliqueux et puissant. Charles-Quint et
François 1er épuisaient toutes les ressources de la po-
litique pour obtenir son alliance. François crut avoir
réussi dans la célèbre entrevue qu'il eut avec ce
prince, entre Ardes et Calais; mais il ne recueillit
d'autre fruit de sa démarche que d'avoir engagé, par
son exemple , la noblesse française à des dépenses
qui la ruinèrent. Montmorency parut avec éclat dans
ces fêtes ; il fut le seul chevalier français qu'Hen-
ri VIII, malgré sa force et sa vigueur, ne put ébran-
ler de dessus son cheval, au combat à la lance.
Cependant Henri VIII, qui venait de donner à
François 1er de si grandes marques de confiance et
d'amitié, conspirait déjà sa ruine avec Charles-Quint,
qui était venu le trouver jusque dans son île. Le roi,
justement alarmé de l'inconstance et de la légèreté
du monarque anglais, se hâta d'envoyer Montmo-
rency à Londres pour déconcerter les projets de
l'empereur ; c'était déjà la seconde négociation dont
Montmorency, malgré sa jeunesse, était chargé
auprès d'Henri VIII. Ce prince, qui l'avait distingué,
dans la dernière entrevue, de tous les seigneurs
français, le reçut avec de grandes marques d'estime.
DE MONTMORENCY. 49
Soit qu'Henri eût honte de manquer sitôt à son al-
fiance avec la France, soit plutôt que son traité avec
l'empereur ne fût pas encore conclu., non-seulement
il promit à Montmorency de rester neutre, mais il se
chargea de la médiation entre les deux couronnes.
Le succès de cette négociation valut à Montmo-
rency son entrée dans les conseils.
Cependant la guerre était-déjà allumée entre l'em-
pereur et le roi ; déjà Robert de la Marck. duc de
Bouillon, qui avait osé la commencer par un défi
solennel à l'empereur, était dépouillé de tous ses
Etats, à la réserve de Sedan; déjà le comte de Nassau
et le général Siking menaçaient la Champagne avec
une armée de quarante mille hommes; mais ce qu'il
y avait de plus affligeant, c'est que le roi, qui ne
s'était pas attendu à être attaqué cette campagne,
n'avait fait aucun préparatif de guerre; les places de
la frontière manquaient également de vivres et de
munitions.
Dans cette extrémité, Montmorency accourt de
Paris avec une poignée de soldats, et en jette une
partie dans Mouzon, avec un convoi. Ce secours
n'empêcha point le capitaine Montmorency de rendre
la place deux jours après : il s'excusait sur la lâche-
20 ANNE
té de la garnison, qui, épouvantée du feu terrible.
de l'ennemi, n'avait osé paraître sur les remparts.
La perte de Mouzon répandit la terreur en Picar-
die, et surtout en Champagne. Cette dernière pro-
vince n'avait d'autres remparts à opposer aux impé-
riaux que Mézières, ville faible, dénuée de munitions,
de guerre et de bouche. Mézières n'aurait pas tenu
plus long-temps que Mouzon, si le chevalier Bayard
et Montmorency ne se fussent jetés dans la place.
Le plan dé défense de Bayard, qui commandait en
chef, est regardé comme le chef d'oeuvre de l'art.
Il arrêta l'ennemi pendant cinq semaines, et le
força enfin à lever le siège après avoir perdu la moi-
tié de son armée. Montmorency se montra digne
d'être le compagnon d'armes du célèbre Bayard. Il
n'y avait point de jour où l'un ou l'autre ne fît de
sanglantes sorties sur les impériaux, et ne rem-
portât de grands avantages. La garnison et les habi-
tants, qui d'abord avaient paru consternés, commen-
çaient à se regarder comme invincibles sous les aus-
pices de Bayard et de Montmcrency : tant il est vrai
que le courage de la multitude dépend presque
toujours de celui de ses chefs.
Pendant qu'on combattait ainsi de part et d'autre
DE MONTMORENCY. 21
avec un courage héroïque, le comte d'Egmond,
l'homme le plus distingué de l'armée impériale par
sa naissance et sa valeur, envoya défier le plus
brave officier de la garnison à un combat particulier :
Montmorency sort de la place, attaque son ennemi
à la lance, et ne se retire qu'après en avoir triom-
phé.
Cependant il n'y avait plus de munitions de guerre
dans Mézières. La garnison, diminuée de plus de
moitié, tant par le fer et le feu des assiégeants,
que par la dyssenterie, ne paraissait pas en état de
soutenir un assaut; les remparts étaient réduits en
poudre. Il est vrai que le roi assemblait une puis-
sante armée à Troyes; mais, avant qu'elle fût en
état d'agir, Mézières allait être forcée. Bayard et
Montmorency en firent lever le siège par un habile
stratagème.
De Mézières, Montmorency alla joindre le roi à
l'armée ; il signala son courage à la reprise de
Mouzon, à la conquête de Bapaume, de Landrecies,
de Bouchain et d'Hesdin. Charles-Quint, effrayé des
succès rapides de François 1er, n'osa lui disputer le
passage de l'Escaut; il s'enfuit même de son armée
avec cent chevaux, abandonnant le salut de ses trou-
22 ANNE
pes et des Pays-Bas au courage du comte de Nassau.
On prétend que si le roi, dans la consternation et
la terreur où était l'armée impériale l'eut poursui-
vie, il l'eût battue ou dissipée. C'est ainsi que cette
campagne, qui paraissait devoir être si funeste, fut
une des plus glorieuses du règne de François 1er. Le
roi avoua qu'il ne devait ses progrès qu'à la valeur
de Bayard et de Montmorency, qui, avec une poignée
de soldats , avaient anéanti les efforts d'une armée
qui faisait trembler son royaume.
Mais en Italie, on n'éprouva que des revers.
Le maréchal de Lautrec, battu en détail, mal
secouru par la cour, qui ne lui envoya ni troupes ni
argent, eut la douleur de se voir chassé du Mi-
lanais.
Cependant le congrès ouvert à Calais était devenu
inutile par la partialité d'Henri VII en faveur de
Charles-Quint ; déjà le monarque anglais menaçait
de joindre ses armes à celles des ennemis de la
France. La France était attaquée, comme elle l'a été
tant de fois depuis, en Picardie, en Artois, sur les
frontières d'Espagne et du côté des Alpes; mais Fran-
çois 1er, sans s'étonner de l'orage, se préparait à le
conjurer de tous les côtés.
DE MONTMORENCY. 23
Cependant l'infanterie lui manquait; il n'y avait
que les Suisses qui fussent en état de lui en fournir.
