Après l'école. Entretiens sur la vie et les vertus du vénérable de La Salle . (Par C. d' Aulnoy.)

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Lefort (Lille). 1868. La Salle, J.-B. de. In-16, 108 p..
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Publié le : mercredi 1 janvier 1868
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APRÈS L'ÉCOLE
ENTRETIENS
SUR LA VIE ET LES YERTCS DU
\'INÉr.ABLE DE LA SALLE
PAR C. L'Al'LNOY
f V
LILLE
J. LKIUKT, ÉDITEUR
MAISON A PARIS
HUE DES fAINTS- PÈRES , 30
APRÈS L'ÉCOLE
— In -1 2. 4 sûi'iu. —-
1
APRES L'ÉCOLE -
ENTRETIENS SUR LA VIE ET LES VERTUS
*
VÉNÉRABLE
D ':.-HA SALLE
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: V
LIBRAIRIE DE J. LEFORT
IMPRIMEUR ÉDITEUR
LILLE
rue Charles de Muyssart
PRÈS L'ÉGLISE NOIRE-DAME
PARIS
•ue des Saints-Pères, 30
J. MOLLIE, LIBR.-GÉRANT
Propriété et droit de traduction réservés
1 I"
.-08
PRÉFACE
Il est des vies qui ne sauraient être
trop souvent racontées; telle est celle
- du vénérable Jean-Baptiste de la Salle.
Un ami dévoué de la jeunesse, prêtre
et missionnaire apostolique, a pensé que,
présentée sous la forme attrayante du
dialogue, cette histoire, si remplie d'in-
térêt et d'enseignements précieux, serait
peut-être mieux comprise des jeunes
gens et, que dans tous les cas la lecture
leur en semblerait plus agréable. C'est
ce pieux travail, que nous avons cru
VI
devoir développer un peu, que nous
offrons ici à la jeunesse chrétienne.
Puisse-t-il inspirer à nos lecteurs quel-
ques bonnes pensées, quelques salu-
taires réflexions, puisse-t-il surtout ra-
mener quelques esprits à la saine
appréciation des bienfaits semés en si
grand nombre par les saints, dans la
société moderne, et nous nous estime-
rons complètement récompensé du léger
labeur que nous a causé cet humble
essai.
A. D.
PERSONNAGES:
MAXIME, quinze ans, — piété et talent.
THÉOPHlLE, quatorze ans, .:. piété, peu d'intelligence.
EDOUARD, quatorze ans, — légèreté et paresse.
EUSÈBE, treize ans, — piété, amour de la lecture.
THÉODORE, douze ans,_ — piété, intelligence ordinaire.
EUGÈNE, douze ans, — excellentes dispositions.
2
APRES L'ECOLE
Eugène. Vous n'avez pas idée combien j'étais
effrayé de mes débuts à l'école. En y. venant ce
matin pour la première fois, j'aurais pleuré si
j'avais osé.
Maxime. Etes-vous encore dans les mêmes
dispositions ?
Eugène. Bien loin de là. Je suis rayi de
tout ce que j'ai entendu, de tout ce que j'ai vu.
J'aime déjà les chers frères de tout mon. cœur.
Théophile. Ce n'est pas étonnant; ils sont
si doux, si bienveillants !
Eugène. Et si patients surtout ! Avez-vous
— 10 —
remarqué avec quelle bonté le cher frère qui
m'interrogeait, a attendu que ma première émo-
tion fût passée, et avec quel talent il a su, sans
en avoir l'air, me venir en aide? cela m'a rendu
tout de suite mon courage.
Théophile. Certes, ce n'est pas la faute de
ces bons frères si nous ne faisons pas de pro-
grès; ils mettent tout leur cœur à nous instruire.
Par malheur, l'étude est si pénible, si difficile,
qu'en dépit de tous leurs soins et de toute ma
bonne volonté , je n'arriverai jamais à grand'chose.
Eugène. Vous trouvez l'étude pénible? il
me semble, au contraire, qu'aucun travail n'est
plus agréable et plus doux.
Théophile. C'est que vous avez de la fd-
cilité, tandis que moi.
Maxime. Vous, mon cher Théophile, vous
avez ce qui vaut mieux encore que de la facilité :
la confiance en Dieu et la bonne volonté.
Théophile. Du moins autant que je le puis;
mais ma pauvre tête est si dure!
Maxime. Votre persévérance à vous instruire
n'en a que plus de mérite.
— 11 .-
Eusèhe. Aussi vous pouvez être certain que
le boq pieu vous fera triompher de toutes les
difficultés.
Théophile. Le pensez-vous, vraiment?
Eusèhe. J'en suis sûr; Dieu n'y peut man-
quer, puisqu'il t'a lui-même formellement pro-
mis.
Edouard (d'un ton moqueur). Ah! par
exemple, je ne savais pas que le bon Dieu eût
jamais rien promis à notre ami Théophile. Et
quand lui a-t-il parlé, s'il vous plaît? -
Maxime. Edouard, prenez garde ; si, dès
les bancs de l'école, où tout se réunit pour nous
inspirer le respect et l'amour de la religion, vous
plaisantez ainsi des choses les plus saintes, que
ferez-vous dans le monde, où trop souvent tout
conspire pour détourner de ce respect ?
Édouard. Allez-vous me sermoner 'jusqu'à
ce soir pour une plaisanterie sans conséquence?
Eusèbe. Une plaisanterie, quand il s'agit de
la parole de Dieu. Ah ! cher Edouard, que pen-
seraient nos dignes instituteurs s'ils jpuo enten-
daient ?
