Arabes et Kabyles, pasteurs et agriculteurs, par Émile Guimet

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impr. de A. Vingtrinier (Lyon). 1873. In-8° , 24 p., fig..
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Publié le : mercredi 1 janvier 1873
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ARABES & KABYLES
PASTEURS ET AGRICULTEURS
EMILE GUIMET
LYON
IMPRIMERIE D'AIMÉ VINGTRINIER
RUE BELLE-CORDIÈRE, 14
1873
ARABES ET KABYLES
TASTEURS ET AGRICULTEURS.
L'homme primitif fut d'abord chasseur et pêcheur.
Puis il apprivoisa son gibier et devint berger.
Il fit mieux plus tard : il dressa ses troupeaux à porter
les fardeaux, à tirer la charrue et put faire produire, selon
son gré, à la terre les aliments qu'il désirait.
Une fois cultivateur, il n'avait qu'un pas à faire pour
tranformer les produits de la terre et les échanger; à peine
agriculteur, il devenait forcément industriel et commer-
çant.
Les personnes qui aiment à désigner par âges les trans-
formations du globe et les phases de l'existence de la race
humaine, pourraient dire qu'à l'âge du chasseur, succéda
celui du pasteur, et qu'ensuite vint l'âge du cultivateur,
suivi de l'âge de l'industriel.
Mais, de même que certains types d'animaux et de plan-
tes trouvés à l'état fossile ou à l'état de houille, dans nos
contrées, se rencontrent encore pleins de vie dans les pays
tropicaux, de même que l'âge de pierre se retrouve en vi-
gueur chez les sauvages existant actuellement, de même
enfin l'industriel, le cultivateur, le pasteur et le chasseur
vivent côte à côte et la présence de l'un d'eux n'indique
nullement une époque, mais des périodes différentes de la
vie d'un peuple.
Le progrès devenu vieux n'aime pas d'ordinaire le pro-
grès naissant; aussi il y a un certain antagonisme entre
l'industriel et le paysan, entre le berger et le cultivateur.
Les anciennes religions de l'Inde et de la Perse ont con-
servé des traces profondes de cette opposition, on pourrait
dire de cette haine entre l'agriculteur et le pasteur; l'his-
toire de l'Egypte et même ta Bible nous en donnent éga-
lement plusieurs exemples.
Dans l'Asie antique,les Perses se firent vite cultivateurs;
l'art de l'irrigation les aida puissamment dans leur déve-
loppement agricole, et ces populations actives et laborieu-
ses ne tardèrent pas à avoir pour ennemies les hordes no-
mades qui vivaient dans le désert ou plutôt qui faisaient le
désert autour d'elles, abandonnant les pays épuisés-par la
dent des moutons, s'installant de préférence sur la lisière
des cultures, pour y envoyer leurs troupeaux à la grande
fureur des travailleurs et ne se faisant guère scrupule de
prendre le bien des autres où ils le trouvaient. Et quand
les cultivateurs exaspérés voulaient tirer vengeance de
leurs voisins pillards, les tentes se trouvaient enlevées,
les troupeaux couraient au loin , les nomades étaient
partis.
Les populations de l'Inde continuèrent la vie pastorale,
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tout en restant sédentaires. La force accablante du climat
interdit presque les rudes travaux que réclame la terre et,
d'autre part, la richesse du sol fécondé par la chaleur et
l'humidité des grands fleuves rendait inutiles les déplace-
ments imposés aux pasteurs dans des pays moins privilé-
giés.
Les religions de ces différents peuples s'imprégnèrent
naturellement de leurs moeurs et de la nature de leurs occu-
pations. De tout temps, l'homme fit Dieu à son image ; de
tout temps il lui a donné ses défauts, ses qualités, ses fan-
taisies, ses haines, et l'a fait en quelque sorte complice de
ses fureurs comme il le faisait du reste participer aux bon-
nes actions que lui dictait son coeur.
C'est ainsi que les chantres védiques, qui sont les pro-
phètes inspirés de l'Inde, demandent à chaque page la
prospérité des troupeaux ; mais les produits de la terre
les intéressent beaucoup moins. Chez eux, la vache devient
le symbole par excellence de tout ce qui est utile à l'homme
et par suite de tout ce qui est divin. La terre est une vache
féconde, les nuages qui portent la pluie, les rayons du soleil
sont des vaches célestes ; le sacrifice lui-même est une va-
che. Tous les mots indiquant la force, l'opulence, la puis-
sance dérivent de termes empruntés à l'art pastoral.
Au lieu d'employer, dans les exercices du culte, le vin et
l'huile pour leurs libations, ils se servent de lait, de beurre,
de caillé ou de l'extrait de la plante sauvage qui produit le
soma.