Mais les Suisses étaient mécontents.
Le roi, pour regagner ses alliés, leur envoya une
célèbre ambassade, composée des plus grands sei-
gneurs du royaume, qui avaient ordre de négocier
un secours de seize mille hommes, dont Montmo-
rency avait été nommé général. Les Suisses refusè-
rent longtemps de se prêter aux vues de la cour, qui
prodiguait des sommes immenses en fêtes, pendant
qu'il laisait ses armées sans paye. Les ministres
français auraient eu honte d'échouer, sans l'estime et
l'amitié dont les Suisse se laissèrent prévenir en fa-
veur de Montmorency.
Ce seigneur, le plus jeune de ses collègues, mettait
tant de sagesse, de dignité et de circonspection dans
ses actions et ses discours; il avait une si grande
réputation de courage, de franchise, d'honneur et de
probité, que les Suisses ne purent croire qu'un
homme d'un caractère si noble et si magnanime en-
treprît de les tromper. La seule confiance qu'ils
prirent en ses promesses valut au roi un secours
de dix mille hommes, à la tête desquels Montmo-
sency se hâta de descendre en Italie, bientôt il joignit.
21 ANNE
Lautrec qui s'était réfugié sur les terres de Venise
avec les débris de son armée.
Dès que Lautrec eut reçu ce secours, il ouvrit la
campagne, quoiqu'on ne fût encore qu'au mois de
février; il passa l'Adda et s'approcha de Milan, dont
le château tenait encore pour les Français. Il ne
précipitait ainsi ses opérations que pour prévenir
l'arrivée de François Sforce qui accourait d'Allema-
gne pour se mettre en possession du patrimoine de
ses ancêtres. Le nom de Sforce était tellement aimé
et respecté à Milan, que Lautrec désespérait de
s'emparer de cette ville, si le nouveau duc était une
fois reconnu de ses sujets. Mais, malgré son activité
et sa vigilance, la fortune trahit ses espérance; Pros-
per Calonne s'était enfermé dans Milan avec douze
mille hommes ; il avait environné cette grande ville
de retranchements inaccessibles. Le marquis de Pes-
caire et Antoine de Lève, qui n'avaient guère moins
de réputation que Calonne , défendaient Pavie et
Lodi.
Lautree, après avoir longtemps examiné avec les
officiers généraux, les retranchements de Milan,
jugea qu'il ne pouvait les forcer sans perdre toute
son armée; il prit le parti de bloquer et d'affamer
DE MONTMORENCY. 25
cette ville, qui comptait alors trois cent mille citoyens
dans ses murs.
Il était campé à Cassano-sur-l'Adda pour en dis-
puter le passage à François Sforce, qui déjà était
arrivé à Trente avec un corps d'armée, lorsqu'il ap-
prit que les alliés avaient fait partir de Plaisance
un convoi considérable pour Milan, sous l'escorte de
leurs meilleurs troupes ; sur-le-champ Lautrec
détacha Montmorency avec deux mille arquebusiers
et deux cents hommes d'armes pour enlever le
convoi.
Montmorency se met en route avec son infanterie;
il était précédé par ses gendarmes, commandés par
le capitaine Boucard du Refuge, qui avait fait des
prodiges de valeur au siège de Mézières. Cet officier,
plein de feu, d'activité et d'ambition, n'eut pas plus
tôt aperçu le convoi, qu'il fond sur l'escorte, sans
attendre Montmorency, avec lequel il ne voulait pas
partager l'honneur de la victoire; mais après un
combat assez vif, il est repoussé, battu et mis en
fuite, Montmorency n'apprit sa défaite qu'en voyant
le chemin couvert de fuyards français, et d'Espagnols
qui les poursuivaient l'épée dans les reins. Sa situa-
tion devenait d'autant plus critique, qu'il appréhen-
36 ANNE
dait que les siens, en se sauvant, n'ouvrissent son
bataillon et n'y donnassent entrée aux ennemis. Dans
cette extrémité, Montmorency prit son parti en grand
homme de guerre; il sépara lui-même sa troupe
en deux, et la jeta dans les haies, laissant le passage
libre aux vaincus et aux vainqueurs : les Espagnols
ne manquèrent pas de suivre Boucard et ses hom-
mes d'armes jusqu'au milieu du bataillon que Mont-
morency referma soudain : les ennemis, ainsi enve-
loppés, furent tous tués ou pris; le convoi tomba
entre les mains des Français.
Cependant les gendarmes de Boucard n'avaient
cessé de fuir jusqu'à Cassano; déjà ils avaient rempli
le camp du bruit de la défaite de Montmorency;
Lautrec s'avançait lui-même pour recueillir les débris
d'une déroute qui ne paraissait que trop certaine.
En effet, comment se flatter qu'un corps d'infanterie
résistât, en rase campagne, à la cavalerie victo-
rieuse des Espagnols ? Mais qu'on juge de la sur- ,
prise et de la joie de ce général, lorsque Montmo-
rency lui présenta les principaux officiers et les
étendards des vaincus, avec le convoi. Lautrec n'eut
pas plutôt appris la manoeuvre rapide et brillante à
laquelle Montmorency était redevable de la victoire,
DE MONTMORENCY. 27
qu'il l'embrassa en lui prédisant qu'il serait un jour
un des plus grands capitaines de l'Europe. Depuis
ce temps-là, il le chargea dans son armée des opé-
rations les plus difficiles et les plus dangereuses ; de
celles qui demandent autant de tête que d'intrépi-
dité.
Le maréchal de Foix avait franchi les Alpes avec
un corps de troupes ; mais il ne pouvait joindre la
grande armée sans traverser la Lomelline, contrée
occupée par l'ennemi; il y avait lieu de craindre qu'il
ne fût surpris et battu dans sa route. Lautrec détache
Montmorency avec un corps de quatre mille hommes
d'infanterie, et de deux cents hommes d'armes : il
avait ordre de prendre Novarre, et de frayer le pas-
sage au maréchal de Foix.
Montmorency arrive sur le bord du Tésin, il se
saisit du lac de Falconé, et se hâte de faire passer
au-delà du fleuve son infanterie et son cadre ; mais
quoiqu'il eût prodigué l'or au conducteur du lac, cet
homme, ennemi mortel du nom français, comme
l'étaient alors presque tous les Italiens, au lieu
d'aller chercher à l'autre bord la cavalerie, se laisse
emporter au cours du fleuve, aborde àPavie, va trou-
ver le gouverneur, et lui expose le danger où se
28 ANNE
trouve l'infanterie française, séparée de sa cavalerie
par le Tésin ; il l'exhorte à saisir la victoire que son
zèle et son adresse lui avaient ménagée.
