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Apprendre à vivre sous l'eau

De
240 pages
« Il y eut à Metz un concert avec, en soliste invité, Isaac Stern. J’étais fou de joie, j’éprouvais une admiration sans bornes pour lui. À la fin du concert, alors que des dizaines de gens venaient le féliciter, je le tirai littéralement par la queue-de-pie, il ne prêta pas beaucoup attention à moi. « Que veux-tu, garçon ? » dit-il quand même dans son sublime français teinté de russe, d’anglais et de yiddish, le chef local lui fit savoir : « Oui, il est jeune, mais il joue déjà bien du violon, vous savez. »
« Maître, pourrais-je un jour vous jouer quelque chose ? Je voudrais tant vous jouer quelque chose. »
Après une hésitation :
« Donne-moi ton numéro de téléphone – on verra. »
Je pensais que c’était fini, et qu’il n’avait aucune intention de m’appeler. Quelques jours plus tard, nous étions à table à Metz pour le déjeuner familial. Le téléphone sonne. « Allô, c’est Isaac Stern. » Si on m’avait dit que Dieu venait de téléphoner, je n’aurais pas trouvé cela plus incroyable. »
Illustration de couverture :
Photo : Mathieu Bourgois
ISBN : 978-2-267-02963-5
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couverture
4eme couverture

Élève de Roland Charmy au Conservatoire de Paris, Ami Flammer obtient un 1er prix de violon en 1969 et une première médaille au Concours international Maria Canals à Barcelone en 1971. Il part ensuite travailler à la Juilliard School de New York avec Ivan Galamian, puis en Suisse et en Angleterre avec Nathan Milstein.

Au début des années 1970, il est violon solo de l’Orchestre de chambre de Versailles, avec lequel il joue dans le monde entier, puis il se produit en musique de chambre et en soliste dans différentes manifestations et avec plusieurs grands orchestres (orchestre de Radio France, orchestres de Moscou, Bruxelles, etc). Il se produit souvent en duo avec Jean-Claude Pennetier, avec qui il a enregistré plusieurs disques.

Il publie Le Violon en 1988. Pratiquant occasionnellement la direction d’orchestre, il a conduit plusieurs orchestres en France et à l’étranger, et de grands solistes tels que Jean-Claude Pennetier, Georges Pludermacher…

Le théâtre et le cinéma l’ont toujours beaucoup attiré : il a joué un petit rôle dans Au revoir les enfants de Louis Malle, composé diverses musiques de film (Marguerite Duras, Éric Rohmer, Benoît Jacquot, Agnès Varda…) et de scène (Michael Lonsdale, Jean-Pierre Vincent…). Il a créé lui-même plusieurs spectacles (avec Charles Berling, François Marthouret, Michael Lonsdale, etc.).

Avec Moshe Leiser et Gérard Barreaux, il a enregistré deux albums de chansons yiddish : Tendresse et rage et Yankele.

En 2016, il enregistre le Concerto de Beethoven sous la direction de Jean-Jacques Kantorow.

Professeur de violon et de musique de chambre au CNSM de Paris, Ami Flammer enseigne également au conservatoire de Gennevilliers.

AMI FLAMMER

APPRENDRE
À VIVRE SOUS L’EAU

Mémoires de violon

www.christianbourgois-editeur.com

CHRISTIAN BOURGOIS ÉDITEUR ◊

À Valérie
À Joseph

1

Le violon de brindilles


Me voici donc à Metz, arrivé dans le ventre de ma mère. Curieuse destination pour le fils d’une Bessarabienne et d’un Galitsianer de la ville de Kolomija. Conçu en Palestine-Israël, né à Metz, en Lorraine.

La Lorraine, si proche de l’Allemagne, encore si imbibée d’antisémitisme quelques années après la fin de la guerre. Mais il fallait bien s’installer quelque part après ce conflit atroce, ces errements, de la Moldavie à la Russie, en passant par l’Ouzbékistan, de nouveau la Russie, après cette période si compliquée dans le Yishuv et l’Israël naissant.