— 12 —
Edouard. Ma foi!:.
Théophile (d'un ton doux et conciliant).
Edouard réfléchira une autre fois avant de par-
ler; pour le moment, mon bon Eusèbe, je se-
rais heureux de savoir quelles sont les paroles
du saint Evangile que vous alliez m'appliquer.
Eusèbe. Ne l'avez-vous pas deviné : « Ve-
nez à moi vous qui êtes chargé et qui prenez de
la peine, et je vous soulagerai 1. » Or, comme
je sais que vous allez à Jésus eu toute confiance
et simplicité de cœur, je sais aussi qu'il vous sou-
lagera; c'est-à-dire qu'il vous facilitera ces études
que vous ne poursuivez qu'en vue de lui plaire et de
le servir ; car, si je ne me trompe, vous aspirez à
vous mettre en état d'entrer, d'ici à quelques an-
nées, dans le pieux institut des Frères.
Théophile. C'est là, en effet, mon am-
bition; mais en serai-je jamais capable?
Théodore. En attendant le moment où nous
pourrons sérieusement penser à enseigner les
autres, songeons à notre propre instruction. Je
serais curix de savoir quelle impression nos
i Matth. xi. 28.
— 13 —
classes ont fait sur notre nouveau camarade.
Eugène. Une impression très-profonde et
très-salutaire, je vous assure. Ces statues, ces
tableaux de piété, ces sentences si bien choisies
qui décorent les murs, m'ont paru un ornement
aussi agréable aux yeux qu'utile au cœur et à l'es-
prit ; j'ai étudié avec un calme et un goût que je
n'avais jamais eu pour le travail, et j'ai senti en
moi un sentiment nouveau et délicieux.
Maxime. Serez-vous assez bon pour nous
faire connaître ce sentiment ?
Eugène. Très-volontiers, si toutefois cepen-
dant il m'est possible de l'exprimer : Je me sentais
sous l'œil même de Dieu, et pénétré d'une lumière
intérieure qui me montrait le devoir, pour l'écolier
chrétien, de mettre à profit les années de la jeu-
nesse ; je comprenais, ce que je n'avais jamais
aussi bien compris, le dévouement de ces maîtres
qui ont renoncé à tout, par amour pour l'enfance ,
et la nécessité de reconnaître ce dévouement, en
profitant de leurs soins, et en leur rendant en
échange affection, reconnaissance et respect.
Edouard. Eh , quoi ! en une seule matinée ,
— 14 —
les quatre à cinq tableaux qui cachent les murs si
tristes de nos classes. j'allais dire de notre prison,
vous ont dit tout cela?. ils ne m'en ont point dit
autant depuis quatre à cinq ans que je ne fais
guère autre chose que de les regarder du matin
jusqu'au soir.
Maxime. Vous vous calomniez , Edouard !
mais écoutons notre nouvel ami.
Eugène. Il y a surtout le portrait d'un frère
aux cheveux blancs, à la figure douce et sereine,
dont les regards bienveillants me semblaient péné-
trer jusque dans mon cœur. J'ai fait tous mes efforts
pour déchiffrer le nom placé au bas de la gravure,
mais en vain, le cadre étant posé trop haut.
Edouard. C'est le portrait du fondateur de
l'institut des Frères, le vénérable Jean-Baptiste de
la Salle.
Théodore. La première fois que je suis venu
à l'école, j'ai été également frappé de l'expression de
ce portrait, et je crois pouvoir affirmer que le peu
de progrès que j'ai fait, je le dois, après l'aide
de Dieu, à l'habitude que je pris dès lors de ne
jamais entrer dans la classe sans saluer le véné-
— 15 —
rable de la Salle et sans me mettre sous sa protection.
Eugène. C'est là une excellente pratique , et
je l'adopte de grand cœur.
Edouard. Il paraît que les chers frères
placent ce portrait dans toutes leurs classes.
Maxime. Et ils ont bien raison; ils ne sau-
raient trop populariser les traits et le souvenir de
celui qui fut un des plus insignes bienfaiteurs des
classes laborieuses, puisque le premier il se dévoua
à généraliser parmi elles le bienfait de l'instruc-
tion. Peu de grands hommes méritent à aussi juste
titre les hommages et la reconnaissance du peuple.
Edouard. Comme vous y al'ez, Maxime!
Que M. de la Salle ait été un saint, je ne le
conteste pas; qu'il ait été comme vous le dites,
un des bienfaiteurs de l'humanité, soit encore;
mais pour un grand homme.
Eusèbe. Ta te condamnes toi-même, Edouard ;
si le vénérable fondateur des Frères est un saint, il
est un grand homme; car j'ai toujours entendu dire
que les véritables grands hommes étaient les saints.
Edouard. Pas du tout, mon cher; les
grands hommes sont les héros dont des actions
- 16 —
d'éclat ont immortalisé le nom, et la sainteté
n'a que faire là-dedans.
Eusèbe. De sorte que les martyrs
Edouard. Les martyrs, c'est une autre
affaire ; leur mort est par elle-même une action
d'éclat, et à ce titre ils ont droit à être classés
parmi, les grands hommes. Tels sont encore les
grands génies dont s'honore l'Eglise : écrivains,
orateurs, savants. Mais quant aux saints ordinaires,
le vénérable de la Salle par exemple , ce sont des
hommes de beaucoup de mérite sans doute , mais
qui ne sauraient prétendre à ce titre que Maxime
lui décernait si pompeusement tout à l'heure.