Pour comble de malheur, François Sforce venait
d'arriver à Pavie avec six mille lansquenets et trois
cents hommes d'armes ; il apprit avec transport
l'occasion que la fortune lui présentait d'illustrer les
prémices de son règne par la défaite d'une partie de
ses ennemis. Dès le lendemain, il sort de Pavie avec
son corps de troupes, renforcé de la cavalerie de la
garnison, et se met sur les traces de l'infanterie
française, qui déjà gagnait la Lomelline. Montmo-
rency, informé de la grandeur du péril dont il est
menacé, rebrousse chemin et regagne les rives du
Tésin à Gambolo; de là il mande au capitaine Bou-
card, qui commandait.encore ses hommes d'armes
de venir camper vis-à-vis de lui, dans un endroit où
il lui avait préparé quelques barques.
Boucard se surpassa lui-même pour réparer la
faute dont on a parlé ci-dessus : malgré la dificullé
et le danger du trajet, il vint à bout de conduire
trois escadrons au-delà du fleuve; mais il ne trouva
plus Montmorency à Gambolo ; les circonstances l'a-
vaient forcé de s'éloigner.
DE MONTMORENCY. 29
On a vu que Sforce l'avait poursuivi jusque dans la
Lomelline; mais en apprenant qu'il regagnait les
bords du Tésin, il était lui-même revenu sur ses pas,
sans, pour ainsi dire, le perdre de vue; enfin il l'at-
teignit vers le soir, à Gambolo. Sforce, persuadé que
les Français ne pouvaient plus lui échapper, différa
de les attaquer jusqu'au lendemain à la pointe du
jour. Ce délai sauva Montmorency : il en profita d'a-
bord pour aller se retrancher derrière un canal situé
à quelque distance , dans l'espérance d'arrêter l'en-
nemi jusqu'à ce qu'il eût été joint par Boucard. Il est
inutile d'observer combien ses mouvements, si rapi-
des à la vue de l'ennemi, fatiguaient les troupes,
mais, quoique Montmorency n'eût sous ses ordres
que des étrangers, aucun d'eux n'osa s'échapper en
plaintes et en murmures, tant ce seigneur savait déjà
se faire craindre, respecter et obéir.
Cependant le jour commençait à briller, l'ennemi
approchait, et la cavalerie française ne paraissait
point. Dans cette situation critique, Montmorency ne
prend conseil que de son courage; il descend de
cheval, saisit une pique, et se met au premier rang,
en disant aux siens qu'il faut vaincre ou périr. Mais
alors qu'il ne s'attendait plus qu'à vendre chère-
ANNE DE MONTMORENCY. 2
30 ANNE
ment sa vie, il s'aperçoit que l'ennemi, qui déjà
s'avançait de toutes parts pour l'envelopper, hésite,
balance et enfin s'arrête. Bientôt il le voit s'éloigner
avec précipitation : il ne douta point que l'approche
de Boucard ne fût cause d'une retraite si imprévue.
Le duc de Sforce fut d'autant plus blâmé d'avoir ainsi
pris l'allarme, que Boucard n'était accompagné que
d'une petite troupe de cavalerie.
On conseilla alors à Montmorency de poursuivre à
son tour l'ennemi; mais tel était le respect de ce
seigneur pour les ordres de son. général, qu'il n'eût
pas attaqué le duc de Milan, quand même il eût été
certain de la victoire. Au reste, la prudence ne lui
dictait point d'autre parti que celui qu'il prit; car le
duc de Sforce étant très-supérieur en nombre, Mont-
morency ne pouvait le battre sans perdre beaucoup
de monde; et il n'en avait pas trop pour assiéger
une ville telle que Novarre, dont la conquête seule
devait assurer sa jonction avec le maréchal de Foix.
il n'est pas inutile d'observer ici que Montmorency,
parvenu au commandement des armées, exigea toute
sa vie des officiers généraux le même respect pour la
discipline militaire qu'il avait lui-même témoigné.
DE MONTMORENCY. 31
Il y a peu d'hommes qui aient mieux su obéir et
commander.
Cependant, quoique le château de Novarre tînt
encore pour les Français, la conquête de la ville n'en
était pas moins difficile. En effet, le comte Philippe
Torniel, homme également cruel et brave, la défen-
dait avec une garnison de trois mille hommes, à la-
quelle s'étaient joints tous les habitants. Ceux-ci
combattaient avec d'autant plus de fureur, qu'ils ne
redoutaient rien tant que de retomber sous la domi-
nation des Français, dont ils avaient traité les pri-
sonniers comme les sauvages de l'Amérique traitent
les vaincus qui tombent entre leurs mains. On ne
peut lire sans horreur le détail des cruautés qu'ils
exercèrent contre ces malheureux, jusqu'à leur arra-
cher le coeur, les dévorer, fendre le ventre à quel-
ques-uns, le remplir d'avoine et y faire manger
leurs chevaux, tandis qu'ils respiraient encore.
Quoique Montmorency n'eût qu'une poignée de
combattants; quoiqu'il ne pût espérer d'être secondé
par la garnison du château, qui était enfermée de
tous côtés par des retranchements profonds, il était si
animé par le désir de la gloire et la soif de la ven-
geance, qu'il attaqua Novarre. Etant venu à bou
32 ANNE
de faire brèche à la muraille , il proposa aux Suisses
de monter à l'assaut; mais ceux-ci lui répondirent
qu'ils n'étaient à la solde du roi de France que pour
Je servir en rase campagne. Montmorency, sans dai-
gner les presser davantage, se tourne vers les hom-
mes d'armes, les prie de descendre de cheval et de
combattre avec lui. Sur-le-champ il s'arme d'une
pique; il s'avance au milieu d'une grêle de balles,
et gagne, le premier, le haut de la brèche en criant
victoire. Mais quel est son étonnement, alors que,
se voyant sur le point de triompher, il aperçoit,
au pied de la brèche même, un retranchement pro-
fond derrière lequel la garnison et les habitants, au
nombre de plus de cinq mille hommes, faisaient
un feu terrible. Montmorency, sans délibérer davan-
tage, ordonne à une partie de ses hommes d'armes
de se glisser le long des murailles pour gagner
quelques maisons, et se précipite avec l'autre dans le
retranchement ; le combat fut furieux jusqu'à ce que
la garnison, ayant aperçu les gendarmes qui s'étaient
coulés le long des murailles, se crut enveloppée. Elle
jeta ses armes, chercha son salut dans la fuite.