Mes grands-parents paternels avaient fui les pogroms galiciens, ils s’étaient retrouvés à Metz sur le chemin de l’Occident « rationaliste et moderne ». Metz, parce qu’une communauté riche, ancienne, y était assez forte pour accueillir les réfugiés. Pour cela et pour rien d’autre.

À Metz, où les Juifs sont si étranges ; la plupart, commerçants, souvent assez religieux, vivaient encore presque en ghetto entre la synagogue et la cathédrale, rue des Jardins. Ils fréquentaient parfois le SMEC, le club de tennis bourgeois de la ville. La bourgeoisie antisémite du centre n’était pas loin, et le monde ouvrier, puissant, tout près, dans les bastions communistes de Hagondange, Hayange, Florange. Mon père était fier de nous faire visiter les hauts fourneaux. Les mines, la minette de Lorraine, la puissance de l’industrie française, qui se cassa les dents quelques années plus tard et laissa la région dans la crise que l’on sait. Mon père avait ouvert un magasin de meubles au cœur de cette région, à Moyeuvre-Grande.

Il y avait Moyeuvre-Grande et Moyeuvre-Petite avec le député-maire communiste De Pietri, grand copain de mon père, avec lequel il se disputait tout le temps, jouait au 4-21, activité communiste, militante s’il en est. Mon père gagnait un peu d’argent, on découvrait la vente à crédit qui permettait aux aristocrates ouvriers de chez De Wendel d’acheter des salons entiers : le canapé, plus deux fauteuils. Il y avait surtout cette fameuse idée de génie, venue tout droit du Shtetl : on offrait une lampe ou un cendrier à ceux qui prenaient tout le salon… Ça marchait !

Puis un jour, mon frère a commencé le violon ; il fallait bien honorer cette vieille promesse faite dans la forêt entre Tchernowitz et Vienne. Drôle d’objet, ce petit violon qu’il faut tenir sur l’épaule, qui oblige mon frère à se tenir très droit, très sérieux, comme s’il avait vieilli d’un coup de plusieurs années, grandi de plusieurs centimètres, se cambrant juste assez pour ne pas tomber. Le petit frère veut l’imiter, cependant il brouille les cartes ; c’est plus drôle de ne pas jouer le même instrument, je vais faire du piano… Du violon aussi. Allons acheter un violon, un modèle encore plus petit. Premier rendez-vous chez le luthier, M. Didier. « Tends ton bras, tourne la tête vers la gauche, pose la main gauche juste avant la volute ; non, celui-ci est trop grand, on va construire un huitième pour toi avec un archet de seizième pour ne pas trop tirer sur le bras droit. » Contact dérisoire. Cette première approche du violon à cinq ans, comme on essaie des chaussures de ski pour une location, sera déterminante. Cela peut paraître idiot, un peu grandiloquent, mais j’ai senti ce jour-là quelque chose de spécial – j’avais fait une rencontre et ce n’était pas pour quelques mois.

Le mot « violon » est une sorte de faute linguistique de la France du XVIIIe siècle. En effet, l’étalon était alors plutôt la viole de gambe, la tessiture du violoncelle. Or le suffixe -on ou -one indique en italien un sens de « grave » comme dans trombone, trompette grave. Le violon se retrouverait ainsi quasiment être un violoncelle grave, une contrebasse. Alors que -in signifie aigu. Le violon pourrait donc s’appeler violin, prononcé à la française. Nous serions alors des violinistes.

