Arc de Triomphe

De

Texte intégral révisé suivi d'une biographie d'Erich Maria Remarque. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, Ravic, un chirurgien allemand de renom, quitte son pays pour des raisons politiques. Il se réfugie à Paris où il exerce son métier clandestinement et rencontre Jeanne Madou, une chanteuse roumaine qu'il sauve du suicide. Ces deux réfugiés apatrides marqués par la vie trouvent dans l'amour un refuge contre le monde hostile qui les entoure. Sans doute l'écrivain allemand le plus lu, le plus encensé et le plus dénigré du XXe siècle, Erich Maria Remarque situe toute son oeuvre dans les moments sombres qui ont marqué l'histoire de sa génération. Après le célèbre "A l'Ouest, rien de nouveau", consacré à la Première Guerre mondiale, et "Le Chemin de retour" évoquant les débuts troubles de la République de Weimar, "Arc de Triomphe" fait revivre ici l'émigration allemande dans le Paris d'avant-guerre. En porte-drapeau de la littérature pacifiste de son époque, l'écrivain y dénonce aussi avec force toutes les aventures militaristes et dictatoriales.


Publié le : samedi 13 février 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782824902951
Nombre de pages : 448
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Erich Maria Remarque
Arc de Triomphe
Roman traduit de l'allemand par Michel Hérubel
La République des Lettres
I
La femme se dirigeait vers Ravic. Il ne l'aperçut qu'au moment où elle fut tout près de lui.
Il vit un visage pâle, des pommettes saillantes, des yeux écartés. Le visage avait l'immobilité d'un masque; le regard, à la lueur des réverbères, avait une expression si vitreuse que l'attention de Ravic fut immédiatement éveillée.
Elle passa près de lui, le frôlant presque. Il étendit la main et lui saisit le bras. Elle chancela; s'il ne l'avait pas retenue, elle serait tombée.
"Où allez-vous ?" demanda-t-il.
La femme le regarda fixement.
"Lâchez-moi", murmura-t-elle.
Ravic ne bronchait pas, la soutenant toujours.
"Lâchez-moi."
Elle remuait à peine les lèvres.
Ravic eut l'impression qu'elle le fixait sans le voir, que son regard passait à travers lui et allait se perdre dans le vide de la nuit. Il n'était qu'un obstacle qui lui barrait le chemin et contre lequel elle disait:
"Lâchez-moi !"
Il s'était tout de suite rendu compte qu'il n'avait pas affaire à une prostituée. Elle n'était pas même ivre. Il avait desserré son étreinte, de sorte qu'elle aurait pu facilement se dégager; mais elle ne s'en rendit pas compte. Ravic attendit un instant avant de lui dire d'une voix calme en lâchant son bras: "Où allez-vous à cette heure de la nuit, toute seule dans Paris ?"
La femme demeura immobile sans répondre, comme si, une fois arrêtée, elle eût été incapable de faire un pas de plus. Ravic s'appuya au parapet du pont. Il sentit sous ses mains la pierre humide et poreuse. "Là, peut-être ?"
D'un mouvement de tête il désigna la Seine qui roulait ses flots grisâtres et agités vers l'ombre du pont de l'Aima, qui s'estompait dans la bruine. La femme ne répondit pas. "Trop tôt ! dit Ravic. C'est trop tôt, et beaucoup trop froid, au mois de novembre."
Il sortit un paquet de cigarettes et chercha des allumettes dans sa poche. Il en restait deux dans la boîte. Il se pencha avec précaution et fit un écran de ses mains pour protéger la flamme contre la brise qui montait du fleuve.
"Donnez-moi une cigarette, dit la femme d'une voix sans timbre.
— Des algériennes. Le tabac noir de la Légion. Probablement trop fortes pour vous... Mais je n'en ai pas d'autres."
La femme secoua la tête et prit une cigarette. Ravic lui donna du feu. Elle se mit à tirer des bouffées rapides, aspirant profondément la fumée. Ravic lança l'allumette par-dessus le parapet: elle tomba dans l'obscurité comme une minuscule étoile filante, et ne s'éteignit qu'au contact de l'eau.
Un taxi passa sur le pont au ralenti. Le chauffeur freina. Il les regarda un moment, attendit, puis appuya sur l'accélérateur. Il disparut dans la direction de l'avenue George-V dont l'asphalte était humide et luisant.
Ravic, soudain, se sentit las. Il avait travaillé toute la journée et, la nuit venue, n'avait pu trouver le sommeil. Il était ressorti pour prendre un verre. Et voici que, dans l'humidité froide de la nuit, la fatigue s'abattait sur lui de tout son poids.