Ce fut alors que les Suisses, honteux de ne pas par-
tager le danger avec un général si intrépide, entré-
DE MONTMORENCY. 33
rent dans la ville ; mais ils n'eurent guère d'autre
peine que celle de piller.
Si les emportements et la cruauté des Novarrais
avaient été affreux, la vengeance que Montmorency
en tira fut terrible. Il n'excepta de la corde que le
comte Torniel, quelques-uns des principaux offi-
ciers et les bourgeois qui prouvèrent qu'ils n'avaient
eu aucune part aux barbaries de leurs compatriotes.
Après cet exploit éclatant, Montmorency joignit le
maréchal de Foix, avec lequel il prit la ville et le
château de Vigevano.
Après les funestes épreuves qu'on venait de faire de
l'indocilité des Suisses, il n'y avait sans doute que la
nécessité qui pût engager le roi à avoir recours à cette
nation : François jeta les yeux sur le maréchal de
Montmorency pour acheter un nouveau corps de
troupes suisses. Il faut que l'argent ait facilité le
succès de cette entreprise, car Montmorency n'é-
prouva point les mêmes contradictions que la cam-
pagne précédente. Au reste, telle fut son activité,
que quoiqu'il ne fût parti de Paris qu'au mois d'avril,
il joignit avec douze mille hommes, au commence-
ment de mai, l'amiral Bonnivet, qui campait sous
les murs de Turin.
34 ANNE
On n'attendait plus que le roi pour entamer la.
campagne,: mais bientôt on apprit que ce prince, re-
tenu en France par la conspiration du connétable de
Bourbon, ne passerait point les Alpes. Bonnivet, de-
venu général de l'armée, en fit la revue : elle montait
à près de quarante mille hommes. Montmorency fut
chargé de la conduite de l'avant garde.
Tout plia d'abord sous les efforts impétueux des
Français. Montmorency s'empara de Novarre et de
Vigenavo ; il força ensuite , avec autant de valeur
que de conduite , le passage du Tésin. L'armée des
alliés fuyait, sans s'arrêter dans aucun poste. Si
Bonnivet eût marché sur-le-champ à Milan, c'en
était fait de la capitale de la Lombardie; elle devenait
conquête du roi ; mais la crainte d'exposer cette ville
si riche et si florissante à la fureur de ses troupes,
l'arrêta : il négocia avec les habitants, qui lui of-
fraient une somme considérable pour se racheter du
pillage : faute irréparable. En effet, les citoyens de
Milan, revenus de leur première frayeur, aimèrent
mieux employer leur argent à fortifier leur ville, que
d'en enrichir leurs ennemis ; ils reçurent une gar-
nison de dix mille hommes et se moquèrent des
Français,
DE MONTMORENCY. 35
Dans le doute et le désespoir de s'être ainsi laissé
tromper , Bonnivet partage son armée en plusieurs
corps', et bloque Milan. Pendant ce temps-là, Bayard
prenait Lodi; mais il échoua devant Crémone. On ne
fut pas plus heureux devant Arona : déjà les maladies
s'étaient répandues dans les troupes françaises et y
faisaient les plus terribles ravages; le maréchal de
Montmorency fut lui-même attaqué de ce fléau, qui
le réduisit aux dernières extrémités; mais quoi qu'il
ne lui restât qu'un souffle de vie, soutenu par la
seule grandeur de son courage, il ne voulut jamais
quitter le camp ; il se faisait traîner dans une litière
à la suite de l'armée, dans l'espérance de lui être
utile un jour de bataille.
C'était à quoi tendaient toutes les vues de Bon-
nivet; mais plus il cherchait à attirer l'ennemi à
une action générale, plus Colone, dont l'armée étai
devenue supérieure à celle de France, évitait d'en
venir aux mains : il voulait vaincre sans tirer l'épée
Sur ces entrefaites, la mort le priva d'un triomphe
qu'il avait préparé par sa sage l'enteur. Le duc de
Bourbon son successeur, ennemi personnel de Bon-
nivet , fit la guerre avec plus de feu et d'éclat ; on
connaît ses succès. Il défit à Rebecl'arrière-gardede
36 ANNE
Bonnivet : journée funeste qui priva la France du
chevalier Bayard ! de quarante mille hommes que
l'amiral avait conduits en Italie, il n'en ramena
pas dix mille dans sa patrie.
Le maréchal, de Montmorency ne fut pas témoin
de ces désastres ; le roi l'avait forcé de venir réta-
blir à Lyon sa santé épuisée. Cependant l'intrépide
Bourbon était déjà devant Marseille; les projets de
ce prince, à jamais célèbre par son génie, ses talents,
la persécution qu'il essuya et la vengeance éclatante
qu'il en tira, ne se bornaient pas à la conquête de
la Provence; il prétendait soulever le royaume, et
s'enrichir des dépouilles de son maître.
Mais la défense héroïque de Rentio-Cerez, de
Chabot, de Laval, de La Rochefoucault Barbesieux,
dans Marseille, donna le temps au roi d'assem-
bler une armée. Montmorency, qui n'était plus malade
lorsqu'il s'agissait de combattre, commandait l'avant-
garde avec le maréchal de Chabanes. Mais Bour-
bon, dont l'armée avait presque autant souffert en
Provence que celle de Bonnivet en Italie, n'attendit
pas l'arrivée du roi pour lever le siège ; cependant,
quelque rapide que fût sa retraite, Montmorency et
Chabanes atteignirent son arrière-garde, et la défi -
DE MONTMORENCY. 37
rent ; ils prirent beaucoup de drapeaux, de canons,
de bagages, d'officiers et de soldats.
Ce retour de la fortune éblouit le roi. Quoiqu'on
fût aux approches de l'hiver , il entreprit de pour-
suivre son ennemi jusqu'au-delà des Alpes, et de
recouvrer en personne le Milanais. Il est constant
que tous les vieux généraux; la Trémouille, Chaba-
nes , Foix, Stuart d'Aubigny, tâchèrent de le dis-
suader d'une expédition si brusque , si précipitée ,
si dangereuse ; Montmorency appuyait, de toutes ses
forces des conseils aussi sages : on a déjà vu ce
qu'il pensait de la guerre en Italie ; mais le malheu-
reux destin de la France l'emporta. Ce même Bonni-
vet, que ses malheurs, la défection des Suisses qui
l'avaient honteusement abandonné, auraient du
rendre plus circonspect, pressa le roi de suivre sa
fortune. Malheureusement pour la France, ce témé-
raire Bonnivet était celui de tous les généraux en qu
le roi avait le plus de confiance.