Nous vivions alors encore dans une sorte de post-ghetto, mon premier professeur de violon était un vieux violoneux, M. Rosenzweig, qui donnait des cours chez lui. Il nous apprenait tous les défauts possibles et imaginables, mais c’était un homme de cœur, un musicien sensible et chaleureux. Il aimait le violon comme on aime le strudel de sa mère. Le petit frère profita de l’expérience du grand, on se rendit compte qu’il fallait sans doute passer à l’étape suivante. Alors, on franchit le Rubicon de la rue des Jardins pour se rendre au conservatoire national, rue des Trinitaires, pensant, grâce aux conseils d’amis non juifs, que l’enseignement y serait plus moderne, plus rigoureux. Me voici donc au conservatoire municipal de Metz, lieu qui nous paraissait, je ne sais pourquoi, une échappée dans le monde non juif encore bien plus aventureuse que la maternelle ou l’école primaire. Apprendre le français ou le calcul dans une école non juive, cela paraissait logique, le violon beaucoup moins. En fait, nous sommes tombés sur un vieux professeur, Michel Berbuto, adorable, maternant, très doux. Il continua à nous apprendre tous les défauts de la terre : le poignet bien haut, le coude bien bas… et sois naturel ! La quadrature du cercle. Lui aussi était un musicien très sensible et un humaniste généreux. On nous a toujours raconté qu’il était le petit-fils de César Franck, cela l’entourait d’une aura extraordinaire. Je ne sais toujours pas si c’était vrai. Son frère était violoncelliste. Il tenait une pompe à essence, ce qui banalisait un peu le tableau.

Il s’avéra que j’avais l’oreille absolue. On décréta alors que j’étais très doué. C’est un don qui impressionne beaucoup, surtout en province. En réalité – je le sais maintenant – il ne sert pratiquement à rien. Simplement, vous pouvez très vite nommer chaque son : do, fa, sol bémol, dièse, un peu trop haut. Vous ne faites que les nommer séparément, individuellement, presque en dehors de tout contexte. Un peu comme si vous goûtiez un plat et que vous puissiez dire : « Il y a de la carotte, du navet, du blé, de la coriandre », sans pouvoir dire que c’est un couscous.

La musique, ce ne sont pas des notes séparées, c’est au contraire l’art de les faire sonner ensemble, c’est l’harmonie ; même dans les syntaxes musicales les plus contemporaines, on cherche à faire sonner ensemble, pas obligatoirement pour créer de l’harmonie ou de la beauté, pour créer une sensation en tout cas, une couleur sonore, une parole musicale. Il est bien plus intéressant, lorsqu’on entend un accord, de pouvoir dire : « On est en mineur et c’est un accord de septième », que de dire : « C’est , fa, la, do dièse. »

Excusez ce petit écart technique, dès que l’on commence la musique, déjà tout jeune, on sait que l’on va être confronté à un langage, une activité où la technique est une frayeur permanente qui peut nous éloigner du beau (si ce terme a un sens), qu’il est néanmoins indispensable de dominer pour exprimer quoi que ce soit. Pourtant, toutes ces heures consacrées à la maîtriser, comme elles risquent de nous éloigner du but ! De fait, le violon, c’est du sport, de la gymnastique, de la musique. Certains ne retiennent que le sport : rappelez-vous ces phrases dans le Neveu de Rameau :

Et puis vous voyez bien ce poignet, il était roide comme un diable ; les dix doigts c’étaient autant de bâtons fichés dans un métacarpe de bois, et ces tendons c’étaient de vieilles cordes à boyau plus sèches, plus roides, plus inflexibles que celles qui ont servi à la roue d’un tourneur ; mais je vous les ai tant tourmentées, tant brisées, tant rompues ! Tu ne veux pas aller ? et moi, mordieu ! je dis que tu iras, et cela sera…

(Et tout en disant cela, de la main droite il s’était saisi les doigts et le poignet de la main gauche ; et il les renversait en dessus, en dessous ; l’extrémité des doigts touchait au bras ; les jointures en craquaient ; je craignais que les os n’en demeurassent disloqués.)

MOI. — Prenez garde, lui dis-je ; vous allez vous estropier.