Maxime. Mon pauvre Edouard , tu plaides
une cause d'autant plus mauvaise , que tu as eu
soin dès les débuts de te condamner toi-même.
Edouard. Je voudrais bien voir cela par
exemple.
Maxime. Rien de plus aisé que de te le prou-
ver. Il me suffit d'accepter, toute fautive qu'elle
est, la définition que tu viens de nous donner
d'un grand homme; car, même en te suivant sur
ce terrain où tu t'es placé, il me sera facile de
— 17 —
revendiquer le titre de grand homme en faveur du
saint fondateur d'un institut auquel des millions de
jeunes gens ont dû le précieux bienfait de l'instruc-
tion , et qui, par suite , a fait faire un pas immense
à cette civilisation dont notre siècle est si fier.
Edouard. As-tu bien réfléchi à ce à quoi
tu t'engaces
Maxime. Parfaitement.
Edouard. Ainsi tu prétends prouver que le
vénérable de la Salle a. fait des actions d'éclat.
Maxime. Et de plus qu'il a déployé une
grandeur d'âme et un héroïsme qui dépassent,
même au point de vue des jugements du monde, -
ce qui a été le plus admiré, non-seulement dans les
dans les grands hommes des âges chrétiens, mais
encore dans les sages et les philosophes les plus
vantés de l'antiquité.
Edouard Oh ! oh !
Eugène. Nous sommes tout oreilles, tout
attention, et, en ce qui me concerne, je puis
ajouter, tout rempli de curiosité. Car je vous avoue
que je ne sais rien de cette vie qui s'annonce à
moi si intéressante et si belle.
— 18 —
Théodore. Puisque notre nouveau camarade
ne connaît pas l'histoire du vénérable de la Salle,
nous vous saurons gré, mon cher Maxime, de ne
point vous borner aux traits de cette histoire qui
se rapportent à votre sujet, mais de vouloir bien
entrer dans tous ses détails principaux ; nous ne
serons pas moins charmés qu'Eugène, d'entendre
ce récit.
Maxime. Dites-moi d'abord , mon cher Eu-
gène , quelle idée vous faites-vous de la naissance
du vénérable de la Salle, et de l'origine de sa vo-
cation ? j'entends des sentiments et des motifs qui
dirigèrent sa pensée vers les besoins intellectuels"
du peuple, et le portèrent à chercher les moyens de
procurer à tous cette nourriture de l'intelligence
et du cœur qui n'est pas moins nécessaire à l'homme
que les aliments destinés à entretenir les forces de
son corps, ainsi que le dit le divin Sauveur :
« L'homme ne vit pas seulement de pain. »
Eugène. J'imagine que né de parents pau-
vres, il dut lutter contre beaucoup de difficultés
pour parvenir lui-même à s'instruire, ce qui lui
donna un grand désir de soulager ces misères mo-
— 19 —
raies dont il était le témoin journalier et dont il
avait même couru risque de devenir une des
victimes.
Maxime. Pas du tout ; et dès ce premier pas
que nous faisons dans l'histoire de notre pieux
héros, vous allez découvrir un de ses droits au
titre de grand homme. Le vénérable de la Salle
naquit dans une famille noble et riche , dont il
était le fils aîné, et par conséquent le continuateur
des titres, des charges et d'une grande partie des
richesses. Or, il eut le courage de renoncer à tout
cela, dans le seul but de procurer la gloire de Dieu
et le bien des âmes. Que vous semble-t-il d'un si
beau désintéressement?
Eugène. Je le trouve d'autant plus admi-
rable , que j'ai toujours entendu dire que les nobles
et les riches méprisaient le pauvre monde et ne
s'en occupaient guère que pour l'opprimer et le
dédaigner.
Eusèbe. Grand Dieu! où avez-vous ouï dire
pareille chose?
Eugène. Mais. à peu près partout.
Maxime. C'est là, en effet, un des préjugés
— 20 —
que les ennemis de l'ordre social s'efforcent de
propager avec le plus de zèle. Rien de plus faux
cependant, en ce qui touche au moins à notre
catholique France, où une des premières préoc-
cupations de la noblesse et de la bourgeoisie a été
de tout temps l'amélioration morale et .matérielle
des classes populaires. Je ne chercherai d'autres
preuves à opposer à cette odieuse calomnie, que
cette remarque, qui est d'ailleurs une réponse à la
première observation d'Eugène : Les bienfaiteurs de
l'humanité travailleuse et souffrante sont tous ou
presque tous sortis de ces classes élevées dont on
veut systématiquement faire des ennemis de ce
même peuple qui leur doit tant.
Edouard. N'y a-t-il donc point, à votre
avis, de riches égoïstes , d'âmes avides qui
exploitent le pauvre à leur profit, et qui laisseraient
mourir un homme comme un chien , plutôt que de
se priver d'un plaisir, ou même de se détourner
de leur route pour lui tendre en passant une main
secourable.
Maxime. Hélas ! il y a de ces riches ; on ne
peut le nier; il y en a toujours,eu , témoin la para-
— 21 —
bole de l'Evangile; il y en aura toujours, car les
faiblesses et les passions de l'humanité dureront
autant que le monde. Mais pourquoi insister sur
ce triste tableau des mauvais riches ? n'y a-t-il pas
à placer en regard celui non moins sombre et non
moins fréquent du mauvais pauvre , c'est-à-dire
de ces esprits mal faits, jaloux, que le bonheur
d'autrui offusque, que le bienfait même aigrit, que
l'envie et la colère abrutissent au point d'en faire des
êtres sauvages et cruels, prêts à toutes les violences
quand il s'agit d'assouvir une haine insensée. Mais,
grâce à Dieu , de part et d'autre c'est là l'exception.