L'armée, à la tête de laquelle on voyait le roi de
Navarre, le duc d'Alençon, premier prince du sang,
le comte de Saint-Paul, les maréchaux de Chabanes,
de Foix, de Montmorency, le duc de Longueville,
Louis de la Trémouille, l'Amiral, le comte de Tende,
2.,
38 ANNE
Stuart d'Aubigny, Galeas de Saint-Séverin, était
composée de plus de quarante mille combattants
Elle franchit avec rapidité les Alpes, poursuivant les
débris de l'armée de Bourbon. L'avant-garde, com-
mandée par les trois maréchaux de France, entrait
dans Milan par une porte, tandis que Bourbon s'en-
fuyait par l'autre. On a blâmé le roi de n'avoir pas
suivi plus loin ses ennemis épuisés, manquant d'ar-
gent, de vivres et même d'armes, qu'ils avaient
jetées sur les chemins pour marcher plus légèrement;
mais, après tant de marches pénibles et laborieu-
ses, l'armée française n'avait-elle pas elle-même
besoin de repos?
Quoiqu'il en soit, Bourbon n'eut que le temps de
jeter ses troupes dans les villes les plus fortes do la
Lombardie, telles que Pavie, Lodi, Côme, Crémone,
Novarre et Valence; de là il courut en Allemagne,
la pépinière des soldats de l'empereur, comme la
Suisse l'était de la France, pour lever une nouvelle
rmée.
Le roi, maître de Milan, devenue presque déserte
par les maladies contagieuses, s'attacha au siège de
Pavie : c'était l'exploit le plus digne de sa valeur,
que la conquête de cette place défendue par le célè-
DE MONTMORENCY. 39
bre Antoine de Lève, avec l'élite des troupes im-
périales. Pavie n'eut pas plus tôt été investie, que
le maréchal de Montmorency fut détaché avec six
mille hommes d'infanterie, et trois cents hommes
d'armes,pour s'emparer d'une île qui communiquait
à la ville et à la campagne par deux ponts : le der-
nier était protégé par un fort dans lequel l'ennemi
avait entrepris de se défendre jusqu'à la dernière
extrémité. Le maréchal envoya sommer le comman-
dant de se rendre ; sur son refus, il approche du
fort, l'attaque, l'emporte d'assaut, et fait pendre
tous les impériaux qui n'avaient pas péri sur la brê-
che: « C'était, disait-il, pour les punir d'avoir osé
tenir dans un si mauvais poste. »
On ne combattait pas ailleurs avec la même vi-
gueur et le même succès. Le foi, après avoir eu la
douleur de voir ses troupes repoussées à deux as-
sauts, entreprit de détourner le cours du Tésin ; mais,
après des travaux incroyables, il fallut renoncer à
cette entreprise. Pour comble de malheur, Fran-
çois 1er, réconcilié avec le pape Clément VIII, déta-
cha, à la persuasion de son nouvel allié, une partie
de son armée sous les ordres de Stuart d'Aubigny,
pour aller faire la conquête du royaume de Naples.
40 ANNE
Tandis que les rigueurs de la saison, les maladies,
le feu des assiégés, l'imprudence et la témérité
diminuaient ainsi les forces des Français, celles des
alliés augmentaient tous les jours. Déjà l'infatigable
Bourbon avait amené.du fond de l'Allemagne douze
mille hommes ; il avait joint Pescaire et Lannoi, qui
en avaient rassemblé autant. L'armée impériale éga-
lait en nombre l'armée française ; elle l'emportait
sur elle, tant par la vigueur des hommes, que
par celles des chevaux.
Aux approches de Bourbon, François 1er délibéra
s'il attendrait dans son camp : il faut que ce prince
n'ait délibéré que pour la forme, et qu'il eût déjà
pris son parti, puisque les vieux guerriers qui
l'environnaient l'exhortèrent en vain d'une voix
unanime à ne pas risquer dans une action décisive
sa personne et le salut de l'État. Le seul Bonni-
vet, qui sans doute avait pressenti les secrets sen-
timents du prince, comme s'il eût été de sa destinée
d'être fatal à l'État jusqu'à son dernier soupir, con-
jura le roi de n'écouter que les mouvements de son
courage.
Ce n'est pas que François ne comprît aussi bien
que ses généraux combien il hasardait; mais la gran-
DE MONTMORENCY. 44
deur du péril semblait augmenter son courage : il
avait écrit plusieurs fois en France qu'il prendrait
Pavie, ou qu'il périrait; enfin, il ne pouvait se ré-
soudre à fuir devant Bourbon, son sujet révolté. Il
faut avouer que si le succès eût répondu à ses voeux
et à ses efforts, sa gloire eût éclipsé celle de tous les
rois de l'Europe.
Le maréchal de Montmorency n'eut aucune part aux
résolutions du roi; il avait été détaché deux jours
auparavant avec sa compagnie d'armes et deux mille
hommes de pied, pour garderie faubourg Saint-La-
zare. Il n'eut pas plus tôt appris qu'il s'agissait
d'une bataille, qu'il envoya prier le roi de lui per-
mettre de combattre à ses côtés ; il représentait que
si la fortune secondait le courage des Français, la
conquête de Pavie devenait infaillible; que si l'on
venait à être battu, enveloppé de toutes parts, il de-
viendrait la proie de la cavalerie impériale; il ajou-
tait que le roi avait besoin de toutes ses forces pour
repousser l'ennemi. Mais ses instances furent inu-
tiles, on le laissa dans son poste pour contenir une
partie de la garnison.
Le lendemain 24 février, à la pointe du jour,
Montmorency apprend, au bruit d'une artillerie for-
42 ANNE
midable, que la bataille est engagée. Sur-le-champ
il ordonne à sa troupe de prendre les armes, afin
d'être prêt à tout événement; mais bientôt on vient
lui annoncer que le roi, après avoir eu d'abord quel-
ques succès, avait vu la fortune se déclarer contre lui;
que ce prince, abandonné de son infanterie, vaincu,
accablé, combattait encore avec un courage héroï-
que ; enfin que l'arrière-garde aux ordres du duc
d'Alençon se retirait sans avoir été entamée, Ces
funestes nouvelles, le maréchal ne prend conseil que
de son amour pour son maître; il vole à son secours :
il supposait que le duc d'Alençon, qui ne pouvait
être éloigné du champ de bataille, en le voyant arri-
ver, retournerait au combat avec sa cavalerie, et que,
dans le désordre et là confusion où étaient les alliés,
épars çà et là, et occupés à la poursuite des vaincus,
il leur arracherait la victoire, ou au moins il sauve-
rait la personne du roi. Mais en entrant dans la plai-
ne, ses espérances s'évanouirent : déjà le duc d'Alen-
çon, par une faiblesse indigne de sa naissance et de
son nom, s'était abandonné à la fuite la plus hon-
teuse.