Il observa la femme. Pourquoi donc l'avait-il arrêtée ? Quelque chose la troublait; c'était évident. Mais après tout, que lui importait ? En avait-il vu des femmes en détresse, le soir, à Paris ! L'incident perdait, maintenant, tout intérêt. Il n'avait qu'une pensée: rentrer chez lui, dormir quelques heures.
"Retournez chez-vous, dit-il. Que faites-vous dans la rue à cette heure ? Vous allez vous attirer des ennuis."
Il releva le col de son pardessus, prêt à s'en aller. La femme le regarda comme si elle n'avait pas compris.
"Chez moi ?" répéta-t-elle.
Ravic haussa les épaules.
"Oui, chez-vous, dans votre appartement, à l'hôtel, je ne sais pas, n'importe ! Vous ne voulez pas vous faire ramasser par la police ?
— Mon Dieu ! À l'hôtel !" dit la femme angoissée.
Ravic pensa: "Encore une qui ne sait pas où aller." Il aurait dû le prévoir. N'était-ce pas toujours la même histoire ? Le soir, elles ne savent où aller; le lendemain, elles ont disparu avant que vous ne soyez réveillé. Le matin, elles savent où aller, ayant comme oublié ce désespoir que la nuit apporte et que l'aube dissipe. Il jeta sa cigarette. Il l'avait connu, ce désespoir; il l'avait connu au point d'en avoir la nausée !
"Venez, allons prendre un verre", dit-il.
C'était la seule chose à faire. L'addition payée, il s'en irait, la laissant ensuite se débrouiller.
La femme fit un-pas et chancela. Ravic lui saisit le bras.
"Fatiguée ? demanda-t-il.
— Je ne sais pas... je crois.
— Trop fatiguée pour dormir ?"
Elle fit signe que oui.
"Ça arrive. Venez, je vous soutiendrai."
Ils remontèrent l'avenue Marceau. Ravic sentait le poids de la femme accrochée à son bras, comme quelqu'un qui est sur le point de tomber et qui se cramponne.
Ils traversèrent l'avenue Pierre-Ier-de-Serbie. À l'intersection de la rue de Chaillot, l'avenue s'ouvrait. Devant eux, émergeant de l'obscurité, l'Arc de Triomphe se dressait dans le ciel pluvieux.
Ravie indiqua l'entrée étroite et éclairée d'un café installé au sous-sol.
"Tenez, ici nous pourrons nous faire servir quelque chose."
C'était un bistrot fréquenté par des chauffeurs de taxi. Quelques hommes et deux filles étaient attablés. Les hommes jouaient aux cartes. Les filles buvaient de l'absinthe. D'un coup d'œil rapide, elles examinèrent la femme qui entrait, puis détournèrent la tête avec indifférence. La plus âgée bâilla bruyamment. L'autre refit nonchalamment son maquillage. En arrière de la salle, un garçon à la mine chafouine lançait sur le plancher quelques poignées de sciure de bois avant de balayer. Ravie et la femme s'assirent à une table près de l'entrée. Ce serait plus commode pour s'éclipser. Il garda même son pardessus.
"Que prenez-vous ? demanda-t-il.
— Je ne sais pas. N'importe quoi.
— Deux calvados ! commanda Ravic au garçon, qui était en gilet et manches de chemise retroussées. Et un paquet de gauloises vertes.
— Nous n'avons que des bleues."
Le regard de Ravic se porta sur l'avant-bras du garçon où était tatouée une femme nue debout sur des nuages. L'homme serra le poing et fit jouer ses muscles. La femme se mit à remuer sur les nuages avec un déhanchement obscène.
"Va pour les bleues", dit Ravie.
Le garçon sourit.
"Il nous reste peut-être un paquet de vertes", dit-il en s'éloignant d'un pas traînant.
"Des pantoufles rouges et ce tatouage au bras ! Il a dû servir dans la marine turque."
La femme posa ses mains sur la table, d'un geste si définitif qu'il semblait qu'elle ne les relèverait jamais. Les mains étaient assez soignées, mais cela ne prouvait rien. Elles n'étaient d'ailleurs pas tellement soignées. Un des ongles de la main droite était cassé et elle n'avait pas pris la peine de le limer. Par endroits, le vernis commençait à s'écailler.
Le garçon revint avec les verres et un paquet de cigarettes.
"Voilà des gauloises vertes. J'en ai tout de même trouvé un paquet.