Eugène. Ce n'est pas ce que l'on dit géné-
ralement.
Maxime. Parce que généralement on se plaît
à grossir le mal, à atténuer le bien. Mais croyez-
moi, car je vous répété ici l'opinion d'esprits sages
et éclairés, ce qui manque aux différentes classes
de la société pour se rendre justice réciproque-
ment , c'est de se mieux connaître. Or, les mœurs
- sociales tendent chaque jour à effacer les dernières
barrières qui les ont jusqu'ici séparées ; la facilité
des voyages, les progrès de l'instruction, le déve-
— 22 —
loppement de l'intelligence dans les masses, et
plus que toute autre chose peut-être, l'unité de
langage qui, grâce aux écoles, tend à se substituer
aux nombreux idiomes qui, sous le nom de patois,
parquaient en quelque sorte les hommes et les
idées dans une foule de milieux différents, —
grâce, dis-je, à toutes ces causes de rapproche-
ment, on s'appréciera davantage et sans se con-
fondre, car la différence des rangs est une des
nécessités de la vie sociale; sans se confondre,
dis-je, les classes de la société continueront à
s'entr'aider, non plus en s'observant avec inquié-
tude et en se dénigrant sans cesse, mais en s'ai-
mant et en s'estimant réciproquement.
Théodore. Dieu vous entende, Maxime;
mais nous voilà bien loin du vénérable de la Salle.
Maxime. Pas si loin que vous semblez le
croire, car ce résultat sera le triomphe de l'esprit
chrétien; et qui aura le plus contribué à ce triomphe,
si ce n'est celui auquel on doit ces maîtres dévoués
de la jeunesse, qui rompent, au peuple, avec tant de
sollicitude et de zèle le pain fortifiant de la parole
divine , en même temps qu'ils font briller à son
— 25 —
intelligence les clartés fécondes de l'instruction?
Eugène. Savez-vous que je ne me lasse
point de vous admirer, M. Maxime? ocom ment , à
votre âge, pouvez-vous raisonnerJlvec tant de force
et de justesse ?
Maxime. Je viens de vous le dire : je ne
suis ici que l'écho des leçons qui nous sont données
chaque jour..Mais il ne s'agit pas de mi.
Eusèbe. Si vous voulez ramener bien vite
Maxime à son sujet, vous n'avez qu'à lui faite un
compliment. En cela encore il est l'écho des chers
frères, dont la modestie et l'humilité sont connues.
Maxime. Je dirai donc que M. de la Salle
naquit le 30 avril 1751 , d'une famille fort con-
sidérée dans la province de Champagne. Son père,
messire Louis de la Salle, magistrat de grand mé-
rite et chrétien fervent, était conseiller au présidial
de Reims ; et sa mère, madame Nicole Moët de
Brouillet, se faisaient distinguer autant par l'éclat
«
de ses vertus que par la position élevée où la pla-
çait sa propre noblesse et celle de son mari.
Les deux époux avaient cette haute idée, ce sen-
Liment du devoir paternel et maternel qui est la
— 24 —
base et la force de la famille; ils pensaient qu'il
n'est jamais trop tôt pour^ élever le cœur et l'esprit
de l'enfant vers le Dieu qui s'est'fait enfant et qui
qui a glorifié -l'enfance,. Dès le berceau donc,"ils
parlèrent au petit Jean-Baptiste du puissant et
miséricordieux Maître du ciel et de. la terre. Ils
lui montraient tour à tour le doux Jésus caché
dans la crèche, et lui ouvrant ses petits bras;
prêchant au milieu de la foule, et là encore,
s'adressant à lui, par ces paroles dont un jeune
cœur devrait sans cesse entendre l'aimable et tou-
chant appel : « Laissez venir à moi les petits
enfants; D et enfin sur le Calvaire, lui tendant ses
bras ouverts pour l'attirer à lui, disant : a C'est

pour toi et pour les enfants .comme toi que j'ai
souffert et que je suis mort, afin que vous soyez
bons et sages et que vous vous prépariez dès au-
jourd'hui une vie utile et heureuse.
Et le petit Jean-Baptiste comprit si bien cet
amour du divin Sauveur ; il entendit si distincte-
ment cette voix divine qui nous appelle tous au
bonheur de la vie chrétienne , qu'il ne voulut plus
connaître d'autres joies, entendre d'autres appels.
— 25 —
9.
Edouard. Cela veut-il dire, qu'il n'aimait
point comme les autres enfants les jeux et les
distractions.
Maxime. Ses jeux et ses distractions avaient
du moins un caractère particulier et respiraient
déjà je ne sais quel parfum de sainteté qui en fai-
saient un objet de vénération pour ceux qui l'ap-
prochaient. Il avait la ferveur et la pureté d'un
ange. D'un caractère doux et prévenant, son hu-
meur était égale et sereine. Sa plus grande joie
était d'assister à la messe, surtout d'y servir le
prêtre à l'autel. Chez lui, il employait ses heures
de récréation à orner un petit oratoire et à imiter
les cérémonies du culte divin.