Cette triste circonstance n'empêcha point Montmo-
rency de poursuivre sa route; il n'y avait plus d'au-
DE MONTMORENCY. 43
tre espérance que celle de joindre le roi, de défen-
dre sa personne, et de mourir à ses pieds. Mais
Bourbon,, qui dans cette terrible journée semblait
se multiplier partout, ne l'eut pas plus tôt aperçu,
qu'il vint le combattre avec six mille hommes d'in-
fanterie, et cinq cents hommes d'armes. Le maré-
chal eut à peine le temps de ranger sa petite troupe
en bataille ; il faisait des prodiges de valeur pour
percer cette foule d'ennemis, lorsqu'il fut attaqué en
queue et en flanc par un corps de cavalerie, qui,
abandonnant la poursuite des fuyards, fondit tout-à-
coup sur lui.
Montmorency, enveloppé de toutes parts, vit périr
presque tous ceux qui l'accompagnaient ; lui-même
enfin fut renversé de cheval, blessé, pris et conduit
à Bourbon. Ce prince, dont il avait l'honneur d'être
parept, Pescaire et Lannoi le traitèrent avec les
égards dus à sa vertu et à son courage.
Quoique la manoeuvre du maréchal n'eût eu aucun
succès, elle n'en fut pas moins admirée des vain-
queurs et des vaincus; on loua autant son courage
qu'on détesta la lâcheté du duc d'Alençon, qui, bien-
tôt après, mourut de douleur et de désespoir.
Là bataille de Pavie, moins sanglante que celles de
44 ANNE
Crécy, de Poitiers et d'Azincourt, eût été plus funeste
au royaume, si Charles-Quint eût su profiter de la
victoire. On connaît la lettre de François 1er à la
duchesse d'Angoulème : « Tout est perdu, Madame,
hormis l'honneur. » Jamais lettre ne fut plus vraie :
tout ce qu'il y avait en France de généraux, de che-
valiers estimés, était tué ou pris. Personne n'ignore
que François 1er combattait comme Porus à la journée
de l'Hydaspe, qu'il fut pris couvert de son sang et
de celui de ses ennemis ; mais il s'en fallut bien qu'il
trouvât un vainqueur aussi généreux qu'Alexandre.
Le maréchal de Montmorency ne fut pas le seul sei-
gneur de sa maison qui partagea la destinée du roi;
son frère, François de Montmorency, sire de la Ro-
chepot, capitaine de cent hommes d'armes, fut pris
et blessé ; le marquis de Pescaire, témoin de sa va-
leur, le combla d'honneurs,et répondit de sa rançon.
Guy de Montmorency Laval, seigneur de Lézai, qui
avait eu le même sort, n'eut pas moins lieu de se
louer de l'humanité duvainqueur.
Cependant le roi, qui de Pavie avait été conduit à
Pizzighitone, avait obtenu de Pescaire et de Lannoi,
qu'on lui laisserait le maréchal de Montmorency.
C'était une grande consolation pour l'infortuné mo-
DE MONTMORENCY. 45
narque d'avoir auprès de lui l'homme de son royaume
qu'il aimait et estimait le plus, un ami dans le sein
duquel il pût verser ses chagrins. Mais Montmorency
fut à peine guéri de ses blessures, qu'il conjura le roi
de lui permettre de payer sa rançon et de retourner
en France : il voulait exciter l'activité de la régente
et des ministres, et ébranler, s'il le fallait, toute
l'Europe, pour hâter la liberté de son maître. Le roi
ne consentit qu'à regret au départ du maréchal.
A son retour dans le royaume, Montmoreney eut
beaucoup de part à la négociation que la régente
avait entamée avec le roi d'Angleterre. On sait
qu'Henri VIII eût pu achever d'accabler la France
épuisée d'argent et de guerriers; mais soit qu'il fût
effrayé des succès de Charles-Quint, soit plutôt qu'il
n'écoutât que les transports généreux d'une âme ma-
gnanime, non-seulement il se détacha des intérêts
de l'empereur, mais il agit pour la liberté de Fran-
çois 1er, comme s'il eût été son frère.
Cependant le roi, qui jugeait des sentiments de
Charles-Quint par les siens, témoignait un désir
extrême d'aller trouver ce prince en Espagne, et de
traiter avec lui de sa liberté et de la paix: l'événement
prouva combien il s'était trompé. Personne n'ignore
46 ANNE
qu'il jouissait en Italie de la vénération des peuples,
des généraux et des soldats, qui ne pouvaient se
lasser d'admirer son courage, sa constance, sa gran-
deur d'âme et ses qualités héroïques; il est même
vraisemblable que sa prison eût été moins longue s'il
fût resté en Lombardie ou dans le royaume de Na-
ples : déjà l'Italie entière prenait des mesures pour
briser ses fers.
Dans ces circonstances, Lannoi, vice-roi de Naples,
n'osant éloigner la flotte d'Espagne des côtes d'Italie,
fit entendre au roi que, s'il voulait se rendre en
Espagne, il fallait qu'il se senvît, dans le trajet, des
galères de France. Montmorency eut ordre d'aller les
armer à Toulon ; mais ce seigneur, qui avait peine
à se résoudre à les livrer à l'ennemi, alla prendre de
nouveaux ordres du roi à Pizzighitone. François, tou-
jours prévenu en faveur du caractère de Charles-
Quint, ordonna au maréchal de conduire ses galères
à Gênes.
Pendant ce temps-là, le comte de Lannoi était dans
les plus vives alarmes ; il craignait presque égale-
ment d'être attaqué en pleine mer par Montmorency,
dont la flotte était égale à la sienne, ou sur terre par
les princes d'Italie. Au lieu d'attendre le maréchal
DE MONTMOi'.ENCY. 47
à Gênes, il embarqua le roi sur ses galères et se ren-
dit à Porto-Venère, faisant courir le bruit qu'il trans-
portait son illustre prisonnier à Naples.