LUI. — Ne craignez rien. Ils y sont faits : depuis dix ans je leur en ai bien donné d’une autre façon ! Malgré qu’ils en eussent, il a bien fallu qu’ils s’y accoutumassent, et qu’ils apprissent à se placer sur les touches et à voltiger sur les cordes. Aussi à présent cela va, oui, cela va…

(En même temps, il se met dans l’attitude d’un joueur de violon ; il fredonne de la voix un allegro de Locatelli, son bras droit imite le mouvement de l’archet, sa main gauche et ses doigts semblent se promener sur la longueur du manche : s’il fait un ton faux, il s’arrête, il remonte ou baisse la corde ; il la pince de l’ongle, pour s’assurer si elle est juste ; il reprend le morceau où il l’a laissé ; il bat la mesure du pied, il se démène de la tête, des pieds, des mains, des bras, du corps […].)

Je reparlerai de tout cela plus tard. Reconnaissons tout de même qu’au violon l’oreille absolue est un peu plus utile parce que les notes ne sont pas faites. On ne saura jamais si c’est une difficulté qui fait perdre la tête, ou un cadeau formidable offert à tous ces jurés, dans tous les conservatoires du monde, qui secouent la tête comme des fous pour montrer à leur voisin qu’il y a eu une fausse note, alors qu’un enfant de deux ans s’en rendrait compte. On appelle ça la compétence. Comme la plupart du temps ils n’ont aucune idée sur la musique, ça leur permet de tenir des critères tangibles, d’éliminer tous ceux qui commettent des fausses notes.

En tout cas, un jour, sous la pression de mon professeur, en présence du journal local, on m’emmena en forêt pour prendre en dictée un ruisseau. J’en ressens encore maintenant une humiliation, comme si on m’avait pris pour un singe savant. J’avais surtout déjà l’impression qu’on me faisait faire des choses pour plaire à mes parents, ou pire, pour qu’ils puissent s’en vanter. J’ai mis beaucoup de temps à me débarrasser de ce sentiment, et à oser agir pour moi.

Assez vite, entre le violon et le piano, le violon s’est imposé. Mon frère a dû longtemps croire que je voulais juste l’embêter. En réalité, la situation était plus triviale : il me paraissait impossible de faire de la musique assis sur un tabouret. Je ressentais un besoin physique de me lever et même de marcher. Je me souviens d’heures entières passées à travailler en regardant par la fenêtre les gens, l’activité de la rue, chose impossible avec un piano. Atavisme inconscient du vieux nomadisme juif ? Je ne sais pas. C’est vrai qu’à cette époque beaucoup de grands violonistes étaient juifs, que le chemin semblait plus court que l’on ne croit entre le klezmer et Beethoven. On sait peu que, souvent, à l’entrée des camps de concentration, on a trouvé des tas entiers de boîtes de violon, comme si c’était l’ultime objet dont on se débarrassait. Apparemment, les plus beaux violons étaient « sélectionnés » et servaient aux musiciens, souvent très célèbres, qui ont finalement constitué les orchestres des camps, chargés de jouer lors des visites de grands dignitaires nazis. Ils jouaient aussi pendant les séances de fusillades collectives et de torture.

C’est vrai, on peut marcher en faisant du violon. Quel rêve !

Il y a cette idée que l’on porte tout le temps son instrument avec soi. Je suis à peu près persuadé que nous payons très cher ce plaisir, qu’une grande partie de la névrose des violonistes (outre la difficulté de l’instrument) vient du fait de jouer tout le temps sur le même violon. À force de connaître le moindre détail de son instrument, on amplifie incroyablement des différences minimes que presque personne n’entend, qui peuvent cependant nous plonger dans des états de doute énormes. Si, comme les pianistes, nous changions d’instrument dans chaque ville, peut-être serions-nous moins fous, moins obsessionnels. Il paraît qu’il est plus difficile de changer de violon que de piano, je n’en suis pas si sûr. Pourtant, ce rapport si intime, si délirant, fait partie intégrante du geste violonistique, il est constitutif de l’identité première du violoniste.

Accorder son violon soi-même, changer les cordes, le nettoyer, le ranger dans sa boîte tous les soirs, mettre de la colophane sur les crins de l’archet, détendre l’archet après avoir joué, tout cela peut créer une proximité quasi maladive. C’est là aussi que réside l’essence même du rapport au violon (sans pour autant tomber dans ces descriptions purement mythiques que donnaient certains violonistes du passé). On pouponne son violon, seulement après on souffre dessus.