Eusèbe. On-peut, il me semble, comparer
ce pieux enfant au fils de Tobie, dont il est dit
« qu'il ne parut jamais rien de puéril en lui. »
Eugène. J'imagine qu'un enfant aussi sé-
rieux devait aimer la lecture, et je vous avoue
que je serais enchanté qu'il en fut ainsi, car ayant
pour les livres une véritable passion, je serais- tout
, fier de partager ce goût avec le saint fondateur de
l'institut, dont je me fais gloire d'être un des élèves.
— 26 —
Maxime. Oui, le jeune de la Salle aimait
la lecture, mais seulement ceile des livres sérieux;
de plus, mon cher Eugène, il n'avait de passion
que pour le bien et le salut des âmes ; car il savait,
- et il ne se fût point élevé si haut s'il l'eût
ignoré , — il savait que la modération en tout, est,
à tous les âges, le premier des devoirs.
Edouard. Pourriez-vous nous dire quels
étaient les livres que lisait le petit Jean-Baptiste?
Maxime. Des livres sans doute proportionnés
à son âge, mais toujours des livres édifiants. La
Vie des Saints avait pour lui un attrait particulier,
à en juger par ce fait que rapportent ses historiens."
Un jour qu'il y avait grande réception chez son
père, l'enfant allait d'un groupe à l'autre, souriant
par instinct de la politesse et du devoir, mais sans
parvenir à cacher l'ennui qu'il éprouvait; un de ses
parents lui ayant demandé comment il pourrait lui
être agréable et le distraire, l'enfant l'emmena en
courant dans un coin du jardin, et lui mettant un
livre entre les mains , « Lisez-moi un peu de ce
beau livre, » lui dit-il en se jetant dans Fes bras. Or
ce livre c'était la Vie des saints.
— 27 —
Edouard. Je ne lui aurais point disputé pa-
reil plaisir, car rien ne m'ennuie autant que cette
lecture.
Eusèbe. Parce que vous l'écoutez avec un
parti pris de ne point vous y intéresser.
Maxime. Cet attrait pour la lecture des
vies de saints est du reste commune à toutes les
âmes désireuses d'avancer dans les voies de la vertu
et de la grâce.
Théophile. Où irait-on, en effet, puiser
avec plus d'abondance l'amour du bien , que dans
l'histoire de ces beaux modèles.
Edouard. Des modèles ! comme si la vie
qu'ont menée les saints était praticable dans le
monde et au temps où nous vivons ! Que ce soit ad-
mirable, je le veux bien; mais imitable, c'est
autre chose.
Maxime. Vous vous trompez , Edouard , les
saints sont nos frères, nos devanciers dans la voie
où nous marchons après eux. Ce qu'ils ont fait, à
part certaines actions d'éclat, certains actes excep-
tionnels et héroïques qui probablement ne se re-
produiront point dans la modeste existence à
1
— 28 —
laquelle nous sommes appelés, nous pouvons, nous
devons le faire.
Théodore. N'allez-vous pas trop loin, mon
cher Maxime?
Maxime. Je vous répondrai avec un grand
serviteur de Dieu, saint Grégoire de Nysse : « Ho-
norons les saints par une piété semblable à leur
piété, par une conformité parfaite de notre con-
duite et de nos mœurs avec les leurs. Songeons
que ce n'est point à eux seuls que Dieu a donné
sa grâce ! Nous avons les mêmes commandements
à observer, la même morale à mettre en pratique.
Enfin, c'est le même juge qui doit distribuer les
prix aux combattants, et il nous propose à tous le
même but, la même récompense. » C'était là sans
doute la conviction du pieux Jean-Baptiste de la
Salle, la vie telle qu'il l'ambitionnait lui apparais-
sait comme dans un miroir fidèle dans ces beaux
récits de l'histoire des saints. Il n'est donc pas
étonnant qu'il y trouvât un grand charme.
Eugène. Son goût pour l'état ecclésiastique
dut se déclarer de bonne heure.
Maxime. Dès l'âge de neuf à dix ans, il s'en
— 29 —
3*
ouvrit à sa pieuse mère ; mais comme il était l'aîné
et par conséquent le chef futur de la famille, ses
parents, malgré leur piété, s'efforcèrent de le dé-
tourner de cette vocation. Jean-Baptiste , toujours
docile, s'efforça de combattre en lui là voix qui
l'appelait à Dieu. Il continua à s'adonner avec ar-
deur au travail, mais sans tourner ses études d'une
manière spéciale vers l'enseignement ecclésiastique.
Cependant, tout en s'efforçant d'entrer dans les vues
de sa famille, il n'avait garde d'étouffer en lui la voix
de Dieu et chaque jour, il entendait cette voix qui
lui répétait plus clairement : Je t'ai choisi pour être
un des ministres de ma parole et de mes miséricordes.
Edouard. Mais en se croyant ainsi appelé
par Dieu, ne peut-on se tromper ?
Maxime. Cela arrive souvent : aussi dans les
séminaires comme dans les ordres religieux a-t-on
soin d'éprouver longuement et soigneusement les vo-
cations. Quant à celle du vénérable de la Salle, elle
était bien vraie, bien solide; car elle ne varia ja-
mais. Tandis que par obéissance il se taisait, ses
parents eurent une preuve que ses désirs n'avaient
pas changé d'objei. -
— 30 —
Théodore. Je ne me rappelle point cet épi-
sode de la vie du vénérable.
Eusèbe. Comment, tu ne te souviens pas de
ce qui se passa au sujet de musique !