A cette nouvelle , Montmorency hâta sa course ; il
arriva enfin à Porto-Venère. Le premier soin de Lan-
noi fut de faire sortir des galères de France tous les
Français, et d'y établir des commandants, des soldats
et des matelots espagnols; il mit ensuite à la voile
pour l'Espagne, avec le roi et le maréchal. A la vue
des côtes de France, François 1er ne put s'empêcher
de soupirer; il débarqua enfin à Barcelone, d'où il
se rendit à Valence. Ce fut là que Montmorency le
quitta, pour venir concerter avec la régente le plan
de négociation que le roi voulait entamer avec l'em-
pereur.
Pendant que Montmorency reprenait le chemin de
la France, le roi poursuivait sa route vers Madrid ;
mais au lieu de trouver en la personne de Charles-
Quint un rival généreux, magnanime, digne enfin
de sa fortune, il ne trouva qu'un vainqueur impitoya-
ble. Le prince refusa de le voir ; il le traita à peine
comme un simple gentilhomme. C'était démentir
bien honteusement la modération qu'il avait témoi-
gnée à la nouvelle d'une victoire qui le rendait mai-
48 ANNE
tre du plus grand roi de l'univers : « Non, disait-il
aux magistrats de la ville de Madrid, qui le conju-
raient de leur permettre de célébrer un événement si
glorieux par des fêtes magnifiques, non, un peuple
chrétien ne doit point triompher avec ostentation
des avantages remportés sur un roi chrétien préser-
vons notre joie et nos fêtes pour les victoires qu'il
plaira au ciel de nous accorder sur les infidèles. »
Mais dans le temps, qu'il en imposait par une fausse
modestie à ses sujets et à toute l'Europe, il écoutait
les conseils du farouche duc d'Albe, qui l'exhortait à
ne délivrer son prisonnier que sous les conditions les
plus accablantes.
On conçoit combien la dureté de l'empereur dut
paraître douloureuse à un prince qui était venu le
chercher du fond de l'Italie : c'est alors qu'il eut lieu
de se repentir d'être sorti de la Lombardie pour
montrer en sa personne au peuple d'Espagne un
exemple terrible et déplorable des vicissitudes de la
fortune. Tandis qu'il s'abandonne dans le château de
Madrid, où il était étroitement resserré, aux plus
triste réflexions, le roi d'Angleterre , le pape, les
républiques de Venise, de Florence, et le nouveau
duc de Milan, François Sforce, signaient avec la France
DE MONTMORENCY. 49
en traité de ligue offensive et défensive , pour obli-
ger l'empereur à l'élargira des conditions équitables.
Montmorency se hâta de porter au roi la nouvelle
consolante de l'intérêt que presque toute l'Europe
prenait à son sort; mais la joie que ce prince en
ressentit ne l'empêcha pas de tomber dans une ma-
ladie , qui le conduisit aux portes du tombeau. On
ne peut exprimer quelle fut la douleur de Montmo-
rency de se voir à la veille de perdre un roi si digne
d'être aimé, et qui l'honorait de toute sa confiance.
Charles-Quint, de son côté, ne parut pas moins in-
quiet ; mais c'était par le plus vil des motifs : il crai-
gnait d'être privé, par la mort de son prisonnier, de
la rançon immense qu'il espérait. Comme il savait
que ses mauvais traitements n'avaient pas peu con-
tribué à la maladie du roi, il consentit à le voir.
Montmorency, pour conserver à son prince un air
de dignité et de majesté jusque dans l'accablement
où la fortune l'avait réduit, rassembla tout ce qu'il
y avait de Français distingués à Madrid; et ce fut à la
tête de cette petite cour qu'il reçut l'empereur et
l'introduisit dans la chambre du roi. L'entretien fut
court : « Monsieur, lui dit le roi, vous venez voir votre
prisonnier ? —Je viens voir , répondit Charles, mon
50 ANNE
frère et mon ami, à qui je veux rendre la liberté. »
Mais malgré ces belles promesses, il le laissa encore
long-temps en prison.
La duchesse d'Alençon, princesse que le génie et
la beauté ont rendue immortelle, était chargée de
cette fameuse négociation; elle déploya en vain toutes
les grâces qu'elle avait reçues de la nature pour
attendrir Charles-Quint et les ministres, elle les
trouva toujours inflexibles. Ce n'est pas qu'elle n'of-
frît des conditions capables d'éblouirun prince moins
avide. Le roi consentait à renoncer à ses prétentions
sur le royaume de Naples, le Milanais, la seigneu-
rie de Gênes, le comté d'Ast, l'Artois, le Tournai-
sis, Lille et Douai; il transportait à Charles la sou-
veraineté des comtés de Flandre et d'Artois; il offrait,
enfin une somme très-considérable. Mais Charles-
Quint exigeait bien d'autres sacrifices : il voulait
surtout qu'on lui cédât le duché de Bourgogne; livrer
cette province à l'empereur, c'était abandonner la
France à sa discrétion.
Le roi prit son parti en héros : plutôt que de dé-
membrer son royaume, il résolut de mourir en pri-
son. La duchesse d'Alençon et le maréchal reçurent
ordre de retourner en France avec un écrit signé de
DE MONTMOBENCY. 51
François 1er, pour faire sacrer et couronner le dau-
phin. Charles-Quint, étonné de la grandeur d'âme de
François, laissa entrevoir qu'il se relâcherait de
quelques-unes des conditions qu'il exigeait. Cepen-
dant, malgré ses promesses, la duchesse d'Alençon
poursuivit sa route. On sait que cette princesse, dont
le sauf-conduit expira le jour qu'elle arriva sur les
frontières de France, manqua être arrêtée. Mont-
morency continua la négociation à Madrid; mais tout
ce qu'il put obtenir de l'empereur fut qu'on ne le
mettrait en possession de la Bourgogne que six semai-
nes après le retour du roi en France. Charles-Quint
demanda pour otages des promesses du roi, le dau-
phin et le duc d'Orléans, ou bien les douze plus
grands capitaines de France, au nombre desquels
étaient Montmorency et le comte de Laval, Gui XVI,
gouverneur et amiral de Bretagne. La régente ne ba-
lança pas un instant, elle livra ses deux petits-fils.
Cependant l'infatigable Montmorency était allé
portera cette princesse la nouvelle du traité de Ma-
drid. Il revint ensuite avec la même activité sur les
frontières d'Espagne : il était chargé, avec le maré-
chal de Lautrec, d'échanger le roi avec les deux
princes.
52 ANNE
François 1er eut à peine le temps d'embrasser ses
enfants : il se jeta sur un excellent cheval; et, comme
s'il eût cru ne pouvoir s'éloigner trop vite d'un pays
dont le séjour lui avait été si odieux, il ne cessa
de courir jusqu'à Bayonne. De Bayonne il se rendit
à Bordeaux, et de là à Cognac, lieu de sa naissance.