— À la bonne heure ! Vous avez servi dans la marine ?
— Non... dans un cirque.
— C'est encore mieux !"
Ravic tendit un des verres à la femme.
"Tenez, buvez ça. À cette heure-ci, c'est encore ce qu'il y a de mieux. Auriez-vous préféré du café ?
— Non.
— Avalez d'un trait."
Elle obéit et vida son verre. Ravic l'observa. Elle avait un visage incolore, presque inexpressif, les lèvres charnues mais pâles, aux contours indécis. La chevelure, seule, était belle, d'un blond naturel lustré. Elle portait un béret et, sous son imperméable, un tailleur bleu marine qui devait provenir d'une bonne maison. Mais la pierre verte de la bague était beaucoup trop grosse pour être véritable.
"Un autre ?" demanda Ravic.
Elle acquiesça.
Il rappela le garçon.
"Deux autres calvados. Dans des grands verres.
— Des grands verres ? Avec plus de calvados dedans ?
— Bien entendu.
— Alors, c'est deux doubles calvados ?
— On ne peut rien vous cacher."
Ravic décida de vider son verre rapidement et de s'en aller. Il était très fatigué, et maintenant l'ennui venait s'ajouter à la lassitude. D'ordinaire, en pareilles circonstances, il se montrait plus patient. Il avait derrière lui plus de quarante ans d'une existence riche en aventures. Il vivait à Paris depuis plusieurs années, et souvent le sommeil le fuyait: cela vous donne l'occasion de voir bien des choses !
Le garçon revint avec les verres. Ravic prit l'alcool et le déposa devant la femme.
"Buvez. Ça n'aide pas beaucoup, mais ça réchauffe. Quel que soit votre chagrin, ne le prenez pas trop à cœur. Rien ne vaut la peine d'être pris si sérieusement."
La femme le fixa. Elle ne but pas tout de suite.
"C'est vrai, insista Ravic. On exagère tout. Surtout la nuit."
La femme le regardait toujours.
"Vous n'avez pas besoin de me réconforter, dit-elle.
— Alors, tant mieux."
Des yeux, Ravic chercha le garçon. Il en avait assez. Il connaissait le genre. "Elle est probablement russe", pensa-t-il. À peine assis, avant même que leurs vêtements ne soient secs, ces gens-là deviennent arrogants.
"Vous êtes russe ? questionna-t-il.
— Non."
Il régla l'addition et se leva. Elle se dressa en même temps que lui. Elle le fit tout naturellement. Ravic hésita un instant, puis pensa: "Bon, autant la quitter dehors."
La pluie s'était remise à tomber. Sur le trottoir, Ravic s'arrêta.
"De quel côté vous dirigez-vous ?"
Il était décidé à prendre la direction opposée.
"Je ne sais pas. N'importe où.
— Mais où demeurez-vous ?"
La femme eut un mouvement de recul. Elle dit d'une voix troublée: "Je ne veux pas y retourner... Non, je ne veux pas !"
Ses yeux s'étaient soudain emplis d'épouvante.
"Elle a eu une querelle, pensa Ravic. Elle a eu une querelle et elle est partie. D'ici demain, elle aura réfléchi. Elle retournera."
"N'y a-t-il personne chez qui vous pourriez aller ?... Des connaissances ? Vous pourriez leur téléphoner d'ici.
— Non... Personne.
— Mais il faut pourtant que vous alliez quelque part ! Avez-vous de l'argent ? Pouvez-vous prendre une chambre à l'hôtel ?
— Oui.
— Dans ce cas cherchez un hôtel, ce n'est pas cela qui manque dans le quartier."
Elle ne répondit pas.
"Il faut que vous alliez quelque part, insista Ravic avec impatience. Vous ne pouvez pas continuer à marcher sous cette pluie battante !
Elle resserra son imperméable.
"Vous avez raison, dit-elle, comme si elle venait tout à coup de prendre une décision. Vous avez raison. Merci. Ne vous occupez plus de moi. Merci pour tout ce que vous avez fait."
Elle leva vers Ravic des yeux emplis de détresse. Elle tenta vainement de sourire. Puis, sans hésiter, d'un pas silencieux, elle s'enfonça dans la bruine.
Ravic demeura un instant immobile, surpris, irrésolu. Il ne comprenait pas ce qui se passait en lui. Était-ce le sourire triste, le regard désespéré, la rue déserte ou la nuit ? Il sentit qu'il ne pouvait laisser aller seule dans le brouillard cette femme qui tout à coup avait eu l'air d'un enfant abandonné.