Théodore. Ah! j'y suis, M. Louis de la
Salle, qui était grand amateur de musique et musi-
cien lui-même, ayant reconnu dans son fils aîné les
éléments d'une voix magnifique, veut lui donner un
maître de chant. Le jeune homme élude cette offre ;
le père insiste ; Jean-Baptiste refuse avec respect,
mais avec fermeté.
Edouard. Pourquoi ce refus, et quel mal
y a-t-il à apprendre la musique? ne s'en sert-on pas
d'ailleurs pour donner plus d'éclat aux solennités
religieuses ?
Maxime. Jean-Baptiste de la Salle ne voyait
certes aucun mal à apprendre la musique, et il n'eut
pas mieux demandé que de développer sa voix pour
l'unir à celles des fidèles chantant les louanges du
Seigneur; mais il savait qu'un talent de ce genre
serait, dans les vues où son père le lui désirait, un
lien de plus qui l'attacherait au monde ; d'ailleurs,
les airs profanes qui ont cours dans les réunions
— 31 —
mondaines et même dans l'intimité des familles
les mieux réglées, n'étaient point dans les goûts de
son esprit sérieux et méditatif.
Eugène. Vous ne nous avez point dit où le
jeune de la Salle fit ses études.
Maxime. Au collége de l'Université, fondé
à Reims en 1S54. Il s'y fit chérir de ses maîtres et
de ses camarades.
Edouard. De ses maîtres, je le comprends ;
mais de ses camarades, je me l'explique plus dif-
ficilement ; car ce ne devait pas être un bien joyeux
•*
compagnon que ce jeune garçon si raisopnable, si
concentré, qui ne se mêlait à aucun jeu.
Maxime. Combien vous vous trompez dans
toutes vos appréciations sur notre saint, mon cher
Edouard ! Parce qu'il était sérieux, vous vous le
figurez triste et morose ; parce qu'il aimait à mé-
diter sur son avenir, vous le jugez concentré en
lui-même. Tout à l'heure nous vous entendrons
l'appeler misanthrope ! Oh , qu'il y a loin de ces
fantômes de votre imagination au véritable ca-
ractère de la piété, dont le propre, loin de rendre
rude et austère dans les rapports de la vie , est de
— 32 —
donner à ces rapports cet esprit d'onction , de dou-
ceur , d'obligeance, d'amabilité qui est comme
l'essence même du christianisme.
Edouard. Ce qui prouve..:.
Maxime. Que sévère pour lui-même, Jean-
Baptiste de la Salle était, comme tous les jeunes
gens réellement pieux, plein de condescendance
pour ses camarades. Evitant leurs jeux tant qu'il le
pouvait, sans les désobliger, quand il fallait s'y
mêler, il le faisait avec cette bonne grâce , cet en-
jouement qu'inspire une conscience tranquille et
contente d'elle-même. Avide déjà de contribuer à la
perfection du prochain, il savait, avec un tact mer-
v veilleux , faire ressortir du jeu même l'occasion
d'une bonne pensée , d'un sage conseil, d'une heu-
reuse résolution , de telle sorte que si son exemple
dans les classes était d'une portée immense, son
ascendant en dehors des classes avait des résultats
plus avantageux encore. Et remarquez que la part
même que , contre ses goûts , il prenait aux plaisirs
de ses condisciples, n'était point perdue pour son
esprit observateur. C'est là , on n'en peut douter,
qu'il acquit cette connaissance profonde du cœur
— 33 -1—
des enfants, de ses tendances, de ses aspirations,
de ses besoins et aussi de ses défauts , connaissance
qui se révèle si admirablement dans la méthode
et dans les directions qu'il a laisées à son institut.
Eugène. Vous nous avez dit que la famille
de la Salle avait d'abord fait obstacle à la vocation
du jeune Jean-Baptiste : comment vint-il à bout de
lever ces obstacles ?
Maxime. En cela il n'éprouva pas les diffi-
cultés qu'il était en droit de redouter. Ses parents,
qui, tout en cherchant à le dissuader, admiraient
secrètement en lui les heureux effets de l'Esprit de
Dieu, craignirent de s'opposer plus longtemps aux
desseins évidents de la Providence: sur leur fils,
et ils le laissèrent enfin libre d'obéir à l'appel du
Seigneur. Sans perdre de temps, le jeune étudiant se
présenta à la tonsure, qui lui fut donnée dans la
chapelle archiépiscopale de Reims. Ce premier pas
dans les ordres sacrés ouvrit à l'heureux lévite
une telle source de grâces, que dès lors on put pré-
voir que le Ciel le destinait à quelque œuvre émi-
nente et à une sainteté hors ligne.
Eugène. Quel âge avait-il alors?
— 34 —
Maxime Guère plus de onze ans.
Eugène. Je ne croyais pas qu'on put s'en-
gager si jeune dans les ordres.
Maxime. D'abord la tonsure n'est point un
engagement définitif; ensuite les coutumes de l'E-
glise ont beaucoup changé depuis cette époque,
tant en ce qui touche aux usages du clergé séculier
qu'en ce qui concerne le clergé régulier.
Théodore. Vous venez, cher Maxime, de
vous servir d'expressions que j'ai entendu souvent
employer , mais sans en bien savoir le sens. Quel
différence établissez-vous donc entre le clergé sé-
culier et le clergé régulier?
Maxime. Le premier comprend les ecclé-
siastiques qui vivent dans le siècle, c'est-à-dire
dans le monde , et qui sont spécialement chargés
de diriger la conscience des fidèles et de leur pro-
curer les secours et les sacrements de la religion ,
tels sont les évêques, les curés, les vicaires1. Le
second comprend les religieux appartenant aux dif-
férents ordres monastiques, en un mot, tous les
1 Ceci n'est exact que pour la France, car en certains pays
les religieux peuvent exercer ces fonctions ecclésiastiques.