Il y resta quelque temps pour rétablir sa santé
encore altérée des ennuis et des chagrins de sa pri-
son. Si quelque chose dut le consoler de ses mal-
heurs, ce furent les démonstrations de joie et de
tendresse que ses sujets laissaient éclater sur ses
pas. La noblesse du royaume s'ébranla presque en-
tière, pour aller le féliciter à Cognac. Il semble que
l'infortune eût rendu ce prince encore plus cher à la
nation. Sa cour était plus nombreuse et plus brillante
qu'elle ne l'avait été dans les temps les plus heureux.
Le roi,■attendri de ces marques touchantes d'amour
et de respect, s'appliqua plus que jamais à faire le
bonheur d'un peuple si digne d'être aimé de son
souverain.
Il commença d'abord à répandre ses bienfaits sur
ceux qui l'avaient le mieux servi à la guerre et pen-
dant sa prison. On a vu combien le maréchal de
Montmorency méritait à ce double titre : il n'avait
DE MONTMORENCY. 53
cessé, depuis la funeste journée de Pavie, de voler
d'Italie en France, de France en Espagne, pour
hâter la délivrance du roi. François 1er, dans les
premiers transports de sa reconnaissance, avoua que
c'était surtout aux soins et au zèle de Montmorency
qu'il se croyait redevable de la liberté. Au reste, il
le récompensa avec une magnificence digne de sa
grande âme : il lui donna le gouvernement de Lan-
guedoc, la charge de grand-maître de France, et la
principale administration du royaume; il lui fit épou-
ser Madeleine, fille aînée du comte de Ten et
d'Anne Lascaris, issue de celte famille célèbre qui a
donné tant d'empereurs à Constantinople.
Plus les honneurs et les dignités s'accumulaient
sur la tête du maréchal, plus il paraissait actif, sage,
appliqué, vigilant, laborieux. Ses moeurs semblaient
devenir de jour en jour plus austères: il n'ouvrait sa
maison qu'aux seigneurs de la cour qui passaient
pour vertueux : la naissance, l'âge et les dignités
n'avaient point de privilèges auprès de lui; il sem-
blait ne reconnaître d'autre titre chez les hommes
que la probité, les moeurs et le travail. Sa conduite
sévère, les réformes qu'il fit à la cour, lui firent don-
ner le surnon de Caton.
ANNE DE MONTMORENCY. 3
54 ANNE
Cependant François 1er faisait passer une armée
en Italie pour venger la mort d'un de ses ambassa-
deurs, que François Sforce, duc de Milan , avait osé
faire mourir. Sforce, qui d'abord avait donné de gran-
des espérances, s'était montré lâche et perfide ; il
avait trahi l'empereur, aux armes duquel il devait
ses Etats. Chassé par Bourbon de son duché, rétabl
à la prière du pape, c'était lui qui avait demandé
à François 1er un ministre français à sa cour; et il
le sacrifiait aux soupçons de l'empereur. Il mourut
enfin de la terreur que lui inspirèrent les menaces et
les armes du roi.
Montmorency avait fait jusqu'alors tout ce qu'on
pouvait attendre de son amour pour l'Etat, et de sa-
gesse pour entretenir la paix; mais l'injure était
trop atroce pour qu'il la dissimulât : aussi fut il le
premier à applaudir au juste ressentiment du roi. L'a-
miral Chabot, qui partageait avec Montmorency l'a-
mitié' et la confiance de François 1er, fut chargé du
ministère terrible de la vengeance. Cependant l'orage
qui menaçait le Milanais tomba sur le Piémont : le
duc de Savoie, ébloui de la fortune de Charles-Quint,
avait renoncé à l'alliance de la France, qui lui avait
été jusqu'alors utile et glorieuse , pour embrasser
DE MONTMORENCY. 55
celle de l'empereur. Son inconstance lui devint fu-
neste : l'amiral força le passage des Alpes, et le dé-
pouilla de presque tous ses états.
Sur ces entrefaites, on apprit la mort du duc de
Milan. François 1er n'avait renoncé à ses prétentions
sur cette belle province qu'en faveur de Sforce : il
en demanda donc l'investiture à l'empereur, mais il
s'en fallait bien que Charles fût disposé à agrandir
un monarque dont il méditait la ruine. Depuis ses
succès en Hongrie et en Afrique, ce prince s'ima-
ginait qu'il n'y avait point de nation capable de résis-
tera ses armes victorieuses. Si jamais il a formé le
projet de la monarchie universelle, on peut dire que
c'est dans ces conjonctures, où la fortune semblait
s'épuiser en sa faveur, où ses généraux lui ga-
gnaient en Amérique des empires, où lui-même fai-
sait trembler l'Europe et l'Afrique. Cependant avant
d'éclater contre la France, il jugea à propos d'amu-
ser , par des négociations, François 1er, afin de le
surprendre et de rendre sa ruine inévitable. On peut
dire que ce prince se conduisit en cette circonstance
avec une adresse et un artifice incroyables. Tandis
qu'il faisait de jour en jour de nouvelles prom-es-ses
au roi, il soulevait contre lui l'Allemagne entière.
3.
56 ANNE
Déjà il avait rendu le nom de ce prince presqu'aussi
odieux dans cette vaste contrée, que celui de Soli-
man, son allié; il travaillait aussi à le priver de l'ap-
pui des Suisses et de l'Angleterre.
Cependant les ministres français qui avaient suivi
l'empereur écrivaient tous les jours au roi et à Mont-
morency qu'ils étaient prêts à signer un traité avan-
tageux. On se reposait en France sur la foi de leurs
promesses, lorsque tout-à-coup l'empereur leva le
masque à Rome, où il s'était rendu : ce fut en pré-
sence du pape Paul V, du sacré collège, des ambas-
sadeurs de France et de ceux de presque toute la
république chrétienne, qu'il prononça contre Fran-
çois 1er cette fameuse harangue comparable aux Phi-
lippiques de Démosthène et de Cicéron, par l'animo-
site, l'aigreur et les invectives. Il s'attacha surtout à
faire passer le roi de France pour l'auteur de toutes les
guerres qui ravageaient l'Europe depuis tant d'an-
nées ; il lui reprocha ses alliances avec les Turcs
et les IuLhériens, sa julousie, son ambition, ses
mfldéiilés aux traités. Il ajouta que les choses en
étaient venues au point qu'il n'y avait que deux
moyens de terminer leurs querelles : le premier, un
combat particulier entre lui et le roi, sur un pont,

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