Il la rejoignit.
"Venez avec moi, dit-il avec rudesse. Nous allons trouver quelque chose."
Ils atteignirent l'Etoile. Dans la grisaille mouillée, la place semblait immense et sans limites. Le brouillard était devenu plus dense et on ne pouvait plus distinguer les avenues convergentes. Il n'y avait que le vaste espace que trouaient par endroits le clignotement falot des réverbères, et l'arc de pierre monumental se perdant dans la brume. Il semblait soutenir un ciel mélancolique et protéger la flamme pâle et solitaire sur la dalle du Soldat inconnu, qui paraissait, dans la nuit et le silence, être le dernier tombeau de l'humanité.
Ils traversèrent le terre-plein. Ravic marchait vite et il était trop las pour réfléchir. Il entendit le
pas souple et régulier de la femme qui le suivait silencieusement, la tête baissée, les mains enfoncées dans les poches de son imperméable. Soudain, dans la solitude tardive de la place, il lui sembla qu'elle lui appartenait depuis un instant, bien qu'il ne sût rien d'elle, ou peut-être à cause de cette raison même. Il la sentait comme lui, étrangère à tout ce qui les entourait, et cette impression les rapprochait plus que n'eussent pu le faire les paroles ou le temps.
Ravic habitait un petit hôtel près de l'avenue de Wagram, derrière la place des Ternes. C'était une maison délabrée dont seule l'enseigne suspendue à l'entrée, Hôtel International, était neuve.
Il sonna.
"Y a-t-il une chambre de libre ? demanda-t-il au gardien qui ouvrait la porte, l'air ensommeillé.
— Le concierge n'est pas là.
— Qu'est-ce que ça peut faire ? Je vous demande s'il y a une chambre."
L'homme haussa les épaules. Il voyait que Ravic était accompagné et ne comprenait pas pourquoi il désirait une chambre supplémentaire. D'après son expérience, ce n'était pas sans raison qu'on ramenait une femme avec soi.
"La patronne dort. Elle me mettra à la porte si je la réveille, dit-il en se grattant vigoureusement.
— Bien, dans ce cas nous nous arrangerons."
Ravic lui donna un pourboire, prit sa clef et monta, suivi de la femme. Avant d'ouvrir, il examina la porte voisine. Pas de chaussures devant. Il frappa à deux reprises. N'obtenant aucune réponse, il tourna la poignée avec précaution. La porte était fermée à clef.
"Cette chambre était libre hier, murmura-t-il. Essayons par l'autre côté. La patronne a dû la fermer de crainte que les punaises ne s'échappent."
Il entra dans sa chambre et indiqua à la femme un canapé de reps rouge.
"Asseyez-vous une minute. Je reviens tout de suite."
Il ouvrit la porte-fenêtre donnant sur un étroit balcon de fer forgé, enjamba le treillis métallique, et se trouva sur le balcon voisin. Il essaya d'ouvrir, mais n'y parvint pas. Il revint, résigné.
"Rien à faire, pas moyen de trouver une autre chambre."
La femme s'était assise sur un coin du canapé. Elle demanda:
"Puis-je rester ici un moment ?"
Ravic vit le visage décomposé par la fatigue. Elle semblait incapable de se relever.
"Vous pouvez dormir ici, c'est le plus simple."
La femme ne paraissait pas l'entendre. Elle secouait doucement la tête d'un geste d'automate.
"Vous auriez dû me laisser dans la rue. Maintenant... je crois que je ne pourrais pas...
— Je le crains. Restez ici et dormez. C'est tout ce que vous avez de mieux à faire. Demain, nous verrons.
— Je ne voudrais pas vous...
— Ma foi, dit Ravic, vous ne me dérangez pas le moins du monde. Ce n'est pas la première fois que quelqu'un passe la nuit ici, faute de savoir où aller. Vous êtes dans un hôtel de réfugiés, et ces choses-là arrivent tous les jours. Vous pouvez prendre le lit, je coucherai sur le canapé. J'en ai l'habitude.
— Non, non... je préfère rester là. Laissez-moi simplement m'asseoir ici un instant. C'est tout ce que je demande.
— Comme vous voudrez."
Ravic enleva son pardessus et l'accrocha. Ensuite il tira du lit une couverture et un oreiller et poussa une chaise contre le canapé. Il prit un peignoir dans la salle de bain et le posa sur la chaise.