Naturellement, après ce qu’ils avaient vécu en Israël-Palestine, nos parents nous ont inscrits très jeunes dans un mouvement de jeunesse sioniste socialiste appelé Hachomer Hatzaïr (la « Jeune Garde » en hébreu). On peut discuter l’idéologie sioniste, je l’ai discutée, voire rejetée plus tard. Il n’en reste pas moins que ce mouvement constituait une vraie organisation de jeunes marxistes. Trotski, malgré son opposition idéologique évidente au sionisme, lui rend un vibrant hommage dans sa préface au livre d’Abraham Léon, La Conception matérialiste de la question juive, en la décrivant comme l’organisation la plus aboutie de formation marxiste pour les jeunes dans le monde. À Metz, le mouvement était très minoritaire, c’est pourquoi nos parents nous y ont inscrits plus tôt que de coutume, pour faire nombre. À onze ans, nous recevions des cours sur le Manifeste du parti communiste, à douze sur la Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt. Nous étions très mal vus du reste de la communauté, pourtant celle-ci nous avait cédé (grâce à mon père, je crois) un petit local adjacent à la synagogue, où nous levions tous les dimanches le drapeau israélien et le drapeau rouge. Nous chantions toutes les chansons du répertoire communiste et prolétarien de l’époque, certaines en hébreu. Encore une fois, je me suis éloigné de cette pensée, mais on ne peut occulter que, contrairement à ce que l’on voudrait croire aujourd’hui, un courant marxiste sioniste a bien existé, qu’il a même été très important dans les tout débuts de l’histoire du sionisme moderne. À Metz nous étions extrêmement minoritaires, pourtant nous n’en représentions pas moins un vrai pôle progressiste au sein de la communauté. L’opposition entre ces courants et ceux de droite, voire d’extrême droite, au sein du mouvement sioniste, déclenchait une haine, une violence considérables. Quand nous jouions au ballon prisonnier, les religieux venaient nous dire que notre ballon n’était pas kasher, le Bétar, l’extrême droite, venait nous cogner régulièrement, nous traiter de communistes vendus aux Palestiniens. Certes, le sionisme de gauche s’est déconsidéré par la suite, on peut se poser des questions sur son bien-fondé, nous y reviendrons plus tard. Il n’en reste pas moins qu’il a existé, qu’il a prôné un État binational jusqu’en 1953. Une grande partie des dirigeants de la LCR des années 1960-1970 venait de l’Hachomer Hatzaï.

Plus tard, je me suis fait exclure pour antisionisme.

Nous n’en sommes pas encore là.

Ma mère veillait, elle ne pouvait me laisser trop longtemps éloigné de la Roumanie. Quand j’ai eu neuf ans, elle a décidé de m’emmener voir son pays natal. J’étudiais le violon depuis trois ans, et naturellement j’ai emporté mon instrument. Comme il fallait quand même faire semblant de passer de vraies vacances de famille juive émancipée et intégrée, et non se contenter d’effectuer le voyage nostalgique, douloureux d’une famille ex-soviétique obsédée par la Shoah, ma mère a décidé que nous irions passer une semaine à Mamaïa, sur la mer Noire, près de Constanza, la « Côte d’Azur roumaine ». Il s’agissait en fait d’une station balnéaire stalinienne, ceaucescienne, affreuse et décadente, une sorte de Sarcelles-sur-Mer à l’architecture soviétique très affirmée. Appliquant la vision communiste du tourisme international, hautement « révolutionnaire » et « intelligente », on avait construit les bâtiments selon la nationalité des touristes. Ainsi, les Français étaient obligés de loger dans un immeuble avec le drapeau français à l’entrée. Au petit déjeuner, la soi-disant baguette était molle comme un marshmallow, le beurre ressemblait à de la margarine mélangée à du petit-lait, la confiture aux fruits rouges était une confiture de prune d’un brun vert indéfinissable, la même que dans tous les pays de l’Est pendant des dizaines d’années (on trouve encore aujourd’hui la même confiture en Albanie ou en Chine). L’œuf coque à la française, entre l’œuf mollet et l’œuf dur, avec le blanc un peu jaune et le jaune un peu gris.