— 35 —
ecclésiastiques vivant sous une règle particulière.
"v
- Eusèbe. Voulez-vous me permettre de vous
demander encore une explication? vous venez de
nous dire que les coutumes de l'Eglise ont changé
en France; je croyais que, depuis sa fondation, l'E-
glise n'avait jamais varié.
Maxime. Et vous aviez raison, c'est même là
un des caractères auxquels on reconnait la divinité de
l'Eglise catholique. Telle elle a été établie par Jésus-
Christ il y a dix-huit cents ans, telle elle se présente
encore à notre admiration 3 à nos respects , à notre
obéissance. Nous croyons , nous pratiquons ce que
croyaient, ce que pratiquaieut les chrétiens des pre-
miers siècles. La doctrine et la morale évangélique
n'ont pas varié d'un iota. Mais à côtè de cette
partie immuable qui est l'Eglise elle-même, il y
a une partie accessoire qui a dû se modifier selon
les besoins de la société ; c'est ce qu'on appelle la
discipline, c'est-à-dire certains usages, certaines
Jormes dans l'organisation et l'administration ecclé-
siastiques. Toutefois, et.bien qu'elles ne portent que
sur les détails, ces modifications ne s'accomplissent
qu'avec une extrême prudence et à la condition
— 36 —
d'être sanctionnées par le souverain Pontife, après
avoir été examinées et approuvées par la sacrée
congrégation des rites à Rome. C'est ainsf qu'en
ce qui touche à notre sujet, la loi organique qui
suivit le concordat de d801 supprima divers
usages qui, avant la révolution, avaient donné lieu
à quelques abus ; notamment elle régla diaprés une
base nouvelle l'âge et les conditions tfadmission
aux premiers ordres sacrés. De même encore, cette
loi, en supprimant ce qu'on appelait autrefois les
bénéfices , ne permet plus d'attribuer des charges ou
fonctions ecclésiastiques à de simples clercs ou
même à des laïques, comme on en avait pris l'habi-
tude, ainsi que nous le voyons par l'exemple même
du vénérable de la Salle , qui dès le 9 juillet 1667,
c'est-à-dire avant d'avoir atteint sa seizième année,
et alors qu'il n'était que simple tonsuré, fut nommé
• chanoine de la cathédrale Nde Reims. Il prit posses-
sion de son canonicat au mois de janvier 1668, et
il s'appliqua- à remplir les obligations de cette di-
gnité avec tant de zèle, de piété et de modestie,
qu'il attirait sur lui tous les regards et faisait l'admi-
ration de tous ceux qui le voyaient au chœur, chanter
— 57 —
Aprèi l'scolr, 4
les louanges du Seigneur avec une ferveur qu'on
aurait pu comparer à celle des esprits angéliques.
Théophile. J'ai peine à comprendre com-
ment le jeune chanoine pouvait allier les fonctions
dont vous parlez, avec la discipline et la retraite
de la vie d'un séminariste.
Maxime. C'est qu'en cela encore les usages
ont changé ea France. On pouvait alors pour-
suivre parfaitement ses études ecclésiastiques sans
s'éloigner de sa famille et du collège.
Théophile. Ce devait, ce me semble, être
bien difficile.
Maxime. Aujourd'hui ce serait presque im-
possible , attendu que même dans les familles
les plus pieuses, les pratiques de la vie- chré-
tienne deviennent de plus en plus rares; mais
alors il n'en était point ainsi : une maison pieuse
était une sorte de communauté où s'observait fi-
dèlement un règlement plus ou moins sévère,
mais dans lequel les besoins spirituels avaient une
part bien marquée. Pour vous en donner une
preuve, les historiens de M. de la Salle nous
apprennent que lorsqu'il reçut son canonicat/ c,e
— 38 —
fut M. Lancelot de la Salle, son aïeul, qui se
chargea de lui apprendre la manière de réciter
l'Office divin, que lui-même, bien que laIque.,
récitait exactement chaque jour. En cette même
année 1668 , le pieux Jean-Baptiste reçut les
ordres mineurs.
Edouard. J'imagine que pourvu d'un bon
canonicat et mis ainsi en état de diriger sa vie à sa
guise, le jeune de la Salle, va .négliger quelque
peu ses études qui, après tout, ne lui serviraient
pas à grand chose, puisqu'il n'a pas d'ambition , et
qu'il va se livrer sans contrainte à son goût pour
les exercices religieux et les cérémonies de l'Eglise.
Eusèbe. Quelle idée saugrenue avez-vous de
la piété , mon pauvre Edouard ! Vous la croyez
donc ennemie de l'étude, du développement de
l'intelligence?
Maxime. Tout au contraire, l'amour de
Dieu, qui est la lumière incréée, l'intelligence
infinie, doit nécessairement nous porter à élever
vers lui notre esprit, à agrandir nos vues, à ar-
river, en un mot, au degré d'intelligence et de
lumière qu'il nous est donné d'atteindre, afin de
— 39 —
rendre notre âme, que Dieu a faite à dessein
perfectible, aussi parfaite qu'il lui est pos-
sible de l'être. Telle était la conviction de Jean-
Baptiste de la Salle : aussi se garda-t-il de né-
gliger un seul instant ses études. Il les poursui-
vait avec un zèle que rien ne décourageait. En
1669, il était déjà maître-ès-arts et il avait ter-
miné sa philosophie avec la plus grande distinc-
tion. Ses parents désirèrent qu'il allât faire sar
théologie à Paris; et quelle que fût sa répugnance a
quitter le foyer paternel, à renoncer à ces directions
journalières de la famille qui sont si précieuses à tout
âge , mais surtout dans cette période de la jeunesse
à laquelle il était arrivé, il obéit avec empressement,
Edouard. Voyons quel usage le jeune saint
va faire de son indépendance.