"Voilà tout ce que je peux vous offrir. Vous pouvez aussi avoir un pyjama, il y en a dans ce tiroir. Vous pouvez disposer de la salle de bain. J'ai encore à faire ici."
La femme secoua la tête.
Ravic s'arrêta devant elle.
"Il faut enlever votre imperméable, dit-il. Il est trempé. Et donnez-moi aussi ce béret."
Elle le lui tendit. Il plaça l'oreiller au coin du canapé.
"C'est pour votre tête. La chaise vous empêchera de tomber si vous vous endormez. Vos chaussures, maintenant. Mouillées, naturellement. Excellent moyen d'attraper un rhume !"
Il lui retira ses chaussures, tira du tiroir d'épaisses chaussettes de laine et les lui enfila.
"Là, ça va mieux. Rien de tel que le confort dans les moments critiques. C'est une vieille maxime de soldat.
— Merci, dit la femme. Merci."
Ravic alla dans la salle de bain et ouvrit le robinet. Il dénoua sa cravate et se regarda machinalement dans la glace. Des yeux ardents, profondément enfoncés dans leurs orbites; un visage émacié, tiré par la fatigue, que le regard seul rendait vivant. Des lèvres trop molles pour le sillon qui se creusait entre le nez et la bouche. Au-dessus de l'œil droit, une longue cicatrice allait se perdre dans la chevelure.
La sonnerie du téléphone retentit. Zut ! Durant un instant il avait tout oublié. Il connaissait ces moments de complète évasion. Il se rappela soudain la femme qui était dans sa chambre.
"J'arrive, cria-t-il. Vous avez été effrayée ?"
Il prit l'appareil.
"Allô ! Oui... Comment ?... Oui... Oui, naturellement. Où ?... C'est entendu, j'arrive immédiatement... C'est-cela, du café fort très chaud... Très bien, à tout de suite."
Il raccrocha lentement et demeura une minute assis sur le bras du canapé.
"Il faut que je sorte, dit-il. C'est urgent."
La femme se leva aussitôt, vacilla et dut s'appuyer au dossier de la chaise. Ravic fut touché de son empressement.
"Restez ici. Dormez. J'en ai pour une heure ou deux, je ne sais pas au juste. Mais restez là."
Il enfila son pardessus. Une pensée lui vint, mais il ne s'y arrêta pas: la femme ne volerait pas; ce n'était pas le genre; il en était sûr. Du reste, pour ce qu'il y avait à voler ! Il était déjà à la porte, quand la femme lui demanda:
"Puis-je vous accompagner ?
— Non, c'est impossible. Restez ici. Faites comme chez-vous; installez-vous sur le lit si vous voulez. Il y a une bouteille de cognac sur l'étagère. Dormez."
Il ouvrit la porte.
"N'éteignez pas !" implora-t-elle vivement.
Ravic se retourna, la main sur la poignée.
"Vous avez peur ?"
Elle fit signe que oui. Il lui montra la clef.
"Enfermez-vous quand je serai sorti, mais retirez la clef de la serrure. Il y en a une autre en bas, dont je me servirai pour rentrer."
Elle secoua la tête.
"Ce n'est pas cela. Laissez la lampe allumée, je vous en prie.
— Je comprends. Je n'avais, du reste, pas l'intention d'éteindre. Gardez la lumière. Je connais ça. Je suis passé par des périodes pareilles."
Au coin de la rue des Acacias, il trouva un taxi.
"Conduisez-moi rue Lauriston. Vite !"
Le chauffeur prit l'avenue Carnot, puis la rue Anatole-de-La-Forge. Au moment où il traversait l'avenue de la Grande-Armée, un petit cabriolet se lança sur eux, venant de la droite. Sans le pavé glissant, la collision eût été inévitable. Par un coup de frein brutal, le cabriolet dérapa jusqu'au milieu de l'avenue, rasa le radiateur du taxi et pirouetta sur lui-même. C'était une petite Renault conduite par un homme qui portait des lunettes fumées et un chapeau melon. À chaque tour on entrevoyait son visage pâle et exaspéré. La Renault s'arrêta enfin au bout de l'avenue devant l'Arc... Étrange petit insecte vert, d'où sortait un poing brandi furieusement vers le ciel.
Le chauffeur du taxi se retourna vers Ravic.
"A-t-on jamais vu ça ?
— Il était dans son droit. Il avait la priorité.
— Avec un chapeau pareil, conduire à cette allure dans la nuit !"
Ravic renversa la tête en arrière. "Du café, pensa-t-il. Du café noir bouillant. Pourvu qu'ils en
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