Si on avait la chance d’avoir lié une amitié « sincère » avec un Allemand sur la plage, on pouvait exceptionnellement participer à un dîner dans l’immeuble pour Allemands, où l’on dégustait la choucroute, qui était en fait une salade de chou froide, avec deux saucisses improbables, un morceau de pain noir entre le beignet et le pain de mie.

Le plus important dans ce voyage, où j’ai appris à dire fièrement multsumes fumos, « merci beaucoup » en roumain, fut qu’un jour apparut une petite affiche dans le hall de l’hôtel annonçant, pour le samedi soir, le concert d’un quatuor à cordes dans le salon de l’hôtel. J’étais très excité. Je continuais à faire un peu de violon tous les jours dans ma chambre d’hôtel ; j’étais jeune, assez petit, je jouais encore sur un demi. Le jour du concert, pendant que je travaillais, quelqu’un frappa à la porte. Ma mère, un peu paranoïaque, non sans raison, avait peur qu’on eût découvert qu’elle n’était pas une « vraie Française », mais une ex-Roumaine soviétique exilée ; après un temps de réflexion, elle ouvrit ; après tout, ce pouvait être la femme de ménage. C’était le premier violon du quatuor ; il voulait savoir qui était cet enfant qui travaillait son violon. La crainte dissipée, ma mère se mit à lui parler en roumain, j’étais extrêmement impressionné. Il me félicita, nous invita très formellement au concert. Le soir, lorsque nous nous sommes installés à nos places, le violoniste a entrouvert le rideau qui séparait la sorte de loge du salon et a joué quelques notes du petit concerto que je travaillais. J’étais ébloui, ému au plus profond de moi-même, j’avais l’impression de rentrer dans la famille des musiciens.

Cet axe roumain (sans jeu de mots) m’a, d’une certaine façon, toujours suivi. Quelques années après, j’ai passé le concours Enesco à Bucarest, où j’ai reçu le prix de la meilleure interprétation de la Troisième Sonate pour violon et piano de Georges Enesco, ce qui a fortement déplu aux membres roumains du jury ; comment un non-Roumain pouvait-il comprendre la musique de Georges Enesco ? Plus tard encore, nous avons enregistré cette même sonate (« sur des airs populaires roumains ») avec Jean-Claude Pennetier, et nous sommes allés la jouer en Roumanie, y compris à Botoşani (ville natale de Georges Enesco). Par la suite, nous avons conçu avec Charles Berling un spectacle sur la rencontre entre Glenn Gould et Yehudi Menuhin, dans lequel l’évocation d’Enesco, un des professeurs les plus importants de Menuhin, occupait une place notable, où nous évoquions le premier voyage du violoniste dans les Carpates, pour retrouver Enesco, le « prince roumain ».

Entre les deux, j’avais créé le Concerto d’Aurel Stroë, grand compositeur roumain, qui avait dû s’exiler, victime du « jdanovisme » local exercé par le pouvoir de Ceauşescu.

Au retour de ce voyage, ma mère m’a raconté pour la première fois l’histoire qu’elle m’a racontée de nombreuses fois plus tard, qui a changé de version à plusieurs reprises. Cette histoire m’a bouleversé, je la raconte encore parfois dans des interviews. Elle explique pourquoi ma mère m’a fait faire du violon.

Après la guerre, en Roumanie et particulièrement à Cluj, ville universitaire où elle avait suivi ses études, ma mère était de plus en plus impliquée dans les mouvements sionistes de gauche. Elle militait clandestinement, sans le cacher à mon grand-père qui, tout en étant d’accord avec elle, avait très peur ; il savait que si cela allait trop loin, il perdrait son travail.