La Loi de Manou indique très-bien l'antagonisme qui
existait dans l'Inde entre les pasteurs et les agriculteurs :
« Certaines gens, dit cette loi, approuvent l'agriculture,
« mais ce moyen d'existence est blâmé des hommes de
« bien. »
« Un brahmane ou un kchattrya contraint de vivre des
« mêmes ressources qu'un vaisya, doit éviter avec soin le
« labourage (1). »
Voilà ce que disent les livres saints de l'Inde ancienne.
Opposons maintenant à ces idées pastorales les conceptions
de la Perse agricole.
Car c'est surtout chez les Perses que l'antagonisme
prend les couleurs les plus accentuées.
On comprend que si les pasteurs se contentaient de trai-
ter les travailleurs de terre avec mépris, ces derniers de-
vaient avoir des sentiments plus violents en présence de
déprédations incessantes, en présence surtout de l'anéan-
tissement de leurs récoltes, objet de tant de soins, produit
de tant de labeurs.
Dans les hymnes des Gâthâs et du Yaçna, la plus pro-
fonde haine se manifeste contre les ennemis de l'agricul-
ture. « Ce sont des prophètes de mensonge qui séduisent
« les hommes et les excitent non-seulement à ne pas
« s'adonner à la culture des champs, mais encore à rava-
« ger les terres cultivées et à nuire aux amis de la vérité.
« Pour assurer leur empire sur les hommes sans intelli-
« gence qui leur obéissent, ils appellent à leur aide les
(1) Manon, X, 83, 84.
« sortilèges, les arts trompeurs et les illusions que procure
« la liqueur enivrante (le soma), dont ils vantent la sainte
« vertu (1). »
En revanche, les plus grandes bénédictions sont promi-
ses à l'agriculteur.
« Celui qui sème les grains, et le fait avec pureté, dit
« Ahoura-Mazda à Zoroastre, remplit toute l'étendue de la
« loi des Mazdeiznans. L'homme qui accomplit ainsi la loi
« est aussi grand devant Dieu que s'il avait donné l'être à
« cent, à mille productions ou célébré dix mille sacrifi-
ce ces (2). »
« 0 Mazda, s'écrie l'homme agréable à Ormuzd, o Mazda
« qu'aucun autre que l'agriculteur, quelque dieu qu'il ado-
« re, n'ait en partage la bonne nouvelle (Evangelium)(3).»
On voit que dans les Gâthâs l'agriculture est mise au-
dessus même des religions.
M. Eugène Flotard, dans son ouvrage sur la religion pri-
mitive des Indo-Européens, fait très-bien ressortir le rôle
essentiellement pratique d'Ahoura-Mazda, le dieu suprême
des Perses. Il est l'inventeur de l'agriculture ; il a lui-même
entouré de haies les champs cultivés et en a attribué la
possession aux vrais croyants ; il protège les héritages ; il
est le gardien de la propriété ; l'homme de bien, ami de la
vérité doit respecter religieusement l'existence, les servi-
teurs, le bétail de l'agriculteur. :L'homme menteur et non
(1) Yaçna XXXI, XXXII, XXXIII
(2) Zend-Avestà.
(3) Gâthâs, xxxi, §10.
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croyant est indigne de posséder les biens terrestres, de
même que les biens célestes. Aucun autre que l'agricul-
teur n'ira après sa mort dans le paradis.
On le voit, dans les Gâthâs, les traces d'antagonisme
entre les Aryas pasteurs, hostiles aux travaux agricoles et
les Aryas agriculteurs, sectateurs de Zoroastre, sont nom-
breuses. Ceux-ci sont appelés les véridiques, les croyants ;
avec eux habite et combat le bon génie de la lumière ; avec
leurs adversaires, au contraire, qualifiés de menteurs
et d'incrédules, marche le noir esprit des ténèbres.
« Comment, s'écrie le prophète de l'Iran, comment de-
« vons-nous chasser les menteurs de ce lieu et les repous-
« ser vers ceux qui, remplis de désobéissance, ne s'hono-
« rent pas d'observer la vérité et ne se préoccupent pas de
« faire triompher le Bon Esprit ? » Or, nous avons vu que
ces méchants là sont les pasteurs.
Pourtant les livres saints des Aryas perses et des Aryas
indous se trouvent d'accord dès qu'il s'agit des peuplades
chasseresses. Lâchasse est prohibée tant par la loi védi-
que que par celle des mazdéens.
Les Grecs du temps de Périclès appelaient Bacchus
mangeur de chair Bacchus est, on le
sait, le soma védique, la boisson enivrante du pasteur de
l'Inde et il est probable que ce mot plein d'horreur a été
imaginé par les Perses ; le terme se trouve dans le Yaçna
à l'adresse des nomades et ce qu'il y a de particulier, c'est
que dans les Védas le même reproche est fait aux tribus
des chasseurs « (Kravya-ad Ama-ad) » disent les pasteurs

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