Maxime. Le premier emploi que fait le
pieux étudiant de cette indépendance, qui, au ton
dont vous avez dit son nom, semble vous tenter
si fort, est justement de se mettre dans l'im-
possibilité d'en abuser.
Théodore. Que voulez-vous dire par là,
cher Maxime ?
— 40 —
Maxime. Tout simplement que le vénérable
Jean-Baptiste de la Salle, convaincu que pour
conserver dans une ville aussi féconde en sujets
de dissipation, cette foi vive, cette piété fer-
vente , cet amour de la vertu dont il faisait pro-
fession, choisit pour demeure le séminaire de Saipt-
Sulpice, sûr qu'il était d'y retrouver cette chère
obéissance qui lui avait jusqu'alors servi de guide
et de sauvegarde. Il y entra le 18 octobre 4670,
et s'y distingua dès l'abord par les mêmes qua-
lités solides, par les mêmes vertus aimables dont
le souvenir était encore et devait rester toujours
vivant au collége de Reims. Près de deux ans
s'écoulèrent ainsi, pendant lesquels le jeune lé-
vite marcha à grands pas vers la perfection et
vécut dans le calme et dans la paix. Il semblait
que rien ne dût troubler cette heureuse vie,
que le fervent séminariste se proposait de pro-
longer pendant plusieurs années encore, lorsque
un double deuil vint émouvoir profondément son
cœur si tendre et modifier ses projets : M. et
Mme de la Salle moururent à quelques mois de
distance. Bien qu'en embrassant l'état ecctésias-
— 41 -
- tique, le jeune homme eût renoncé aux avan-
tages -attachés au titre d'aîné, il ne crut pas,
dans ïa délicatesse de sa conscience, qu'il lui
fût loisible de repousser les charges attachées à
ce titre de chef de famille dont il avait - dédaigné
les privilèges.
- Bien qu'il ne fût pas le tuteur légal de ses
frères et sœurs, puisque lui-même n'était pàs
majeur, il se' considéra comme leur tuteur-né, et
il accourut se mettre à leur disposition.
- Théophile. Quel facrifice ce dût être!
Maxime. Pour s'en rendre bien compte,
il faudrait posséder au même degrés que notre
saint, l'esprit d'humilité et de mortification ,
l'amour de la retraite et du silence qui le carac-
térisaient. Cependant le monde vit avec étonne-
ment ce jeune lévite plein de défiance de lui-
même, rougissant au moindre signe d'attention,
n'ayant de volonté que celle de ses supérieurs,
passer sans transition de la vie d'écolier timide
et docile, à la vie pleine d'initiative et de fer-
meté de chef de famille. Du premier jour où il
prit la direction de la maison de son pôre, de-
— 42 —
venue sa propre maison, il ne montra ni incer-
titude ni hésitation. L'intérieur déjà si bien réglé
de M. Louis de la Salle reçut une impulsion
meilleure encore ; car n'étant point détourné des
devoirs de la famille par les devoirs de société
attachés à la position que son père occupait dans
le monde, il put donner tous ses soins, toute
son attention à l'éducation de ses frères et à
leur direction religieuse et morale. C'est ainsi
qu'il préluda au dévouement qu'il devait montrer
plus tard pour la bonee éducation de l'enfance.
Eugène. Ses études'persohnelles durent en
souffrir ?
Maxime. Nullement. Après avoir établi dans
sa maison un règlement qui retraçait la vie et
la règle du séminaire de Saint-Sulpice, il dirigea
l'éducation de ses frères sans négliger ses propres
études. Mais c'était surtout l'esprit du séminaire
qu'il avait conservé; ainsi, malgré la liberté que
lui donnait sa- nouvelle position, on le vit pour-
suivre avec la même exactitude, avec la même
ardeur, le chemin qu'il s'était tracé vers le sanc-
tuaire. Après avoir successivement pris tous ses
— 43 —
grades à la faculté de théologie de Reims, il fut
enfin reçu docteur en 1681. Depuis trois ans
déjà il exerçait le saint ministère avec autant
de zèle que de succès. 1
A peine, en effet, eut-il été admis a la prê-
- trise (1678), que l'éminente piété, qui émanait
de toutes ses actions attira, malgré le soin qu'il
mettait à s'abriter à l'ombre de l'humilité, l'at-
tention et l'admiration générales.
Eugène Comment cela ?
Maxime. Par le prestige seul de sa fer-
veur. Les historiens disent en effet, que les ef-
fusions de son cœur et l'ardeur de son amour
pour Dieu se peignaient si sensiblement lors-
qu'il était au saint autel, que de grands pécheurs
furent ramenés à la pratique de la religion pour
l'avoir vu offrir une fois seulement le sacrifice de
la messe.
Eusèbe. Et ce ne furent pas là les seuls
miracles opérés par son intermédiaire.
Théodore. Certes, non ; mais nous n'en
sommes point là. Laissons donc la parole à
Maxime.

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